CHAPITRE XII L'EXPÉDITION DE CHIO Juin 1827-Mars
État de la Grèce après la chute de l'Acropole. — Reconstitution du corps régulier. — Nouveaux démélés de Fabvier avec le gouvernement grec — “Etrets du traité de Londres. — Expédition de Chio : difficultrs de
tout genre et nouvelles déceptions. — Fabvier et Capodisirias. — Triste fin de l'expédition.
Le traité de Londres devait sauver la Grèce. Mais les quelques semaines qui s’écoulèrent entre la chute de lAcropole ct l'époque où la convention du 6 juillet fut portée à sa connais sance furent pour le peuple hellène une période d'inexprimable angoisse et de profonde détresse.
Toute la Grèce continentale était ou semblait au pouvoir des Turcs. On s'attendait à voir Reschid, maitre d'Athènes, marcher sur le Péloponèse et faire sa jonction avec Ibrahim qui, à ce moment-même (juir:-juillet), occupait les provinces de Gastouni, de Nostitza et se rapprochait visiblement de Corinthe. Dans les îles, Iydra allait, disait-on, de nouveau servir d'objectif à la flotte ottomane. En présence d'ennemis aussi formidables, les Grecs étaient presque absolument sans ressources, sans gouvernement. Capodistrias parcourait l'Eurgpe pour s’assurer la bienveillance des grandes puissances et n'était pas près d'arriver en Grèce. Le pauvre triumvirat chargé par intérim du pouvoir exécutif n'avait ni argent ni troupes et ne pouvait se faire obéir de personne. Craignant d’être coupé de ses Communications avec la Morée, il quittait Poros, et se transporlait (26 juin) à Nauplie, où il se trouva bientôt sous la menace, plutôt que sous Ja garde, des chefs rouméliotes qui
L'EXPÉDITION DE CIIO
se disputaient Ja possession de cette place (4). Cochrane était allé tenter — sans succès, du reste — un coup de main à
Alexandrie. Le genéralissime Church n'avait plus guère qu'un millier d'hommes à sa disposition, soit à Sulumine, soit à Éleusis. Les chefs irréguliers qui s'élaient séparés de Jui pilaient à qui mieux mieux el traitaient les territoires qu'ils occupaient en pays conquis (2).
Au milieu de cette anarchie le corps régulier conservait encore, grâce à Fabvier, quelque apparence d'ordre et de discipline, mais se ressentait lui aussi cruellement des misères du temps présent. Des hommes qui étaient entrés dans F'Acropole au mois de décembre précédent, quatre-vingt-dix étaient morts. Les autres, à peu près nus, sans souliers, dévorés de vermine, mouraient de soif et de faim (3). De Salumine, où certaines familles athéniennes leur firent la charité de quelques vivres, Fabvier se hâta de les transporter à Méthana. De six cents hommes qui étaient restés après lui dans ce camp, quatre cents avaient été emmenés par Cochrane, qui les avait mis à la disposition de Church (et qui, du reste, avaitenlevé les canons et vidé les magasins du corps régulier). Ces malheureux, envoyés sans cesse au feu en première ligne, avaient été décimés par l'ennemi. Les survivants, vêtus de haillons et privés de tout, étaient aussi mal en point que leurs camarades de lAcropole. Tant bien que mal, le chef des réguliers rassembla et réconforta tous ces pauvres gens ct, grâce à quelque peu d'argent qu'il reçut alors tant de France que des îles grecques, put leur parer deux mois de solde (sur treize ou quatorze qui leur étaient dus) (4).
(4) Les frères Grivas tenaient la ville et le fort du Palamidi, tandis qu'en face d'eux leur adversaire, Photomaras, occupait le fort d'Itchkalé.
(2) Colocotronis, maitre d'une partie de Péloponése, n'obéissait. comme d'ordmaire, qu'à lui-même. Les Hydriotes et les Spetziotes n'agissaient que suivant leurs propres inspirations. À Egine les Psariotes faisaient les maitres. Les réfugiés crétois se comportaient de même dans les petites Cyclades. Monemvasia, sous Jean Mavromichalis, était un nid de pirates. L'Acro-Corinthe, naguère occupée par Kitsos Tsavelas, l'était maintenant par Jean Notaras, qui l'avait achetée avec ce qu'il avait gagné en vendant uné partie des magasins de Church. — V. Genvinus, Histoire de la régénéralion de la Grèce, I, 405.
(3) Byzantios, p. 134-135.
(4) BrzaNrios, p. 435. — Papiers de Fabvier.
Mais il lui eût fallu. pour reconstituer son camp retranché et sa petite armée des ressources matérielles, un réconfort moral et des marques de sympathie qui lui manquaient. Si quelques patriotes grecs (4) teriai.nt à honneur de le consoler, de l'encourager, de lui témoiguer leur reconnaissance, beaucoup d'autres, au contraire, à ce moment ne le payaient que de la plus nüire ingratitude. La reddition de lAcropole et l'aggravation apparente du péril national les afolaient au point qu'ils impulaient à Fabvier la perte de cette forteresse, dont la longue résistance était due à son héroïsine et dontil s'était refusé à négocier de son chefla capitulation. L'Anglais Church oubliait que lui-même avait, plus d'un mois avant ladite capitulation, donné aux défenseurs de la place l'ordre de traiter avec l'ennemi, prétendait maintenant qu'elle eût pu tenir longtemps encore ct se plaignait de l'intervention de l'amiral de Rigny par une lettre que ce dernier releva avec la dernière énergie (2). Les anciens capitaines irréguliers de l'Acropole (Krvézotis et les autres). après l'avoir retenu malgré lui dans la place et l'avoir supplié de leur servir d’intermédiaire auprès de l'amiral de Rigny pour traiter avec les Tures, rejetaient sur lui et sur ce dernier toute la responsabilité de la reddition. < Nous
(1) Papadopoulo, Mavrocorduto, etc.
(2) « .… Vous avez, lui écrivit de Rigny, éprouvé quelque surprise en apprenant que la garnison de l'Acropolis avait manifesté le désir de renouer une capitulation. La mienne n'est pas moins grande en voyant de quelle manière vous interprétez ce qui s'est passé... La garnison de l'Acrepolis, depuis l'évacuation de Phalère, n'avait d'autre moyen de salut que la nézociation dans laquelle je me suis cru suffisamment autorisé à intervenir... Lu garnison, qui avait dans les mains un ordre sigué de vous d'accepter une première capitulation, en était réduite... à ne plus chercher qu'à se procurer les meilleutes conditions possibles. Elle s'est adressée à moi pour cela. I vous est libre de penser que les forces sous vos ordres étaient mieux disposées pour secourir la citadelle que lorsque les troupes grecques, à portée de fusil du camp ture, présentaient l'apparence d'un secours imimédiat. Il m'est permis de penser autrement, J'ai rempli mon devoir en obéissant aux lois de l'humanité... Je me flatte que vous perserez, Quand vous aurez pris connaissance de la capitulation ci-jointe. que ce n'a pas été sans quelque succès... J'ai été obligé, à défaut de barques grecques, d'emploÿer les bâtiments de Sa Majesté au transport
de 2,000 personnes. Quant aux moyens que j'ai pris pour rassurer une garnison intimidée
1 , F . , eos ei + par ues souvenirs récents, je ne demande à personnc ré.
» Lettre cité RIEN DE AT: La Station Eee LK0441.) èe par JURIEX DE LA Gnaviène (La Stalic
demandons, écrivaient-ils le 15 juin au gouvernement, de paraître en justice avec M. Fabvier pour que toute la nation apprernne la vérité que renferme cette accusation contre lauteur de nos malheurs (1). » Et l’odieuse ineptie de cette impulation était encore surpassée par celle du bruit répandu dans le peuple que la citadelle d'Athènes avail été vendue à Reschig pacha par Fabvier et amiral de Rigny.
Le gouvernement, ilest vrai, n’accucillait qu'avec un parfait dédain de pareilles accusations. Le rapport, très exact et très net, que Fabvier lui adressa sur ses opérations depuis son retour de l'Eubée jusqu'à la capitulation d'Athènes, rapport qui se retrouve dans ses papiers et que nous avons déjà plusieurs fois cité, suffisait évidemment à l’édifier sur sa conduite. Mais cet homme de cœur, qui n'avait jamais été endurant, nétait pas d'humeur à ne traiter que par le mépris les aboyeurs qui venaient de l'outrager. Il voulait qu'ils fussent punis et les dénongçait avec indignation au gouvernement par une série de lettres de l'une desquelles nous extrairons ce passage, pour donner au lecteur une idée de son exaspération :
EC Je réilère ma demande officiellement et exige une rétractation des capitaines ou leur châtiment. Je demande aussi justice des intrigues qui m'ont retenu avec mon corps dans Athènes et réponse du général Church sur les points suivants : 4° Pourquoi, sachant que je n'étais pour rien dans le commandement de l'Acropole, il a engagé M. Le Blanc à s'adresser à moi quand il s’est agi de capituler; 2 pourquoi, ayant donné l'ordre par écrit d'accepter une capitulation honteuse, il permet qu'on m'attaque impunément quand il saitque la garnison ne voulait plus tenir et que cependant ce n’est que plus d'un mois après son ordre que nous sommes sortis, avec les honneurs de la guerre, sauvant les familles et les blessés et rendant à la nation un corps qui pourrait la sauver à lui seul et qui vaut mieux que tous les forts de la Grèce.
«.. Je veux satisfaction publique. Votre nation m’a recher-
(4) Observateur autrichien (OEsterreicher Beobachter), du 15 septembre 1827.)
ché et je n'ai rien accepté d'elle, Je veux du moins qu'elle sache qu'elle avait bien place sa coufiance.
« Vous voudrez bien donner le commandement du corps un autre.»
Cette démission fut renouvelée le 7 juillet par une lettre où, après avoir adressé au pouvoir exécutif les comptes financiers du corps régulier, comptes d'où ressortaient les grands sacrifices d'argent qu'il avait faits pour ses soldats, le chef des lacticos exposait dans les lignes suivantes ses lési- Uimes griefs et sa résolution de se retirer :
«.… Je ne vous parlerai ni des intrigues et des pièges auxquels j'ai été en butte. ni de Fabandon dans lequel on à laissé ce corps. Je me tais aussi sur les causes qui m'ont retenu à Athènes. Je laisse les récriminations inutiles. Fatigué de voir un homme demeurer étranger à tous les partis. on à renoncé à ses services en donnant le commandement en chef des troupes de terre à un général napolitain (4). Je ne suis pris venu ici pour parcourir une carrrière militaire, Je n'ai rien voulu recevoir et j'ai tout donné. Mais j'ai demandé et obtenu du gouvernement qui m'avait recherché une autorité absolue sur le corps el de n'avoir d'ordres à recevoir que du gouvernement lui-même. Ma conscience me défend d'instruire une brave jeuncsse à combattre de pied ferme les ennemis de son pays pour la voir égorger ensuite sous les ordres d'hommes sans aucune Connaissance de la guerre ni du commandement. J'ai vu périr sous mes
yeux trois cents de mes chers enfants, tomber au pouvoir de
l'ennemi dix pièces de campagne que J'avais préparées avec tant de soin, vider ces magasins que j'avais remplis el conservés depuis deux ans, dépenser à mon insu l'argent qui m'était destiné. Ce corps, de près de mille hommes encore, reste seul, sans argent, sans vêtements, désorganisé. Mais ce débris du moins à fait son devoir; il a acquis de la bravoure et du patriolisme, l'habitude de la privation et de la fatigue. ]l renfermait assez d'éléments
pour vous former une armée nalionale.. Une main qui ne m'est pas invisible (1) C'est Church qu'il
désigne ainsi, son litre de gé c
parce que cet officier avait gagnë néral au service du roi d
es Deux-Siciles.
vous a dirigés. L’uniquée espérance de vos amis va disparaître. C'est avec le cœur navré que je quitte un pays digne de tant d'intérêt, tourmenté de tant de cruelles angoisses. Mais enfin le colonel Fabvier ne peut ni ne doit combattre sous les ordres du général Church (4). »
A tant de sommations, de plaintes et de menaces, le pauvre gouvernement de Nauplie, qui ne voulait se brouiller ni avec Fabvier ni avec ses calomnialeurs, parce qu'il avait besoin de tous. ne répondait rien ou ne faisail que des réponses évasives et dilatoires. Son embarras ful encore augmenté, en même temps que son impuissance, quand les deux partis qui se disputaient Ta possession de Nauplie (celui de Grivas et celui de Photomaras). en vinrent aux prises (10 juillet) dans cette ville mime, qu'ils bombardèrent, pillèrent et rendirent durant huit ou dix jours inhabitable. La population dut s'enfuir. Le corps exécutif se relira au milieu de la rade. dens lilot de Bourdzi : l'assemblée nalionale resta sous le canon des faclieux. Les malheureux triumvirs appelèrent à leur secours différents chefs et notamment Fabvier qui, ayant pour principe de ne pas s'immiscer dans les querelles des Grecs et d'obéir toujours au gouvernement (2), accourut en toute hâte avec deux bataillons d'infanterie, quelques cavaliers et quelques canons, mais ne larda pas à s’'apercevoir que, dans ces conjonctures, la présence aux portes de Nauplie d'un chef étranger, alors mal vu par une partie des Grecs, contribuerait moins à éteindre qu'à raviver la guerre civile et, fort sagement, repartit presque aussitôt pour Méthana (3).
Cette courte expédilion amena du moins le gouvernement à s'expliquer enfin, non sur la plainte des chefs de l'Acropole, mais sur l'offre de démission du colonel. Expressément invité à conserver, au moins à titre provisoire. le commandement du corps régulier, cet officier ne crut pas devoir, vu les circons-
(4) Papiers de Fabvier,
(2) Bvzanrios, p. 135. |;
(3) Les troubles de Nauplie prirent fin quelques jours après par un arrangement que le commodore Hamilton ménagea entre les deux parlis.
tances, refuser son concours au corps exécutif (1) et rentra dans son camp où, malgré les désertions., il améliora un peu, durant quelques semaines, l'état moral et la condition maté. rielle de sa petite troupe.
IL est vrai que, tout en demandant à Fabvier de rester à la tête de ses troupes, les pauvres triumvirs n'avaient pas osé, à ce qu'il semble, faire connaître à Church à quelle condition sine qui non il y avait consenti : si bien que le généralissime anglais se croyait en droit de donner des instructions au colo: nel et lui en donnait encore (par lettre du 18 juillet)(2) en vue d'une expédition qu'il projetait de faire sur Îles côtes de la Grèce orientale. À cette dernière communication, le chef des réguliers répondit froidement qu'il avait été prié de conserrer son commandement jusqu'à ce que le corps législatif fàl en liberte et” qu'aussilôt qu'il aurait reçu la décision des deur corps, 1 aurait l'honneur d'en faire part au général (3). Mais Church ayant fait semblant de ne pas comprendre et lut avant de nouveau prescrit un mouvement de troupes (4), le bouillant Français crut devoir cette fois riposter sans le moindre ménagemenl «L'assemblée de Damala, lui écrivit-il, m'a ôté ce commandement en vous nommant général en chef, et, si je suis resté jusqu’à ce jour à la tête de ce corps, c'est pour lui procurer quelques ressources et le maintenir dans l'ordre. Du rit, j'espère que vous n'atez jamais pense sérieusement que je pu isse Sert sous vos ordres (5). » |
En même temps, Fabvier écrivait au corps exécutif qu'il ne lui convenait ni de servir sous les ordres de Church ni de se mettre en rivalité avec lui (6). Et peu de jours après (4 août): «... Je dois vous rappeler, déclarait.il, que je ne puis en
(4) « Je pars, lui écrivait-il le 45 juilet, pour Méthana, où je maintiendrai le Corps régulier de tous mes etlorts, jusqu'à ce que les deux corps
» , u 5 , . . . . , réunis (c'est-à-dire l'erécutif et le législatif) m'aient ordonné de Île
remeltre à celui qui doit en prendre le commandement, » — Papiers de Fabvier,
(2) Papicrs de Fabvier.
(3) Lettre du 19 juiliet 1897 (4) Lettre du 8-21 juillet, p (5) Lettre du 26 juillet. Pa (6) Lettre du 26 juillet. P
.- Papiers de Fabvier.
apiers de Fabvier.
piers de Fabvier.
apicrs de Fabvier.
aucune manière servir sous les ordres de M. le général Church. I a fait de graves fautes ct en fera encore et je ne veux pas y mèler ma responsabilité, Je veux également demeurer comme par le passé étranger à Loutes les manœuvres politiques qui ont amené la ruine de ce pays. La seule condition à laquelle j'aurais pu servir encore votre pays élait de conserver jusqu’à l'arrivée de M. Capo d'fstria le commandement absolu du corps et la faculté d'agir contre l'ennemi comme je l’entendrais, sans avoir rien à démèler aux affaires intérieures que de fournir au gouvernement la garde qu'il croirait convenable dans un lieu où il n’y aurait pas d’autres troupes... » Et il se plaignait encore qu'on n’eût pas répondu catégoriquement au sujet « de la prétendue dénonciation des capitaines de l'Acropole » Le mème jour, il donnait avis à Church de la lettre qu'il venait d'adresser au gouvernement avec prière de la lui communiquer. Mais près d’une semaine plus tard le généralissine déclarait n’en n'avoir pas encore connaissance et se bornait à assurer Fabvier de sa haute estime (1), toutenayant l'air de se considérer encore comme son chef, puisqu'il lui annonçait son intention d'aller voir le corps à Méthana et l'invitait à lui en envoyer un état nominatif et numérique. Nous ne savons ce que le colonel répondit à ses compliments. Mais deux lettres qu'il écrivit au corps exécutif le 28 août dénotaient de sa part une intransigeance plus que jamais pressée d'en finir. Par la première, il déclarait avec hauteur que la siluation qui lui était faite était contraire à son honneur autant qu'aux intérêts de la Grèce. « Je ne veux pas qu'on puisse croire que j'hésite à abandonner ce commandement si l'assemblée nationale me l'a ôté et je ne veux pas, d'autre part, avoir la charge de soutenir ce corps tandis que depuis longtemps on fait tout pour me priver de la gloire de combattre l'ennemi. Je vis loin de ma patrie, de mes amis, je supporte privations et fatigues, je ne vous coûle rien, — tout cela avec plaisir, pourvu que cela soit utile à la Grèce. » Par la seconde, Fabvier informait le gouvernement qu’il lui envoyait plusieurs ofliciers et sous-ofliciers
(4) Lettre du 27 août 1827. Papiers de Fabvier.
Po,
du corps chargés de lui réelamer cent mille piastres depuis longtemps promises pour l'entretien de cette troupe, « Ces messieurs, ajoutait-il, vous prieront aussi au nom du corps et du mien de prendre une décision définitive à son égard. Dès le 25 juin, je vous ai écrit pour vous Île remettre el je vous envoie cette députation paree que je ne veux rien d'équivoque à mon égard et désire que la nation conserve &e corps en bon état, quel que soit le chef que vous lui donnerez. Le COTPS régulier n'est ni à Fabvier, ni à Church, ni à Cochrane, ni à Capo d'Istria; il est à la Grèce eUne servira qu'elle. »
Sans en avoir la preuve écrite, nous croyons que Fabvier obtint enfin gain de cause, du moins en ce qui touchait à son commandement. Les deux corps exéeutifet législatif, sans désire vouer publiquement ni punir les capitaines de FAcropole pour leur dénonciation calomnieuse à son égard, acceptèérent plemement (comme il le rappela plus tard bien des fois) les conditions auxquelles il consentait à rester à la tête des réguliers jusqu'à l'arrivée de Capodistrias. Tout contact fut, du reste, rendu bientôt impossible entre Fabvier et Church, qui parti peu après pour une expédition en Acarnanie et en Épire, landis que le colonel. conne on va le voir, reçut mission d'opérer à proximilé des côles d'Asie Mineure.
Après quelques semaines de dépression morale et de cruelle angoisse, les Grecs avaient repris courage en constatant que Reschid pacha demeurait iramobile à Athènes: qu'Ibrahiin, menacé par Colocotronis, se délournait de F'Achaïe pour se porter de nouveau sur la Messénie; enfin que la flotte éK\ptienne tardail à rejoindre la flotte turque à Navarin (1). Mais ce qui par-dessus tout les enhardissait à cette époque, c'était la nouvelle du traité de Londres qui, vers la fin de juillet, fut connu dans toute l'Europe.
Par cette convention l'Angleterre, la France et la Russie s'élaient unies pour offrir aux deux parties belligérantes leur médiation el pour la leur imposer au besoin. Ces trois puissances ne se proposaient point, il est vrai, par là de donner
(1) Elle ne parvint dans ce port qu'au commencement de septembre.
une entière salisfaction au peuple hellène. N'ayant pu empécher la Grèce de naître, elles voulaient bien lui garantir enfin qu'elle vivrait. Mais elles prétendaient restreindre son développement au gré de leurs convenances. Leurs flottes, réunies dans la Méditerranée, eurent ordre d'interdire aux Tures l'approche du littoral hellénique depuis le golfe de Volo jusqu’au golfe d'Arla, mais de ne permettre aux Grecs aucune attaque contre les Turcs en dehors de ce périmètre. Les territoires circonserits par Île traité devaient, avec les Cyclades, former un État autonome, mais tributaire du Sultan, qui en resterait le suzcrain.
Si ce n'élait pas là tout ce que souhaitaient les Grecs, le traité de Londres n'en fut pas moins accueilli par eux avec enthousiasme. En attendant mieux, la concession faite par les puissances à leur patriotisme leur paraissait bonne à prendre. Is comptaient bien. du reste, les entrainer plus loin qu’elles ne voulaient aller. Pour cela, que fallait-i1? se hâter de saisir de nouveaux gages. Une fois qu'il ÿ aurait fait accompli, les puissances n'oseraient pas, pensaient-ils, les obliger à restituer leurs dernières conquêtes. Beat possédentes, à dit de nos jours un grand politique.
I y eut alors chez les Grees une fièvre d'espoir et d'ambition qui se manifesta par des attaques multiples elsimullanées contre les possessions turques. Church reçut l'ordre d'aller assaillir les provinces de la Grèce occidentale. Kryézotis et plusieurs autres irréguliers eurent mission de se porter sur V'Attique et la Béotie pour pousser ensuite, s'ils le pouvaient, jusqu'en Thessalie. Cochrane, Hastings, Miaoulis durent avec leurs vaisseaux pénétrer dans le golfe de Corinthe pour seconder ce double mouvement du côté de la mer Égée; l'ile de Crète, où plusieurs foyers d’insurrection s'étaient rallumés, redevint un des principaux objectifs du patriotisme hellénique. Plus loin mème, et presque sur le littoral de l'Anatolie, les Grecs résolurent de porter sans retard leur drapeau en chassant les Ottomans de l'importante île de Chio.
S'emparer de Chio, d’où l'on pourrait surveiller et peut-être saisir le grand port de Smyrne, c'était, à leur sens, porter à la
tion. D'ailleurs, quand méme
domination ottomane le coup le plus sensible qu'elle pôt rece. voir sur les cùtes de l'Asie Mineure, D'ailleurs, n'était-ce pas un devoir que de venger les dévastations eU les affreux mas sacres dont cette île avait été victime en 1822?
Les Turcs ont passé lis tout est ruine el deuil, avait dit le poète (1). Vingt-trois mille Chiotes avaient été égorgés, quarante-sept mille avaient été vendus comme esclaves. Quelques milliers étaient restés dans File, où Hs menaientune vie abjecte et misérable. Les autres avaient fui et n'aspiraientqu'à rentrer dans leur malheureuse patrie. Ce furent ces exilés qui, en août 1827, soumirent au gouvernement grec le plan de Fexpédition, Une épitropie, où commission dirigeante, fut instituée par eux pour la préparer et la surveiller, Bientôt 1 ne resta plus qu'à désigner le chef qui li commanderait.
Le gouvernement ne se laissa point arrêter par la pensée que les grandes puissances pourraient bien s'opposer à r'expédition. I ne se préoccupa £uère non plus des voies et moyens d'exécution. De l'argent, il n'en avait pas. Mais la Commission de Chio s'engageait à faire pour ectte entreprise de gros sacrtfices. Elle offrait mème de prendre à sa charge les frais de l'expédition (2). Le Corps exécutif n'en demanda pas davantage et décida que l'expédition aurait lieu. Quant au chef qui aurait à la conduire, il l'avait sous la main dans la personne de Fabvier, qui réclamait sans cesse l'honneur de marcher à l'en-
(4) Victor Hcco, les Orientales.
. (2) C'est du moins ce qu'aftirinait plus tard Capodistrias, qui, k 17-29 février 1828, écrivait à la démogérontie de Chio : « … Vous avez... pris les arines pour délivrer votre patrie, sans vous étre assurés d'avance des fonds indispensabl:s pour y réussir, Vous vous êtes livrés à cette entreprise hasardeuse au moment où le tr vous donner aucun encouragement.
Miaoulis (7-19 mars), cet homme
“.. L'expédition malheureuse de Chio a été faite pour le comple et aux me des Chiotes. Le gouvernement grec que j'ai remplacé eut la faiblesse £ Mo d'y donner Son assenliment el de prendre sur sa res] on- PAU... UAO entreprise qui...ne pouvait être ulilenrent sous sa diroc: : elle ÿ aurait été, encore n'avaitil, ou ne ouvait-il esptrer. d: Fr ; . DR TON ; :
Rene AL rer, dans sa détresse exlrème, les moyens de la souteuir du ER RE At o = assurer le sort de Chio… » Correspondance ; 0dslrias (Genève, Abraham Che ; , PRET 4. Le, p. 441-498.) , | n Cherbuliez, 1839, £ vol. in-8°,
aité de Londres ne pouvait . » D'autre part, dans une lettre à d'Etat s'exprinait ences termes
nemi et que ne contentait pas le minimum de satisfaction promis aux Grecs par le traité du G juillet. +... C’est une honte, Messieurs, liton dans la lettre du 28 août déjà citée, que depuis si longtemps on n’entende pas un coup de fusil contre les JTures.…. Si le Sultan refuse... les honteuses conditions qu’on vous propose, SOYEZ en mesure d'agir; S'il les accepte, refusezles, vous; ne vous chargez pas de cette honte d’avoir consacré esclavage de vos enfants au mépris de tant de sang versé et de tant de farnilles ruinées} ne perdez pas en un jour le fruit de sept ans de souffrance et de travaux... Sachez vivre libres ou mourir. Dans ee cas, je reste le dernier. Mais pour avoir un hospodar et des rajas, vous n'avez pas besoin de volontaires.»
On voit que le chef des réguliers n'était pas homme à reculer devant une nouvelle aventure. Il lai venait bien, il est vrai, parfois à la pensée que les entreprises dont les Grecs faisaient alors tant de bruit n'étaient pas toutes assez sérieuses pour mériter qu'il s'y associät. Appelé par les chefs de l'insurreclion crétoise à se mettre à leur tête, il croyait devoir, à cette époque même, décliner leur invitation (4). 11 soupçonnait, à d'autres moments. que le gouvernement grec voulait se défaire de Lui et l'envoyer avec ses réguliers dans quelque piège comme celui d'Athènes (2). Mais les soupçons ne pouvaient dominer longtemps cette âme loyale et ferme. Le gouvernement lui offrait ce nouveau commandement avec une insistance si flatteuse; il lui promettait, ainsi que l'épitropie. un concours si résolu, que le hardi volontaire ne résista pas longtemps à ces instances. Et comme d'habitude, une fois qu'il se fut donné, ce fut sans relour,
Le gouvernement, il est vrai, ne le payait guère que de bonnes paroles, et cela seul eût dù le rendre méfiant. Après plusieurs semaines de préparatifs, et à la veille de s’embarquer, il n'avait ni argent ni vivres. L'artillerie de siège faisait presque entièrement défaut. Ien était de mème de la cavalerie. En fait de troupes on avait sous la main les mille taclicos de
(4) Lettre au Conseil de Candie, 21 août-2 septembre 1827. (Papiers de Fabvier.)
(2) Lettre du 16-28 août au Corps exécutif.
Méthana, habitués jusqu'à un certain point à la discipline. et quinze cents irréguliers, dont Pobéissanee était fort dou: teuse. Les uns et les autres étaient, du reste, faciles à détacher du drapeau. En août een septembre, les recruteurs de Chureh et de Cochrane en avaient fait déserter un certain nombre, En octobre. l'épitropie de Candie venait embaucher les soldats de Fabvier jusque dans son camp eUil fallait les lui reprendre de force (4). La dissolution du corps expéditionnaire ne pouvait être prévenue que par un prompt départ.
D'autre part. les chefs des trois escadres alliées {de Risny,
(4) Cochrane essavait depuis quelque temps de former pour son cotmple un corps régulier sons les ordres de son coinpatriote Urquhart Fabvier, dés le mois de juillet, se plaignait que l'Anglais cherehät à lui prendre des hommes et écrivait à Cochrane : « ... Au mépris de vos ordres on eurûle à Svra des homines du eorps que je commande, Plus que eela. ces mêmes hommes écrivent ici. sollicitent la désertion, promettent en votre nom deux mois de solde d'avance et trois talaris par mois. Douzs hommes sont partis, la plupart sous-officiers. J'en ai repris six à IHyhra, On dit aux soldats que le gouvernement om'a retiré le commandement du corps. que je me refuse à obéir, qu'en conséquence on a résolu de me jeter avec le corps duus quelque expédition périlleuse... » Vers la mime époque, le chef des réguliers reprochail araerement au gouvernement d'être « opposé à la recherche des déserteurs », recherche qu'il faisait faire pour sa part d: divers côtés, ordounant d'employer la force s'il était necessaire. Plus tard (44 octobre. il dénoncait au Corps exécutif les manœuvres des Candioles pour lui enlever ses soldats : « Depuis longtemps je savais que les députés de Candie travaillaient à la destruction du corps. Un nommé Capato, officitr chassé du corps pour lâcheté par Gordon, était leur émissaire. On promettait aux soldats 50 piastres par mois, dont deux d'avance. Je parlai aux soldats et pris quelques mesures, entre autres celle de chercher à faire honte à MM les deputes de Candie, Hier soir, je fus informé qu'une soclet e arrivait aux pieds de Mazomata pour prendre les déserteurs à minuit. Je ne voulus pas les retenir de torce, puisque le gouvernement lui-même semble concourir à la destruction du corps en s'opposant à la recherche des déserteurs..… On enrôle aussi pour la Roumélie. On annonce beaucoup d'argent et on otfre jusqu'à 150 piastres par mois aux canonniers. Esi-ce de la trahison? ou seulement cette anarchie qui préside aux affures de la Grèce? C'est ce que j'ignore, Mais je dois avoucr que ma patience et ms forces sont à bout et je regrette vivement que le gouvernement n'ait pas repris ce Corps comme je l'en ai prié tant de fois. I parait qu'en préfére qu'il périsse entre mes mains. » AUX Candiotes eux-mêmes il écrivait le lendemain : « I faut trailer avec vous par la force. Je vous préviens donc que si, dans le courant de la Journée. vous ne rendez pas les hommes que vous avez entrainés du Corps régulier et si je trouve encore une trace de vos intrigues, je vous railerai avec une rigueur qui servira d'exc
(Papiers de Fabvier.) Dh da RE OT
Codrington, Heyden), suppliés par les Chiotes de s'intéresser à leur entreprise, l'avaient formellement désapprouvée. Vers le milieu d'octobre, les amiraux écrivaient au colonel pour le détourner d’une expédition dont ils entendaient laisser au “ouvernement grec toute la responsabilité, « ….. J'ai recu l'ordre d'aller à Scio, répondit-il, j'irai à Scio. Ce n’est que dans le cas où le gouvernement donnerait contre-ordre que je renoncerais à l'expédition et je ne m'arrèlerais que devant une force supérieure (1)... »
Le gouvernement d'Égine, auquel il en référa, pensa comme lui qu'il ne fallait pas attendre que cette force vint lui barrer la route. Aussi, profitant de ce que les trois amiraux étaient encore devant Navarin, Fabvier se häta-t-il de mettre à la voile et de se rendre à Psara d'où, en quelques heures, il pouvait conduire ses troupes à destination. C’est là sans doute qu'il apprit la destruction de la floite turco-égyptienne (qui avait eu lieu le 20 octobre). Electrisé, comme tous les Grecs, par cette grande nouvelle, il franchit enfin le dernier pas et vint mouiller devant Chio dès le 98 au soir.
Ce ne fut pas tout à fait sans peine qu'il put opérer son débarquement. A Psara, la solde étant en retard, une partie des troupes s’élait un moment révoltée. Devant Chio, il y eut complot pour ne pas descendre (2). Mais Fabvier paya d'exemple et, le voyant à terre, on le suivit. Dans la journée du 29, les Tures, pris à revers aux abords de la place, furent taillés en pièces. Mais Yousouf pacha, qui commandait dans l'ile, putse relirer dans la citadelle avec les débris de sa troupe, pendant que les Grecs occupaient la ville, non sans la piller de leur mieux. Dès le lendemain, le colonel mit en batterie les quelques pièces dont il pouvait disposer et commença le bombardement du château. Puis il somima la garnison de se rendre (1° novembre) (3). Mais là s’arrètèrent ses succès
Dès lors, ce vaillant homme n’éprouva plus que des mé-
(1) Papiers de Fabvier.
(2) Rapport de Fabvier au gouvernement grec, 25 octobre-6 novembre 1827, — (l’apiers de Fabvicr.)
(3) Papiers de Fabvier.
comptes. Yousouf qui, lui aussi, était un brave, ne se Fe pas intimider par sa sommation, lui restait quelques | seldats, avait centcinquante pièces d'artillerie, Sa forte
commandait Ja mer d'une part et, de l'autre, était défendue
ons IESse par brèche, parce.que Partillerie nécessaire Tai manquait et qu'elle lui fit
d'épaisses murailles, où Fabvier ne put juinais faire
défaut jusqu'à la fin du sièce. Le chef des tacticos n'avait que trois pièces de 24. une de 12et quelques mortiers qui lui furent fournis par Cochrane, Aussi suppliaitil, dés les premiers jours, le gouvernement grec de lui en envoyer d'autres. y en avait, disait-il. à Méthana, à Poros, à Égine. à Nauplie. I demaudut, dans sa mauvaise humeur, si l'on voulait en faire des confitures (4). Malgré ses incessantes réclamations. on ne lui envoya rien. Où à peu près. On disposait pour d'autres expéditions des envois qui lui avaient été annoncés, On se déclarait dépourvu de tout. Les moyens de transport, disait-on, faisaient défout, Puis on craignail d'irriter les puissances qui avaient désapprouvé l'entreprise de Chio. Fabvier fut souvent réduit, faute de poudre, à ne pouvoir se servir des quelques pieces qu'il avait sous li main. On ne lui en fournissait que par quantités insighifiantes, cinq ou dix barils à la fois. I en était de môme des projectiles. 1 passa parfois des journées entières sans pouvoir lirer un seul coup de canon (2). Ce siège n'était en réalité qu'un blocus.
Encore pour que ce blocus fût eflicace eût-il faflu que le château ne pût recevoir du dehors m munitions, ni renforts, ni vivres. Or, des barques turques Jui en apportaient sans relâche sous les yeux de Fabvier exaspéré, sans que la folle grecque, mouillée dans la rade de Chio, fit jamuisrien pour ies en empêcher. EL cette incurie s'explique par Fexcellente raison que ladite flotte était à peu pres abandonnée de ses équipages Elle était montée surtout par des marins chiotes
, Naguère exl-
(1) Rapport cilé plus haut du 55 octobre-6 novembre. 7 et sa écrivaill vers la lin de novembre, que nons ER place. Point re pot étre ces dix jours suflisiient pour prendre - # ches, point de poudre, et cependant nous sommes à portée de pistolet. » — (Papiers de Fabvir.)
lés, qui n'avaient pu revoir leur terre natale sans éprouver un violent désir d'y descendre, etqui. une fois descendus, n'avaient plus songé qu'à Se procurer, par un pillage en règle, d'amples dédommagements aux douleurs de Fexil. « Nous sommes ici sans force navale, écrivait Fabvier le 6 novembre; les marins chiotes qui, par patriotisme, ont voulu le service sans solde, ont tous déserté et pillent partout (4)... » « Ces hommes, qui voulaient servir sans solde, disait-il un peu plus tard (20 novembre) dans une proclamation, se sont jetés comme des vau- {ours sur le pays que nous avions conquis. Sans voir un seul Turc, ils ont ravagé les propriétés deleurs frères. Abandonnant les vaisseaux, ils ont rendu nul le blocus; ont retardé l'arrivée des munitions, des canons, ete. Enfin tous les autres désordres qui ont eu lieu ont été causés par leur exemple. Les Sciotes e * élevé la population indigènes contre nous. Is se trompent sils croient que j'attacherai mon nom à de pareils désordres (2)... »
I eût fallu pouvoir réprimer de tels excès. Mais il ne suflisait pas d'en avoir envie. Nous voyons bien à celle époque et pius tard encore le loyal philhellène interdire aux marins de porter des armes à terre. 1 veut que les capitaines des navires les retiennent à bord. I essaie d'organiser une garde rurale pour la défense des champs et des villages; il prescrit la visite des navires, la saisie des objets quelconques rapportés de terre sans autorisation, Mais la fréquente répétition de pareils ordres prouve combien ils étaient inefficaces; et le pillage dura jusqu'à la fin du siège.
Ces singuliers libérateurs ne furent pas seuls, du reste, à mettre Chio en coupe réglée. Le jour même du débarquement les troupes de terre s'étaient répandues dans la ville etavaient fait main basse sur tout ce qu'elles avaient trouvé à leur econvenance. Les maisons consulaires même n’y avaient pas été respectées ; on y avait enlevé aux gens jusqu'à leurs chemises (3).
(4) Rapport cité plus haut,
(2) Papiers de Fabvier, : L ne
(3) On trouve dans les papiers de Fabvier de vives réclamations adressécs à cet égard au chef des Réguliers par le consul de France, Fleurat,
Le colonel. il est vrai, était bientôt intervenu, avait institué un politarque et avait préservé la malheureuse cité d'un pillage plus prolongé. Mais, depuis, les soldats, à l'exemple des marins, s'étaient répandus dans Fintéricur des terres et y vivaient comme en pays conquis, sans se priver de rien, « Les CampPALsnes, écrivait Fabvier en novembre, commencent à se peupler de bandits qui se permettent toul et dont le nombre grossit chaque jour. Leur exemple entrainera les autres eUnous serons dans une caverne de voleurs. Demain je commenceraià y mettre ordre. »
Fabvier dut bientôt envoyer jusqu'à cinq compagnies (un cinquième ou un quart de l'eflectif), pour opérer des battues dans toute l'ile, arrèter les pillards, les désarmer, les ramener ou les expulser. Mais les résultats de ces recherches furent médiocres (1). eût fallu employer la moitié du corps expédilionnaire à pourchasser Fautre.
Ce qui aggravait le désordre, c'était le conflit aigu qui, dès le début, s'était produit entre le colonel et l'administration ins tituée à Chio par l'épitropie. Ce conseil de démogérontes, qui prétendait se faire rendre des comptes par Fabvier el Fenfermer dans ses attributions militaires, ne lui inspirait que du mépris. Ces patriotes se cachaient, paraît, au bruit du canon et semblaient, comme les marins chiotes, avoir pour principal
et par l'amiral Dandolo, comimandaut de l'eseadre autrichienne du Levant (12-14 novembre.) : « … J'ai fait, répondait Fabvier, arréter et punir deux des coupables et rechercher avee activité, quoique sans fruit jusqu'au jour d'hui, les objets appartenant aux personnes protégées. Je ne desespére pas d'être plus heureux et de pouvoir dédommaser ceux qui ont soutlerL.…. » (Lettre du 17 novembre.) Un peu plus tard (30 novembre), l'amiral de Kigny écrivait sur ce sujet : « … Les nouveaux venus. mirent tout au pillage. Les maisons consulaires furent insultées et pillées. On pénétra mème dans le consulat de France sans égard pour le Vice-consul... dont le fils venait d'être tué à Navarin. Je dois dire toutelefois que Fabvier fit des eflorts pour arrcter ces infamies.. Les Grecs catholiques, dépouillés, traqués, se réfugiaient dans les consulats, espé- É HTSRtER asile. Mais ces asiles, que dans la sanglante catastrophe D cependant respeclés, ne le furent pas pur les EE a D
(1) Ordres du 27 nie bRe Et Var ce se ee rie vier. , écembre, etc. — Papiers de Fab
La
but de centraliser et de régulariser le pillage à leur profit. Quand il voulut mettre la main sur la récolte du muslic, revenu publie de l'île, pour en faire bénéficier ses troupes dénuées de tout, ils jetérent les hauts cris. Par contre, quand il leur réclama la solde et les vivres promis par la commission, ils firent la sourde oreille, « Je vous déclare, écrivit il bientôt au gouvernement, que je ne puis continuer les opérations mililaires, si au milieu je dois avoir des gens qui sont dominés par la peur et par l'intérêt. Pour un boulet qui approche de la maison qu'on à désignée pour l'autorité civile, tous sont dispersés, et cependant ils prétendent donner des ordres. Avezvous vu les Tièvres commander aux chiens? Comme mon nom m'est plus cher que vos épitropies, que l'ile de Chio elle-même, je vous déclare que, si cela continue, je fais arrèter l'épitropie… J'agirai militairement, mettrai L'ile sous la bannière de la croix, et après vous ferez ce que vous voudrez (1)... »
On voit en effet par diverses lettres de lui qu'il ne craignait pas, au besoin, de se substituer à l'autorité civile. Un jour, il soumit tout un canton au régime purement militaire (2). Une autre fois, ses hommes n'ayant pas reçu leurs rations, il déclara qu'il allait les envoyer prendre des vivres dans les cumpagnes, au risque de provoquer une recrudescence de pillase (3). H reprochait au gouvernement de lui avoir promis pleins pouvoirs sur l'île de Chio et de ne lui avoir pas tenu parole. Avait-il tout à fait raison ou tout à fait tort? Je ne sais. Ce qu'il y avait de certain, c'était que tant de mauvais vouloir d'un côté et si peu d'endurance de l'autre devaient rapidement augmenter Je désarroi de l'expédition. Entre deux autorités rivales, les troupes étaient partagées. Les marins tenaient pour les démogérontes, qui les comblaient de faveurs; les réguliers restaient fidèles à Fabvier; les irréguliers n'étaient fidèles qu'à eux-mêmes, c'est-à-dire à leurs habitudes. La désertion augmenlait. Les lacticos eux-mêmes étaient gagnés par l'indiscipline ;
(1) Lettre du 25 octobre-6 novembre 1827. — Papiers de Fabvier. (2) Lettre aux démogérontes, 31 octobre-12 novembre. — Papiers de ‘abvier,
(3) Lettre aux démogérontes, 2-14 novembre. — Papiers de Fabvier.
des officiers quittaient le corps parce qu'ils se prélendlaient vie. times de passe-droits, d’autres parce que des soldats aVelent refusé de leur 6béir. A la fin de décembre. une lenlative de révolte éclatait et le coicnel dut chasser de File un Capitaine « comme voleur, che et révolutionnaire Aj>.
Pendant que Fabvier se débattait ainsi dans son inpuissnce, Yousouf pachä recevait sans cesse de nouveaux renforts, Les puissances alliées ne reconnaissaient pas le blocus dé Clio et avaient même quelque temps paru résolues à mettre, au besoin par la force, les Grecs à la raison. « Nous ne souffiirons pas, avaient écrit les trois amiraux au gouvernement grec peu après
la bataille de Navarin (24 octobre), que vous cherchiez à
agrandir le théâtre de la £uerre... Nous ne souffrirons pris que
les Grecs fassent aucune expédition, aucun bloeus hors des limites de Volo à Lépante. Nous ne supporterons pas que les Grecs portent l'insurrection à Chio ni en Albanie. IL ne VOUS reste aucun prétexte : l'armistice de mer existe de fait. la flotte turque n'existe plus. Prenez garde à la vôtre ».
Si, à ce moment, Fabvier nent pas déjà pris la mer, les amiraux l'eussent sans doute arrêté. Risny, qui se rendit à Smyrne vers la fin d'octobre, se trouva en présence d'un fait accompli et dut tout d'abord se borner à faire des représentations à Cochrane, qui, se trouvant alors dans les parases de Chio, répondit qu'il ne faisait qu'obéir aux ordres du souvernement grec. Au fond, Rigny n'avait personnellement nulle envie d’user de rigueur et il ressort de su correspondance qu'il était plutôt d'avis de gagner du temps dans espoir que les
(1) Papiers de Fabvier, — C'était un certain Georges Carabhini, que le colonel dénoncait au souvernement comme ayant cherché à fomenter la révolle parmi les soldats. Voiien quels termes Fabvier avait sisnilié (le 29 décembre) aux démogérontes l'expulsion de Carabini : « … Je suis résolu à ne pas soulfrir plus lonstemps la présence de ce liche intrigant. Il n'est dangereux, du reste, que parce que vous le voulez ; il peut tromper quelques pauvres soldats d'après le succès qu'a eu leur mutinerie à Ipsara. Qu'il parte donc ce soir et que Ceux qui l'accompagnent sachent que les ordres sont donnés pour que demain au matin justice sévère soit dar he es ordonnance que j'ai rendue, tout révotationnaire a pis, s'il ste ru cinbarqué ; etquant au chef, il pourra lui pri u 130 Gi...» — (Archives de la Société historique d'Athenes,
Tures, exaspérés par l'affaire de Navarin, seraient rendus plus traitables par la prolongation de la campagne de Chio (4). C'est tout d'abord par la persuasion qu'il essaya d’agir sur Fabvier. Deux officiers, l'un Français, l’autre Anglais, allèrent communiquer au chef des réguliers la note du 24 octobre et lui représenter que, dans aucun cas, même le chateau pris, Chio ne pourrait appartenir à la Grèce el qu'ayant agi avec une vigueur extréme contre la flotte turque pour lui imposer l'armistice de fait, les amiraux devaient faire également obéir la flotte hellénique. Mais ils n’ébranlèrent pas sa résolution. « J’ai dà répondre, écrivit-il, que, chargé par le gouvernement de réduire l'île de Scio, je ne pouvais l'abandonner que par son ordre... Si des forces européennes se présentent avant l'arrivée de vos ordres, je ne céderai qu’à Ja force... M. de Reverseaux me proposa une suspension d'armes. Je n'ai pu l’accepter et le feu continue (2)... » Quelques jours plus tard, une goélette autrichienne ayant fait mine de forcer le blocus, il l’arrêta à coups de canon (15 novembre). Le commodoreHamilton vint, après Reverseaux, lui remontrer qu’il lui faudrait sous peu évacuer l'ile; que les trois amiraux le voulaient; que déjà Cochrane s'était éloigné de Chio (c'était la vérité). Mais le colonel répéta qu’il ne bougerait pas tant qu’il ne scrait pas relevé de sa mission par ceux qui l'en avaient chargé. Or, le gouvernement d'Egine, ne voulant ni le rappeler ni rompre en visière aux trois puissances, avait trouvé un moyen fort simple d’esquiver la difficulté,
(4) « … On peut considérer la tentative de Chio comme un moÿen que nous avons entre les mains de menacer ou de calmer les Turcs... Je demande l'avis des représentants (c'est-à-dire des ambassadeurs des trois puissances à Constantinople) sur la nécessité ou la convenance de mettre à exécution la menace faite aux Grecs de ne pas soutlrir cette expédition. En attendant, je vais envoyer à Chio un bätiment de guerre pour essayer une suspension d'armes. » Lettre de l'amiral à Guilleminot, ambassadeur de France à Constantinople, 3 novembre 1826 (Archives de la marine, BB!, 588, fol. 323-325.) — Les instructions données par l'amiral au commandant de Reverseaux, qu'il eavoyait à Chio, furent rédigées en conséquence : « Vous sentirez que, sans faire de signification formelle, le but de votre apparition serait d'amener toute transaction qui établirait d'abord une cessation d'hostilités entre les Turcs et les Grecs à Chio... » (Arch. de la marine, BB!, 488, fol. 326.)
(=) Papiers de Fabvicr.
c'était de ne pas répondre. Et Fabvier persistait encore décembre à ne pas bouger.
Les amiraux étaient, au fond, plus embarrassés que
en
lui, Comment l'eussent-ils contraint à quitter Chio, quand leurs
gouvernements semblaient à la veille de rompre avec la Porte? Le sultan se refusait à toute concession et commencait à prècher la guerre sainte. Le 8 décembre, les ambassadeurs des trois puissances quittaient Constantinople. La guerre pouvait résulter d'une pareille détermination. En attendant, les ami. raux crurent devoir fermer les veux sur le siège de Chio.
De Rigny, qui était l'ami du colonel, désirait le voir sortir de son étrange aventure à son honneur, c'est-à dire par la prise du fort. Sans doute il lui déclarait qu'il ne pourait protéser son erpedition, empècher les Turcs « d'alier de chez eux chez eux :. « C'est dé,à beaucoup, ajoutait-il, que nous vous laissons faire, car je devrais ne pas souflrir une barque grecque dans le canal. » Ce qu'il ÿ avait de certain, c'est qu'il le laissait faire. « Portez-vous bien, lui écrivait-il; prenez vite le château. Je suis sûr que, quand vous aurez pris ce château, il faudra rendre Chio; mais alors, du moins, en compensation ({).
Fabvier Lénéficiait de cette condescendance, mais n'osait espé-
rer qu'elle durät longtemps. I savait bien, d'autre part, qu'elle
ne pouvait dépasser certaines limites et que Rigny lui-même ne pouvait la pousser jusqu'à tolérer la piraterie hellénique qui, depuis Navarin surtout, rendait l'Archipel intenable pour les navires de commerce. Les forbans grecs ne respectaient aucun pavillon. Amis, ennemis ou neutres, tout leur était bon à prendre (2). Vainement les trois aniraux, par la note du
() Lettre confidentielle du 27 décembre 4827. « Si, en revenant de Navarin, lit-on également dans cette piéce, je vous avais rencontré allant à Chio, Je Vous aurais prié de rebrousser chemin. Depuis, les choses ont <hangé, et j'ai pensé qu'il fallait laisser perdre du terrain aux Tures, puisqu'ils sont si entétés…. » (Papiers de Fabvier.)
(2) Lettre de Rigny au ministre de Ja marine, 48 nov. 1827. (Archives de la marine, BBt, 488 fol. 330-331.) ‘
EE d'après une autre lettre de l'amiral, du 42 janvier 1828, Er LE grecs : « .… Dans ces actes de piraterie il y à vue Se a aire. Les uns sont Commis par des bandits de toute espèce,
ec Où sans Commission du gouvernement et pillant tout ce
24 octobre, les avaient menacés de les mettre à la raison manu militarr. Us ne semblaient avoir tenu aucun compte de ces mendces. En un peut ils capturèrent, au dire de Rigny, 84 bàtiments entre la Grèce et l'Asie Mineure. L enseigne français Bisson, assailli par une bande de ces mülfaiteurs, se fit sauter avec eux plutôt que de leur abandonner son navire (4). Rigny, comme Codrington et Heyden, dut faire la police de l’Archipel à coups de canon. « Nous avons donné ordre, écrivait-il à Fabvier, de couler bas tout ce qui croise hors des limites... Si vous pouvez gouverner votre flottille, tenez-la bien, car je crains d'être obligé d'aller la détruire; les ordres sont donnés de couler bas ce qui s'en écartera. Je vous prie de donner publiquement cel avis à toutes les iles, et si vous n’ètes pas assez fort pour faire un exemple, envoyez-moi les délinquants. Le bagne de Toulon en fera justice. Voilà le moyen de sauver les Grecs. » (3 janvier 1828.) {Papivcrs de Fabvier.]
Le colonel s'efforçuit très loyalement pour sa part de réprimer la piraterie. Il conviait à cette œuvre non seulement les démogérontes de Chio, mais ceux des îles voisines, par exemple ceux de Sumos, auxquels il écrivait vers la fin de décembre : « Je vous propose de nous tenir unis pour poursuivre Jes qu'ils rencontrent. Les autres se cachent sous une forme légale : tel corsaire.. se fait donner par le gouvernement une patente pour aller en course, Muni de cette pièce, il se trouve en règle contre les bätiments de guerre européens. Il a soin de n'en pas user tant qu'ils sont à vue ou que les marchands sont escortés. Mais il arrète tous les bâtiments qu'il rencontre sans protection, commence par s'emparer de ce qui lui convient ; ensuite il conduit à Egine, devant un tribunal dit des prises, celle qu'il a faite. Le gouvernement reçoit 15 pour 100 de la valeur, le reste es! au capteur, et on laisse aller le bâtiment nu et dépouillé de tout. sous le prétexte de marchandise turque ou contrebande de guerre, Sont-ce des cotons, des soicries, des productions de l'empire ottoman? Ce sont des propriétés turques, donc confisquables. Voilà le fond et la forme. Cette parodie se joue depuis trois ans. » (Archives de la matine EB!, 500, fol. 9-10.)
(4) « J'ai appris, écrivait peu après Fabvier avec une douloureuse indignation, l'horrible attentat de Stampalie et la mort héroïque de mon compatriote. » Lettre à l'amiral de Rigny, 15 décembre 1827. Ce dernier rendait pleine justice à Fabvier qui ne perdait aucune occasion d'exprimer sa réprobation à l'égard des pirates et des pillards. RE |: vais, lui écrivait-il le 3 janvier 1528, envoyer et faire imprimer en France vos proclamations. Je suis aise qu'un Français s exprime contre des bandits comme vous le faites. » (Papiers de Fabvier.)
. aux Dardanelles. La position que
pirates dans ces parages... Je suis décidé à les poursuivre de tout mon pouvoir (1)... » Son pouvoir, il est vrai, se réduisail à peu de chose. I n'avait sous ses ordres qu'une petite goélette, dont le capitaine reçut de lui les instructions les plus rigoureuses, « Vous mettrez, lui dit-il, la plus grande sévérité envers tout ce que vous trouverez sans papiers ou avec üpparence d'armement. Vous m'amènerez tous les individus sus. pects et leurs bateaux. En cas de résistance, vous coulerez à fond (2)... » Et peu après, comme des soldats recommencaient à piller les maisons consulaires de Chio, il instituait un Conseil de guerre pour en faire justice (8 janvier 1828).
Les amiraux savaient gré à Fabvier de ces intentions. Rignv, très désireux de le sauver, poussait envers Jui la complaisance jusqu'à l'extrême limite qu'il n'eûdt pu franchir sans manquer à son devoir. Mouillé dans le voisinage de Chio, il surveillait la mer, non seulement pour la purger des pirates, mais pour signaler en temps utile au colonel l'approche d'une flotte lurque, depuis longtemps annoncée et qui parut le 10 janvier dans les eaux de Mételin. Dès qu'il en eut connaissance, il en informa Fabvier et envoya quelques bâtiments de son escadre reconnaître les forces ottomanes, s'arrangeant de façon que cette démonstration fit au Turc l'effet d'une menuce et l'amenût à se retirer. « Nous ferons très peur au Turc, écrivait-il au colonel, et je ne demande pas mieux qu'ils croient que nous les houspillerons. Je ne fais rien pour les détromper. Faites-moi prévenir st vous les voyez venir. Si je suis encore ici ou que j'y aie du monde, j'enverrai comme pour voir (3). »
(1) Papiers de Fabvier.
(2) Lettre du 25 déc. 1826. (Papiers de Fabvier.) (3) Lettre du 12 janvier 182$, Dans une autre, du 2 février suivant, l'amiral s'exprime ainsi : « … Les bâtiments tures s'en sont retournés à Constantinople. Vous YOYCz que, sans bruit ni trompette, et en envoyant de temps à autre les compter à Metelin, ils ont pris peur. » Papiers de Fabvier. — Le 9 février, Rigay écrivait au ministre de la marine : « L'escadrille qui était venue de Constantinople à Mételin est retournée j'avais prise à Vourla.. lui a laissé des s qu'elle courait en quittant le port. J'ai laissé s'enn envoyant de temps en temps l'observer, et elle à retourner. J'ai réussi par là... à écarter encore une serment secondé l'effort que se propose de fairo le
doutes sur les chance tretenir ces doutes e pris le parti de s'en
crise. qui eût effica
Rigny ne cessail, d'autre part, d'insister auprès de son ami pour qu'il évacuât enfin l'ile de Chio. I l'informait que Capodistrias arrivait à ce moment en Grèce et l'adjurait d'aller Je rejoindre à Egine où, à la tèle du corps régulier, il servirait sûrement mieux que partout ailleurs les intérêts helléniques (10 janvier 1828). Fabvier ne contestait pas la justesse de ces réflexions. Mais son cœur se révoltait à la pensée de donner le signal du départ quand on parlait de l'arrivée des Turcs (41 Janvier 1828). « Laissez-nous courir nos destinées ; que le sang coule pour la liberté, peu importe... Pour moi, travaux, sang, je donne tout avec plaisir, s'il en retourne quelque chose à la gloire du nom français (4)... »
Ce vaillant homme, décidé à se défendre en désespéré, n'admettait pas que personne à Chio fût moins résolu que lui. Comme les habitants de l'ile, redoutant les vengeances turques, commençaient à émigrer, il déclara que lous étaient libres de fuir le danger; mais qu'une si belle contrée ne devant pas étre habitée par un vil troupeau d'esclare:, les Liens des fuyards seraient confisques, moilié au profit de la chose publique, moilié au profit des braves Grecs qui allendaient en chantant l'arrivée de l'ennemi (2).
Les soldats de Fabvier furent-ils séduits par celte promesse? Furent-ils galvanisés par son exemnle? L'un et l’autre sans doute. Le fait est qu'à deux reprises les troupes de Yousouf-Pacha s'étant ruées avec furie sur les assiégeants, ceuxci les refoulèrent dans la forteresse après en avoir fait un grand carnage (3). EL dans le même temps le capitanpacha, intimidé par de Rigny, finissait par s'éloigner de Mételin (4).
Tout cela était fort heureux. Mais le château de Chio n’en continuait pas moins de résister, parce qu'il recevait sans cesse
Grand Seigneur dans son manifeste... » (Arch. de la marine, BB°, 500, fol, 36.)
(1) Lettre du 41 ou du 12 janvier 1828. (Papiers de Fabvier.)
(2) Ordre du 44 janvier 1828, (Papiers de Fabvier.)
(3) Fabvier assure dans un rapport (du 41 au 19 janvier) que de 1,000 hommes qui étaient sortis de la citadelle 150 à peine purent y rentrer et que sept drapeaux furent pris aux Tures. (Papiers de Fabvier.)
(4) V. plus haut, p. 356.
de nouveaux renforts (1) Fabvier et voulu détruire dans le port de Tehesmé, qu'il était allé reconnaître en décembre, les moyens de transport qu'y entretenaient les Tures. I proje. tait même mieux, révant de porter la guerre jusqu'à Vourla, jusqu'à Smyrne, et de révolutionner le population grecque d'Asie Mineure. En janvier 828, il proposait aux démosérontes de Chio une descente dans la presqu'île de Kara-bouroun. Mais ils refusèrent de le seconder, si bien que, malgré ses récents succès .Fabvier dut reconnaitre à son tour la parfaite impossi. ‘bilité de mener à bonne fin l'entreprise de Chio.
Mais il mettait encore son amour-propre à ne pas quilter l'ile que le gouvernement grec ne lui en eût donné l'ordre, Capodistrias venait enfin de débarquer à Écine (24 janvier 4824). Fabrvier, on se le rappelle. ne s'était engagé à garder son commandement que jusqu'à l'arrivée de cet homme d'ERt Mais il voulait que Capodistrias le rappelât. C'est ce qu'il lui demandait, du reste, en ces termes dès le mois de janvier: «… Je réitère ma prière, ou plutôt ma sommation, de me remplacer de suite. En tout cas, je ne puis rester dans la situation actuelle puisque mes moyens ne me le permettent pas et que... je ne veux faire ni l'aventurier ni le pirate, ni être à la solde de qui que ce soit (21... Un peu plus lard il revenait à la charge en se plaignant amèrement des sottixes dont on lui faisail supporter le poids, ainsi que du découragement de ses troupes, de la désertion et du pillage : « … Je ne réponds de rien passé cinq à six jours. et je suis fatigué à l'exeds (3)..*
Capodistrias n'approuvait pas. n'avait jamais approuvé l'expédition de Chio: mais il ne pouvait la désavouer publiquement sans compromeltre en Grèce sa popularité (4). Il se
(4) Lettres de Fabvier à Capodistrias (du 49 janvier au 43 février) € pe cr Chio (22 janvier, 14, 45 fevrier). (Papiers de Fab-
(2) Lettre écrite . ee heure d'Athènes, 923, 862, 918
3) Lettre écrite du 419 Fe ar LS Ha os Fab- .vier.) 29. pier FR Re . une lettre qu'il adressait le 19 és rappelant le corps des troupes a Fr sé pas la Me Ar Fabvier, sans Fer at DRE ere pe LT de
disait que, si Fabvier finissait par s'emparer de la forteresse, les Grecs sans doute ne la garderaient pas, mais pourraient en faire un objet d'échange; que, s’il n'y parvenait pas, il reviendrait diminué, discrédité; dans ce dernier cas Capodistrias ne tarderait pas sans doute à ètre débarrassé d’un auxiliaire encombrant, hautain, mal vu de l'Angleterre comme de la Russie, et que lui-même au fond n’aimait guère. Quoi qu'il dat arriver, il lui paraissait bon de l'encourager à ne pas lâcher prise. Et c'est ce qu'il fit plusieurs fois (31 janvier, 6 février), le couvrant d’éloges, le piquant d'honneur, lui représentant que les bons el malheureur habitants de Chio plaçaient en lui toutes leurs espérances, que nul autre ne pourrait achever ce qu'il arail si glorieusement commencé, etc., etc (1). Quant à lui envoyer des secours, il ne le pouvait pas, disait-il. L'argent, l'artillerie, les munitions, les hommes, tout lui faisait défaut. Il avait bien sous la main la flottille de Miaoulis et il allait la mettre à sa disposition (2). Mais plusieurs semaines s’écoulaient encore et la flottille ne paraissait pas dans les eaux de Chio.
Le malheureux soldat, enguirlandé mais abandonné, n’osait malgré tout quitter son poste et se bornait encore à exhaler dans'les lettres confidentielles sa légitime irritation : « Par la nullité du blocus, écrivait-il vers la fin de février, sont entrés dans la place‘deux mille hommes..., des munitions, des vivres. Depuis trois mois je suis avec quatre pièces à dominer une place qui en a près de cent cinquante. Je manque presque toujours de poudre, bombes et boulets, et je répète que je n'oscrais faire la brèche, n'ayant pas assez de troupes capables de monter à l'assaut. Je répète encore à Votre Excellence que ce n'était que.pour lui conserver ce corps, que je croyais qu’elle prendrait pour base de son administration, que j'ai consenti à cette expédition. Il est impossible que Votre Excellence ne soit aussi trompée sur le compte des troupes irrégulières, et la honte et cette ile, Je ne pouvais pas non plus la sanctionner en envoyant au colonel Fabvier les objets de guerre, les munitions, l'argent qu'il me demandait instamiment..: » — Correspondance du comte Capodistrias, E, 498.
(1) Papiers de Fabvier.
(2) Lettre de Tricoupis et de Mavrocordato à Fabvier (16-18 février 1823). (Papiers de Fabvier.)
Je ravage dont elles ont couvert la Grèce n'ont pu encore ouvrir les yeux à certains Grecs. Votre Excellence désire apprendre la chute de Chio, ce ne sera pas par moi. Une main qui me frappe depuis longtemps s'y Oppose (1). Je ne me soucie pas de jouer le rèle de Cassandre. Je vous réitère jei ma demande d'un remplaçant en vous priant d'observer que ce n'est pas une prière de ma part. C'est un droit que j'exerce, ayant promis d'abord d'aider la Grèce pendant deux ans. puis ayant prolongé avec condition de l'arrivée de Votre Excellence, n'ayant reçu des Grecs que des outrages et des comités de l'Europe des promesses. En quittant le commandement je resterai près de Votre Excellence, si elle le désire, pour lui donner les renseignements qu'elle croira pouvoir tirer de moi. Après quoi je rentrerai chez moi, faisant des vœux pour sa gloire, c'est-à-dire pour le bonheur de la Grèce Cha C'était là un langage fort clair. Mais Capodistrias s'obstinait à ne pas le comprendre. I] voulait que Fabvier gardât jusqu'au bout la responsabilité d'une entreprise inexéculable parce qu'il ne lui donnait pas les moyens de l'exécuter. Il l'exhortait encore le 5 mars à « accélérer la chute du château de Chio ». Or à ce moment il n'ignorait pas que le colonel non seulement n'avait aucune chance de Je prendre, mais n’était même pas Sûr de pouvoir ramener de Chio les débris de sa petite armée. Le corps expéditionnaire était en pleine dissolution. Si les tacticos obéissaient encore tant bien que mal, il n’en était pas de mème des irréguliers. Fabvier était impuissant à empêcher la désertion parce que, malgré ses réclamations et ses menaces. les démogérontes étaient toujours en retard pour les vivres et
(1) Fabvier fait ici allusion aux intri depuis longtemps victime.
(2) Lettre confidentielle écrite du 18 au 27 février. A cette dernière date, Fabvicr écrivait encore au président : « me croire. Tout est brisé. Je vais pren <uation. Les démogérontes vous diront -Yous dire franchement que je n'ai conservé ce Corps que jusqu'à votre arrivée. La première démarche que j'attendais donc de vous était l'envoi d'un remplaçant. J'ai le droit d'exiger d'être remplacé, et je l'exige. »
Le 2 mars, le colonel renouvelait encore les mêmes plaintes et la méme sommation. (Papiers de Fabvier.)
gucs anglaises dont il était en effet
pour la solde. Vers la fin, le pain manqua aux troupes pendant dix jours de suite. L'épitropie de Chio poussait à la révolte, non seulement les palicares, mais aussi les réguliers. Elle n’eût pas été fâchée que Fabvier et les quelques Français groupés autour de lui périssent dans une émeute militaire. « J'apprends, lui écrivait le 1 mars lamiral de Rigny, que la lâcheté des Grecs de l'épitropie va jusqu'à menacer d’un assassinat les Français qui se :ont employés dans les troupes grecques et leur chef même... Je fais savoir que si aucune violence est faite à aucun des étrangers, de quelque nation qu’ils soient, la commission elle-même en répondra: quant aux bâtiments grecs qui, sous le prétexte du blocus de Chio, ne font que piller, je vais les faire chasser et les détruire partout où on les rencontrera. 1] faut venger enfin toutes les infamies qui se commettent (1). »
Fabvier cependant continuait à faire bonne contenance; ilne voulait pas qu'on pât croire ses troupes capables de se révolter etilles défendait contre Rigny lui-même. « Je suffis pour les conduire, lui écrivait-il le 2 mars, et n'ai d’elles que des marques d'attachement, malgré les intrigues de quelques mauvais sujets. Il pourrait y avoir tout au plus quelque chance d'assässinat où d’empoisonnement. Mais dans ce cas même je désirerais que la masse ne soit pas punie pour un crime qui lui serait étranger (2). »
Ce qui n'était que trop vrai, c'est que la plus grande partie des troupes ne voulait plus se battre. Le 6 ou le 7 mars, la plupart des postes devant le château furent abandonnés. La situation de Fabvier devenait désespérée. Malgré tout il ne voulut quitter l'île que quand l'arrivée d'une flotte turque qui vint, le 12 mars, jeter à la fois plusieurs milliers d'hommes
(1) Papiers de Fabvier.
(2) Papiers de Fabvier. — Rigny savait bien ce qu'il en était. « A Chio, écrivait-il le £# mars, des rixes ‘journalières s'élèvent entre les Grecs même, Fabvier a manqué d'en être la victime. On s'est révolté contre lui et on l'a menacé parce que, ne voulant pas imiter l'usage barbare de maltraiter ou de vendre des prisonniers, il a voulu... leur donner la liberté... L'ignoble commission ou épitropie de Chio.. a excité les
troupes contre lui et il a failli, pour prix de ses services, en être la victime... » (Archives de la marine, Blj4 500, fol. 84.)