JOURNAL DU GÉNÉRAL PRIVÉ
(Ayant donné au cours de notre récit la première partie de ce Journal, et en ayant discuté la valeur,
nous le continuons à partir du massacre de Lebrija.)
28 septembre. — J'apprends que le général Morla a quitté Cadix, et qu'il est remplacé par le général Virnes ; n'ayant pas reçu de réponse à ma lettre, adressée le G septembre au général Morla, je m'empresse d'écrire au général Virnes, et je lui fais connaître, si toutefois il l'ignore, les traitements injustes, les insultes, les outrages et toutes les vexations que l'on fait éprouver aux prisonniers français, dans Lebrija.
Ier octobre. — Je reçois une lettre datée du Ier octobre de l'officier que j'avais envoyé le 12 août à M. le général Dupont ; il m'annonce qu'il a été arrêté le i3 par des paysans, lorsqu'il se rendait au Port-Stc-Marie, qu'il a été mis en prison et qu'il n'a pu remplir la mission que je lui avais donnée ; il m'apprend en outre que tous les généraux français et tous les officiers attachés aux États-Majors de notre armée, sont partis de Cadix et arrivés même en France. Cette nouvelle me fait voir clairement cpie je suis la dupe de mon zèle et de mon dévouement, et qu'ayant trop fortement manifesté mon opinion contre la capitulation de l'armée à Raylen, l'on m'a donné l'ordre de rester en Espagne, seul de tous les Généraux, dans la crainte sans doute peu fondée, que, si je retournais en France avec les autres, je ne nuisisse par mes discours à ceux qui ont voulu cette capitulation, qu'ils regardaient comme nécessaire et indispensable, tandis que je soutenais au contraire que l'on pouvait forcer le passage de Baylcn et aller se réunir à la division Vedel(i). Le seul parti qui me reste aujourd'hui, c'est de me résigner à mon sort et d'attendre avec fermeté les événements.
19 dudit. — La conduite du peuple de Lebrija devient ebaque jour plus menaçante. Les insultes et les outrages se multiplient envers les prisonniers. N'ayant pas reçu de réponse à ma lettre adressée à M. le général Vh'nes, Gouverneur de Cadix, je prends le parti de m'adresser à la Junta centrale à Séville.
7 décembre. — J'ai à retracer un événement bien cruel ; je vais le faire avec toute la véracité qui me caractérise. Il s'était répandu dans Lebrija que l'armée espagnole avait été battue près le Tage par les troupes françaises, et qu'elle avait perdu Z10 000 hommes. Pour réparer cette perte, la Junta centrale demandait une levée d'bommes assez considérable, et faisait de plus une réquisition de l\0 000 chevaux. La ville de Lebrija fournissait pour son contingent 20 hommes destinés au service à cheval. Ces 20 hommes faisaient difficulté de partir depuis quelques jours, sous prétexte que l'on n'avait ni selles ni brides à leur donner pour monter les cbevaux, et point de sabres pour les armer. Quelqu'un proposa d'aller prendre ceux que les officiers du 1e1' Régiment provisoire de dragons avaient toujours conservés. Cet avis est adopté. Vers les dix heures du malin, une centaine d'Espagnols armés monte au couvent où les officiers étaient détenus : un chirurgien français, qui descendait en ville pour voir des malades, rencontre ces gens armés qui l'assaillent à coups de pierres et lui tirent des coups de fusil. Il remonte précipitamment vers les officiers auxquels il dit cju'on vient pour les assassiner.
Ceux-ci sortent de la chapelle dans laquelle ils logeaient, et attendent l'événement. Bientôt les Espagnols arrivent en foule et font feu sur les officiers, qui se défendent à coups de pierres et marchent le sabre à la main sur les assaillants qu'ils mettent en fuite ; ces derniers redescendent en ville où ils répandent l'alarme ; l'on entend de tous côtés crier aux armes. Un prêtre et l'al-
(1) Nous avons prouvé que ce passage du Journal du général Privé est absolument contraire à la vérité. Il est établi que, loin de s'opposer à la capitulation, ce fut lui qui, avec Baste, engagea les troupes de Vedel à s'y soumettre, le 21 juillet. Jamais le g'1 Privé ne soutint, le 19 juillet 1808, qu'on pouvait forcer le passage de Baylen. E. T.
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cade, en second, se rendent dans mon logement à la porte duquel avaient été placés, pour la première fois, quatre hommes de garde. Ils me recommandent de ne pas sortir, et pour ma sûreté ils ferment à clef la porte de ma chambre.
Une heure après, le même prêtre et l'alcade, en second, reviennent auprès de moi et m'annoncent que le peuple est monté une seconde fois au couvent, et que les officiers, après s'être vaillamment défendus, ont succombé sous le nombre, ont tous été massacrés, et qu'un seul Espagnol a perdu la vie : ces deux particuliers m'invitent à leur donner ma confiance, et pour me soustraire à la fureur du peuple, ils me conduisent dans un autre appartement où ils me renferment à clef.
Bientôt le peuple arrive dans mon auberge, poussant des cris affreux. Après m'avoir vainement cherché, les plus furieux s'arrêtent vis-à-vis la chambre de mon aide de camp, et se mettent en devoir d'en enfoncer la porte à coups de hache. Sur ces entrefaites, plusieurs moines arrivent, le crucifix à la main ; ils haranguent le peuple qui leur répond par des injures et des menaces. Ces moines voyant l'impuissance de leurs discours, prennent le parti d'aller à l'église, et reviennent peu après revêtus de leurs habits sacerdotaux, et l'un d'eux portant le viatique avec toutes les cérémonies de l'Église. Au bruit de la clochette qui les précède, les cris et le bruit cessent. La porte de mon aide de camp venait d'être enfoncée ; il se défendait contre quatre Espagnols qui allaient l'égorger, lorsque le moine qui portait le viatique se présente à la porte de la chambre ; alors ces furieux tombent à genoux et abandonnent leur victime qui est conduite à l'église. Un instant après le son de la cloche se fait entendre de nouveau, le bruit cesse, le silence le plus profond règne ; la porte de la chambre où l'on m'avait renfermé s'ouvre, je vois entrer quatre ecclésiastiques ayant à la main de grands crucifix, l'un d'eux portant le viatique ; ils me disent qu'ils viennent pour me sauver de la fureur d'un peuple aveuglé qui en veut à mes jours ; ils m'engagent à les suivre avec confiance. Je me résigne à tout événement ; nous nous mettons en marche, un de ces religieux me prend par le bras droit, un second par le bras gauche, appuyant un crucifix sur ma poitrine, un troisième marche derrière moi, mettant un crucifix sur ma tête et me couvrant de son corps, nous suivons de près le religieux qui porte le viatique. Nous traversons un peuple nombreux, armé de fusils, de piques, de couteaux, de poignards encore dégoûtants du sang des malheureuses victimes qu'il venait d'immoler à sa rage. Nous parvenons à l'église et l'on me fait monter dans une tour, où je trouve mon aide de camp qui me raconte le danger qu'il venait de courir.
Mes domestiques sont amenés peu de moments après sous la même sauvegarde. Je prie avec instance qu'on veuille bien voler au secours des dragons. Ceux-ci ayant appris le sort cruel de leurs officiers, avaient barricadé la porte de leur prison ; mais elle avait été bientôt enfoncée, et le massacre était déjà commencé à l'arrivée du clergé. Cependant cette horrible boucherie cesse ; l'on fait sortir les dragons que l'on conduit processionnellement à l'église ; le peuple les laisse passer. Après leur départ, les assassins entrent dans la prison pour piller les effets que leurs victimes y avaient laissés, 3o dragons qui s'étaient renfermés dans un petit cabinet, et 18 autres qui s'étaient réfugiés dans une cave, et qui, ne connaissant pas ce qui venait de se passer au dehors, n'avaient pu profiter du secours qu'on était venu leur apporter, sont découverts par le peuple, et en un instant ils sont tous immolés impitoyablement.
Pour nous mettre plus en sûreté, l'on nous enferme tous dans la prison de la ville où l'on détient les criminels et qui est située vis-à-vis la porte de l'église. L'on me jette avec mon aide de camp et mes domestiques dans un affreux cachot où l'on a l'habitude de mettre les criminels condamnés à mort, et l'on nous y laisse sans chaises, sans tables et sans paille. Ainsi se termine cette cruelle journée, qui a vu périr 75 Français, prisonniers de guerre, parmi lesquels se trouvent 12 officiers, dont voici les noms,
Savoir :