‹ Le général Fabvier, sa vie militaire et politique (volume 2)Chapitre 1 sur 57 · LES PARTIS EN GRÈCE — CAMPAGNE DE NÉGREPONT · texte numérisé non relu

LES PARTIS EN GRÈCE — CAMPAGNE DE NÉGREPONT

Junlel 1825. — Arcril 1526.

Organisation du corps régulier. — Fabvier, le général Poche et l'intrigue orléaniste. — Expédition de Tripolitza. — Les tacticos à Athènes — Réguliers et irréguliers. — Campagne de Negrepont.

La correspondance de Fahvier nous le montre, dès le mois de juillet 1825, en plein commandement et en plein travail. Tout en procédant à la création de nouvelles compagnies d'infanterie. à la reconstitution des anciennes et à l'éducation militaire des unes comme des autres (travaif dans lequel il fut utilement secondé par quelques hommes sûrs, bien connus de lui, comme le Grec Carpos, les Français Maillet et Robert, Ftalien Abbati, le Céphalonien Inglessi (1), ete.), il voulut sans plus tarder former un embryon de cavalerie, dont il donna le commandement à son vaillant compatriote Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, récemment arrivé à Nauplie (2). Quant au corps d'artillerie, il le plaça sous

(4) Carpos venait de commander avec telat une compagnie de réguliers au combat des Moulins, livré par Ypsilantis aux Egyptiens le 25 juin Robert et Maillet, anciens ofliciers de Ja lésion de la Meurthe, Lorrains comme Fabvier, s'étaient étroitement attachés à lui lors des complots de 1820 et l'avaient suivi depuis dans toutes ses aventures et ses disgrâces.

. (2) Regnaud de Saint-Jean-d'Angély (Aususte-Michel-Etienne), fils de l'ancien ministre de l'Empire, était né à Paris le 29 juillet 4794. Promu chef d'escadrons par Napoléon sur le champ de bataiile de Waterloo, . avait été rayé des cadres de l'armée par la Re<tauration et avait EUIVI son pére en exil, d'où il était revenu en 1819. C'est en 1825 qu'il un offrir son épée à la cause de l'indépendance hellénique. Rentré en France l'année suivante (août 1826), il fut réintésré dans l'armée en

1829. Sa belle conduite à Magenta lui valut en 4859 le bâton de marechal de France.

les ordres du brave Kalergis, qui revenait de Navarin. Hs'assura aussi le concours d'un proserit italien de marque, le comte Porro, dont les aptitudes administratives lui étaient connues, et fit de lui lintendantmilitaire du Tacticon, Et dans le mèmetemps nous le voyons encore diriger de loin les opérations d'agents envoyés dans diverses parties de la Grèce pour le service des fournitures et le recrutement du corps régulier, A Nauplie, comme dans toutle Péloponèse, il ne lui était possible ni de lever des hommes, ni de se procurer ce qui lui était nécessaire pour les armer, les habiller ou les nourrir, L'Attique d'une part, les les de l'autre, lui offraient plus de ressources, Un ancien officier de Ja flotte française, Hippolyte de Croze (1), fut envoyé par lui du côté d'Athènes et, en attendant de pouvoir le seconder comme marin, le servit de son mieux comme pourvoyeur et recruteur, pendant qu'au mème titre deux Commissaires grecs, Metaxa et Diamantopoulo, parcouraient en son nom les Cyclades.

Les achats exécutés par ces émissaires paraissent s'être réduits à peu de chose. De Croze notamment ne fut pas très heureux. A Égine il déclarait n'avoir trouvé que deux selles; encore n'étaient-elles plus à vendre. Aïlleurs il cherchait vainement du drap, des chevaux. I marchandait de la tôle pour faire des marmites et on voulait la lui faire payer plus cher que du cuivre. Quant aux enrôlements, il n'en obtenait que difficilement à Athènes, où tenaient garnison des bandes irrégulières pleines de jalousie et de méfiance à l'égart des facticos. Metaxa et Diamantopoulo eurent un peu plus de succès dans les iles, d'où ils purent expédier un assez grand nombre de

(4) H y a dans ies papiers de Fabvier d'assez nombreuses lettres de cet oflicier, qui le seconda de son mieux du mois de juin 1825 à la fin de septembre 1826. Ce de Croze, dont la verve soldatesque dénote un vaillant cœur et une assez mauvaise tète, était né à Pertuis (Vaucluse) en 1787, d'une vicille famille de marins. Après avoir servi Comme enscigne de vaisseau dans la marine du royaume d'Italie (1807), puis dans la marine francaise (1814), il avait été mis, pour raisons politiques, à la retraite sous la Restauration (1816.) Qu'avait-il fait depuis cette époque jusqu'en 1825? Que fit-il après 4826? Nous l'isnorons. J'ai vai-

nement cherché sa trace dans sa ville natale et plusieurs familles du

même nor que lui n'ont pu me fournir à son égard aucun renscignement,

volontaires. I est vrai que les soldats uinsi enaagés n'étaient pas toujours tels que le colonel les eût souhaités, Ce qu'il demandait à ses recruteurs, c'était des fils de famille ayant le sentiment de l'honneur; et si on lui en procura quelques-uns, on lui fournit aussi nombre d'aventuriers de moralité douteuse. A tout le moins recommandait-il qu'en ne lui envoyät pas de jeunes gens habitués déjà au brigandage. Muis on Jui expédiait ce qu'on trouvait. 1} Jui fallait de Lemps en leinpsrenvoyer du corps des voleurs qui le déshonoraient, donner Ja chasse aux femmes de mauvaise vie qui l'assiégeaient, tenir 1ète aux mécontents et aux turbulents qui fomentaient lindiscipline et la révolte. Ajoutons que, si les simples soldats le mécontentaient fort. les ofliciers eux-mêmes ne lui donnaient pas une satisfaction sans mélange, S'il en était de compétents, d'honorables ct de dévoués, certains d'entre eux, fort ignorantset peu recommandables, ne devaient leurs grades qu'à la protection de membres du souvenement ou de personnages que le gouvernement tenait à ménager; d'autres les avaient obtenus à Utre de prime, pour avoir procuré au corps régulier quarante ou cinquante recrues. Tous les chefs indigènes, malgré leur titre et leur costume de tactiros, restaient encore quelque peu palicares d’allures et d'habitudes. Quant à ceux de ieurs Camarades qui, venus de l'étranger, avaient déjà servidaunsdes armées régulières, il y en avait de dociles et de modestes. Mais il y en avait aussi de fort vaniteux, qui n'obéissaient guére et qui, se jugeant faits pour les plus hauts commandements, ne savaient pas se tenir à Ja place qui leur élail ussignée, Sept ou huit d'entre eux, qui avaient été envoyés par Je comité philhellénique de Londres, refusèrent, au bout de quelques semaines, d'obéir plus longtemps à Fabvier et résiliérent leur engagement.

I semblait que ceux qui venaient au nom du comité de Paris dussent Jui donner plus de satisfaction. Mais il n'en fut pas ainsi de tous; et ce fait demande à ètre très expliqué.

Le représentant du Comité de Paris en Grèce était, depuis le mois d'avril 4825, le général Roche (1), personnage ambi-

(4) Roche (Henry), né le 25 mars 1772, à Ja Martinique, volontaire de

la garde nationale soldée de Lorient, le 20 février 1792, avait, de 1794 à

dieux, remuant, peu cireconspect et très désireux de faire parler de Jui. Au moment où le gouvernement grec voyait Ibrahim s'approcher du golfe d'Argos, il avait fait Dimportant, proposé des plans de défense dans lespoir qu'un grand comimandement lui serait confié par le corps exécutif. On s'explique la mauvaise humeur que lui fit éprouver la nomination de Fabvicr au poste d'honneur et de confiance qu'il avait convoité,

Sice dernier Jui avait été préféré, ce n'était pas seulement parce qu'il avait plus de réputation que lui; c'était aussi parce que Roche, par de très indiscrètes menées, s'était rendu très suspect au gouvernement grec.

Les instructions données à Roche par le comité de Paris lui enjoignaient fort correctement de se borner à assister les Grecs dans leur lutte pour Findépendance et de s'abstenir avec soin de toute ingérence dans leurs querelles de partis, dans leurs projets d'avenir; en un mot dans toutes les questions de politique intérieure ou extérieure qui pouvaient à ce moment les passionner, les diviser, par suite les affaiblir (4).

Mais ce général jouait double jeu. il n'était en apparence que l'agent d'un comité philhellénique, il était aussi en réalité le représentant d'un prince français riche et ambitieux qui s'était mis en tête, depuis un an déjà, de faire proclamer son second fils roi des Hellènes. Ce prince n'était autre que le duc d'Orléans (2) et le souverain qu'il voulait donner aux Grecs

était le due de Nemours, alors âgé de onze ans. Plusieurs

1798, servi aux Aatilles, où il était parvenu au grade de capitaine. Rentré en France et attaché à la 6° demi-brigade d'infanterie en 1799. il avait passé au service de Naples (sous le roi Joseph) le 1‘ août 1806 et ne l'avait quitté (Comme colonel) que le 45 mars 1815. Ce dernier grase lui fut reconnu en France sous la Restauration qui, du reste, le mit bientôt à la demi-solde (1816), puis à la retraite (1822), mais lui accorda le titre de maréchal de camp honoraire en 1823. — Lors des journées de juillet 1830, il prit à Orléans (où il s'était retiré le commandement des gardes nationales du Loiret, qui lui fut peu après confirmé, et fut nommé maréchal de camp titulaire, le 2 avril 1834. 1 fut définitivement mis à la retraite le 19 juin 4834 et mourut à Saint-Germain-en-Laÿe, le 6 juillet 1845. (Ministère de la guerre, archives administratives, classement des généraux de brigade, dossier 730.)

(4) V. ces instructions dans l'Anauaîire hüturique de Lesur (année 1825, appendice, p. 115-116).

(2) Plus tard roi des Français, sous le titre de Louis-Philippe 1".

pr —

membres du Comité, les Sébastiani, Les Gérard, les Rumigny, les Benjamin Constant, ete. (D), qui étaient ses conseillers et ses compères, étaient depuis longtemps dans son secret et, sans en avertir leurs collègues, lui servaient d'intermédiaires auprès de Roche.Ce dernier, voyant le gouvernement grec ten juin) réduit aux dernières extrémités, avait jugé lheure opportune pour ses desseins et démasqué ses batteries. TPavait parlé de son prince comme d'un sauveur, promis monts el merveilles. donnant à entendre que, S'il était élu roi, le souvernement français se prononcerail pour la Grèce el Jui fournirait un secours de 12.000 hommes (23, H séduisit ainsi un certain nombre de patrioles qui. réunis à Mégare, agiterent li question d'une adresse à Louis-Philippe pour lui demander son fils. En réalité son plan était d'une parfaite absurdité el ne pouvait être que préjudiciable à Ja France comme à da Grèce. +

A l'époque dont nous parlons, le gouvernement français, bien qu'un peu ébranlé déjà par Fopinion publique, seinblait toujours craindre, en encourageant publiquement les Grecs, d'encourager le parti de la Révolution. I avait encore bien des complaisances pour le pacha d'Égypte, croyant politique

(4) Dès le 4er février 1824, un des familiers du duc d'Orléans, Laisné de Villévèque, écrivait à Mavrocordato : « Nous pensons que pour déjouer les intrigues et les prétentions les plus ambhitieuses des autres pruissances, il faudrait häter l'élection et proclamer le prince. Vous jugére? s'il ne sérait pas avantageux de nommer son pére régent où si un conseil de régence serait préférable. » C'est sans doute cette lettre que l'armateur zantais Vitali, neveu de Mavrocordato, avait apportées à ce dernier vers le milieu de 4824 (V. Genvixes, Hégénéralion de la Gréce, 11, p. 141). Le très fin fanarivte, sans rebuter les auteurs du projet (apparemment parce qu'en lui laissant prendre quelque consistance, il espérait inquiéter un peu l'Angleterre et, par suile, obtenir d'elle une assistance plus eflicace pour la Grèce), n'avait fait qu'une réponse évasive. Vitali reparut en France un peu plus tard, y passa les derniers mois de 1824, encourageant fort les espérances du parti d'Orléans, et repartit pour la Grèce un peu avant Dr (en février 1825). — E. YéuE\iz, Scénes el Récits des guerres de l'Indépendance, p. 163-165. (Archives nationales.)

Fa Sa maison de Nauplie, dit YÉÉxIz (op. cit. 165-169), était pleine objets précieux destinés à ceux dont il voulait faire ses amis; il offrit

même des sommes d': :

argent à que de ? us influents.…. » 8 quelques-uns des chefs les plus

LES PARTIS EN GRÈCE es!

de le laisser acccroitre sa puissance, dans l'espoir chimérique (1) de le voir un jour affranchi de la Porte et vassalisé par la France. Les Bourbons de la branche aînée, qui se méfiaient quelque peu du duc d'Orléans, n'éprouvaient nul désir d'augmenter son influence en procurant une couronne à un de ses fils. Enfin les ministres de Charles X n'étaient pas sans comprendre que la France ne pourrait jamais assurer l'émancipation de li Grèce (vu l'irréductible opposition de l'äutriche et, par suite, de la Prusse (2) ) qu'avec le concours de l'Angleterre et de la Russie qui, avant tout accord, SiOpposeraient sans réserve à ce que la France fournit un roi au nouvel État. Le cabinet des Tuileries n'avait done pas dissi. mulé à ses représentants au dehors qu'il désapprouvait les menées de Louis-Philippe. L'amiral de Rignyv,chef de l'escadre du Levant, avait reçu des instructions en conséquence. I s'en était très loyalement inspiré en remontrant dès le mois de juillet 1825 au général Roche et à ses dupes que le gouvernement français ne se prèlerait pas à l'intrisue de Nemours (3). ne"

(1) Chimerique parce qu'en réalité Méhémet-Ali ne songeait nullement à se scparer de la Porte.

(2, Qui étail encore tout à fait inféodte à la politique autrichienne.

(3) « Quand bien mème, écrivait-il le 5 juillet au ministre de la marine,

les instructions des ministres du roi m'eussent autorisé à coopérer plus .

ou moins directement à de pareils projets, j'aurais cru manquer à mon devoir, j'aurais cru compromettre les intérèts de mon pays et le nom de Son Altesse Royale {le duc d'Orléans), si je me fusse laissé allé à de vaines espérances dans un tel moment. » — € … Vous avez parfaitement jugé, lui répondait le ministre, combien étaient imprudentes et prématurées les démarches de ceux qui se donnent comme chefs du parti français et combien peu de foi méritaient les assertions hasardées du sieur Vitalis au sujet d'une prétendue négociation dont la lettre même du général Guilleminot a dû sullire pour faire reconnaitre la futilité.. Les démarches aventureuses que le général Roche ou d'autres... ont pu tenter auprès des Grecs n'ont été autorisées en aucune manière par le gouvernement du Roi... Je dois vous recommander d'une manière plus formelle de vous abstenir de toute participation aux démarches qu'elle (la faction frungaise en Grèce) pourrait faire et de toute espèce d'engagement en faveur des intéréts qu'il lui conviendrait de protéger. » Guilleminot était alors ambassadeur de France à Constantinople. Vitalis était cet armateur de Zante dont il a été question plus haut et qui s'était constilué le courtier de la candidature du duc de Nemours. Quant au duc d'Orléans, si, pour prévenir tout scandale, les ministres de Charles X atlectaient de croire qu'on abusait de son nom, ils u'ignoraient pourtant pas que toute l'in-

°s2 LE GÉNÉRAL FABVIER

En Grèce, les homines instruits, et particulièrement Mavro: cordato, savaient très bien quelles étaicntles vraies dispositions du gouvernement français et comprenaient que ce n'était pus de Jui qu'ils devaient pour le moment attendre une assistance efficace. La Russie, qui jadis avait encouragé les Grecs à l'insurrection, les avait abandonnés depuis et avait, en 1824, révélé ses vues égoïstes par la proposition de morceler la Grèce en trois provinces qui eussent été de nom vassales du sultan et de fait vassales du tsar. NH ne fallait donc pas non plus recourir aux bons offices de cette puissance. Mais il n'en était pas ainsi de Angleterre, qui s'était, depuis la fin de 1822, détachée peu à peu, sous Cannin£, de Ja Sainte-Alliance, et qui, ayant trouvé son intérèt à reconnaitre l'indépendance des républiques hispano-américaines, commençait à penser qu'elie le trouverait aussi peut-être un jour à reconnaitre celle du nouvel État grec. Le cabinet de Saint-James, considérant maintenant comme possible le triomphe de Ja nationalité hellénique, voulait du moins pouvoir en profiter et, en tout cas, empêcher soit la Russie, soit la France, d'en monopoliser le bénéfice. Dès 1823, Canning avait reconnu le blocus des côtes helléniques proclamé par le gouvernement de Nauplie ; à la fin de l’année suivante (4 décembre 1824) il avait publiquement déclaré que, si la Grèce croyait devoir recourir à Ja médiation de l'Angleterre, l'Angleterre ne lui refuserait pas ce bon office. Enfin les Grecs lui savaient gré de la complaisance

trigue partait de lui. Voici ce que ce prince avait écrit à Villéle le 10 mars 1825, au moment où Roche allait partir pour la Grèce: « … Si je n'étais retenu chez moi... j'aurais été ce matin chez vous pour causer avec vous du nouvel incident qui survient dans une affaire dont nous nous sommes souvent entretenus ensemble. Le comité grec. a résolu d'envoyer.. plusieurs vfliciers francais en Grèce, et... un de ses choix est tombé sur le général Roche. Comme vous savez aussi bien moi que ce que suit le général Roche et ce dont mére il a été instruit le premier, de tous ceur qui le savent ici, j'ai cru devoir vous informer de cette circonstance, alin que vous puissiez soit le faire appeler si vous le jusez à propos, soit lui faire donner des instructions. »(Mém: de ViLëLE, V, 467.) D'autres lettres écrites ultérieurement par le général Sébastiani, par le général Gérard, par Ben- Jamin Coustant, et dont nous trouvons les copies dans les papiers de Fabvier, prouvent aussi surabondamment que le nom du duc d'Orléans

n'était point invoqué à tort par ceux qui se donnaient pour ses représentants en Grèce,

avec laquelle il s'était prêté aux deux emprunts contractés par eux à Londres en 182% et 1825, emprunts usuraires, il est vrai, mais faute desquels il Jeur eût été impossible de prolonger la gucrre.

Le résultat le plus clair des intrigues de Roche fut tout d'abord de resserrer les liens qui unissuient la Grèce à l'Angleterre. Dès que cette puissance eut connaissance de pareilles menées, elle s'en alarma et ses agents les contrecarrèrent de leur mieux par de nouvelles avances aux Hellènes. Le commodore Hamilton, qui commandait l'escadre anglaise du Levant, se vanta d'avoir arrèté Ibrahim pacha devant Nauplie et de l'avoir réduit par intimidation à se replier sur Tripolitza.

Le gouverneur des iles Ioniennes, Frédérick Adam, fit rédiger un projet d'adresse au gouvernement anglais, qui fut rapidement répandu dans toutes les parties de la Grèce et revètu de plusieurs milliers de signatures. Bientôt Hamilton reparut à Nauplie avec plusieurs bâtiments de guerre, donna à entendre que l'argent de Londres que l'on attendait ne serait pas délivré si l'on se jetait dans les bras de la France; bref, fit si bien que le gouvernement grec, s'appropriant le projet d'adresse, déclara formellement (le 22 juillet) que la nation plaçait le dépot sacré de sa liberté, de son indépendance et de son e.sristence politique sous la défense absolue de la Grande-Bretagne. Peu de jours après (5 août), un agent spécial, Demétrius Miaoulis, fut envoyé en Angleterre pour porter à Canning, avec l'expression de ce vœu, les explications diplomatiques < comportait. Certes, des politiques aussi avisés que Mavrocordato se doutaient bien que Canning ne répondrait pas à leur offre par une acceptation pure et simple qui l’'eût brouillé avec l'Europe et qu'eux-mèêmes ne souhaitaient pas. Mais ils espéraient qu'après un pareil éclat l'Europe finirait par faire quelque chose pour la Grèce, ne fûtce que pour empècher l'Angleterre de le faire toute seule, ou du moins de recueillir tout le bénéfice possible de la protection qui lui était demandée.

Roche mit le comble à ses maladresses en protestant publiquement, comme s’il eût été le représentant du gouvernement français, contre l’appel des Grecs à la Grande-Bretagne (28 juil-

es LE GÉNÉRAL FABVIER

let) (4). Le seul effet de su protestation futue forüfier en Grèce le parti anglais. Le gouvernement hellénique prescrivit à ses agents de lui faire construire plusieurs navires à vapeur sur 2e chantiers de Londres et Fon apprit bientôt sans étonnement que l'amiral anglais Cochrane, récennment revenu d Amérique, s'était mis par contrat au service de la Grèce,

Les progres du parti britanniquene pouvaient être agréables au colonel Fabvier, qui professait une vive aversion pour FAnsleterre et la poussait méme jusqu'au fanatisme, SA faut en croire l'amiralde Rignv. Mais ilétait (trop juste el trop généreux pour faire un crime aux Grees de leur prédilection momentanée pour cette puissance. Ka mauvaise humeur se tournait contre le sénéral Roche, dont Ka politique inconsidérée avait manifeste eh contribué au mouvement d'opinion que nous venons d'expliquer. Par contre, Roche. quine pouvait pardonner à Fabvier la faveur dont il jouissait auprés du souuvernement grec, s'attacha bientôt à le desservir, tout à a fois à Nauplie, aupres des ennemis dudit gouvernement comme auprès des plalhellénes. et à Paris auprés du comité dont if était Fagent. Les secours en ar2enteten nature que ce comité expédiait en Grece pe furent, durant plusieurs mois. employés que pour une fable part à l'accroissement et à l'entretien du Tacticon. Les officiers qui venaient en son nom se metlre au service de Ja cause hellénique cédèrent trop souvent aux suzgestions du général, qui les détournait d'obéir à Fabvier (2). Beaucoup de volontaires venus de France où d'autres pays au secours des Grecs firent bande à part et, au lieu d'entrer dans le Tacticon, voulurent

(4) Voir sa protestation dans Lesva (Annuaire historique, 1825, appendice,p. 114-115).

2; « M. Raybaud s'est fait présente: & moi et m'a dit que, qualitié lieutenant-colonel par le comité, il ne pouvait servir dans un emploi inférieur à ce grade et que le colonel Fabvier, consulté par le gouvernement, n'ayant pas donné un avis favorable à son admission, il désirait retourner en France. — M, Arnaud... me dit... qu'il était venu, à la sollicitation du comité, pour établir une fonderie, ses accessoires, ete., et

pour être chef de sa partie, qu'on voulait le

placer sous la direction de M. Fabvier et que cela ne

: pouvait lui convenir... » Lettre ‘de l'amiral de euy au ministre de la marine (3 nov. 4825); Arch. de la marine, BB", 463. — Il est question dans cette lettre de plusieurs autres philhellenes qui refusaient aussi de servir sous les ordres de Fabvier.

former une compagnie indépendante de Philhellènes, En résumé, la tâche déjà fort difficile que Fabvier avait assumée lui fut encore rendue plus maluisée par le dissentiment qui le tenait éloigné de Roche (1).

Quoi qu'il en soit le corps régulier, grâce à l'énergie de son nouveau chef, avait, en deux mois, porté son affectif jusqu'à un millier d'hommes et acquis une solidité qu'il n'avait janais eue jusqu'alors. Le gouvernement se montrait justement fier de ses progrès. Mais c'était là précisément une raison pour que ses adversaires, les chefs de bandes, ennemis nés de toute autorité centrale et qui n'entendaient pas qu'on pat janais les empôcher de servir Ja Grèce à leur guise, témoignassent de plus en plus de jalousie et de malveillance à l'armée régulière, comme à son chef. Ces capilaines étaient gens à ne pas reculer devant de fort odieuses machinalions pour le perdre. De fait, il ne dépendit pas de certains d'entre eux, en septembre 1825, que Fabvier, victime de sa confiance, ne périt avec une bonne partie de sa troupe.

A cette époque, Ibrahim avant quitté Tripolitza pour se jeter à la poursuite de Colocotronis du côté de Ta Laconie, deux capitaines d'irréguliers, Lontos et Tsocris, qui étaient restés aux environs de cette place, si importante aux yeux des Grecs, informèrent le gouvernement de Nauplie qu'ils là jugeaient pour le moment facile à surprendre (septembre). Si on voulait leur envoyer quelques centaines d'hommes du corps régulier, avec Fabvier à leur tète, ils se faisaient forts de s'en emparer en quelques heures. Is pouvaient, disaient-ils. réunir rapidement 3000 hommes pour ce coup de main, d'autant plus aisé

(1) Visr-Casrez (Histoire de la Restauration, XIV, 606) s'est absolument trompé en représentant Fabvier comme associé à Roche pour soutenir la candidature du duc de Nemours. Toute la correspondance du colonel, pendant les années 1825 et 1826, prouve qu'il ne cessa de desapprouver les agissements du général. C'est ce qu'il rappelait plus tard dans une lettre du 27 avril 1829 à M. de Caux, ministre de la auerre « V.E. sait qu'il ÿ a quelques années j'ai refusé de me joindre à de vils intrigants qui, par des manæcuvres coupables et vaines, compromettaient un nom illustre... » (Papiers de Fabvier.) C'est ce qu'il expliquait aussi au gouvernement de Juillet lui-même le 42 juin 1832, dans la note manuscrite sur la Grèce que nous avons déjà eu l'occasion de citer.

à exécuter que la ville n'en avait guère que cinq cents de garnison. Is se chargeraient du gros de la besogne et n'auraient besoin des baïonnettes des tacticos que pour nettoyer les rues après la prise de la place. Le gouvernement fit aussitôt partir Fabvier, qui, avec trois cents de ses soldats et quelques pièces d'artifice (ru2075/vazuati wa), atteignit dans la journée du 47 le campement des capitaines à Tricorpha. Là une première déception lui était réservée. Lontos et Tsocris. au lieu de trois mille soldats, n'en avaient que cinq cents. Is ne s'en déclarèrent pas moins décidés à marcher et il fut conven que le lendemain, avant l'aube, ils feraient eux-mêmes une fausse attaque sur Tripolitza du côté du sud, pôur y attirer l'ennemi, tandis que les réguliers iraient tenter l'assaut du côté du nord. Fidèle à cette convention, Fabvier marcha toute la nuit et, à l'heure prescrite, se trouva avec ses échelles et ses pétards à proximité de la porte de Corinthe. Mais le jour vint et le signal qu'il attendait ne fut pas donné. Lontos et Tsocris n'avaient pas bougé de Tricorpha. Fort aventuré avec sa petite troupe, Fabvier vit déboucher de la place un gros de cavalerie égyptienne et put s'assurer que la garnison était non de cinq cents, mais d'environ deux mille hommes. 1 lui fallut se retirer tant bien que mal sur le mont Ménale, non sans essuyer quelques pertes. Les chefs palicares, qu'il parvint ensuite à rejoindre et qu'il accabla de reproches, lui répondirent tranquillement, pour se diseulper, que leurs troupes n'avaient pas voulu les suivre (2£v #9zhov va 20) 3x0) som), et il lui fallut bien se contenter de cette mauvaise défaite (D).

De retour à Nauplie, Fabvier, plus désireux que jamais d'avoir ses coudées franches, pressa vivement le gouvernement de le laisser partir pour Athènes. I lui représenta que, si Nauplie venait à ètre assiégés, le Tacticon serait plus

(1) Cette affaire singulière est racontée à peu près dans Îles mêmes termes par les historiens grecs, comme l'auteur anonyme de la Fegtryts TO Gouféiren 209 raatines souatog, p. 14, 15: Puorios CunysANTOrOUL.0$ (De la formation de l'armée régulière) ; BxzaxTios, p. 39-41, — par l'Obser- Fra autrichien (Oesterreicher Beobachter), journal d'ordinaire très bien » Que nous avons déjà cité (p. 18-29).

utile dehors que dedans. « Toute place assiégée qui n’est pas secourue, écrivait-il vers la fin de septembre, doit être prise. Avee quoi la secourrez-vous? Les troupes irrégulières.., vous en savez autant que moi là-dessus... Le seul moyen est d'avoir au dehors un corps régulier prenant une large et nouvelle base d'opérations, pouvant se grossir, s'entretenir de {ous ses besoins, se porter avec vigueur et sucressivement sur tous les points où se trouve l'assiégeant et le forçant à lever le siège, et dès lors tout est sauvé. Pendant ce temps cette place, qui peut se défendre avec peu de moyens, aura assez avec des hommes bien dirigés, quoique irréguliers. Au lieu de cela, laissez ce corps ici: sa cavalerie périt aussitôt; l'infanterie ne peut se déployer au dehors I faut des secours. Un jour ou l'autre vous serez réduits à vous rendre (1)... »

Les membres du gouvernement se laissérent enfin persuader : les uns, comme Mavrocordato, parce qu'ils trouvaient qu'il avait raison: les autres, parce qu'il n'étaient pas fâchés de l'éloigner de lui. Du reste, il leur parut sage de faire contrebalancer à Athènes par l'autorité de Fabvier celle de Gouras, ancien lieutenant d'Odysseus, qui occupait l'Acropole et ne témoignait au gouvernement qu'une fidélité douteuse.

C'est au commencement d'octobre que le chef des réguliers quitta Nauplie. I y laissa, sous les ordres du commandant Abbati, quatre de ses huit compagnies d'infanterie, qui durent former dès lors le 2 bataillon des tactiros, plus quelques canonniers pour former une nouvelle compagnie d'artillerie. Avec le reste de ses fantassins (portant le titre de {* bataillon), le gros de l'artillerie et la cavalerie de Regnaud il se dirigea par étapes vers Athènes, où il fit, le 17 octobre, une entrée quasi-triomphale. Les autorités locales, le clergé, les enfants des écoles, des jeunes filles vètues de blanc et chargées de fleurs et une partie considérable de la population s'étaient portés au-devant de lui jusqu’à une lieue de la ville. Fabvier répondit à tant d'honneurs par une proclamation du 20 octobre destinée à faire comprendre aux Athéniens les services que le

(1) Mémoire sur la défense de Nauplie. (Papiers de Fabvier.)

corps régulier pouvait rendre à leur patrie et se terminant par ces lisnes : «Lorsque jai accepté l'organisation de l'armée grecque, je n'ai voulu ni grade ni salaire, Mon seul désir, lorsque la Grèce aura des enfants disnes de diriger ses armées, est de retourner dans mes fovers, emportant avec moi l'amour des Grecs libres et heureux. »

Dans le mème temps ou à peu près, Fabvier écrivait à Gouras, qui était pour le moment absent d'Athènes, pour Jui demander lovalement son amitié eU son concours. IT <e montrait accueillant. prévenant, cordial envers d'autres chefs de bandes (les Krvézotis, les Vassos, les Mamouris, ete.) qui, cantonnés dans Athènes où aux environs, pouvaient être pour Jui des alliés précieux ou des adversaires redoutables, I s'évertuait à dissiper les illusions et les erreurs que Roche et ses émissaires avaient répandues dans l'Attique au sujet de la future rovauté du due de Nemours. Mais, si on lui faisait généralement bon visage, par crainte où par politique, 1l n'en restait pas moins suspect à des hommes trop habitués à la libre vie de partisins pour se plier volontiers aux nécessités de la centralisation et de la discipline, Tous ces chefs palicures, et Gouras le premier, écrivaient au gouvernement qu'ils admiaient fort les armées régulières; mais chacun d'eux demandait à en former une pour son compte et à la recruter à sa guise, c'est-à-dire à svstématiser l'anarchie.

Leurs instances n'étaient pas sans faire impression sur le £ouvernement et sur l'assemblée nationale. dont certains membres leur étaient fort dévoués. Condouriotis, Mavrocordato ét le$ autres chefs du parti civil perdaient du terrain et se voyaient réduits à l'impuissance par le parti clephte. La commission chargée de faire exécuter dans l'Attique et les provinces voisines la loi de conscription nationale était retenue à Nauplie, malgré les réclamations de Fabvier. Bientôt mûme les ennemis du colonel parvinrent à lui faire donner par le corps exécutif l’ordre de quiter Athènes avec la plus grande partie de ses forces, pour aller défendre l'ile de Spetzia, que, disuit-0n, la flotte turco-égyptienne allait attaquer sous peu. En réalité,

cette flotte se dirigeait vers Missolonghi. Fabvier s'empressa

d'obéir, au grand désespoir de Mavrocordato, qui put du moins, au bout de quelques jours, obtenir un contre-ordre. Le chef des réguliers fut donc peu après autorisé à retourner à Athènes, mais non sans avoir été mandé au siège du gouvernement, Où il passa deux jours (du 7 au 9 novembre) pour d'importantes affaires qu'il n'est pas inutile de mentionner ici.

D'abord il s'efforça de mettre à la raison (et il semble yavoir réussi en partie) les officiers français de la fonderie et de l'arsenal de Nauplie, qui jusque-là ne lui avaient que trop imparfaitement obhé.

En second Tieu il soumit au corps exécutif la proposition que lui avait adressée un de ses compatriotes, le commandant Rey, alors au service du pacha d'Égypte, d'entamer une négocialion entre Méhémet-Alr et le gouvernement grec et fut autorisé à faire officiellement à cet officier une ouverture, aux termes de laquelle, moyennant l'évacuation de la Morée et de Candie, ledit pacha pourrait compter sur alliance de la nation grecque contre les Tures. La longue lettre qu'il adressa en conséquence au commandant Rey (le 10 novembre) et dont nous trouvons 1e brouillon dans ses papiers amena-t-elle une réponse ? Quelle fut cette réponse? C'est ce que nous ignorons. En tout cas. les Grecs, comme Fabvier, se trompaient en supposant que Méhémet-Ali songeit à se mettre en révolte ouverte contre la Porte et à s’allier pour la combattre à un État chrétien. La proposition de Fabvier fut sans doute écartée sans examen par le pacha qui, à cette époque, espérait bien garder la Morée et qui envoyait à ce moment mème des forces considérables au siège de Missolonghi (1).

Dans ce mème temps Fabvier fil adopter par le corps exécutif Lidée d'acquérir un navire de guerre qui, placé sous les ordres de son ami de Croze, lui servirait soit à assurer ses transports. soit à augmenter ses ressources par les prises qu'il Opérerait sur l'ennemi. De Croze, appelé à Nauplie peu après le départ de Fabvier, y reçut la patente qui lui donnait le droit de s’armer en course pour le compte de la Grèce, étant bien

(4) Ibrahim alla peu après prendre en personne la direction supérieure du siège (janvier 1826).

entendu, d'ailleurs, qu'il m'aurait d'instructions à recevoir que du commandant de l'armée régulière, Vers la fin de novembre, cet officier achetait à Hvdra, au prix de vingt mille piastres, ‘une goélette de huità dix canons, portant le nom d'Exphrosyne (ou Frosinitza); ebtenait, non sans peine, du gouvernement, de quoi la payer; Se faisait à la dérobée fournir par Mavrocordato des pièces d'artilierie qui lui étaient nécessaires: paca. lait quelques aventuriers pour former le noyau de son équipage; les renforcait à l'aide d'un certain nombre de soldats de Fabvier et, vers les derniers jours de décembre, prenait enfin la mer pour faire le plus fructueusement possible à travers l'Archipel son métier de corsaire (1).

Fabvier, lui, était rentré, le {7 ou le 18 novembre, à Athènes où son absence avait fait quelque tort au corps des réguliers, Ses soldats avaient été insultés et même attaqués par ceux de Gouras. Le recrutement du corps s'était ralenti. Dans Tile d'Égine il y avait eu même opposition formelle aux levées d'hommes que Fabvier avait prescrit d'opérer, Son retour et son attitude énergique intimidèrent pour quelque temps les malveillants. Une petite promenade militaire, accompagnée d’amendes et de réquisitions, asSouplit en peu de jours l'humeur des habitants d'Ésine. L'approbation publique donnée aux nouvelles mesures du Syntagmatarque augmenta notablement son crédit et son autorité parut, en décembre, si bien établie que le général Roche crut devoir lui faire à cette époque les plus significatives avances.

Désavoué, pour ses intrigues orléanistes, par le comité grec de Paris, qui lui avait enjoint de se rapprocher du chef des” réguliers et de lui prèter assistance, ce personnage ne parlait plus de Fabvier qu'avec l'accent d'une sympathie qu'il déplorait, disait-il, de voir méconnue (2). Au M PADRÉ ne de dé- ‘

Prenant à nous manquer, écrivait-ii à Fabvier, j'ai la certitude de vivre aux dépens de l'ennemi, de payer mon monde et même de vous aider, peu ou beaucoup... Il me semble qu'il y a de bien jolies choses 2 ne voies ennemies lorsqu'on peut y débarquer à la tête de quarante Où cinquante bons hommes instruits et laborieux. » (Papiers de Fabvier.)

(2) De Croze écrivait à Fabvier de Nauplie, le 44 novembre : « J'ai vu

cembre, il voulut aller à Athènes; mais il semble résulter des correspondances que nous avons sous les ÿeux qu'il fit inutilement ce voyage, en ce sens du moins que le colonel se déroba encore une fois à ses offres de réconciliation. Fabvier jugeait avoir été récemment encore gravement offensé par Roche qui, par exemple, ayant à lui transmettre des lettres de France, s'était, crovait-il. permis de les ouvrir. I savait aussi que le général continuait à jouer double jeu et n'avait nullement renoncé à sa malencontreuse propagande en faveur du duc de Nemours. Effectivement, à la suite d'un nouveau voyage que Vitali venait de faire en France (4), il s'efforçait encore de fortitier en Grèce Le prétendu parti français. Un peu plus tard (42 février 1826), il fil signer aux principaux membres de

le général Roche... I vous aime de lout son cœur. Vous lui avez percé l'une en partant sans le voir... Des lettres que le général vient de recevoir de Paris lui preserivent de vous aider de tout sou crédit... [l espere que vous Paimez toujours et je le lui ai bien assuré en ajoutant que vous aviez été sensiblement peiné de ce que la marche qu'il avait prise vous avait forcé de ne pius le voir dans la méme intinnté, sous peine de paraitre partager ses vues et ses sentiments. » Dans une autre lettre, du 16 novembre, il s'exprimait ainsi : « … Le général m'a montre une lettre da général Sebastiani, du {5 septembre, dans laquelle il est dit: « Le zele du comité grec ne se ralentira point, et dans « quelques jours il fera partir un détachement d'oliciers et de sous- « olliciers pour former Le cadre d'un second batailon qui pourra rejoindre ele prenner déjà formé. Vous pouvez en informer le gouvernement « grec, ainsi que le colonel Fabvier.. On joindra à cet envoi des « secours d'argent, » … Le genéral Sthastiani annonce que Île comité a été instruit de la froideur qui existait entre vous et M. Roche; qu'il en avait eté sensiblement affliggé et que le général Gérard s'était chargè de vous écrire pour vous engager à vous rapprocher de lui et vivre autant que possible en bonne iatelligence.… Notre brave général a reçu des nouvelles plus fraiches qu'il n'a pas jugé à propos de me laire connaitre. Le prince ,Mavrocordato) croit positivement qu'il est rappelé. » (Papiers de Fabvi r.)

(1) Vatali était en octobre 1825 à Toulon, où il fut très surveillé par ordre du gouvernement français. « Il est envoyé en France, lit-on dans une note de police du 13 de ce mois, par le général Roche... 1 est chargé de preparer les esprits en publiant de fausses nouvelles. sur la situation des Grecs, pour gagner un prince de la famille des Bourbons en faveur de ces derniers, que l'on suppose le duc d'Orléans... » Lo souspréfet de Toulon faisait savoir (15 octobre, #, 5,9, 15 novembre)que M. de Rumisny, aide de camp du due, “tait venu se roncerter avec lui sur les alluires de Grèce et déclarait tenir de Vitali lui-même qu'il était question d'établir un royaume constitutionnel en Grèce et de donner celte couronne au duc de Nemours, (Archives nationales, F7 6723.)

2e2 LE GÉNÉRAL FA BVIER

cette coterie une adresse à Louis-Philippe pour Jui demander formellement : 1° si les grandes puissances ne S'Opposcraient pas à ce que les Grees sechoisissent un prince « d'une des plus illustres familles de l'Europe »; 2 si l'élection serait acceptée par le prince; 4 quelle constitution la Grèce devrait présenter à son futur roi; 4° enfin, si la puissance chez liquelle ce roi aurait été choisi « viendraitle soutenir avec énergie s et. inter céder » auprès des autres « pour faire reconnaitre son indépendance (f) ». Peu après (février), il renvoyait encore en France lintrigant Vitali; et, en mars, une lettre de de Croze nous montre « le gros papa Roche » à Nauplie donnant Loujours des cocardes et des petites images du petit roi sous jambes.

Ce n'était pas seulement contre Roche que Fabvier se tenait en garde; c'était aussi contre les capitaines irréguliers d'Athènes, qui ne lui faisaient bon visage que pour le tromper. Gouras, inquiet, avait fini par rentrer dans celte ville, où Fabvier l'avait accueilli avee de £rands honneurs (2) et. fout en brisant devant lui son sabre de palicare pour lui prouver son humilité, tout en témoignant le désir d'apprendre sous lui l'exercice à l'européenne comme le dernier de ses soldats, n'en persistait pas moins à garder Julousement l'Acropole. Si, par une proclamation enthousiaste (du 22 décembre) (4), il invitait avec éclat les habitants de l'Altique à s'enrôler dans le Corps régulier, c'était dans l'espoir, mal dissimulé, qu'une partie de ce Corps serait placée avant peu sous ses ordres. l'abvier fut bientôt obligé de le tenir poliment à distance. Mavrocordato et lui s’entendirent pour lui faire prendre palience par de vagues et dilatoires encouragements qui ne purent longtemps le satis- AIM: EM. Rados, conservateur du musée historique d'Athènes, que je remercie de son obliscance, a bien voulu m'indiquer un double de celle adresse, aCéOmpagné du double de deux lettres par lesquelles Sébastiani et Destutt de Tracy. familiers du duc d'Orléans, étaient prices d'en assurer le succes. Ces trois documents, rédigés en francais, portent noue . : l'archevêque de Putras Germanos, Pictro Des

S, a Botassi, Constantin Mavromicalis, Jean Coletti, Jean

Fnres Anastase Londos, Gika Karacazzani, Constantin Zogratlo, Jean Ontumas, Georges Ainian, Adam Duras.

(2) Lettre du commencement de décembre au corps exécutif. (Papiers de Fabvier.)

(3) V. cette Proclamation dans Byzaxrios, p. 49-52. -

' faire. Quand, au mois de janvier, Gouras vit Fabvier constituer un 3 bataillon d'infanterie et en confier le commandement à son compatriote Saunier, au lieu de le lui offrir à luimème, il ne dissimula plus sa mauvaise humeur et sa malveillance. Quant aux autres chefs irréguliers, leurs dispositions à l'ésard du Tacticon étaient si peu rassurantes que Mavrocordato recommandait sans cesse à Fabvier de redoubler envers eux de précautions et de méfiance (1)

A vrai dire, toutes ces hostilités n'effrayaient pas le chef des résuliers. Le Tacticon S'étail peu à peu grossi, si bien qu'il n'était plus de troupe irrégulière qu'il ne pût tenir en respect. I 'comprenait maintenant trois bataillons complets d'infanterie, un quatrième en voie de formation, deux compagnies d’artillerie, trois escadrons de cavalerie, dont deux entièrement montés. En tout il atteignait un effectif de 3.700 hommes. Les tacticos étaient bien vêtus, bien armés. HS manœuvraient avec souplesse et reclitude, commençaient à prendre de bonnes habitudes de discipline et témoignaient à leur chef aulant de confiunce que de respect.

Tout cela était bien, mais ce n'était pas encore assez. Pour que le corps régulier pût remplir en Grèce le rôle prépondérant et décisif que Fabvier s'était flatté de lui faire jouer, il aurait fallu que ses forces fussent doublées, et même triplées, e’est-àdire qu'il prit l'importance d'un véritable corps d'armée. I eût done été nécessaire qu'il pât continuer assez longtemps encore à sorganiser et à se forüifier en paix. Mais les circonstances critiques au milieu desquelles se débattait alors la Grèce ne lui permirent pas de rester davantage dans linaction. Les Ésyptiens élaient presque partout en Morée. Dans la Grèce occidentale Missolonghi tenait seule en respert l'ennemi qui, cette place une fois prise, inonderait bientôt la Grèce orientale ellemème, I fallait que toute troupe organisée seulement à moitié

(1) « ... Ne vous fiez pas, éerivait-il notamment le 18 janvier 1826, sur les irréguliers et employez-les aver précaution. La jalousie a plus d'une fois poussé au crime même les hommes les plus vertueux. Ce n'est qu'après une ou deux épreuves et lorsque la réputation des tacticos sera déjà assurée que vous vous servirez des irréguliers avec moins de pré- Caulion sans beaucoup de risques. » (Papiers de Fabvier.)

eo LE GÉNÉRAL FABVIER

se portât sans retard au-devant du Ture où de l'Égyptien. Les chefs des bandes irrésuliéres, qui se batlaient tous les Jours, n'eussent pas pardonné au gouvernement de ne pas fournir enfin au Tacticon Foccasion de prouver sa valeur,

Le plus grand service qu'il eût pu rendre en ce moment à la cause hellénique eût consisté sons doute à marcher au secours de Missolonghi. Les amiraux grecs, Miaoulis, Tom. bazis, allaient faire des prodiges pour introduire quelques secours dans la place, malgré Ta flotte Turco égyptienne qui la bloquait par mer. Mais cela ne pouvait suffire pour la sauver. Une forte attaque tentée par terre, sur les derrières de l'armée assiégeante, eût seule pu opérer un tel résultat. |

La pensée de marcher au secours de Missolonghi était venue sans doute à l'esprit de Fabvier (1). Cette expédition lui avait été formellement conseillée dés a fin de novembre par l'Hydriote Skoufla, dont nous retrouvons la lettre dans ses papiers. Le gouvernement n'eût sans doute pas demandé mieux. Par malheur, une expédition de ce genre était parfultement hnpossible. Tout le pauvre pays de montagnes compris entre l'Attique et Missolonghi était horriblement ravazé, dépeuplé. y avait là vingt-cinq à trente lieues de désert, où. en plein hiver, une armée de plusieurs milliers d'hommes fat morte de faim, à moins de se faire suivre d'un énorme convoi de vivres. Or, outre que la nature du pays, si prodigieusement accidenté ét totalement privé de route ne se prétail pas à de pareils transports, le £ouvernement grec, réduit à la dernière inisère, était absolument hors d'état de fournir à ladite armée les moyens de subsistance qui lui étaient indispensables. Les impôts ne rentraient point; l'emprunt anglais était épuisé depuis la fin d'octobre. La mise en vente des domaines nationaux, décrélée en novembre, n'avait procuré que des ressources insignifiantes. Les SOustriplions nationales, l'emprunt forcé,

(4) L'auteur anonyme de la Vie du colonel Fabrier, publiée en 1826, raconte que le 17 décembre 4825 il était part à la téte de 17,000 hornmes Pour 86 porter au secours de pièces plusieurs Corps d place. — Jl n'y a du reste

Missolonghi et qu'après avoir taille en ‘armée Lures il était parvenu à ravitailler la Pas un imot de vrai dans ce récit,

Pr

voté en janvier, ne devaient pas produire de résultats plus satisfaisants. Jamais la Grèce ne s'était trouvée dans un pareil dénûüment.

Le seul moyen d'utiliser activement le corps régulier parut à celte époque de tenter une diversion du côté de l'ile d'Eubée, pays où a £uerre, croyait-on, pouvait encore nourrir la guerre et où Fon pouvait atlirer et retenir une partie des forces Turques, par conséquetit soulager indirectement les patriotes de li Grèce ôceidentale, Cette grande île, terrorisée par Omer pacha qui, de, tenait la Béotie et FAttique sous la menace, pouvait, pensaiton, être délivrée sans trop de peine, grace à la connivence de ses habitants, En décembre, un chef de bande, nomimé Catzouris, qui la connaissait à merveille, avail soumis à Mavrocordato un plan d'attaque que cet homme d'État avaitjugé fort réalisable, si bien que ce capitaine avait été envoyé à Athènes, où 1 s'était mis à la disposition de Fabvier pour laider à lexécuter. Des délégués eubéens étaient venus aussi proposer d'enlever par surprise le fort de Karababa, qui commandait FEuripe et par conséquent la ville de Chalcis ou Négrepont, capitale de File, Située de l'autre côté de cet étroit canal. Cette ville une fois occupée, les habitants du plat pays se souléveraient; il deviendrait alors aisé de bloquer et de prendre la forte place de Carysto qui, du sud de File, était une mueénace pour FAttique et pour l'Archipel. Dès lors la conquèle de l'Eubée serait virtuellement achevée.

Fabvicr avail accueilli avec empressement un pareil projet et, dès la fin de décembre, l'expédition de Négrepont, décidée en principe par le corps exécutif, était devenue son grand objectif, Mais il eût fallu qu'elle fat tentée sur-le-champ pour que l'ennemi n'eût pas le temps de se mettre en garde; et malheureusement elle n'eut lieu que deux mois plus tard.

Pour préparer cette campagne, il fallait de l'argent. A partir de janvier, c'est ce qui lui fit presque absolument défaut. Les secours encore faibles qui lui arrivaient de Paris, de Genève ou de Londres ne pouvaient lui suffire pour l'entretien d'un corps dont l'effectif, rien qu'à Athènes, dépassait déjà 2,300 hommes. Au commencement de février, il ne pouvait plus ni payer la

solde, nihabiller ses hommes, niles nourrir. Msignalait ce tricte état de choses à l'héparque d'Athènes et annonçait l'intention d'eriger par la force ce qui lui était nécessaire pour l'entretien de ses réguliers (4). Je ne sais ce que put répondre lhéparque, Mais on comprend que Fabvier fat résolu à prendre ce «dont il avait besoin, quand à côté de luiies chefs des bandes irrégulières mettaient impunémeñt au pillage et la ville d'Athénes et tout le territsire avoisinant. I eût fallu, pour mettre ces Le gands à la raison, que le gouvernementosit lui donner l'ordre de les châtier. Or c'est ce dont il n'avait pas le courage, et Fabvier recevait seulement de lui force lettres où, tout en souhaitant qu'il pdt agir ainsi. on Jui déclarait piteusement qu'on ne pouvait Jui commander et qu'il devait tout faire sous sa responsabilité personnelle (21.

Les chefs des bandes irrégulières dont 11 dénonçait les brigandages ne tenaient guère, on le comprend, à se placer sous ses ordres et à coopérer à son entreprise sur Négrepont. Gouras ne voulait ni dégarnir l'Acropole ni s'en éloigner, de peur que cette précieuse position ne lui fàt enlevée. Krvézols et Vassos se trouvaient bien dans FAtlique et n'entendatent se mettre en campagne que pour leur propre compte. Fabvier ne désirait pas. du reste, emmener ces malintentionnés, qu'il croyait fort capables de le trahir ou tout au moins de Fabandonner en présence de l'ennemi, et le gouvernement ne le lui conseillait pas. Un seul de ces condottieri, Mamouris, qui commandait 300 hommes. se montra disposé à le suivre et lui

(1) Lettre du {+° février 1826. (Papiers de Fabvier.)

(2) Voici par exemple ce que Rheineck, secrétaire d'État par intérim, écrivait à Fabvier le 44 janvier 1826 : « .… Quant à Vasso et à Grisiotti, je sais bien que je n'aurais pas tant de scrupules que vous à cet égard et que, s'il n'y avait pas d'autre moyen de les réduire à Ja raison, sûrement Je Mmemparerais d'eux, et je profilerais des éléments dont Jeurs bandes eont composées. Les autorités d'Athènes ne prendront jamais Finitiative. Elles craindront toujours Je ressentiment de ces messieurs, et Comine la loi ne Jeur otfre aucune sûreté, elles ne voudront pas #'e\pose à étre maltraitées quand quelque jour vous ne seriez pas st près pour nes Es Ses Ne Le gouvernement ne peul donner aucun Rd de ee ES ces brigands, Car vous cencevez que ras + HE vous-même, Mais pourra-tsl jarnuis

rez 7... » (Papiers de Fabvicr.)

inspira quelque confiance. Un autre aventurier, nommé Slepho, qui lui fut envoyé de Nauplie par Mavrocordato, lui amena 100 soldats avec lesquels il forma le noyau d'un corps à demi régulier qu'on appela les Philotactes où (à cause de la croix qui leur fut donnée comme signe distinctif) les Staurophores. Le gros du corps expédiltionnaire dut, en somme, ètre formé de lacticos, Mais tous les réguliers ne partirent pas. Les trois compagnies Qu'il demanda à Nauplie ne lui furent pas envoyées, le gouvernement ayant cru devoir garder le premier bataillon tout entier pour tenir tête à Colocotronis, qui recommençait à remuer (9). De plus, il lui fallut laisser à Athènes, à peu près la moitié des forces dont il disposait directement, pour tenir Gouras en respect et conserver sa base d'opérations. Bref, quand il se mit en route (et ce fut seulement le 24 février), ilne put emmener que son premier bataillon d'infanterie, son arUllerie, sa cavalerie la troupe de Mamouris el celle de Stepho, en tout à peu près 1,600 hommes. C'était peu pour attaquer un ennemi qui disposait de forces six ou sept fois plus considérables, Ajoutons que les Tures, qui cussent peut-être été surpris deux mois plus tôt, étaient maintenant tout à fait sur leurs ardes.

Quand, après plusieurs jours de marche, Fabvier parvint aux environs de Karababa et eut fait reconnaître la place, il se convainquit qu'elle ne pouvait être enlevée d'un coup de main. Pour une attaque en règle, il n'y devait pas songer, parce qu'il ne pouvait bloquer la forteresse et n'avait pas de pièces de siège à mettre en batterie, Le plus sage eût été sans doute de rentrer à Athônes. Mais son orgueil militaire se révoltait à l'idée qu'on qualificrait de simple reeulade cette mesure de prudence, I résolut d'aller attaquer Carysto. C'était là une détermination fort irréfléchie et fort téméraire. I lui fallait en effet traverser à tous risques de guerre un large bras

(1) L'esprit de ce bataillon, depuis le départ de Fabvier, était devenu fort mauvais. par suite des intrigues de Rhodios, qui regrettait son commandement d'autrefois. Le chef de l'artillerie à Nauplie, Valiano, se montra aussi turbulent; il fallut le destituer (février). V. pour les détails les lettres de Mavrocordato et de KRheineck, (Papiers de Fahvier.)

de mer, et pour cela se procurer des bâtiments de transport qu'il n'avait pas. Il lui fallait après cela se porter contre une place bien fortifiée et bien défendue, sans être certain d'avoir en temps utile Le matériel de sièue nécessaire pour la réduire, Mais Fabvier, comme le grand capitaine dont il se plaisait à se proclamer Félève, aimait à jouer avec la fortune, Done, au lieu de reprendre le chemin d'Athènes, il se dirigea, sur la fin de février, vers la côte orientale de FAttique., où il avait l'intention de s'embarquer sans retard pour la partie méridionale de l'Eubée.

Mais, arrivé dans la plaine de Marathon, il dut s'arrêter et attendre encore. Plusieurs jours furent employés à se procurer des vivres. Puis, les embarcations furent longues à venir. Entre temps, les intempéries et les privations donnèrent naissance à des maladies qui firent un assez grand nombre de victimes et affaiblirent le moral de la troupe. Bref, l'embarquement ne fut possible que le 15 mars. Et encore à ce moment mème, Fabvier se trouva-t-il encore privé de la grosse artillerie qui lui élait indispensable. C'était de Croze, son amiral, qui devait la lui amener. Mais le capitaine de l'Euphrosyne était depuis plusieurs semaines immobilisé à Nauplie, où il se faisait, disait-il, « du sang de tigre ». tant il enrageait du contre-temps qui Fempéèchait d'aller rejoindre son chef. Ce zélé corsaire, qui avait capturé un navire autrichien (le Tagliaferro) chargé de contrebande de guerre, l'avait conduit à Nauplie pour le faire juger par le tribunal des prises et en vendre la cargaison. Mais contre tout droit le gouvernement, trouvant laubaine excellente, avait élevé la prétention de se attribuer ex de n'allouer au capteur qu'un quart ou un tiers du produit de la vente. De Croze avait crié, protesté, failagir Mavrocordato, essayé d'employer la force. Tout avait été inutile. On avait soulevé contre lui son équipage; on avait menacé de couler bas l'Euphrosyne. Bref, le corps exécutif, tant pour envoyer quelque argent à Bissolonghi que pour satisfaire quelques créanciers qui hurlaient autour de lui, avait fini par retenir la presque totalité de la valeur du Tuyliaferro. Ce débat s'était prolongé six semaines.

ne

LES PARTIS EN GRÈCE 299 Tant qu'il avait duré, de Croze n'avait pas voulu quitter Nauplie, bien persuadé que, s'il y laissaitsa prise, il la perdrait en entier. C'élail une grosse faute; car pendant ce temps, Fabvier, las d'attendre les canons de l'Euphrosyne, marchait sur Carysto. EL l'expédition des réguliers, comme on va Île voir, avait déjà lamentablement échoué (1).

A peine débarqué sur le litoral de l'Eubée, à la hauteur de Stura, Fabvier avait envoyé une partie de ses forces à travers les campagnes pour essayer de révolutionner le pays et s'était porté rapidement avec le reste devant Carysto (17 mars), dont il s’élait eflorcé d’enfoncer une des portes au moyen de deux canons de fort calibre qu'un navire lui avait prètés. Mais les afTüts de ces pièces avaient été bientôt brisés; il avait dà cesser le feu et renoncer à cette tentalive. I ne lui restait plus que quatre petits canons de montagne pour faire le siège en règle d'une place vaste, bien pourvue d'artillerie et que défendait une garnison de 1,500 à 2,000 hommes. Les compagnies qu'il avait envoyées en exploration revinrent sans avoir trouvé de vivres el sans avoir pu déterminer les habitants de File à prendre les armes. Le 2% mars, Fabvier essaya d'enlever par surprise Je faubourg de Carysto situé au pied de la citadelle. Mais le signal de l'attaque, qu'il avait prescrit de donner deux heures avant le jour, ne put être donné qu’à l'aube. L'ennemi ne fut pas surpris et les troupes grecques, après avoir subi de grosses pertes, durent encore renoncer à leur entreprise. Sur ces entrefaites, le colonel fut informé de l'approche d'Omerpacha, qui s'avançaitavec cinq à six mille hommes. I lui fallut se hâter de lever le siège et se retirer à Lykorrena, sur le bord de la mer, où il se retrancha de son mieux, en attendant la possibilité de se rembarquer. Bientôt le pacha vint resserrer les Grecs par terre très étroitement, pendant que du côté de la mer onze navires turcs les bloquaient également. Un combat violent, dans lequel leur cavalerie, sous Reguaud, fit des prodiges de bravoure, tourna encore à leur désavantage. Beaucoup d'entre eux étaient blessés ou malades. Les autres, démoralisés,

(4) Lettres de Mavrocordato et de Croze. (Papiers de Fabvier.)

n'étaient plus soutenus que par l'énergie imperturbable de Fabvier, qui, partageant toutes leurs souflrances, allait de l'un à l'autre, distribuant à tous de bonnes paroles et affectant à leurs yeux la plus robuste confiance dans l'avenir. L'eau potable et le pain manquaient. On dut commencer à manger Je peu de chevaux que l'on avait encore. Bref, Fabvier et ses hommes eussent infailliblement péri ou eussent été réduits à se rendre, si de diverses parties de la Grèce de nombreux navires n'eussent été envoyés à leur secours. Le comte Porro en fit partir plusieurs; d'autres furent expédiés par Îles primats d'Iydra et de Spetzia. Kryézotis et Vassos eux-mêmes, très honorablement, dirisèrent vers l'Eubée quelques bâtiments chargés de vivres qu'ils ramenaient de Svra, La réunion de toutes ces forces effrava l'escadre turque, et le G avril, Fabvier, délivré. put enfin se rembarquer avec les débris de ses troupes, qu'il conduisit {out d'abord dans File d'Andros et ensuite dans celle de Tinos (1). I avait perdu plus d'un tiers de son efleelif et son artilierie de campagne. Sa cavalerie était presque entièrement démontée. Mais ce qu'il ÿ avait de plus grave, c'est qu'il avait échoué dans la première expédition vraiment importante qu'il eût tentée el que son autorité, déjà contestée par tant de malveillants et de jaloux, allait être singulièérement diminuée uux yeux des Grecs par ce funeste début.

(1) L'expédition de Négrepont est racontée en détail dans ByzaxTi0s, P. 57-72, On trouve aussi dans l'Obsercateur autrichien des 4 et 17 mai 1526 des détails intéressants sur cette alaire. à propos de laquelle le contre-amiral de Rigny, pour sa part, s'exprime en ces termes (dans une lettre du 25 avril 4826 au ministre de la marine) : « … Le corps régulier. sous les ordres du colonel Fabvier, était parti pour attaquer, Négrepont. Cet oticier comptail que sa persévérance pour discipliner une troupe grecque et l'exemple de quelques ofliciers européens lui donne aicut à la première rencontre quelque avantage sur le peu de troupes que le pacha pourrait lui opposer. Son erreur a été cruelle, Lâchement abandouncé par les tacticos…., enveloppé bientôt par quelque cavalerie turque, il fut obligé, malzré ses efforts et ceux de quel ques ofliciers qui l'accompagnaient, de se rembarquer après avoir perdu ses canons et trois ofliciers français qui s'étaient vainement fait tuer pour encourager Îles Grecs. Depuis, Fabvier vient de donner sa démission d'un service où chaque étranger, trompé par les illusions du jour, viendra éprouver le méme sort... » (Archives de la marine, BB, 473.)

CHAPITRE XII RÉGULIERS ET IRRÉGULIERS. — CAMPAGNE D’ATHÈNES. Avril 1826. — Juillet 1827

État de la Grèce en 1826. — Fabrvier et l'assemblée d'Épidaure. — Les réguliers à Méihana, — Combats de Chaïdari — Démélés de Fabvier et de Karaïskakis. — Fabvier à l'Acropole. — ElTorts pour la délivrance de cette place. — Reddition de l'Acropole. — Traité de Londres —

L'échec de Fabvier en Eubée précéda de peu de jours la catastrophe de Missolonghi. On sait qu'après une année de résistance les défenseurs de cette place, réduits aux dernières extrémités, résolurent de tenter à tout prix une trouée à travers la masse des assiégeants; qu'un grand nombre d'entre eux périrent dans ce suprème effort; que treize ou quatorze cents à peine réussirent à passer : enfin que plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui n'avaient pu sortir de la ville ou qui y avaient été refoulés furent égorgés ou réduits en esclavage et transportés en Égypte pour y être vendus (12 avril 1826.) La cause hellénique parut alors tout à fait perdue. Les Turcs étaient maîtres de toute la Grèce occidentale. Ibrahim pouvait librement se retourner contre la Morée et consacrer la totalité de ses forces à compléter la conquète de cette presqu'île. Reschid pacha allait avec les siennes se diriger sans obstacle, à travers la Grèce orientale, vers l’Attique. Une fois qu’Athènes aurait succombé, il irait sans doute se réunir aux Égyptiens à travers l'isthme de Corinthe. Que resterait-il alors de la Grèce? Les iles. Combien de temps pourraient-elles tenir entre les deux flottes de Constantinople et d’Alexandrie? Le Pauvre gouvernement de Nauplie était plus que jamais impuissant et misérable. Ses caisses étaient presque absolument

vides (9). I n'avait guère à son service sur terre que des bandes de Cleptes ou d'Armatoles qui souvent pillaient Le pays beaucoup plus qu'elles ne le défendent, sur mer que des pirates qui détroussaient les neutres et provoquaient fréquemment les menaces de répression des grandes puissances. L'armée régulière était réduite, par le feu de Tennemi, les maladies et la désertion, à deux mille hommes formant trois groupes, le premier à Tinos, le second à Athènes, le troisième à Nauplie. La démoralisation y était telle qu'à Tinos le commandant du premier bataillon, Stephano, était assassiné par ses soldats: à Athènes les tacticos cémmençaient à céder aux séductions de Gouras; à Nauplie, Rhodios, profitant de léioignement de Fabvier, venait de se faire nommer chef provisoire du corps et cherchait à se créer un parti parmi les officiers.

Au milieu de tous ces malheurs une nouvelle assemblée nationale s'était réunie le 18 avril et avait adopté les mesures de salut public que les circonstances rendaient nécessaires. La plus grave fut l'acceptation formelle de la médiation anglaise, dans les termes modestes où Canning l'avait fait offrir quelques mois auparavant par l'ambassadeur Stratford-Canning à Mavrocordalo (2), la Grèce consentant maintenant à demeurer vassale de la Porte, à condition d'être évacuée par ses anciens maitres et d'avoir désormais un gouvernement autonome. Avait-elle quelque chance de faire triompher cet humble programme? Cela paraissait bien douteux à ce moment. En tout ‘as, la constitution d’un pouvoir très fort et très respecté était la condition sine qu non d'un pareil suceès. Mais au gouvernement discrédité de Condouriotis, qu'elle renversa, l'Assemblée ne sut que subsistucr un Comité de onze membres, fort peu

(1) Les revenus publics, qui avaient été en 1825 de 5 millions et demi de piastres, ne furent, en 4826, que d'un million et demi de piastres (1,200,000 francs ) pu Ce diplomate, envoyé à Constantinople pour y représenter l'Angle-

ne S'élait arrêté quelque temps à Hydra et avait eu au sujet de la Se 20h Un important catrelien avec Mavrocordato, qui en avait ren U Comple à Fabvier dans une longue lettre du 18 janvier 1826. (Papiers de Fabvier.)

d'accord, et que leur président Zaïmis n’était pas capable de dominer. De plus, en s'ajournant, elle Uint à se faire représenter pendant son absence par une commission de treize députés, qui devait la convoquer avant fin de Fannée et, en attendant, assister et contrôler le pouvoir exéeulif, c'est-à-dire (vu l'état des partis et les habitudes prises) aggraver encore la faiblesse des nouveaux gouvernants. Ces derniers trouvèrent tout d'abord à Nauplie 60 piastres dans les cuisses de l'État. Etbientôt, menacés dans cette ville par les troupes irrégulières qui en occupaient les forts, ils durent, pour leur sûreté, aller ‘s'enfermer à l'entrée du port, dans l'ilot de Bourdzi, comme des prisonniers (mai-juin 1826).

Beaucoup de philhellènes, et des plus braves, commençaient à se décourager. L'entourage de Fabvier s'éclaircit quelque peu dans Îles premières semaines qui suivirent son retour de Négrepont. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély reparüt pour Ja France. Le capitaine Maillet qui, depuis si longtemps, S'étail attaché à sa fortune, se sépara aussi de lui pour un temps (9). Pour lui, la malveillance et la perfidie des sénéraux, comme des hommes politiques grees, Pavaient profondémentirrité. Les soldats qu'il avait voulu dresser à l'européenne n'avaient pas suffisamment répondu à sa confiance. I désespérait à certains moments d'en faire de vrais patriotes et ne les trouvait pas toujours suffisamment braves (2). Il n’est done pas étonnant qu'il songeit à se démettre de son commandement.

I offrit effectivement à cette époque sa démission. Mais son ami Mavrocardato lui représenta que sa retraite serait la ruine irrémédiable du corps régulier et que la Grèce étail trop mal-

(1) I retourna le trouver trois mois après (Papiers de Fabvier), et lo colonel ne lui garda pas raneuue. Maillet fut envoyé un peu plus tard pur son chef à Paris, où une lettre de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély du 4e novembre signale si présence. (Papiers dé Fabvier.) 1 fut très sur- Veillé par la police pendant son séjour en France, d'où il reparül encore pour la Grèce en avril 1827. (Arelnves nationales, FT 6725.)

(@)« Le corps régalier, éerivait-il à Gouras (7 juin), participant des mœurs de la nation, n'a pas l'obéissance et l'habitude des devoirs pour chaque individu, Tous déhbérent et d'ailleurs ont peu d'envie de se faire tuer... » (Pupiers do Fabvicr.)

304 LE GÉNÉRAL FABNIER

heureuse pour qu'un homme de cœur comme lui Pûl songer à l'abandonner. C'étuient 1 des arguments auxquels son âme généreuse ne pouvait résister, Des raisons analogues lui furent alléguées à FAssemblée nationale, où il fut mandé, et, sans se faire prier, il consentit à rester à la tête du Tacticon. Il exiuea, il est vrai, qu'on lui en garantit l'entretien régulier et qu'on

Jui confirmät, avec l'autorité pleine el entiere qu'il prétendait exercer sur ses hommes, une liberté sans réserve au sujel des

en entendu, comme précédemment. Les paroles ne coûlaient rien :

mouvements stratégiques. Tout lui fut assuré, en paroles, |

et le trop confiant colonel n'était pas au terme de ses peines.

De nouveaux déboires l'attendaient tout d'abord à Athènes, où les débris de l'expédition de Nécrepont venaient d'être transportés. Quand'il y rentra (au cominencement de mai), il constata que Gouras lui avait débauché une partie de ses soldats. Ne pouvant mème plus nourrir ceux qui lui restaient et n'obtenant aucun secours des autorités locales, il prit le parti de se relirer avec ce qui lui restait de troupes etde matériel(f) dans l'île de Salamine pour refaire ses malades. et un peu plus tard d'aller fonder dans la presqu'ile de Méthana (sur les côtes de l'Argolide) une sorte de camp retranché où, indépendant de tout voisinage et à l'abri de tout conflit, il pourrait enfin (crovait-il) faire du corps régulier l'armée modèle qu'il rèvait. Ce petit territoire, d’où il lui était facile de se porter soit dans ice Îles d'Égine ou de Poros, soit en Attique, soit à Nauplie, n'est rattaché à la terre ferme que par un isthine de quelques centaines de mètres de large. Il était donc offrait une grande sécurité lant pour |

aisé à défendre et a réorganisation du corps que pour la création des magasins ct dépôts qui lui étaient nécessaires. Ajoutons qw'il n’était pas ruiné Comme presque toules les autres parties de la Grèce ct pouvait suffire à la subsistance de plusieurs milliers de sold pressa-L-il non seulement d'en pre forces qu’il ramenait d'Athènes

als. Aussi Fabvier S’emndre possession avec les > Mais d’y amener aussi le

(4) Ce matériel, d'après ce «

lui, avait une valeur de qu , at Fabvicr.)

que nous lisons dans plusieurs lettres de re à cinq cent mille piastres. (Papiers de

bataillon de réguliers qu'il avait laissé l’année précédente à Nauplie et qu'il alla y reprendre vers la fin de mai. Ce ne fut pas, il est vrai, sans difficulté qu'il put l'enlever à Rhodios. Un certain nombre d'officiers, gagnés par ce dernier, refusèrent de le suivre et aimèrent mieux démissionner, Mais la plus grande partie du bataillon se soumit en somme (1); et, tant bien que mal, aux premiers jours dé juin, lensemble du corps régulier se trouva réuni à Méthana, que Fabvier appela dès lors Tacticopolis. :

A cette époque un vaillant philhellène anglais, le colonel ‘Gordon, qui avait déjà servi la Grèce (2), revenait de Londres avec 14.000 livres sterling destinées, disait-il, exclusivement à l'entretien du TFacticon et dont 3,000 furent dès le mois de mai délivrées à Fabvier pour lui permettre de payer un acompte sur larriéré de la solde. En outre, d’autres philhellènes qui, sous l'influence de Roche, avaient jusqu'alors fait bande à part à Nauplie, vinrent, renforcés de nouvelles recrues arrivées de Marseille, former à Méthana une belle compagnie de 95 hommes (3), dont le chef, Pisa (4), fut dès lors un des auxiliaires les plus énergiques du colonel Fabvier. Enfin ce dernier vit aussi peu après (5) Roche lui-mème quitter la Grèce et lui laisser le champ libre.

L'intrigue orléaniste avait complètement échoué. L’attitude hostile de Charles X et de Villèle avait obligé Louis-Philippe à répondre négativement (en avril) (6) à la demande d’'engage-

(1) I ne resta à Nauplie que deux compagnies, qui continuèrent à servir de garde au gouvernement. (Bxzaxrios, p. 75.)

(2) En 1821 et 1822. .

(3) C'est le total que donne l'état nominatif de cette compagnie, qui se trouve dans les papiers de Fabvier.

(4) Cet oflicier, d'origine italienne, resta plus tard au service de la Grèce et publia en 1841 un Résumé des lultes de l'armée régulière.

(5) Vers le milieu de juin.

(6) Le duc d'Orléans ne répondit pas lui-même, mais fil adresser aux auteurs de cette demande une longue note rédigée par Benjamin Consnt, accompagnée d'une lettre explicative du général Sébastiani (15- 17 avril.) Une copie de ces deux pièces. qui, du reste, ont été publires, so trouve dans les papiers de Fabvier. I ressort du reste d'une lettro 2e Regnaud de Saint-Jean-d'Angély à Fabvier (du 47 sept 1826) et d'une autre de l'amiral de Rigny au ministre do la marino (9 août) que le duc

ments et de garanties qui lui avait été adressée en janvier, et peu après (fin de mai) l'agent de Roche, Vitali, avait été expulsé de France etrembarqué manu militari par ordre du sou. vernement (1). Le comité de Paris avait enfin cru devoir r'appeler de Grèce un représentant qui l'y avait COMpPromiIs malgré lui par ses menées dynastiques. Instruit du véritable élat des choses par d'autres émissaires (Gérard, Piscalory) (2), il était maintenant prèt à seconder sans réserve le chef des réguliers. Son nouveau fondé de pouvoirs, le comte Emmanuel d'Iarcourt, allait peu après (juillet) arriver en Grèce avec de l'argent, des armes, des provisions de loute sorte et montrer au Taclicon, dans l'emploi de ces ressources, autant de générosité, autant d'abandon que Roche lui avait témoigné de purcimonie et de méfiance.

L'intention de Fabvier était de se Jeter de nouveau dans l'Atlique, quand il aurait refait moralement el matériellement sa troupe, pour défendre cette province et surtout Athènes contre Reschid pacha. Après la prise de Missolonghi. le séraskier, séparé d'Ibrehim (qui était retourné en Morée), s'était ébranlé avec toutes ses forces disponibles et débouchait, en juin, dans la plaine de Béotie, voulant établir à Thèbes sa base d'opérations et ses magasins avant de marcher sur Athènes. I n’était pas probable qu'il pût d'un mois encore menacer sérieusement cette dernière ville. II eût fallu que Fabvier pût

témoigna un vif dépit de l'opposition qui avait été faite à Roche. (Papiers de Fabvier. — Arch. de Ja marine, BB4 473.)

(1) « Georges Vitali est de retour (!

cordato à Fabvier du 8 juin 1826), {aine. On ne lui a pas permis d

iSOns-nous dans une lettre de Mavroaprès soixante-trois jours de quaran- € Communiquer et, ne voulant pas quitter le lazaret, on l'y a forcé par le moyen des gendarmes. » Le fait est confirmé par Regnaud de Saint-Jean-d'Angély qui, le # août, écrivait au colonel : « .. [la été si déraisonnable, si indiscret dans ses propos, qu'on l'a gardé pendant deux mois au lazarct. Défense est venue de Paris de le laisser rentrer en France; ordre de le faire rembarquer sur-le-champ et, Comic il s'y refusait, dix gendarmes ont “té le prendre et l'escorter... » (Papiers de Fabvier. — Y. aussi le dossier de police de Vitali, Archives nationales, F1, 6722).

(2) « Tous les deux sont revenus de police du 13 août 1826); ils se nier (Gérard) témoignait d son départ; il en fait actu

dernièrement (lit-on dans-une note sont mis en route pour Paris. Ce der- CS préventions contre le sieur Fabvier avant ellement l'éloge. » (Arch. nut., F7, 6725.)

jusque vers le milieu de juillet poursuivre tranquillement ses travaux à Tacticopolis.

ar malheur, il n'en fut pas ainsi. Dès les premiers jours de juin, il fut requis avec instance, comme l’année précédente, par les primats d'Iydra qui, plus que jamuis, se croyaient menacés par la flotte ottomane. A Nauplie on fut quelque temps persuadé que celte île riche et tentante, principal foyer de la résistance navale des Grecs, allait effectivement ètre attaquée et lon donna des ordres en conséquence. Fabvier, qui ne le croyail pas (non plus que Mavrocordato), dut, à son corps défendant, dès le milieu de juin, mettre à la disposition des Hydriotes la meilleure partie de son infanterie, c'est-à-dire deux bataillons formant un effectif d'environ 1,200 hommes.

H lui fallut aussi, dans le courant du mème mois, se séparer pour un temps de sa cavalerie, qu'il venait de réorganiser à grand'peine sous un brave officier portugais (ou espagnol) nommé d’Almeïda. Ce renfort était nécessaire à Colocotronis, qui luttait alors pied à pied contre Ibrahim en Morée (1) et à qui les réguliers montés furent d'un grand secours tant pour éclairer ses mouvements que pour enfoncer à l'occasion les solides carrés de l'infanterie égyptienne. Fabvier ne garda donc à Méthana qu'environ 500 hommes, c'est-à-dire un bataillon de ligne qu'il était en train de reformer, quelques cavaliers sans chevaux dont il fit, en attendant mieux, une compagnie de voltigeurs; enfin sa petite compagnie d’artillerie remise sur pied et le groupe de philhellènes qui s'était attaché à sa fortune. 11 s’efforça du moins de tirer de ce peu de monde le meilleur service possible. Sins négliger les exercices militaires el tout en travaillant au rétablissement de la discipline (2). il créa des magasins, un arsenal, un hôpital, ur parc d'artillerie de quinze pièces de campagne. Le camp fut assaini, fortifié par de bons retranchements. Enfin, pour le mettre à l'abri des

(4} Non seulement pour l'empécher d'achever la conquèta de cette es qu'ile, mais pour le tenir éloigné de l'isthme de Corinthe, par où il aurait pu vouloir rejoindre Reschid pacha devant Athènes. R

(2) Les meurtriers du commandant Stéphano furent châtiés et deux officiers qui avaient voulu violenter une jeune fille furent ignominieusement chassés du corps.

308 LE GENERAL FARVIER

attaques extérieures, Fabvier commença la construction de deux redoutes qu'il appela le fort Thesée elle fort Diamant.

Cependant les Tures commencaient à se montrer (le 10 juillet} sous les murs d'Athenes, d'où une grande partie de fa population, aflolée, Senfuit à Salamine. Le 2$ du méme mois, le séraskier s'en approchait avec le gros de ses troupes et fixait son quartier général à Patissia. devenait urgent de marcher au secours de la place, dont Ex vaste enceinte ne pouvait être sérieusement défendue par les faibles bandes de Vassos, Kryézolis, Mamouris, et surtout de PAcropole, où Gouras, avec 400 mercenaires albanais, d'une fidélité douteuse, ne semblait pas capable de faire une longue résistance, Le 22 juil. let Fabvier alla Tui-méime redemander aux Hvdriotes Les deux bataillons qu'il leur avait prètés et dont état démontré maintenent qu'ils n'avaient pas besoin. n'etait que Lemps. Plusieurs centaines d'homines, mal nourris, mal payes, avatent déjà déserté. Le colonel prit en toute hâte ce qui restait et fit transporter à Salamine ces deux bataillons, avec tout ce qu'il put üirer de Méthana. I eut ainsi au commencement d'août, dans le voisinage de l'Attique, un petit corps d'armée qui, en y comprenant l'infanterie, la compagnie des voltigeurs, les Philhellenes, enfin les artilleurs avec quatre pièces de cannpagne (1). devait former un effectif de quinze à seize cents hommes (2).

Ce petit nombre de soldats, suffisant pour combattre une simple avant-garde, ne pouvait entrer en ligne contre le corps principal de l'armée turque, qui comptait sept à huit mille hommes ct possédait une nombreuse artillerie. Le zouvernement grec aurait done dà réunir en toute hâte d'autres troupes qui, jointes aux réguliers, pussent avec quelques chances de succès lutter contre Reschid pacha. Tandis que Colocotronis

(1) Les cavaliers étaicnt encore au fond de la Morte et, à ce moment même (31 juillet), taillaient en piéces près de Tripolitza un bataillon “£\ptien. Ils ne purent rcjoindre le corps régulier que vers la fin d'août. (ByzaxTios, 76, — lapiers de Fabvier.) ,

(2) Byzaxtios (p. 78). D'après Genvixus (I, 300), Fabvier n'aurait eu en tout sous se ,

S urdres, dans celte expédition, que 920 hommes, y compris les Philhellènes. Ù D 20 NO ns l

continuait à occuper Ibrahim en Morée, il avait envoyé vers l'Attique toutes les bandes irrégulieres dont il pouvait disposer et, comme elles se composaient en grande partie de contingents de la Grèce continentale, ilen avait déféré le commandement supérieur à un chef rouméliote fort populaire dans ce pays, mais qui, comme tous les capitaines elephtes ou armatoles, n'avait qu'antipathie et malveillance pour le commandant du corps régulier. Ce chef, Karaïskakis, soldat visoureux. actif et brave, était rusé, méfiant, et sa loyauté ne passait pas pour être à la hauteur de sa vaillance. En tout eas. il n'était pas Facile de le faire marcher d'accord avec un soldat aussi loyal, mais aussi entier, aussi peu endurant que l'était Fabvier. Le gouvernement, n'osant pas subordonner l'un à l'autre, avait cru se tirer d'embarras en les juitaposant, avec invitation de concerter ensemble de bonne foi leurs opérations. C'était rendre inévitable entre eux un confit d'où ne pouvait résulter que du mal pour la cause hellénique.

Ce conflit se produisit dès leurs premières entrevues dans L'ile de Salamine. Fabvier eût voulu que, prenant cette ile pour base, toutes les forces grecques se portassent sur le Pirée et. une fois maîtresses de cette position, marchassenten masse à travers la plaine pour pénétrer dans Athènes en eulbutant sur leur passage les troupes ottomanes, encore dispersées et sans cohésion. Mais Karaïskakis, comme tous les irrésuliers, habitués à combottre derrière des rochers où à Pabri de petits retranchements improvisés, répugnait absolument à combattre à découvert. HN fallut faire ee qu'il voulait, c'est-à-dire transporter toute l'armée grecque à Eleusis, où, à l'abri des montagnes qui séparent celle ville à Athènes, elle pat à loisir préparer son mouvement d'attaque. Ce mouvement, Fabvier aurait au moins voulu le brusquer en se jetant tout de suite sur le monastère de Daphni, point dominant de la chaine. qu'il jugeait facile à enlever. On l'en empècha en allézuant que les Turcs étaient déjà en force sur cette position, ce qui n'était pas. Bref, grâce à ces retards. Reschid put s'emparer de la ville d'Athènes, dont les murailles, dépourvues d'artillerie, furent à peine défendues quelques instants (15 août). Ce qui y restait

so LE GÉNÉRAL FABVIER

de fenunes et d'enfants se réfugia, avec quelques centaines d'irreguliers (sous Mamouris el plusieurs autres), dans FAcropole. Mais combien de temps FAcropole, à son tour, pourrait: elle résister ?

Enfin. le 17 au soir, Farmée d'Elcusis se miten mouvement, Le lendemain matin elle était au débouché des montasnes, appuyée au jardin de Chaïdari, en vue d'Athènes, dontla sépiraient une plaine et un bois d'oliviers ou les Turcs, encore fort en désordre. auraient pu, de Eavis de Fabvier, être mis en déroute par une attaque réglée, Mais Karaïskakis leur Jaissale temps de prendre l'offensive.

« Le lendemain matin, Hisons-nous dans une lettre de Fahvier (4), Fennemi nous entoure; tous de trembler et Jui de mettre un canon sur la hauteur, nous lancer des obus... Je sortis avec nos troupes et forçai toutes les positions. Nous arrivämes jusqu'au bois d'oliviers, Fennemi en pleine déroute, J'appelai tous les capitaines pour venir avec nous. Nous saccageons tout le eamp; on voyait lever les tentes, charger les mulets. Impossible d'arracher un de ces chiens-à. il fut même dificile de leur faire faire des tambours sur le terrain que nous avions gagné. »

La journée du 18, qui se passa bien comme il le raconte (2), ne fut donc pas décisive. Après cette première action, le chef des régutiers persistait à vouloir que la marche en avant At continuée le lendemain à travers la plaine. Karaïskakis et les

(1) Lettre du 26 août 1826 au commandant Inglessi. (Archives historiques et ethnologiques d'Athènes, 1629 }

(2) Voir le récit des deux journées du 18 et du 20 dans Bizaxtios, p. 7$- 98. L'Observateur autrichien (25 septembre, 16 octobre 1826) semble confondre quelque peu la première avec la sécoude. « Le peu de concert qui régnait entre les chefs, écrit l'amiral de Rigny (lettre au ministre de la marine, 28 août); les habitudes des palicares, qui ne se hasardent jamais en plaine, ne permirent pas de profiter des avantages de la surprise. Fabvier voulait marcher en avant... et nul doute qu'avec un peu de décision et d'ensemble les Grecs ne fussent arrivés, en traversant le camp dispersé du pacha, jusque sur les mortiers qui battent la citadelle et qu'ils ne se fussent emparés du matériel rassemblé, Toutes les troupes turques alors sur cé poinl ne dépassaient pas trois à quatre mille et occupaient un grand développement, Au lieu de ce mouvement ofrensif, les Grecs restèrent en position. » (Arch. de la marine, BB* 473.)

irréguliers voulaient au contraire maintenan gagner Eleusis. Bref on se cantonna de nouveau dans la posilion de Chaïdari, l'on perdit vingt-quatre heures et le troisitime jour (20 août) on fut encore assailli, mais cette fois par un ennemi plus fort que l'avant-veille et micux ordonné.

« L'ennemi avait reçu deux mille hommes de renfort et nous attaqua sur tout le cercle, Le voyant prêt à établir une batterie, je voulais défendre la position. Le {7 bataillon se battit très bien, e{Pennemi, avec une grande perte, se retirait quand notre cavalerie à pied (1) prit la déroute sans un coup de fusil. Les deux canons cassèrent leurs affaûts, nos gens se retirérent en désordre et nous perdimes sept où huit hommes. Enfin l'ennemi établit sa batterie, dont il nous écrasa toute la journée. [allait encore en établir une autre ; nous l'enlevämes de suite. La Journée Se passa ainsi (2). Le soir, Karaïskakis me dit qu'il allait faire une charge générale; que pendant ce temps il fallait que nous gardassions le jardin, sur lequel il se replierait en cas de revers. Au lieu de cela, le traître partit avec tout son monde sans nous prévenir et l'ennemi arriva de toutes parts sur le jardin sans que nous lattendissions. Ainsi la retraite fut faite dans le plus grand désordre et cependant nous he perdimes qu'environ quinze homines, dans toute la Journée environ cinquante à soixante... (3) »

(1) C'est-à-dire la compagnie de voltigeurs formée des cavaliers du corps résulier dépourvus de chevaux.

(2) Fabvier n'aoute pas que Karaïskakis soutint visoureusement les réguliers au moment où ils fléchissaient, et que ceux-ci, plus tard, lui rendirent vaillamimenut la pareille, En somme, malgré de grandes pertes, les Grics s'étaient maintenus dans leurs positions jusqu'au soir et pouvaient prendre l'offensive le lendemain. L'inconcevable panique qui se produisit pendant la nuit changea seule cette journre douteuse en désastre.

(3) « … Le lendemain, dit de Rigny, les Tures vinrent les attaquer. Les palicares, à leur ordinaire, occupaient des tambours ou des mastures où ils s'étaient logés: les tucticos seuls élaient à découvert. Deux pièces lurques les inquiétaient. Celles qu'avait Fabvier se brisèrent. On so lirailla ainsi jusqu'an soir... Quoique moins favorisés que la veille, les Grecs pouvaient encore avec sucvès tenter de se faire jour. Karaïskakis et Fabvier convinrent d'un mouvement en avant combiné des palicares et des tacticos Mais les premiers ayant au contraire commencé à rétrograder, la déroule se mit parmi les autres ct tous s'en furent au pas do

Karaïskakis avait-il trahi Fabvier? Nous n'oserions l'ofir. mer. Ce quil y a de certain, c'est que la fuite des Rouméliotes changea 9n revers lamentable une bataille qui aurait pu être fort honorable pour les armes £recques, La débandade entraina jusqu'à Eleusis les acticos aussi bien que les irréguliers, Les Turcs. heureusement. ne s'engaterent pas à li poursuite de ce troupeau. Peut-être craignaient-ils que fa garnison de FAcropole ne profitit du moment pour les attaquer par derrière, Mais Gouras resta, du commencement à a fin des combats de Chaïdari, immobile sur son rocher, craignant, dit Füignv, que, s'il tentait une sortie, ses compagnons ne lui fermassent la porte et ne l'empèchassent de rentrer (1).

Arrivés sur le rivage. les fuyards reprirenUun peu de sans froid. Le comte d'Iarcourt, monté sur lescadre française, avait assisté de loin à la bataille. F'accourut pour réconforter et secourir les Grecs et particulièrement les réguliers. Riu, qui n'estimait guère les Grecs, mais qui avait pour Fabvier une vive amitié, ne voulut écouter en cette circonstance que la voix de l'humanité, recueillit et fil soigner à son bord plusieurs de ses blessés, S entremit auprès du séraskier pour empècher la mise à mort de plusieurs Français qui venaieot d'être faits prisonniers 12); enfin facilita le transport du Tacticon dans Pile de Salamine, où Fabvier résolut de se fixer pour réorganiser une fois de plus ce malheureux corps.

Exaspéré contre Karaïskakis, ce vaillant homme déclarait maintenant ne plus vouloir marcher avec les irréguliers. I tenait à ne rentreren campasne qu'avec l'indépendance pleine et entiere de ses mouvements. Mais il Jui fallait pour cela des renforts considérables. Le gouvernement de Nauplie, toujours misérable, ne pouvait à peu près rien pour lui. Par contre, les comités philheléniques d'Europe metllaient chaque jour plus d’einpressement à lui venir en aide (3). En France, le nom de

course pour Se rembarquer, jetant arines et bagages et abandonnant deux canons et trois drapeaux aux Tures.. » Lettre au ministre de la marine, du 28 août 1826. (Arch. de la marine, BB! 473.) . (4) Lettre d'5 23 août 1826 au ministre de la marine,

(2) Ibid.

. (3) Dans toute l'Europe se produisait une recrudescence notable de

Fabvier, malgré les elabauderies de Roche et de ses comparses, devenait chaque jour plus populaire (4). Les envois d'argent, d'armes, de munitions, de vêtements à l'adresse du Corps régulier se mullipliaient et permettaient à son chef l'espoir de réunir des moyens suffisants pour l'entreprise qu'il méditait. Cette entreprise, comme il ressort des lettres de Mavrocordato, consisGuit à porter rapidement sur les derrières de l'aifnée turque en Béotie une force capable de s'emparer de Thèbes et de menacer ainsi les communications du séraskier avec la Thessalie, d'où il Girait surtout ses approvisionnements, ce qui Fobligerait à lever ie siège de l'Acropole.

Le succès d'une pareille expédition était subordonné à bien des conditions. et à celle-ci entre ares que le canalde \écrepont, par où, à défaut de Thébes, Reschid. pouvait faire venir ses vivres et ses munitions, fût rendu intenable aux Turcs. Fabvier comptait beaucoup, pour remplir cette tâche, sur son dévoué corsaire de Croze, qui commandait toujours la goélette l'Euphrospue. Malheureusement cet officier qui, demeuré français et n'étant pas réguliérement au service de la Grèce, ne se

philhellénisme, qui se manifesta par des envois plus abondants que jamais d'urgent et de secours de toute nature. Le roi de Bavière, Louis I, doat le fils devait être plus tard roi des Hellènes, se sisoala particulicrement par son dévouement à la cause des Grecs. Par une lettre du 10 août 1926, que Je trouve dans les papiers de Fabvier, le banquier Eynard, qui était l'âme du phülhellénisime, recomimandait au chef des réguhers le colonel de Heideck, aide de cup du prince de Wrede, et dix autres ofticiers bavarois, qui allaient prendre part à la suerre de l'Indépendance.

(1) C'est ce que Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, à peine rentré en France, écrivait à Fabvier (le # août 1826), lui rendant compte de l'accueil enthousiaste qu'il avait trouvé à Marseille, à Lvon, et ajoutant : « .… On me rend tant d'honneur, à moi qui ne suis qu'une si faible fraction prés de vous, que je ne sais ce qu'on reservera à votre relour, et ce seront des arcs de triomphe qui accucilleront votre passage. Vous êtes lo héros du jour et votre portrait est chez tous les marchands d'eslampes... » Regnaud informait son ancien chef que Roche, rentré en France, s'ellorçail de répandre contre Fabvier les imputations les plus malveillantes, allant jusqu'à l'aceuser d'avoir voulu trahir les Grecs au proût d'Ibrahim pacha. Dans une autre lettre (17 septembre) il lui raconail que, ce général ayant publié, daos le Constitutionnel, un rapport sur sa mission, où l'expédition de Carysto lui avait paru exposge d'une façon blessante pour Fabvier, il était allé le trouver, en compagnie de Maouel, et lui avait arraché uue rétractation en règle. (Papiers de Fatvier..)

314 LE GÉNEÉRA? FABVIER

bornait pas à attaquer des bâtiments lures, mais Caplurait à l'occasion des navires neutres sous prétexte de contrebande de guerre, ne paraissait pas aux amiraux des grandes puissances (D différer beaucoup des pirates de FArechipel dont its Sef forçaient de réprimer les méfaits Des le mois de juillet, l'amiral de Rignv l'avait dénoncé à Fabvier comme tombant sous le coup de di loi française du 10 avril 1825 sur la piraterie (25. Le gouvernement grec, qui venait le se Tier les inains par un décret analogue (8 juin 4: JG. n'avait pu le défendre ouvertement Fabvier et de Croze avaient, il est vrai, voulu discuter et, en attendant, FEuphrocpue continuait à battre la mer. En septembre elle faisait encore une très heureuse pointe dans le canal, où ele prenait ou mettait en fuite plusieurs bâtiments tures. Mais ce fat 1 son dernier exploit. Higny Bnithientôt par pailer.si ret que de Croze. vers les derniers jours de cé mois, prit le parti de résisner son commandement et quitta la Grèce (3). Que devint-il? Nous l'ignorons. Quant à FEuphrosyne,

(1) Qui, comme? l'amiral Paulucci, chef de l'escadre autrichienne, coulaient bas sans pitié les corsaires grecs qu'ils pouvaient alors rencontrer ou les contraignaient à rendre leurs prises. Sur Ja prraterie en Grece, voir JURIEN bE LA GhaviÈRE, la Station du Levant, LU. 1-2).

(2) « … Une goélette sous pavillon grer (écrivaital le 20 juileL au ministre de la marine) fait en se moment la course Elle est commandée par un Francais, M. de Croze, ex-aspirant de la marine. Cette goélette a déjà arrété plusieurs bätiments sous pavillon ruse et autrichien: et le brick du roi le Loiret a récemment délivré une de ces prises. La loi du 10 avril 4825 sur la piraterie a établi une grande dillérence entre les Français qui allaient se perdre comme individus daus les debats etrangers el ceux qui, sans l'autorisation du roi, iraien! comimander ou servir sur des bâtiments de mec armés en course, dent les actes, en tant qu'ils allaqueraent des pavillons neutres ou allits de la France, pourratent compromettre la bonne foi nationale La méme loi a prononcé des peines très sévères pour les auteurs ou complices de tels délits. La goélette de M. de Croze est dans ce cas. J'ai fait donner connaissance de ces disposilions an colonel Fabvier... » (Archives de la marine, BB, 473)

(3) 1 écrivit à Fabvier, le 29 septembre, pour prendre congé de lui, une longue lettre où nous lisons le passage suivait : « …. 1 est positif que la première velléité qui pourrait venir à M. de Risny de m'arrèter et de me déshonorer par une accusation infamante se désigne comme pirate simpleme étranger sans l'autorisation du ment à sa discrétion tai pas juste etr ation? J'ai q

rail sustiliée par la loi qui me nt pour cominander un bâtiment armé roi, que je n'ai pas... Je serais entitreil que je continueruis à servir la Grèce. N'est-il aisonnable qu’un tel danger fasse tuirs toute eutre considéuilté la France précisément pour sortir de la dépendance de

elle ne parait plus avoir été dès lors pour le corps régulier qu'un simple bâtiment de transport.

Fabvier éprouvait, du reste, à la même époque bien d'autres mécomptes. Voulant pouvoir se Passer du concours des bandes irrégulières, 1 avait imaginé de faire venir des iles Ioniennes un corps de volontaires dressé à l'européenne, que Île colonel Gordon était en train d'y organiser. Mais cet oflicier, malgré sa svmpathie personnelle pour Fabvier, ne se pressait guère de le lui amener. IT répugnait en sa qualité d'Anglais à venir se placer sous les ordres d'un Français, et il atermoyait, sans doute pour laisser le temps d'arriver à ceux de ses compatriotes à qui la nation grecque allait donner le commandement en chef de ses forces de terre et de mer.

Le parti anglais était à ce moment plus que jamais prépondérant en Grèce, non seulement paree que le cabinet de Saint- James avait déclaré se charger de la médiation qui lui avait été demandée par l'assemblée d'Épidaure, mais parce qu’anlérieurement mème il avait conclu avec a Russie, relativement à Fexereice de ladite médiation, ce protocole du 4 avril £826 (1) d'où devait plus tard, par l'accession de la France, résulter l'affranchissement de la Grèce. On attendait impatiemment l'amiral Cochrane, qui s'était engagé dès 1825 au service des Hellènes. Toutes les forces navales de la nation devaient ètre placées sous ses ordres. De plus, on parlait de prendre sur terre pour généralissime un autre Anglais, Richard Church, connu de plusieurs chefs grecs, et l'arrivée

son gouvernement... Aujourd'hui, me soumettrai-je à celte dépendanre, qui peut me conduire, au moindre caprice d'un chef auquel il est possible que je ne plaise pas, sur les bancs d'accusation comme un pirate? » (Papiers de Fabvier.)

(1) Ce protocole stipulait que la Russie admettait la médiation de l'Angleterre entre le gouvernement hellènique et la Porte et qu'elle y coupérerait, que les deux puissances demauderaient pour la Grèce l'autonomic: que ce pays devait n'être plus que tributaire de la Turquie; qu'il nommerait lui-méro le chef de son gouvernement, sauf ratitication de la Porte; que chacune des parties contractantes renoncait d'avance à tout avantage qui ne dût pas ètre commun aux autres Etats de l'Europe par suite de la pacilicalion de la Grèce; enfin, que la garantie du futur état de choses serait demandée eux grandes puissances.

né LE GÉNÉRAL FARVIER

de ce dernier était également annoncée comme prochaine (4).

La pensée qu'un Anglais viendrait commander en Grèce était insupportable à Fabvier, qui n'en était que plus inpalient de marcher seul à l'ennemi. Aussi le VOYONS-NOous à celte époque surmonter sa répugnance à faire appel aux réguliers et cher cher à en prendre à sa solde plusieurs centaines, ce à quoi, du reste, il ne réussit pas. n'a done pour grossir sa petite armée que Îles volontaires — peu nombreux — que peuvent encore lui procurer ses agents recruteurs. Ce sont des Grecs peu disciplinables, peu faciles à dresser. peu solides dans la ranz (2), ou des philhellènes raimnassés un peu partout par les comités et qui ne lui donnent pas toujours non plus une satis faction complete (4). Bref, au commencement d'octobre, il n'est point encore parvenu à constituer le Corps d'armée quil lui faudrait pour Son entreprise, et d'Harcourt se demande sil ne ferait pas mieux d'y renoncer et de s'en aller avec ce qu'il a SOUS la main tenter une diversion en Crète, où l'insurrection hellénique vient de se railumer 4).

Sur ces entrefaites, la mort de Gouras, qui fut tué le 12 oc tobre en faisant une reconnaissance aux abords de l'Acropole, Oblisea Fabvier à se retourner, bon gré mal gré, du coté d'Athènes. Les troupes de ce capitaine, déjà pou sûres et démo: ralisées par sa perte, ne pouvaient plus être regardées comme nne £arnison suflisante pour la place si importante qu'il avait jusque-là défendue. Le SouVernement résolut de les faire ren-

(4) Richard Church, né en 138i dès l'üge de seize ans et, char résinent d'infinterie brec aux iles Joñicnnes, puis comme Heutenantcolonel (en 4812) d'en former un Second, avait eu Colocotronis sous ses ordres. [1 avait plus tard servi dans l'armée napolitainer JL s'attacha définitivement au service de la Grice sous le roi Olhon et mourut à Athènes en 1573.

2) «... « Que faire, lui écrivait d'Harcourt, avec des hommes qui ne se battent point, qui désertent avec armes ex bagages et qui assasfinent leurs chefs pour se disculper de leur lächeté?.. » (Papiers de Fabvir) '

(3) « Je fais tout au monde, Jean-d'Ang: ly, pour arréte

, lait entré dans l'armée britannique 8é Comme major (en 4809) de former un

lui écrivait le 4 août Regnaud de Saint- , r ces imullitudes de véritables imeurt-de-faim quon Vous expédie sous le nom de philhellènes. parce que je suis du quelle uiilité ils vous Sont... » (Papiers do labvier.)

(4) Lettre du 4 octobre. (Papiers de Fabvier.)

forcer sans relard par les (rois à quatre cents irréguliers du capitaine Krvézoluis. Mais pour que ce dernier pût pénétrer dans F'Acropole il fallut détourner de celte citadelle l'attention des Tures. I fut done arrèté que Karaï-kakis qui, tant bien que mal. avait reconstitué ses bandes à Eleusis, se porterait de nouveau vers Chaïdari, tandis que Fabvier, avee un millier d'hommes, ferait une pointe plus hardie à travers les défilés du Cithéron, dans la direction de Thèbes. Pendant ce temps Kryézolis serait transporté avec ses hommes sur Hi plage de Phalère et, à la faveur de cette double démonstratian, se porterait rapidement vers la forteresse.

Fabvier se déclara pré à marcher. Il demanda seulement 600 irréguliers, sous Stepho et Kalergis, pour lui servir d'arrière-garde et tenir la passe du Cithéron par laquelle l'aurait pénétré dans lx vallée béotienne de TOropo. On ne les lui refusa pas. Mais à peine avait-il atteint cette rivière que ces auxiliaires, pris de peur à la nouvelle que des troupes turques approchaient, abandonnèrent le défilé et se débandéèrent honteusement, Fabvier vit sa ligne de communication coupée par l'ennemi et dut en toute hâte se retirer par des chemins détournés jusqu'à Condura et Mésare (22 octobre). Ce nouveau mécompte lirrila contre Karaiskakis peut-être plus encore que celui de Chaïdari. Ce personnage portant le litre de général en chef de la Grèce continentale, il le considéra comme responsable de la fâcheuse conduite des irréguliers et le soupçonna d'avoir usé à son égard, pour se débarrasser de lui, d'une abominable pertidie.

Karaïskakis n'était pas sans doute si criminel. Mais le chef des réguliers était maintenant séparé de lui par une insurmonlable méliance, Aussi se montra-t-il peu après. malgré l'invitation du pouvoir exécutif, fort peu disposé à s'unir au chef rouméliote; qui, ne croyant plus pouvoir débloquer Athènes par une atlaque directe contre Reschid, proposait maintenant une diversion dans la Grèce centrale, vers Arachova et Salona, pour ‘menacer les communications du pacha avec Missolonghi. I faut dire que le gouvernement (Fabvier en eut plus tard la certitude) n'était pas faché d'éloigner pour quelque temps un chef aussi

fier et aussi ombrageux, pour que Cochrane et Church, qu'on attendait,ne letrouvassent pas devanCeux quandils Viendraient se faire investir de leurs commandements. Le colonel soupçon: nait-il cette arrière-pensrée? Ou n'étaitil mû que par son ani. mosité contre Karaïskakis? Le fait est qu'aprés avoir allégé qu'il était inhumain d'aller soulever des populations qu'on abandonnerail ensuite à la vengeance des Tures: qu'il se faisait fort de battre Reschid devant Athènes sion voulit Fy aider: quilne pouvait S'engater avec son artillerie dans des montagnes impraticables pour elle, qu'on ne pouvait lui garantir un service de vivres régulier, ete... ete. il finit par refuser for: mellement de marcher et, dans la premiére quinzaine de novembre, rentra au camp de Méthana. pendantque Karaïskakis se dirigeait vers Arachova (1.

Cette intransigeance fut jugée excessive non seulement par les ennemis de Fabvier, mais par des hommes impartiaux, qui n'avaient point contre lui de préventions, etaussi par un certain nombre de ses soldats. La désertion recommencça bientôt d'affaiblir le corps régulier. Les succès que Karaïskakis remporta bientot dans la Grèce centrale ausnfentérent sa popularité et firent naître peut-être quelque rerret de ne l'avoir pas suivi dans L'âme de Fabvier, qui n'en fut dés lors que plus désireux de ramener à Jui par un coup d'éclat Fadmiration publique.

Le gouvernement, d'autre part. souhaitait toujours son éloignement, l'arrivée de Church et de Cochrane paraissant très prochaine. Le siège d'Athènes lui en fournit enfin tout à point une excellente occasion qu'il s'empressa de saisir. ‘

La garnison de l'Acropole, renforcées par Kryézols (23 octobre), paraissait résolue à se défendre. Mais, vers la fin de novembre, 1! lui fallut constater que les munitions étaient sur le point de lui faire défaut. Un de ses chefs, Macryannis, étant parvenu à traverser les lignes turques, alla exposer au souvernement celle situation si critique. Mais comment introduire les munitions demandées dans l'Acropole? II fallait litté-

:(4) Papiers de Fabvier.

ralement passer sur le corps des assiégeants et cela sans riposter aux coups que lon recevrait, pour ne pas augmenter le risque de mettre Je feu aux poudres dont on serait porteur. Telle est la singulière aventure qui fut offerte au chef des réguliers. Dans l'état d'esprit où il était à ce moment, il n'était pas homme à reculer et la proposition, avec tous ses risques, fut acceptée par lui sans hésitation.

Tout au plus erutil devoir demander l'assurance qu'une fois sa mission remplie, il ne serait pas obligé de demeurer dans l'Acropole. Cette assurance lui fut donnée dans les termes les plus nets par un membre du gouvernement, Tricoupi, qui lui écrivit le 7 décembre : €... Après avoir effectué le projet dont dépend le salut d'Athènes, rous étes en liberté de transporter les troupes sous vos ordres où l'intérét du corps et de da patrie l'erige(A).» Fabvier, sans soupçon, pressa done ses préparatifs qui ne durérent que peu de jours. Le 12 décembre, ayant choisi dans tulle corps régulier les hommes les p'us énergiques et les plus sûrs, au nombre de 530, avec ses meilleurs officiers (Robert, Pissa, Abbati, Pisa, ete) il s'embarqua pour la plage de Phalère, où il descendit dans la soirée, et fit connaitre à tout son monde le but de l'expédition. Enflammés par son exemple et par sa mâle éloquence, les soldats l'acclamèrent et sécrierent qu'ils le suivraient, qu'ils mourraient de bon cœur pour le salut d'Athènes. Aussitôt il fit prendre à chacun un sac de poudre, en prit un lui-même sur ses épaules. ordonna d'enlever les pierres des fusils, pour n'être pas tenté de tirer, et se porta rapidement, à travers une plaine de plusieurs kilomètres et par un clair de lune tel que sa troupe était vue comme en plein jour, sur les retranchements tures, entre la colline du Musée et l'Acropole.

« Nous arrivämes, lisons-nous dans un de ses rapports (2), les philhellènes en tête, à demi-portée de fusil de la tranchée des Turcs; elle était profonde et bien gardée. IT était une heure après minuit, la lune dans son plein. Découverts, nous primes le pas de charge, les armes non chargées. Les philhellènes en

(1) Papiers de Fabvier.

(2) Jbid.

320 LÉ GENERAL FABVNIER

tôle. nous traversimes la tranchée et Fespace qui li sépare du fort sous un feu assez vif de mitrulle etde fusil Nous eûmes quatre hommes tués et 12 blessés. Le brave ut malheureux Robert (4). chef du #9 bataillon, mourut haut jours apres. Notre intention était de jeter les munitions aux avant-postes et reve. nir sur-le-champ par le même chemin. Mais on ne pouvait (contre toute régle de Hi guerres entrer que par un el courbe: Le jour vint, il fallut remettre notre départ à l'autre uit. Il était trop tard; nous avions porté le poison avec nous. Notre evide avait une lettre d'un membre du gouvernement en£ta- Sn les Athéniens à faire tous leurs efforts pour me retenir. Chaque fois que je voulus persuader les capitaines que je se plus utile dehors que dedans, les soldats s'insurgeatent, déclarant n'avoir confiance que dans mon corps: que S'il partait, ils suivraient tous. Deux fois je voulus attaquer les postes de Fennemi, deux fois je vis toute la garnison derrière moi, hattendant que de voir le passage ouvert pour s'enfuir. »

Ces assertions sont confirmées par les historiens, et notantment par Byzantios, qui rapporte que les magistrats d'Athènes, enfermés dans la forteresse, avaient un ordre du gouvernement prescrivant à Fabvier d'y demeurer avec la garnison. Cela n'aurait sans doute pas suffi pour Fy retenir. EUITTIL effectivement plusieurs tentatives pour se retirer uvec Si troupe. Mais il put chaque fois constater que, S'il parvenait à faire sa trouée, les défenseurs de FAcropole en profiteralent pour s'enfuir. I resta done, ne voulant à aucun prix causer la perte d'une place qui avait alors pour les Grecs une si capitale importance. Mais il resta la rage au cœur, exaspéré contre le gouvernement qui l'avait trompé, exaspéré aussi contre les irréguliers qui le récompensaient si mal du service qu'il venail de leur rendre. |

I fut dès lors à côté de ces derniers, durant plusieurs mols, dans une situation singulière, ne voulant ni recevoir d'ordres des capitaines ni leur en donner, prenant part à la défense de la place quand l'occasion s'en présentail, mais avec une

(1) Cet officier, né à Nancy, avait servi autrefois dans la légion de la Meurthe et, depuis 1820, s'était attaché à la fortune de Fabvier.

entière indépendance, et vivant avec les irréguliers dans des rapports que les souffrances du siège ne pouvaient rendre que plus difficiles et moins amicaux. Sans parler du feu de l'ennemi, les réguliers et les philhellènes, moins aguerris que les palicares, furent, à mesure que les blocus se prolongea, plus crueliement éprouvés que les autres défenseurs de l'Acropole par les intempéries et les privations. Ajoutons qu'il leur en fut fait plus que leur part légitime. Alors que les irréguliers étaient cantonnés sous des toits et chaudement vètus, les soldats de Fabvier, en plein air, manquaient de couvertures. de capotes, de manteaux. Vers la fin de janvier, le bois, l'eau commenceérent à devenir rares; la viande aussi se mit à faire défaut ; on dut utiliser pour l'alimentation des troupes les quelques chevaux que l'on possédait dans l'Acropole. Ceux des Athéniens et des irréguliers qui s'étaient constitué des approvisionnements particuliers se mirent à vengre aux tacticos les objets de première nécessité à des prix exorbitants et les dépouillérent en peu de temps de leurs faibles ressources pécuniaires.

Le froid, les privations, la malpropreté engendrèrent des maladies graves et la population de l’Acropole tomba peu à peu dans un profond découragement, d’où seul pouvait la relever l'espoir d’un effort sérieux pour sa délivrance (1).

Le gouvernement grec voulait bien sauver la place, et le voulait à tout prix, comprenant que, si elle succombait. il pouvait en résulter dans toute la Grèce un irrémédiable décourasement et, au dehors, des conséquences politiques d'une désastreuse gravité. L'Angleterre et la Russie négociaient en effet à ce moment avec la France pour transformer le protocole du 4 avrilen un traité à trois. La chute d'Athènes pouvait rendre cet accord impossible. IL était pour le moins à craindre qu'après cet événement les trois puissances ne posassent en principe que le futur État ne comprendrait pas la Grèce continentale. 11 paraissait donc nécessaire que la résistance de la place se prolongeät jusqu'au moment où le traité serait conclu, du moins virtuellement.

(4) Brzanrios, 106-115.

Pour toutes ces raisons un effort d'une certaine importance fut tenté en février, d'ailleurs sans succès, pour débloquer enfin l'Acropole Tandis que Gordon, avec le corps qu'il avait formé à Zante et les quelques centaines de tacticos restés à Méthana, débarquait au port de Phalère els'emparait des han teurs de Munychie, mais se voyait arrèté par la résistance des Guègues, enfermés près du Pirée, dans le monastère de Kaint- Spyridion, le Céphalonien Bourbaki (1), Vassos et quelques autres chefs qui avaient préféré partir d'Éleusis s'avancaient au nord-est d'Athènes jusqu'à Khassia, puis À Kamatero A ce dernier endroit, le corps de Bourbaki, enveloppé par la cavalerie turque et abandonné par les irréguliers, fut taillé en pièces. et les palicares se débandérent comme à Claïdari (8 février). Après cela, Reschid n'eut qu'à se retourner avec toutes ses forces contre Gordon (10 février). Ce dernier le tint il est vrai. en respect. Mais le siège de F'Acropole ne fut pas levé. Deux diversions essayées dans le canal de Négrepont, par Colettis et par Heideck, n'amenérent pas davantaze ce résultat (février-mars). Cependant les assiézés, dont quelques émissaires parvenaient de temps en temps à franchir les Hiines turques, adressaient au gouvernement des appels de plus en plus pressants. Le corps exécutif finit par rappeler Karaïskakis, qui, abandonnant la Grèce centrale, se rapprocha d'Athènes dans les premiers jours de mars et, avec trois ou quatre mille irréguliers, vint s'établir à l'entrée de la plaine d'Athènes, près de Keratsini, comme pour tendre la main à Gordon, établi de l'autre côté du Pirée (16 mars).

C’est sans doute vers ce temps-là que Fabvier écrivait les lignes suivantes, citées par Jurien de Ja Gravière, sans indications de date (2) :

« Je devrais être dehors; je sais quelles difficultés auront les généraux grecs à marcher en champ ouvert avec des . (4) Cet officier avait servi dans l'armée française pendant l'Empire et “ait parvenu du grade de colonel, Mis en demi-solde sous la Restaura-

tion, puis démissionnaire, il était en 1826 parti pour les iles loniennes, et

les instances du gouvernement d'Égine l'avaient déterminé à se porter au secours d'Athenes.

(2) La Station du Levant, 14, 409.

irréguliers, Avec nous, au contraire. le sucrès me paruftrait certain Je ne vois pas aussi clair, si l'on allaque sans nos tacticos les Tures retranchés... Heureusement, Karaïskakis est prudent. I n'ignore pas que son armée est la dernière e<pérance de la Roumélie, I me trouvera toujours zélé, quoiqu'il se soit laissé entraîner par quelques coquins à de fausses idées : sur mon compile...»

Le vaillant chef des réguliers souhaitait plus que jamais de pouvoir quitter l'Acropole. Mais les irréguliers se montraient toujours prèis à la quitter avec lui. Et le gouvernement se prètait moins que jamais À son désir, ce qu'on s'explique parce que c'est justement à cette époque qu'après de si longs retards Church et Cochrane débarquaient enfin sur le sol hellénique.

La Grèce à ce moment semblait sur le point de retomber dans la guerre civile. Le gouvernement et la commission des treize ayant convoqué à Égine une assemblée nationale, leurs ennemis (Colocotronis, Condouriotis, ete.) en avaient réuni une autre à Hermione {en Argolide). En janvier et février 1827 ces deux assemblées siégeaient en face l'une de l'autre, se refusant à tout accommodement, chacune délibérant ct légiférant de son côté. C'était l'anarchie pure et simple, comme en 1824. Les choses en étaient là quand Church se présenta, d'abord à Hermione (9 mars), puis à Égine (ff mars), suivi bientôt de Cochrane, qui vint enfin, avec deux navires (17 mars), se mettre à la disposition de la nation.

Ces deux personnages, indignés de la folie des Grecs, commencèrent par déelarer qu'il ne fallait compter ni sur leur concours personnel, ni sur la continuation des bons offices du gouvernement anglais, si l'on ne mettait sans retard un terme à d'aussi funestes divisions. I leur fallut quinze jours pour faire rentrer les Grecs dans leur bon sens. Enfin le {* avril les deux assemblées, réconciliées, se réunirent en une seuie à Damala {près des ruines de Trézène). Peu après (1 avril), celle nouvelle représentation nationale conféra solennellement à Cochrane le titre d’archinavarque et à Church celui d'archistratège de la Grèce. C'était le triomphe du parti angluis. Mais

324 LE GENERAL FPABVIER

ce triomphe ne fut pas sans contre-partie, Car le parti russe. qui s'était singulièrement relevé en Grèce depuis l'avènement du nouveau tsar (Nicolas Le) et surtout depuis le protocole Ju 4 avril, exigea et obtint une CoMmpensalon de Ja plus haute importance. Comme Ja commission exécutive des onze devait résigner ses pouvoirs et que la nécessité de la remplacer par un magistrat unique était universellement reconnue, Colocotronis, chef dudit parti, eut assez de crédit pour assurer l'élec. lion de Capodistrias, ancien ministre du teur Alexandre qui, quoique absent (il était toujours à Genôvei, fut nommé prési. dent pour une durée de septans (4).

Fabvier, bien qu'enfermé dans l'Acropole, ne tarda pas à être informé de ces choix. Il fut profondément irrité de voir les Grecs, pour qui lui et ses compatriotes avaient déjà tant fait. confier ainsi leurs destinées à des hommes dont le princi: pal Gitre était de représenter à leurs veux la Grande-Bretagne et la Russie. I eût renoncst immédiatement à les servir si à ce moment il eût été libre, IL prit sans doute dès cette époque la résolution bien arrêtée da ne pas les servir sous les ordres d'un Anglais et de quitter leur pays dés que le nouveau président y serait lui-même arrivé. Mais pour le inoment, enfermé dans une forteresse assitute, äYantencore Ja responsabilité du commandement spécial QUI avait assumé, il ui fallait bien s’'accommoder aux circonstances et COOpéÉrer. AUX nouveaux efforts qui allaient être tenti< pour la délivrance de l'Acropole.

Cette délivrance, du reste, il faut le reconnaître, Cochrane et Church en firent des le début de leur commandement leur principal objectif. L'amniral avait reçu récemment, en traversant la France, de puissants secours des comités philhelléniques de Paris et de Marseille (2},

qui lui avaient de toutes leurs forces recommandé 1}

“abvier. Il s'intéressait particulièrement à ce vaillant et malheureux chef. Il tenait à la gloire de le

(4) Une commission Provisoire formée de Milaïtis et de N 80n arrivée.

(2) Le :omité de Paris avait acheté pour lui, au prix de 260,000 francs,

le brick le Sauveur, armé de dix-huit canons, et Jui avait, do plus, fourni une somme de 355,000 francs.

Georges Mavromichalis, de ako, fut Charge d'exercer le pouvoir exécutif en attendant

sauver (1). Aussi à peine eutil pris son commandement qu'il annonça, d'accorduvee Church, l'intention de porter droit sur Athènes toutes les forces qu'ils pourraient rassembler à eux deux, avec l'aide du gouvernement de Poros (2). eût été plus sage, vu la répurnance des troupes grecques à se hasarder en plaine el en bataille rangée, de procéder par quelque diversion lointaine qui eût pu déterminer enfin le séraskier à lever le siège. Is n'en jugérent pus ainsi. Church croyait trop à sa tactique. Cochrane, qui parlait déjà de replanter l'étendard de la croix sur Sainte-Sophie de Constantinople, ne doutait pas que Kiutahi (3) ne fAt aisément culbuté par les onze où douze mille hommes qu'ils parvinrent en quelques jours à réunir à l'entrée de l'Attique. Malheureusement l'erganisation, Funion, Fharmonie morale faisaient défaut à leur armée, qui formait deux sroupes distincts : celui de Gordon, du côté de Phalère et du Pirée, disposé à risquer la bataille ; celui de Karaïskakis (le plus nombreux), à Kératsini, préférant opérer dans les morlagnes et derrière des retranchements. Cependant chaque jour qui s'écoulait auginentait la détresse et les angoisses des défenseurs de l'Acropole. Reschid bombardait nuit et jour la forteresse. Le feu de l'ennemi, les maladies, les privations décimaient de plus en plus la garnison. La viande manquait totalement; on se nourrissait d'orge, dont on avait encore une assez grosse provision. L'eau devenait de plus en plus rare. Le combustible faisait presque absolument défaut. Des dix-sept canons de le forteresse, il n'y en avait plus que sept en batterie; les affûts des autres avaient été brûlés. La garnison épuisée, affaissée, ne voulait plus se battre. Fabvier, qui rèvait

(4) « J'ai l'honneur, lui écrivait-il dès le 31 mars, de vous faire part de mon arrivée ici aujourd'hui, et de vous assurer que vous puissiez (sic) compter sur une franche et sincère coopération de ma part en tout ce que vous vouliez entreprendre pour la liberté de la Grèce... » Cette lettre, tout entière de la main de Cochrane, et en français, se trouve, avec un certain nombre d'autres du méme auteur, dans les papiers de Fabvicr. |

(2) C'est dans cette ile que le pouvoir exécutif provisoire venait de se transporter, en attendant de pouvoir rentrer à Nauplic. ,

(3) C'est le nom que les Grecs donnaient souvent à Reschid, parce qu il avait él pacha de Kiutabhie (ou koutuieh.)

toujours de sortir avec sa petite troupe (1), fut, vers cette époque, s'il faut en croire Bvzantios, dénoncé par les irré cu liers au séraskier, qui prit toutes les dispositions nécescnires pour l'arrèter (2). Et le chef des tacticos écrivait tristement à Cochrane, le 20 avril, les lignes suivantes :

«.. Depuis longtemps les soldats irréculiers sont fatigués des promesses de cinq jours, de dix jours. La seule manière de les faire patienter, c'est de leur montrer de la besosne., Les miens sont plus calmes, quoique les plus maltraités de toute la Grèce. Cependant le moment viendra bientôt où la patience échappera à tout le monde à la fois. Chacun répéte: Quinze mile hommes réunis ! Et ils n'osent marcher contre cinq mille au plus! — Quant à moi personnellement el à ma faible troupe, nous sommes entrés ici en passant sur le ventre des - Turcs. Je suis peu embarrassé de reconimencer. L'état de la forteresse m'a seul engagé à y rester. Krvézotis est malade Son corps est le pire de tous, Les sens du château veulent ouvertement la reddition. J'ai soixante hommes de morts par le feu ou la maladie. Les auires, rongés par Ja fièvre, privés de tout, n’en restent pas moins fidèles à leur devoir SUN

Cette lettre piqua sans doute au vif Cochrane, qui pressa Church de commencer sans nouveau retard ses opérations. Gordon, renforcé, attaqua de nouveau violemment par terre Île monastére de Saint-Spyridion (obstacle à sa jonction avec Karuisnakis), pendant que plusieurs navires, embossés dans Île Pirée, le bombardaient de leur côte

à outrance (25 avril. Les deux c

ent Cinquante Albanais qui défendaient cette position Consentirent enfin à se rendre (28 avril). Mais une fois sortis du couvent, ils furent, au mépris de la capitulation, presque tous massacrés par les irréguliers grecs. Gordon, Cochrane et Church. révoltés d'un tel crime

>, Menacèrent aussitôt de quitter le service de la Grèce. Le Souveérnement les calima tant bien

que mal. Mais pleins de mépris pour les irréguliers, ils persis-

(1) En emmenant les (2) Byzaxrios, 127.

(3) Lettre citée par Jones 122-123.)

fermes et les enfants.

DE LA GnaviÈre (La Station du Levant, I,

tèrent plus que jamais à vouloir diriger à leur guise leurs opérations et ne tinrent aucun complè des avis de ceux qui, comme Karaïskukis, préféraient à une atlaque à découvert dans la plaine d'Athènes des mouvements sur les flancs ou sur les derrières de l'ennemi. Karaïskakis, du reste, fut tué le 4 mai dans une cscarmouche et ils crurent dès lors pouvoir réaliser leur plan sans difficulté, sans opposition.

C'était encore de leur part une grave erreur. D'abord, démoralisés par sa mort, les six ou sept mille hommes de Karaïskakis se linrent dès lors à l'écart et, le jour du combat, ne bougérent pus. Ce jour-ià (5 mai) Church ne put faire opérer que les quelques milliers d'hommes qu'il avait du côté de Phalère et auxquels il donna l'ordre d'avancer à travers la plaine avant d'avoir débarqué lui-même pour les suutenir.

« Le dimanche G, lisons-nous dans un rapport adressé le 15 mad à l'amiral de Rizny (4), un corps de trois mille Grecs, soutenu par une batterie de pièces de 6, à débarqué sur la plage dans le sud-est de Phalère et marché sur les derrières des postes Turcs les plus rapprochés de l'Acropolis. Ce corps devait être soutenu par les troupes en position au nord du port du Pirée (2) et par celles qui occupaient les hauteurs du Phalère (3). Des mesures mal entendues et la non-exécution des corps qui devaient soutenir les troupes débarquées ont laissé celles-ci sans appui. Elles s'étaient avancées dans la plaine, lorsqu'un corps de deux mille cavaliers tures envoyés contre elles les à enveloppées. Une charge de dix minutes faite par mille cavaliers à suffi pour les mettre dans une déroute complète; mille cinq cents où deux mille hommes ont péri; dans leur nombre se trouvent quatorze philhellènes (4) et deux cent quatrevingt-dix hommes du corps régulier commandé par le sieur Inglessi (5). Les généraux Church et Cochrane ont failli être

(1) Par le commandant Leblanc, de la frégate la Junon, qui croisait alors dans le voisinage.

(2) C'est-à-dire par le corps de Karaiskakis.

(3) Le corps de Gordon.

(4) Sur 26 qui prenaient part au combat. . 4t

(5) Inglessi fu! tué dans l'action; quant au chiffre de 290 hommes indi-

ee

pris. Le dernier ne s'est sauvé qu'en se jetant à la nage pour gagner une cimbarcation.. Trois des quatre pièces d'artillerie ont été enlevées et les canonniers qui les servaient ont été tous tuës avan! d'avoir pu se mettre en batterie. Les restes de cette malheureuse expédition se sont retirés sur la hauteur de Phalère. Cet événement désastreux pour les Grecs a jeté la conslernation dans leur camp. Pendant la nuit une grande partie des troupes s'est retirée sans en avoir reçu l'ordre (1)... »

Si l'on ajoute à ces détails que, les Turcs ayant fait deux cent quarante prisonniers, le séraskier en fit décapiter deux cent trente-huit, pour venger les victimes de Saint-Sprridion, on comprendra le découragement des Grecs, qui gagna Cochrane et Church, au point de leur faire admettre aussitt comme inévitable Ja reddition de l'Acropole. Dès le 7 mai, n'osant négocier directement avec le pacha, que le souvexir de la convention violée du monastère côt peut-être rendu réfractaire à leurs avances, ils s'adressaient au commandant Leblanc (2; et le priaient : 4° d'aller solliciter du pacha la vie et la liberté pour la garnison de l'Acropole ; 2° de communiquer à Fabvier, qu'ils regardaient comme le commandant en chef de cette place, une lettre par laquelle Church l'autorisait à Capituler (3). Cet officier, qui connaissait les intentions de son cnef (4), ne crut pas devoir se dérober à cette mission d'humanilé (8 mai) et se rendit au camp de Reschid, qui, après trois

qyué par Leblanc, c'est en réalité celui des ré - celui des tuts fut à peu près de la moitié, (3) Archives de Ja marine, BL! 488.

iQ Lettre citée Par JURIEN be LA Gnaviène, La Station du Levant, NW,

(3) « … Le courage, écrivait Church, ] avez défendu jusqu'à dement, ne laissent p

guliers présents au combat;

à persévérance avec lesquels vous ce moment ja forteresse placée sous votre comnmanoint de bornes à ma confiance. Je ne crois pourvoir Vous donner une plus grande preuve de mon estime que de remettre entiè-

rement à votre sagesse le soin d'arrêter les stipulations nécessaires. » JURIEX LE LA GnAViÈRE, II, 130.

(8) Dès le 7 avril, Rigny avait écrit au ministre de lu marine à propos de Fabvier : « … Je ne

Scrai pas Llämé, j'en suis certain, en employant mes efforts personnels

, nons... » Ar ch V 3 488.

jours de pourparlers, finit par consentir aux conditions suivantes : le colonel Fabvier garderait ses arries et pourrail se retirer librement avec ses bu

sages ; les troupes de la garnison déposeraient les armes et se retireraient ensuite librement, étant entendu que si parmi elles il se trouvait des « sujets de Sa Ilaulesse » qui voulussent rentrer à son service, ils y seraient admis et seraient traités comme les autres soldats du sultan. Enfin des précautions convenables seraient prises et des otages échangés pour garantir la sécurité de ladite garnison pendant sa marche de l'Acropole au lieu de son embarquement.

Cela fait, Leblanc dépècha vers la forteresse un autre officier français, M. de Heverseaux, commandant de la frégate la Pomone, avec la lettre du général Church. Mais cet officier, à son grand élonnement, ne fut même pas reçu par le colonel Fabvier, qui, exaspéré sans doute d'être traité par Church en subordonné, refusa de le voir et lui fit par écrit la rude réponse que voici : « Monsieur, n'étant pas habitué à parlementer, je ne sais pas pourquoi vous vous adressez à moi. M. le général Church, comme général en chef, pouvait écrire aux chefs grecs; c'est à eux à répondre... J'ai l'honneur de vous saluer. » En mème temps, le bouillant soldat répondait en ces termes au commandant Leblanc : « Vous êtes dans l'erreur; je ne suis ici que par accident et non pour commander. Je transmets votre lettre aux chefs de l'Acropolis. »

Ï fallut donc que Church écrivit une seconde lettre adressée, celle fois, non plus à Fabvier, mais aux chefs de l'Acropole, cest-à-dire aux capitaines grecs qui commandaient dans cette place. Le lendemain, 12 mai, cette missive Ieur fut remise. Mais irrilés sans doute du traitement privilégié que la couvention assurait à Fabvier, comptant aussi peut-être sur un retcur offensif de l'armée de secours, dont une partie était encore si près d'eux à Phalère, ils répondirent avec hauteur que, déterminés à vivre libres où à mourir, ils ne rendraient par leurs armes; que si le pacha les voulait, il n'avait qu'à venir les prendre (1).

(1) Papiers de Fabvier.

I eût fallu, pour qu'un tel langage ne pardt pas hors de saison, où que la garnison fût capable de se débloquer elle. mème, et il était évident qu'elle ne l'était pas, où que Church tentAt sans retard un nouvel effort pour la délivrer. ‘Or, ce général ne put bientôt plus même se maintenir dans ses positions de Phalère. Découvert sur sa gauche par la dispersion de l'ancien corps de Karaïskakis, dépourvu de vivres et voyant ses troupes décimées par la désertion, il erut devoir, le 27 mai, évacuer les postes qu'il occupait à proximité d'Athènes et embarquer pour Égine le peu qui lui restait de soldats. Mais, chose singulière, au moment même où il abandonnait ainsi l'Acropole, il semblait croire (étant sans doute informé qu'il lui restait encore un peu de vivres) qu'elle pouvait prolonger sa résistance et même admettre comme possible un mouvement offensif de ses défenseurs contre les Turcs. I écrivait en effet à Fabvier pour lui faire part de son nouveau plan de campasne, qui consisterait à essayer d'intercepter les convois de l’armée assiégeante. Si Le colonel croyait devoir s'échapper avec Son corps. il lengageait à se jeter dans les montagnes de l'Hymette, à traverser cette chaîne jusqu'à la côte opposée, où des bäliments grecs iraient les prendre (4).

De pareilles instructions durent paraître dérisoires à Fabvier et plus encore aux chef irréguliers qui, se voyant maintenant abandonnés par le généralissime, n'eurent plus d'autre idée en tête que de traiter avec l'ennemi, à condition d'obtenir la vie sauve et la liberté. Des assemblées tumullueuses où les soldats, plus désireux d'en finir que les officiers, imposèrent leur volonté, eurent lieu dans la forteresse {2). Dans le mème temps, le séraskier, qui voulait à tout prix occuper la place avant que la négociation de Londres aboutit à la Triple-Alliance, se montra disposé à signer une capitulation avantageuse et

(1) JURIEN DE LA GRAVIÈRE, la Station du Levant, I, 136.

(2) « … Les irréguliers se soulevèrent, mirent à la place de leurs chefs une Épitropie et on reprit les ouvertures. La terreur la plus vive ocru- Li Pre sa capitaines. L'horrible manque de foi du monastère ne

S uCcun espoir... Les soldats l'emportèrent et la capitulation

fut accepté RER EN : : s , Pabyies) » Rapport de Fabvier au gouvernement grec, (Papiers de

honorable pour les assiégés. Un officier de la marine autrichienne alla, le 31 mai, faire connaître officicusement ses intentions aux chefs de l'Acropole. Ces derniers lui répondirent qu'ils étaient peèts à traiter. Mais — n'ayant sans doute qu'une confiance médiocre dans la médiation de l'Autriche (puissance trop partiale en faveur des Turcs) — ils demandèrent que la négociation fût conduite aussi par des officiers des escadres française et anglaise et voulurent que Fabvier s’unit à eux pour solliciter l'intervention collective des trois puissances. Le chef des réguliers ne s’y refusa pas.

Le lendemain, 4* juin, l'amiral de Rigny, arrivé dans les eaux de Salamine, voulut bien, les chefs des escadres anglaise et autrichienne n'étant pas là, se charger seul de la négociation, ce dont les assiégés lui témoignèrent leur reconnaissance. Dès lors l'affaire ne fut plus conduite que par lui.

« Le 1* juin, raconte-t-il, j'arrivai au mouillage de Salamine. J'y trouvai un brick de guerre autrichien dont le capitaine vint le lendemain me donner communication des pièces ci-jointes, n° 2 et 3, desquelles il résultcit que la garnison désirait reprendre la négociation.

« Le 2 juin, je reçus par les avant-postes tures.. la lettre ci-jointe n° 5, par laquelle les chefs de l’Acropolis stipulaient les conditions qn'ils désiraient obtenir, en me laissant toutefois quelque latitude pour les modifications (1). J'entrai alors immédiatement en communications avec le visir et, après trois jours de discussions, il consentit à accorder la capitulation (pièce n° G).

« Le 5 juin au matin, elle fut acceptée par les chefs de la garnison.

« Dès le 2 juin j'avais fait prévenir de ce qui se préparait les chefs grecs à Égine, le gouvernement grec à Poro et quel-

(4) La principale de ces conditions était que toute la garnison pôt sortir avec armes et bagagos. Le pacha ne voulut d'abord accorder cet avantage qu'à Fabvier et à ses réguliers, le refusant aux autres, à moins que les habitants d'Athènes enfermés dans l'Acropole (il y en avait environ 800) ne fussent exclus de la condition de sortir libres. Mais l'amiral insista tellement qu'après trois jours de résistance, Reschid finit par céder sur tous les points.

332 LE GÉNÉRAL FABNIER

que bâtiment de guerre anglais que ce soit qui se trouverait sur ces points.

« Mais avant de mettre à exécution Ja capitulation il était ol! gatoire pour moi... de prendre les mesures que l'agitation ct le ressentiment manifestés dans le camp Lure ne rendaient que trop nécessaires. Les troupes albanaïises se rappelaient le massacre de leurs compatriotes, après qu'ils eurent capitulé au Pirée; elles paraissaient disposées à se venger.

« Le visir parvint à faire reculer ces Albanais en les faisant contenir par sa cavalerie. Je plaçai trois de mes officiers à la tête de la colonne (1) et je me mis moi-même à l'arrière-garde avec les trois chefs albanais que les Grecs avaient demandés pour otages. On se mit en inarche en cet ordre et nous arrivèmes à la marine, où les embarcations des bâtiments de Ka Majesté et celles d'un brick et d'une goélette de Sa Majesté Impériale, à défaut de bateaux grecs, dont aucun ne se présenta, embarquèrent 1,838 personnes, femmes, enfants, malades, blessés, etc., avec armes et bagages, et qui furent ensuite déposées par nos soins sur l'ile de Salamine.

« J'ose me flatter que dans cette circonstance critique J'ai obéï aux vœux de l'humanité... Je crois qu'il est peu d'exemples dans la guerre actuelle et dans de teiles circonstances d'une Capitulation aussi avantageuse et aussi fidèlement exécutée (2)... »

Ainsi se termina, moins tragiquement que celui de Missolonghi, mais après avoir duré presque aussi longtemps, ce siège d'Athènes qui avait, lui aussi, durant de longs mois, tenu toute l'Europe anxicuse et en suspens. Sans doute la capitulation de l'Acropole paraissait pour la Grèce un désastre irréparable, puisque la Roumélie tout entière était maintenant au pouvoir du séraskier. Mais la résistance des assiégés s’élait prolongée assez pour que l'Angleterre, la France et la Russie, qui négociaient depuis si longtemps, se missent enfin d'accord. La Triple-Alliance était déjà virtucllement conclue au moment Où les Grecs sortaicnt des murs de l’Acropole. Le traité fut

(1) Le colonel Fabvier marcha lui aussi à la tête de la colonne. (2) Archives de la marine, BB: 488.

officiellement signé peu après (6 juillet) et dès lors la Grèce put se considérer comme sauvée.

I n’est pas téméraire d'affirmer que ce traité n'eût pas eu lieu — ou qu'il eût été moins avantageux pour les Grecs —si l'Acropole se fût rendue longtemps auparavant, par exemple en décembre 1826. Or cette prolongation de la résistance pendant six mois était due au colonel Fabvier qui, dans les circonstances que l'on sait, avait renouvelé aux assiégés leur provision de poudre. N'eût-il rien fait de plus pour le peuple hellène, il eût pour cela seul mérité son éternelle reconnaissance.

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