‹ Le général Fabvier; sa vie militaire et politiqueChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Décembre 1823. — Juillet 1825.

Arrivée de Fabvier en Grèce. — État de ce pays de 1823 à 1825. — Voyage du colonel en Belgique et en Angleterre; ses projets. — Son retour en Morée. — Ses rapports avec le gouvernement grec. — Il prend le commandement du corps régulier.

Si nous savons, par le témoignage de Fabvier lui-même (1), et par quelques autres qui le corroborent (2), que son arrivée en Grèce eut lieu vers la fin de 1823, il nous est impossible d'en fixer la date avec une plus grande précision. D'après les notes de police que nous avons retrouvées aux Archives nationales, nous voyons bien qu'il était signalé un peu plus tard au ministre de l'intérieur comme étant parti pour la Grèce avec plusieurs officiers français et comme s'étant réuni à Malte avec lord Byron, qui se rendait aussi dans ce pays (3). Feu M. Edouard Fabvier, son petit-neveu, qui avait bien voulu, il y a quelques années, nous fournir sur sa vie quelques notes intéressantes, nous dit également qu'il avait vu le grand poète

(1) Lettre au maréchal Maison, du 13 mai 1829.

(2) Voir notamment A.-R. Rangabé, Discours prononcé à V Acropole à V occasion de la solennité célébrée par ordre du peuple dans le Parthénon en mémoire du général Fabvier. (Dans une brochure publiée sous le titre de : Funérailles du général Fabvier, discours. Paris, 1856, p. 14.)

(3) « ... Je viens d'être informé que le colonel Fabvier, qui était parti d'Angleterre, ainsi que V. E. en a été sans doute informée, est arrivé en Grèce accompagné de plusieurs officiers français. Il a écrit de Malte, où il était abordé, à M. de Schonen, conseiller à la Cour royale de Paris, pour lui annoncer qu'il s'était réuni à lord Byron et qu'ils allaient faire voile pour se joindre aux Grecs et combattre avec eux pour la cause de l'indépendance... » Lettre du préfet de police Delavau au ministre de l'intérieur, 13 mars 1824 (Archives nationales, F7, 6663).

anglais, mais ne s'étend pas plus longuement sur ce sujet. Nous ferons pour notre part remarquer que, Byron ayant quitté Livourne le 24 juillet 1823. gagné de là l'île de Céphalonie, où il séjourna six semaines, puis celle de Zante, où il s'embarqua pour Missolonghi le 29 décembre, et ayant abordé dans cette ville le 25 janvier 1824. il paraît difficile qu'il ait fait voyage avec Fabvier, qui était sûrement en Belgique vers la fin d'août et qui y fit probablement encore de nouvelles apparitions en octobre ou en novembre. Peut-être ce dernier écrivit-il simplement de Malte qu'il voulait aller rejoindre lord Byron. Peut-être le vit-il à Zante. Mais il n'est pas probable qu'il l'ait suivi à Missolonghi, où personne n'a jamais signalé son arrivée et où un personnage aussi important n'eût certainement pas passé inaperçu.

C'est à Navarin et sans doute en décembre 1823 que Fabvier débarqua, probablement sous le nom de Borel, que lui donnent effectivement plusieurs lettres reçues par lui de France quelque temps après. A partir de cette époque et durant une année, faute de documents, il nous est fort difficile de rendre compte de ses actes avec quelque certitude. De la fin de 1823 au commencement de 1825, Fabvier disparaît presque entièrement et, s'il s'efforce de jouer un rôle dans la révolution hellénique, n'en joue assurément qu'un fort obscur et fort secondaire. On n'aura pas de peine à comprendre dans quelles incertitudes il dut se débattre et. à quelle impuissance il fut longtemps réduit quand on se représentera l'anarchie qui régnait alors en Grèce et dont nous ne pouvons donner une idée qu'en retraçant ici avec quelque détail les événements qui s'y déroulèrent en 1823 et 1824.

Les patriotes grecs, armatoles, clephtes, pirates, qui s'étaient soulevés en 1821 pour reconquérir leur indépendance nationale et religieuse, s'étaient peu après (janvier 1822) donné une constitution et un gouvernement provisoires. La politique d'un homme d'État tel qu'Alexandre Mavrocordato et la vaillance de chefs de bande comme Colocotronis et Mavromichalis; de marins comme Miaoulis, Tombazis, Canaris leur avaient valu en 1822 des victoires inespérées. En 1823,1e

Péloponèse presque entier et une bonne partie de la Roumélie ou Grèce continentale étaient délivrés. Le drapeau national flottait à Missolonghi, Athènes, Navarin, Tripolitza, Nauplie, ainsi que dans les Gyclades. Mais à ce moment même le peuple grec commençait à se déchirer de ses propres mains, mésusant de sa fortune et s'engageait dans une voie qui devait le mener bientôt à la guerre civile.

L'assemblée nationale d'Astros (février 4823) avait supprimé, non sans peine, les gouvernements locaux qui coexistaient depuis 4821 avec le gouvernement central et le réduisaient à l'impuissance. Mais elle n'avait pu faire disparaître la rivalité qui existait d'une part entre les partisans du régime civil (les primats ou magistrats des principales villes grecques) et ceux du régime militaire (les chefs palicares), de l'autre entre les représentants de la Morée, ceux de la Roumélie (ou Grèce continentale) et ceux des fies. L'intraitable Colocotronis, après avoir essayé de la violenter, puis de la dissoudre (décembre), se mit en insurrection contre elle et contre le gouvernement légal de Georges Condouriotis (janvier 4824). Assiégé dans Tripolitza. il se soumit en juillet, mais se révolta de nouveau en octobre, si bien qu'il fallut encore trois mois de plus pour le réduire; on dut 1 interner à Hydra (janvier 4825).

A peu près dans le même temps, Odysseus, autre chef de bande, qui commandait dans la Grèce orientale, tenait en échec les autorités régulières. Vaincu et humilié, il se vendit aux Turcs vers la fin de 4824, et ce n'est qu'en mars 4825 qu'il fut pris par son ancien lieutenant Gouras, qui le fit périr à Athènes (juillet) et y resta mattre à sa place.

Sans être ouvertement en révolte comme Odysseus et Colocotronis, la plupart des chefs de bande se regardaient en fait comme au-dessus des lois et ne faisaient la guerre qu'à leur guise. Eux et leurs soldats ne vivaient que de pillage. La Clephtourie rendait la mer comme la terre intenable. Tout marin grec était à la fois patriote et pirate. Les forbans de l'Archipel capturaient indistinctement des navires de toute

nationalité. Nulle opération de longue haleine n'était possible pour les amiraux grecs, les matelots ne s'engageant que pour un mois et quittant d'ailleurs souvent le service avant l'expiration de leur engagement. Du reste, dans un pays où, presque tout le monde se soustrayant à l'impôt, le gouvernement était presque toujours sans ressources, il était à peu près impossible que la guerre ne fût pas ainsi conduite et ne produisit pas de pareils résultats.

Cependant le sultan Mahmoud, après ses malheurs de 1822 et 1823, avait fini par se résoudre à solliciter l'appui d'un vassal puissant, qu'il haïssait, mais qui était pour le moment hors de ses atteintes et même en état de lui faire la loi. Le pacha d'Egypte Méhémet-Ali disposait d'une nombreuse armée, instruite et disciplinée à l'européenne, ainsi que d'une flotte presque aussi nombreuse que celle de son suzerain et, à coup sûr, mieux outillée, mieux commandée. Déjà Mahmoud avait dû recourir à lui pour rétablir la domination musulmane dans les îles de Chypre et de Crète. Mais l'ambitieux pacha ne faisait rien pour rien. Il avait fallu lui abandonner le gouvernement des territoires ainsi reconquis. Quand on lui demanda d'aider son mattre à réoccuper le Péloponèse, il ne dit pas non, mais il mit ses services à très haut prix. Son fils Ibrahim fut nommé pacha de Morée. Aussitôt de formidables préparatifs eurent lieu dans les arsenaux du Caire et d'Alexandrie. A la fin de juillet 1824, la flotte égyptienne, portant 16,700 hommes, mit à la voile.

Ibrahim, qui commandait l'expédition, consacra d'abord plusieurs mois, de concert avec le capitan pacha, à des opérations navales qui ne réussirent que médiocrement. Puis, ayant reçu des renforts, il put envoyer de Crète en Morée (février 1825) deux fortes divisions qu'il ne tarda pas à suivre avec le gros de ses troupes. En mars il débarquait enfin à Modon et se dirigeait sur Navarin, position maritime de premier ordre, dont il entendait faire sa principale base d'opérations. La Grèce n'avait jamais eu à combattre un aussi formidable ennemi et n'avait jamais été plus qu'à cette époque prise au dépourvu.

A cey moment, les grandes puissances de l'Europe ne lui témoignaient encore qu'indifférence ou hostilité. L'empereur de Russie, Alexandre I,r, qui, sous l'influence du Cortiote Cflpodistrias, son ministre (1), avait paru vouloir au début encourager l'insurrection, s'était laissé intimider par Melternich, qui lui avait représenté que sa complaisance pour les Grecs serait surtout profitable au parti de *la révolution en Europe. Aussi n'avait-ii pas admis les envoyés du gouvernement hellénique au congrès de Vérone et avait-il dès 4822 congédié Capodistrias qui, depuis cette époque, vivait retiré à Genève. Sans doute, cet homme d'État entretenait encore en lui, par sa correspondance, une certaine sympathie, plutôt religieuse que politique, pour les insurgés. Mais cette sympathie n'allait pas jusqu'à souhaiter que la Grèce devînt un Élat unitaire et indépendant (2). Le tsar proposait seulement que ce pays fût constitué en trois principautés distinctes, vassales de la Turquie. Les Grecs, non moins que les Turcs, repoussaient hautement un tel pro,et. L'Angleterre, qui craignait que la révolution hellénique ne lui fit perdre les fies Ioniennes (3), ne lui avait témoigné que malveillance au temps de Castlereagh. Sous Canning qui, vu la longue durée de l'insurrection, admettait quelle put finir par triompher, le gouvernement britannique réservait sa liberté d'action et n'était guère disposé à intervenir en faveur des Grecs que pour empêcher les autres puissances de tirer profit de leur victoire. Le gouvernement français, tidèle aux principes de la Sainte-Alliance, avait longtemps réprouvé le soulèvement de 1821. Notre escadre dans l'Archipel av«it maintes fois facilité les mouvements des Turcs et gêné ceux des Grecs. Méhémet- Ali avait pleine latitude de faire construire des navires en France et de s'y approvisionner de toutes choses. Nombre

(1 ) Qui fut plus tard président du gouvernement grec.

(2) Parce que cet État eût pu absorber toutes les populations helléniques de l'empire ottoman et devenir assez tort non seulement pour se passer de la protection de la Russie, main pour contrecarrer sa politique en Orient.

(3) Dont le Congrès de Vienne lui avait abandonné le protectorat en

d'officiers français étaient entrés à son service (4) et c'était à eux que le pacha d'Egypte devait d'avoir des troupes de terre et de mer organisées, disciplinées, instruites à l'européenne. Il est vrai que, depuis l'avènement de Charles X (septembre 1824), le cabinet des Tuileries, quelque peu entraîné par l'opinion, se montrait enclin à se rapprocher des Grecs et à se concerter en leur faveur avec l'Angleterre et avec la Russie. Mais cette évolution, à peine ébauchée, n'était pas encore manifeste pour le public, et ostensiblement le gouvernement français ne faisait encore rien pour la cause hellénique. Le gouvernement autrichien tremblait de voir l'influence russe gagner du terrain dans la péninsule des Balkans, soutenait passionnément l'empire turc et faisait aux Grecs le plus de mal qu'il pouvait. Quant aux autres puissances, intimidées ou indifférentes, elles restaient à peu près étrangères à ce qui se passait en Orient.

En résumé, jusqu'en 1825, la politique des cabinets n'avait jamais été profitable à la Grèce et lui avait souvent porté préjudice. Mais ce n'est pas à dire pour cela que le vaillant petit peuple qui, depuis si longtemps, luttait confusément, anarchiquement même pour son indépendance, fût resté tout à fait abandonné de l'Europe et réduit à ses seules forces. Il s'était de bonne heure produit en sa faveur au sein des nations civilisées un grand mouvement d'opinion, d'où étaient résultés non seulement d'enthousiastes applaudissements, mais des preuves matérielles et efficaces de sympathie. Ce courant populaire qui, devenu bientôt une espèce de croisade, devait finir par entraîner les gouvernements, avait, en attendant, vivifié, ressuscité pour ainsi dire à plusieurs reprises la Grèce épuisée. On peut affirmer que si le philhelUnisme, par ses secours de toute nature, n'eût pas permis à cette malheureuse nation de prolonger la lutte et de donner toute la mesure de sa vitalité, de son énergie, jamais les grandes puissances ne se fussent décidées à lui tendre la main.

La régénération du peuple hellène, déjà sensible depuis un

(1) Notamment le colonel Sève, qui prit en Egypte le nom de Suleyman bey.

demi-siècle, lui avait attiré, plusieurs années avant l'insurrection, des sympathies illustres, celle de Chateaubriand, par exemple, et celle de lord Byron (1). Quand elle s'affirma non plus seulement par des paroles ou par des écrits, mais par des actes, il n'y eut pas dans toute l'Europe de cause plus populaire que celle de ce petit peuple qui ne manquait certes pas de défauts, mais dont on ne voulait plus voir que les vertus. On se prit à l'aimer parce qu'il représentait un passé glorieux, parce qu il avait longtemps souffert, parce qu'il était faible, parce qu'il ne voulait plus de la servitude, parce qu'en refoulant l'islamisme il semblait se faire le champion delà foi chrétienne En France, les libéraux et les ultra-royalistes s'unissaient pour l'admirer, pour le servir. Un grand nombre d'écrits sur les affaires grecques parurent en Allemagne, en Angleterre, aussi bien que dans notre pays. Le public y prit goût; les revues, les journaux rivalisèrent de zèle en faveur de la nation grecque. Les poètes célébrèrent ses expluits, ses victoires, ses malheurs; des comités se constituèrent dès 1821 pour recueillir des secours de toute nature et provoquer des enrôlements. Il y en eut à Stuttgart, à Munich, à Zurich, à Berne, à Genève, à Marseille; un peu plus tard à Londres, à Edimbourg; il s'en forma même aux États-Unis. Les volontaires de la première heure (comme les Français Palestra, Voutier, Keybaud; les Anglais Normann, Abney-IIastings, Gordon) eurent bientôt des imitateurs, dont le nombre ne cessa de grossir. Huit convois de philhellènes furent expédiés de Marseille pendant les deux premières années de la guerre. Quaud la cause de la Révolution parut vaincue en Italie et en Espagne, c'est vers l'Orient que se tournèrent ceux qui s'étaient compromis pour elle; c'est en Grèce qu'ils allèrent continuer leur croisade pour la liberté. Presque en même temps que Fabvier, les Piémontais Santa Rosa et Collegno

(i) Chateaubriand avait parcouru la Grèce en 1806 et l'Itinéraire de Paris à Jéi'usulem montre quelle impression profonde il en avait rapportée. Lord Ryron l'avaii longuement visitée de 1809 à 1811 ; il y avait composé les premiers chants de ChiUe-Harold et trouvé le suj< t de quelquesuns de ses plus beaux poèmes (le Giaour, la Fiancée dAbydos, le Corsaire, Lara.)

venaient offrir leurs services au gouvernement hellénique. Byron, lui consacrant à la fois sa personne et sa fortune, aussi bien que sa vie, descendait à Missolonghi. On sait qu'il mourut dans cette ville (le 19 avril 1824), après s'être vainement efforcé de réconcilier les factions qui déchiraient la patrie grecque. C'est surtout grâce à lui que le gouvernement de Nauplie avait pu négocier un emprunt de 800,000 livres sterling, faute duquel il se fût trouvé absolument sans ressources. Au commencement de 1825, un nouveau prêt de deux millions de livres fut consenti par les banquiers de Londres (1). A ce moment, la situation de la Grèce devenant plus critique, il y eut dans toute l'Europe, mais particulièrement en Allemagne, en Suisse et en France, une puissante recrudescence de philhellénisme. Le roi de Bavière, Louis Ier, qui professait pour la Grèce un véritable culte, envoya de l'argent et de nombreux officiers (2). A Genève le banquier Eynard secondait habilement la politique patiente de Capodistrias qui, retiré dans cette ville, tenait tous les fils de la révolution grecque et attendait l'heure de reparaître en scène. A Paris se formait (février 1825) une Société philanthropique pour l'assistance des Grecs, dans le comité de laquelle tous les partis étaient représentés (Chateaubriand et Laffitte, La Rochefoucauld, Dalberg, Sainte-Aulaire, Fitz-James, La Fayette, Benjamin Constant en faisaient également partie), et cette société seconda puissamment le gouvernement hellénique par les subsides, les soldats, les armes, les munitions, les vêtements qu'elle commença bientôt à lui envoyer sans relâche.

Malheureusement, tous ces secours n'avaient pas été utilisés par la Grèce. L'argent avait été souvent gaspillé ou détourné de sa destination primitive. Quant aux volontaires, les Grecs ne leur avaient pas toujours fait bon accueil, et Byron luimême n'avait pas été traité avec les égards qu'il méritait.

(1) C'était, il est vrai, pour faire une bonne affaire, plutôt qu'une bonne action, que lesdits banquiers avançaient ainsi leur argent. Les Grecs ne reçurent pas la moitié des sommes qu'ils leur empruntèrent ainsi. Il est juste d'ajouter qu'ils n'en payèrent jamais les intérêts et qu'ils en doivent encore le capital.

(2) Un de ses fils fut plus tard roi des Hellènes sous le nom d'Othon 1".

Jaloux de toute influence étrangère et incapables de se plier aux exigences de la discipline européenne, les capitaines pâlicares avaient longtemps affecté de dédaigner Pexpérience, l'instruction, les talents des officiers philhellènes. Le noble Santa-Rosa lui-même n'avait pu obtenir de commandement et c'est comme simple volontaire qu'il allait prendre part à la défense de Navarin.

Malgré sa brillante réputation militaire, Fabvier ne fut sans doute pas mieux accueilli que l'ancien promoteur de la révolution piémontaise. Mais il avait l'âme assez forte pour surmonter les dégoûts que dut lui faire éprouver le peu d'empressement des Grecs à utiliser ses talents. Il l'avait aussi assez noble pour ne pas leur garder rancune. Rappelant plus tard les premiers temps de son séjour en Grèce : • Je passai, dit-il simplement et modestement, plus d'un an à apprendre la langue, à étudier avec soin l'esprit de ce peuple et la marche de son insurrection (i)... Arrivé en Grèce eu 4823, sous un nom supposé, je me rendis en Messénie, où je commençai à donner aux paysans des conseils et des exemples pour combattre les Turcs de Modon et de Coron. Navarin était à peu près abandonné; je le mis en état de défense. Quelques affaires heureuses que je dirigeai me mirent en confiance. Je reconnus bientôt tout ce qu'il y avait de bon chez ce peuple et qu'il fallait, pour le diriger, ou une grande position avec de grands talents, ou partir d'aussi bas, en donnant l'exemple de toutes les privations, de tous les dévouements. Je ne pouvais m'arrêter qu'à cette seconde marche; je m'y livrai entièrement et avec assez de succès pour qu'au bout d'un an mon crédit fût au plus haut degré (2)... »

S'il faut en croire Rangabé, qui prononça plus tard son oraison funèbre, il aurait pris part en 1824 non seulement au siège de Modon, mais à la guerre de Crète (3). Quoi qu'il en

(1) Lettre du 43 mai 1829 au général Maison. (Papiers de Fabvior.)

(2) Mémoire» manuscrit du 12 juin 1832 sur les affaires helléniques. (Papiers de Fabvier.)

(3) Discours prononcé à V Acropole à l'occasion de la solennité célébrée par ordre du peuple dans le Parthénon en mémoire du général Fabvier (dans

soit. Fabvier, après un an d'obscurs travaux, crut devoir quitter la Grèce et se rendre en Angleterre, en passant par la Belgique, où (à ce qu'il nous paraît résulter d'un autre document que nous avons sous les yeux) il était attendu depuis le mois d octobre de la même année (1). Ce départ ne fut point le résultat du découragement. L'intention de Fabvier était de revenir en Morée, comme il y revint effectivement, dans le plus bref délai possible. Ce voyage fut surtout de sa part, à ce qu'il nous semble, une campagne de propagande en faveur d'une cause dont il connaissait maintenant à merveille le fort et le faible et une recherche des moyens d'action qui sans doute au début lui avaient manqué pour faire apprécier son concours à sa juste valeur par le gouvernement grec.

Nous trouvons dans ses papiers la preuve qu'il en profita pour essayer de plaider, autant que sa situation personnelle la lui permettait, la cause de la Grèce auprès du gouvernement français. Cette preuve consiste en une lettre qu'à la suite dune visite relativement infructueuse il adressait, vers la fin de 1824, au comte d'Agout, ministre de France à Bruxelles et qui était ainsi conçue :

« J'ai l'honneur, de vous remettre ci-jointe une note sur la Grèce. Vous en excuserez la rapide rédaction. Je serais allé droit à Paris si j'avais pensé que le gouvernement voulût prendre un parti conforme à ce qu'exigent la dignité et la puissance de la nation française. Quoi qu'il en soit, je fais mon devoir et vous remercie de m'avoir compris. Je dois ajouter qu'il n'y a ici pour moi aucun but personnel. Ce n'est pas l'orgueil qui me fait vous répéter ce que vous n'avez pas voulu entendre, mais la crainte que cette idée chez des gens qui ne me comprendraient pas comme vous ne fasse attacher

une brochure publiée sous le titre de : Funérailles du général Fabvier. Paris, 185*, p. 14 )

(1) Ce document est une lettre datée de « Bruxelles, ce 24 octobre » signée du pseudonyme de Giacinto et adressée à « M. Georges Borel, à son passage a Bruxelles ». L'auteur regrette, dit-il, de ne pouvoir attendre dans cette ville l'arrivée de Fabvier, qu'il appelle son ancien camarade du 6* corps. « Un des projets les plus chers à son cœur était, ditil, de V embrasser en Grèce avant la fin de Vannée. » « Ce sera, ajoute-il, pour lu printemps, à votre retour. »

moins d'importance à ce que je dis. Je suis actuellement assez indifférent à ce qu'on dit de moi. Ma conscience est forte et tranquille. Mais dans le même intérêt je dois déclarer que, quoi qu'on ait pu dire et écrire, je n'ai jamais paru dans les rangs de l'étranger contre les soldats de mon pays, et jamais on ne m'y verra. »

La note qui accompagne cette lettre (4) est un exposé des affaires de Grèce, dans un esprit anti-ruspe et anti-anglais très prononcé. Elle est conçue en termes très libres et parfois très sévères ou peu bienveillants pour le gouvernement grec, notamment pour le secrétaire d'État Mavrocordato, qui fut pourtant, nous en aurons la preuve, lié d'étroite amitié avec notre philheliène. Mais, la première lettre de Mavrocordato à Fabvier que nous possédions étant du mois de mai 4825, on peut admettre qn'avant cette époque ces deux personnages se connaissaient mal ou n'avaient pas encore l'un pour l'autre la sympathie qu'ils 6e témoignèrent depuis.

Fabvier paraît être resté jusqu'en avril 4825 tant à Bruxelles qu'à Londres, où il s'occupa peut-être un peu de ses propres affaires qui, sous le rapport de l'argent, étaient de moins en moins prospères (2), mais où il donna principalement ses soins à celles de la Grèce. Nous avons trouvé aux Archives nationales la preuve que sa présence dans la premières de ces villes avait été signalée vers cette époque au gouvernement français. Quant au fait qu'il passa aussi quelque temps dans la seconde, il est démontré par une lettre datée de 4825, envoyée de Bruxelles et dont l'auteur, indiqué seulement par les initiales M. D., après avoir félicité Fabvier d'avoir dépisté la police en Belgique (3), lui écrivait : «... 11

(1) « En 1824, lit-on dans le mémoire manuscrit du 12 juin 1832 cité plus haut, j'ai remis & M. le comte d'Agout, ministre de France à Bruxelles, une note indiquant combien le gouvernement français pouvait tirer d'avantages de la situation des afTaires et la marche que je comptais suivre..., note à laquelle le gouvernement français a semblé prendre un grand intérêt... » — Cetle note ne se retrouve pas en entier dans ses papiers.

(2) Note du ministre de l'intérieur au ministre des affaires étrangères, datée du 20 mars 1825. (Arch. nat, F7 6663.)

(3) La police l'avait pris, parait-il, pour le général Lallemand.

conviendra de prendre quelques précautions avec vos ouvriers grecs. Il faudra les munir de passeports belges avant de quitter Londres, et ici leur en procurer pour aller plus en avant... »

Qu'était-ce que les ouvriers grecs dont il fait mention dans ces lignes? C'étaient sans doute ces officiers, sous-officiers et soldats français qui s'était compromis avec Fabvier dans les complots ou les aventures de 1822 et 1823 et auxquels il se préoccupait depuis longtemps de procurer des moyens d'existence. Ce qui nous induit à cette hypothèse, c'est un brouillon de note que nous trouvons dans ses papiers et qui n'est autre chose qu'un pro.et de contrat avec le gouvernement grec pour l'établissement sur le territoire hellénique dune colonie agricole et industrielle dont il devait naturellement être le chef. L'auteur de ce projet demandait pour lui et ses compagnons la concession de trois à quatre mille arpents de terre cultivables, qu'il s'engageait à mettre en valeur et à payer par dixièmes à partir du 1èr janvier 1826. Son intention, disait-il, était d'enrichir la Grèce non seulement en l'initiant aux meilleures méthodes d'exploitation des terres, mais en lui procurant par de nombreuses entreprises (dont l'énumération, trop longue à reproduire ici, constituait une véritable encyclopédie industrielle) la plupart des objets fabriqués qu'elle était encore obligée d'acheter à l'étranger. Il offrait particulièrement, on s'en doute bien, de la pourvoir de l'outillage militaire qui lui manquait.

« Le but principal que nous nous sommes proposé, lit-on dans le projet en question, étant de contribuer de tous nos efforts à l'amélioration d'une contrée célèbre, d'où nous avons tiré tant de lumières, nous offrons avec plaisir nos services de tous genres au gouvernement grec et aux citoyens. La plupart d'entre nous, anciens militaires et officiers de toutes armes, seraient, sur la demande du gouvernement, mis à sa disposition sans solde, soit pour la construction d'arsenaux, de places, etc., soit pour l'instruction; soit, en un mot, pour tout ce qui a rapport à l'attaque et à la défense, sans néanmoins prétendre à aucun grade militaire. 11 en serait de même

pour les autres travaux. Loin de désirer pour nous-mêmes un privilège exclusif, nous offrons d'aider les particuliers en leur fournissant instruction, modèles, etc.; dans le cas où nous établirions hors de notre territoire des fabriques pour quelques particuliers qui en feraient les frais, les arrangements se feraient à l'amiable... Pour tous ces travaux nous formerons avec plaisir des ouvriers du pays et chaque sujet sera poussé au degré d'instruction dont il sera susceptible. Lorsque le temps le permettra, nous établirons une école où les personnes qui le désireront pourront recevoir gratis des instructions théoriques et pratiques. »

L'état actuel de l'agriculture et de l'industrie en Grèce prouve que Fabvier, à cet égard comme à beaucoup d'autres, se faisait d'étranges illusions. Les Grecs sont ardents patriotes; ils sont aussi politiciens dans l'âme; leur aptitude à la piraterie et au brigandage est restée proverbiale; soldats, ils se font remarquer, sinon par leur esprit de discipline, du moins par leur intelligence, leur agilité, leur sobriété, leur endurance, à l'occasion même par leur bravoure. Ils ont par-dessus tout le génie du négoce. Mais ils ne s'intéressent ni à la culture des terres ni aux travaux des manufactures. Ajoutons qu'ils n'ont jamais voulu s'y laisser initier par les étrangers, qu'ils regardent chez eux comme des instrus et dont on n'a jamais pu obtenir qu'ils secondassent les entreprises même les plus utiles à leur pays. Il est donc très probable que, si le projet de Fabvier eût pu recevoir un commencement d'exécution, il n'eût abouti, comme tant d'autres après lui, qu'à un pitoyable avortement. Mais les événements l'obligèrent d'y renoncer dès son retour en Grèce pour se vouer à une tâche beaucoup plus urgente. Il s'agissait en effet pour le moment non de civiliser et d'enrichir le peuple hellène, mais de le sauver. La Grèce n'avait jamais été plus près de sa perte qu'à cette époque, et avant de labourer il fallait combattre.

11 ressort de plusieurs lettres que nous trouvons dans ses papiers que Fabvier s'était embarqué à Gênes, d'où il comptait gagner Navarin. Mais, cette place étant alors bloquée par lbrahim-pacha, force lui lut de s'en éloigner et d'aller aborder

à Calamata, seul poste de quelque importance que les Grecs eussent conservé sur le golfe de Messénie. C'est sans doute vers le milieu de mai 1825 que Fabvier prit terre près de cette ville (1). Péjà, depuis plusieurs semaines, Ibrahim avait mis en complète déroute, à C remidi, les bandes irrégulières que le président Condouriotis et le vieux bey du Magne, Pierre Mavronischalis, avaient essayé de lui opposer (19 avril). Cette victoire lui avait permis de marcher sur Navarin et d'enfermer cette forteresse dans un cercle de 1er. L'île de Sphactérie, qui la protégeait du côté de la mer, avait dû se rendre à la suite d'un combat où Santa-Rosa avait trouvé glorieusement la mort (8 mai). Le fort de Palœo-Castro, qui la couvrait au nord, avait capitulé deux jours après. Dès lors la prise de Navarin n'était plus qu'une question de jours. Fabvier, ne pouvant y pénétrer malgré ses efforts (2) et ne sachant au juste ce qu'il y avait à faire pour empêcher la place de succomber, se rendit à Nauplie pour se mettre à la disposition du gouvernement grec. Les services qu'il était capable de rendre étaient de plusieurs genres. H pouvait en effet non seulement combattre, mais se mettre en rapport avec les officiers français qui servaient Ibrahim et dont quelques-uns étaient ses amis, pour essayer de les détacher du pacha. Il se trouvait, d'autre part, qu'une ancienne affection et peut être aussi un certain lien de parenté (3) l'unissant à l'amiral de

(1) A propos d'un marin qu'il vouait d'enrôler, le capitaine de Croze lui écrivait quelques mois plus tard : « Vous l'aviez vu à Calamata lorsque vous y arrivâtes au mois de mai dernier. » — « Je suis arrivé il y a environ un mois en Morée », écrivait Fabvier lui-même vers la fin de juin. — On verra plus loin qu'il se trouvait le 22 mai à Nauplie, où des instructions datées de ce jour lui furent remises par le secrétaire d'Étal Mavrocordato.

(2) Lettre de Fabvier à Alexis Lucopoulo. 28 juin 1825. Cette lettre porte en réalité la date du 16. Mais le colonel avait déjà pris l'habitude grecque de dater ses écrits d'après le calendrier julien, qui est, on le sait, de douze jours en retard sur le calendrier grégorien. C'est d'après ce dernier, c'est-à-dire à la française, nous en avertissons le lecteur, que nous donnerons toutes les dates, dans les chapitres relatifs aux affaires de Grèce.

(3; « L'amiral de Rigny était aussi Lorrain, originaire de Toul et, m'avaiton dit, avait une lointaine parenté avec le général. Mais je n'en ai jamais rien vu. » (Notes manuscrites de M. Edouard Fabvier.)

Rigny, chef de l'escadre française du Levant, l'espoir d'obtenir par son intermédiaire les bons offices de cet officier général n'était pas interdit au malheureux gouvernement de Nauplie (1).

C'est sans doute à Nauplie et dans ces jours critiques que Fabvier vit de près Mavrocordato, qu'il avait antérieurement mal jugé, et qu'ayant pu apprécier les rares qualités du cœur et de l'esprit de cet homme d'État, il commença à lui témoigner une estime, une amitié qui lui furent aussitôt rendues, au grand avantage de la Grèce. Mavrocordato, diplomate éclairé autant que bon patriote, ne partageait pas les préventions ou les dédains des palicares à l'égard des étrangers, particulièrement des phihellènes. Il venait de voir avec quelle facilité les troupes d'Ibrahim, exercées à l'européenne, avaient mis en fuite à Crémidi les bandes à demi sauvages de Mavromichalis. Il avait assisté au désastre de Sphactérie et n'avait pu qu'à grand'peine regagner Nauplie. La place que le pacha serrait de si près pouvait-elle encore être sauvée? Tl en doutait, mais il lui semblait que, si Fabvier voulait s'y employer de concert avec Mavromichalis, la chose ne serait pas absolument impossible. Le gouvernement, dont le chef, Gondouriotis, ne voyait d'ordinaire que par ses yeux, partagea cet avis et c'est au nom du Corps exécutif que le secrétaire d'État invita Fabvier à se mettre en campagne par une lettre dont nous détachons le passage suivant :

« Le gouvernement provisoire ne saurait mieux vous prouver la haute estime qu'il professe pour votre caractère personnel et la confiance entière qu'il a dans vos talents si distingués qu'en profitant avec empressement dans des circonstances critiques de la disposition généreuse que vous manifestez en voulant assister de vos lumières la noble cause de la Grèce. — Je suis chargé de la part de mon gouvernement d'être

(1) « Entre nous deux, écrivait Rigny à Fabvier en mai 1825, vous pouvez vous expliquer en quelque langue que vous voudrez. Mais vous connaissez ma position vis-à-vis de mes officiers et je ne puis que vous engager à des ménagements ; sans cela je serais compromis sans avantage pour personne. Disposez, mon cher Fabvier, de mes services. Tout à vous. H. de Rigny. »

auprès de vous l'interprète de sa reconnaissance et de vous inviter d'aller rejoindre incessamment M. Pierre Mavromichalis, commandant en chef des troupes opposées au pacha d'Épypte. — Vous combinerez avec le général en chef l'exécution des ordres qu'il a reçus, vous l'aiderez de vos conseils et de vos connaissances. Il est chargé de faire les plus grands efforts pour prévenir la perte de la place de Navarin, et c'est surtout sous ce point de vue que mon gouvernement désire votre coopération. Si nous avons le malheur de perdre cette place, le général en chef doit établir une ligne de défense suffisamment forte pour empêcher l'ennemi de gagner du terrain et de pénétrer dans le pays... Si les circonstances permettent de faire une diversion, je suis persuadé que vous donnerez les dispositions nécessaires à ce but. Il est en même temps d'une grande utilité de ne pas perdre de vue la possibilité de trouver les moyens par lesquels on pourrait faire passer des officiers européens de l'armée du satrape sous l'étendard de la croix (1)...! »

Fabvier partit sans doute pour rejoindre Mavromichalis. Malheureusement Tordre qui lui était donné arrivait trop tard. Les instructions que nous venons de citer étaient datées du 22 mai. Or depuis quatre jours déjà, ce qu'on ignorait à Nauplie, la place de Navarin avait été réduite à capituler. Grâce à ce nouveau succès, le pacha put en peu de jours s'avancer au cœur du Péloponèse. La Grèce cette fois paraissait perdue. Dans cette cruelle détresse, les partis se réconcilièrent pour un temps. Le vieux Colocotronis, amnistié, fut chargé de diriger la défense du Péloponèse, pays ou il était encore si populaire. Mais ses eflorts désespérés n'empêchèrent pas Ibrahim d'occuper Tripolitza et de poursuivre sa marche vers l'ouest. Le 22 juin, le pacha était aux moulins de Lerne, en face et

(1) La lettre est dat^e de Nauplie : « Ce 10/22 mai 1825. » Il semble bien ressortir des lignes suivantes, que nous y lisons aussi, qu'à ce moment Fabvier se trouvait dans cette ville : « Vous trouverez ci-jointe une lettre pour M. Pierre Mavromichalis, une autre pour l'ép arque de Tripolitza et un passeport. Vous trouverez les chevaux dont vous aurez besoin aux Moulins d'Argos et la lettre à réparque de Tripolitza vous en facilitera le changement dans cette ville, si cela est nécessaire- »

à quelques lieues de Nauplie, siège du gouvernement grec. S'il voulut bien — intimidé par Je commodore Hamilton, qui lui fît craindre l'opposition de l'Angleterre (1) — rétrograder de quelques lieues, la situation n'en resta pas moins critique pour le peuple hellène. La plus grande partie de la Morée était en son pouvoir. D'autre part, un homme de guerre redoutable, Reschid-Mé h émet pacha, qui commandait en Albanie et en Thessalie, était venu avec toutes sea forces investir Missolonghi, qu'il lui était enjoint de prendre sous peine de perdre la tête. Jamais, depuis le commencement de la guerre, le triomphe des musulmans n'avait paru ni plus assuré ni plus prochain.

Que devenait dans ces dramatiques conjonctures le colonel Fabvier? Nous inclinons à croire que Mavromichalis et Colocotronis, qui lui firent plus tard une opposition acharnée et qui étaient si jaloux de leur autorité, l'avaient accueilli de façon à le dégoûter de (aire la campagne avec eux. Le fait est qu'il ne prit pas au sérieux la prétendue armée du Péloponèse dont on avait chargé de régler les mouvements. Ces gtierritlas mal vêtues, mal armées, qui faisaient la guerre à la clephte, embusquées derrière des rochers; qui n'avaient ni chevaux, ni canons, ni approvisionnements; qui ne savaient pas manœuvrer en rase campagne; qui ne vivaient que de pillage et ne connaissaient que par ouï-dire la discipline militaire, lui paraissaient incapables de résister à des troupes organisées et commandées à l'européenne, comme celles d'Ibrahim. La Grèce ne pouvait, à son sens, conquérir et garder son indépendance qu'au moyen d'une armée permanente et régulière, vraiment nationale et sous la direction souveraine, exclusive du gouvernement. Aussi, de retour à Nauplie, dans les premiers jours de juin, le voyons-nous s'efforcer de faire adop-

(1) Il y eut aux Moulins un petit combat où l'avant-garde égyptienne fut repoussée. Hamilton, qui croisait avec son escadre dans les eaux de Nauplie, commençait à provoquer parmi les Grecs un pêtitionnement tendant a invoquer le protectorat de l'Angle terre. 11 donna sans doute, d'autre part, à entendre au pacha que le gouvernement britannique pourrait bien répondre favorablement à cette prière. (V. Gervinus, Régénération de la Grèce, H, 106-107.)

ter les principes fondamentaux de cette salutaire institution aux membres du gouvernement, dont quelques-uns, comme Condouriotis et Mavrocordato, étaient persuadés d'avance, mais dont d'autres avaient besoin d'être gagnés.

Sans parler des chefs palicaresquî repoussaient l'idée d'une armée régulière par intérêt personnel, il ne manquait pas en Grèce de patriotes et même d'étrangers philhellènes qui, de bonne foi, combattaient ce projet comme inopportun ou inexécutable. Suivant eux, « la population manquait des éléments nécessaires pour former une telle troupe; les conditions particulières du terrain indiquaient comme la meilleure stratégie la liberté complète pour les individus de combattre comme ils l'entendraient, guerre dans laquelle les Grecs étaient passés maîtres; les meilleurs guerriers ne se retrouvaient pas et ne se reconnaissaient plus quand on les serrait dans les rangs dune ligne régulière, où ils ne pouvaient rien déployer de ce qui leur semblait constituer le véritable guerrier, ni leur souplesse, ni leur force musculaire, ni leur vue pénétrante, ni leur habileté dans le tir... (1) »

Jl y avait dans ces objections une part de vérité. L'erreur de Fabvier était de croire que discipliner des clephtes et des palicares serait facile en temps de guerre, devant l'ennemi qui était partout et dans un État chaotique où les lois n'existaient guère que sur le papier. Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'il était question d'organiser en ce pays une armée régulière, et tous les essais de ce genre qui avaient eu lieu depuis 4821 avaient lamentablement échoué (2). Très peu

(1) Gervinus, Insurrection et régénération de la Grèce (trad. fr.)f t. Il, p. 428-129.

(2) Sur les origines et les débuts de l'armée régulière, voir, outre les histoires générales de la guerre de l'Indépendance, plusieurs éludes particulières parmi lesquelles nous citerons : Christos S. Byzantios, 'laxopia xoO Tccxxtxoù orpotToû Tfjç *EXXà8o; àico tïjç wpeoxfjç ou<TTà<rea>ç toù xcctà tô 1821 (xéxpi Taw 1832 (Athènes, 1837); — Pisa, Résumé des luttes de l'armée réyuliêre{ Athènes, 1841); — Photios Chrysanthopoulos (ou Photakos). ïlepl ffv<rra<rea>ç toû tocxtixoO crTpaxoû (Athènes, 1841); — 'Oi xaxà tôv (mèp àveÇapTTQCiac toû 'EXXtjvixoO è9vouç àytovec toù toixtixoO (Twfxaioç, ouvrage anonyme (Athènes. 1865); — lleptXr(t)uç tù»v <r\jf*pàvTU)V toù tooctixoC otn\iaxoç àic'àpyjiç ffic wpwrîj; crvffTdkxswç àvxov (*éxPl ^C eXeucrecoç tïj; A. M. tov ffefkuxtoû ^{iwv dvaxxoç (Athènes, 1841); — Charalampb Anninos, 'Oi «DiX&Xrjveç

après le début de l'insurrection, le Français Palestra, ancien officier de la Grande Armée, avait été autorisé à former à l'européenne un bataillon qui avait servi, non sans éclat, à Calamata, Tripolitza, Nauplie et Corinthe, mais qui ne s'était jamais élevé au-dessus de deux cent cinquante hommes et qui, accablé d'injustices, abreuvé de dégoûls, n'avait pas tardé à tomber dans la plus noire misère, Palestra, découragé, était parti au commencement de 1822 pour l'île de Crèle, où il s'était fait tuer au service de la Grèce. Le corps, reconstitué peu après (mai 1822) par le Piémontais Tarella, avait atteint un effectif de cinq cent cinquante soldats. Deux bataillons d'infanterie à cinq compagnies avaient été ainsi mis sur pied. Une compagnie d'artillerie, avec deux pièces de canon, sous le Français Voutier, y avait été adjointe, ainsi qu'une compagnie de cent vingt philhellènes. Mais cette petite armée avait perdu au combat de Péta (16 juillet), par la faute des irréguliers, qui l'avaient abandonnée devant l'ennemi, presque la moitié de son effectif, y compris Tarella. Ce qui en restait, après avoir, sous un autre Piémontais, Gubernatis, guerroyé dans la Grèce centrale et orientale, avait repassé dans la Péloponèse et participé à la prise d^ Nauplie. Mais ce petit corps avait subi, l'année suivante (1823), le contre-coup des dissensions de la Grèce et s'était divisé en deux troupes que la misère n'avait pas tardé à dissoudre. Le gouvernement, sous Condouriotis, avait tenté, pour la troisième lois (juillet 1824), de constituer un corps régulier, par le ministère d'un officier grec nommé Rhodios (1), qui n'avait guère été plus heureux que ses devanciers. Ce dernier, au moment de l'irruption d'Ibrahim, n'avait encore pu réunir que quatre à cinq cents hommes, avec quelques canonnière. Celte troupe, mal vêtue, mal armée et surtout mal payée, était depuis longtemps cantonnée à Nauplie, où elle ne Taisait guère que garder le gouvernement

toù 1821, fotoptxai <nr)peia><retc (articles publiés dans le Journal Tè "A<ttu, d'Athènes, en juin 1897).

(1) Le même qui avait précédemment, à Nauplie, détaché de Gubernalis une bonne partie de ses soldats. Il avait, parait -il, servi autrefois dans les armées de Napoléon.

et où il ne semblait pas qu'elle pût grossir (vu la malveillance que lui témoignaient les chefs les plus populaires du Péloponèse), malgré la loi de conscription que Mavrocordato venait d'arracher au Corps législatif (22 mai 1825). Cette loi, qui astreignait les citoyens grecs, de dix-huit à trente ans, à raison d'un par cent habitants, à l'enrôlement par tirage au sort et fixait à trois ans la durée du service militaire, était d'une application bien difficile dans un pays où les moyens coercitifs faisaient presque absolument défaut au gouvernement et paraissait comme beaucoup d'autres devoir rester lettre mort^(l).

On voit combien était malaisée l'œuvre à laquelle Fabvier fut convié par le Corps exécutif, qui l'invita, dans le courant de juin 1825, à lui faire connaître ses vues sur l'organisation du corps régulier (2). Nous n'avons pas le ou les mémoires que cet officier dut présenter à cette époque au gouvernement. Mais comme il en a reproduit fréquemment la substance dans d'autres écrits de très peu postérieurs en date, il nous est facile de résumer les principes qu'il soutint et les conditions qu'il posa au gouvernement hellénique en celte circonstance.

Tout d'abord, ne voulant à aucun prix qu'on pût dire qu'il s'était mis à la solde d'un gouvernement étranger, il déclara qu'il continuerait à servir la Grèce comme il l'avait fait jusque là, c'est-à dire en simple volontaire et qu'il n'accepterait ni traitement ni grade. Il ne serait jamais aux yeux du public que le syntagmatarque ou colonel Fabvier (3). Quant à son autorité sur le Corps régulier (Toocxtxov gwjjux), elle serait, sous le rapport militaire, à peu près absolue, en ce sens qu'il en dirigerait Je recrutement, les exercices, les manœuvres, les services administratifs, qu'il en nommerait les officiers, qu'il en ordonne-

(1) Voir le texte de la loi dans Byzantios, p. 36-38.

(2) « Je suis venu ici, écrivait Fabvier (à Alexis Lucopoulo) le 28 juin, d'après la demande du gouvernement et par suite du projet d'organisation que j'ai dû lui soumettre et qui vient d'être accepté... »

(3) C'est effectivement aiusi qu'il signa toutes sea lettres et tous ses ordres pendant la guerre de l'Indépendance hellénique, ajoutant seulement parfois à son titre de colonel ceux de baron et de commandant de la Légion d'honneur, qu'il avait conquis, comme le premier, dans les armées de Napoléon.

rait les mouvements et qu'il la commanderait en chef devant l'ennemi. La loi de conscription, sérieusement appliquée, lui fournirait en peu de temps (il l'espérait du moins) un grand nombre de jeunes soldats. Il comptait bien attirer aussi à lui, par l'appât de la gloire ainsi que pan celui d'un traitement avantageux, un certain nombre de soldats irréguliers et même des chefs. Du reste il voulait que l'armée nouvelle fût recrutée et commandée de telle sorte qu'elle représentât non telle ou telle partie de la Grèce, mais le pays entier et s'inspirât non d'un intérêt régional quelconque, mais exclusivement et avant tout de l'intérêt national. Centralisée dans la personne de son chef, elle ne relèverait jamais que du gouvernement général. Le corps, à mesure qu'il grossirait, serait divisé non pas en régiments, mais en bataillons, troupes plus mobiles, plus aisées à surveiller, à entretenir, i transporter rapidement d'un point à un autre. Une cavalerie et une artillerie régulières, la première comprenant des escadrons de lanciers et des escadrons de carabiniers, seraient organisées concurremment à l'infanterie. La solde serait payée tous les mois; la fourniture des vivres, vêtements, munitions, etc., serait assurée par un intendant placé sous les ordres du commandant en chef. Enfin le Tacticon quitterait Nauplie dès que les circonstances le permettraient et irait poursuivre son travail de formation et d'accroissement dans un milieu plus favorable à son recrutement, à sa liberté et à la régularité de son fonctionnement. Une ville étroite, malsaine, où les factions politiques s'agitaient sans relâche, où l'influence des chefs péloponésiens, adversaires déclarés de la nouvelle institution, était encore très puissante, ne pouvait servir plus longtems de camp à l'armée, qui, loin de s'y développer, s'y atrophierait et y périrait. Un bataillon seulement y serait laissé, pour la sécurité du gouvernement. Le reste irait s'établir dans une autre partie de la Grèce, où quelques mois de paix relative lui fussent assurés pour compléter son organisation, où les enrôlements fussent aisés, où les ressources nécessaires à l'entretien de la troupe ne fussent pas épuisées, où les souvenirs de l'ancienne Grèce fussent un réconfort pour les soldats de la Grèce régénérée. C'est à Athènes,

que ne menaçait pas encore l'ennemi et qu'entouraient des provinces jusqu'à un certain point riches et populeuses; à Athènes, la ville chère plus que toute autre au monde grec, que le chef de l'armée nouvelle entendait transporter au plus tôt son quartier général,

Vu l'état si critique des affaires, le gouvernement de Nauplie n'avait rien à refuser au vaillant philhellène qui faisait de telles conditions. Il accepta donc don programme, sans bien savoir s'il pourrait tenir tous ses engagements, et non sans se réserver peut-être in petto de ne réaliser certains d'entre eux qu'à moitié ou ne pas les réaliser du tout, suivant les circonstances. C'est à quoi le confiant colonel ne prit sans doute pas assez garde. Les garanties pécuniaires ne lui furent données qu'en termes très vagues. On lui promit bien qu'il ne manquerait de rien. Mais il eût voulu qu'une caisse spéciale avec des ressources .assurées fût constituée au profit de l'armée régulière. C'est ce que malheureusement il ne put obtenir (1). Emporté par sa fougue naturelle et sa foi dans l'avenir, il crut pouvoir passer outre. On verra plus loin combien il eut ultérieurement lieu de le regretter.

En attendant, il accepta de grand cœur le commandement en chef du corps régulier, qui lui fut conféré au moment où les hordes d'Ibrahim commençaient à évacuer la plaine d'Argos et à rétrograder vers Tripolitza. Dès le 28 juin, Fabvier donnait des instructions relatives au service du corps et informait plusieurs de ses amis de lamission qui venait de lui être confiée (2). Mais ce fut seulement le 4 juillet qu'il reçut officiellement l'investiture de sa charge. Ce jour-là eut lieu sur la grande place de Nauplie une cérémonie à la fois imposante et simple, où il joua le principal râle. Présenté au corps régulier par Metaxa, membre du Corps exécutif, le colonel prêta le serment de travailler de toutes ses forces à l'augmenter et de le conduire toujours dans la voie de l'honneur et du devoir. Les drapeaux des

(1) Lettre de Fabvier à la commission de la guerre, 19 juin 1828. (Papiers de Fabvier.)

(2) Lettres à do Croze, à Emmanuel Tombazis, à Alexis Lucopoulo. (Papiers de Fabvier.)

deux anciens bataillons commandés autrefois par Tarella lui furent remis par Rhodios; puis la troupe fut passée en revue par son nouveau chef et défila devant lui (1).

À la même date, Tordre du jour suivant fut adressé par Fabvier à ses soldats :

« Compagnons !

« Le gouvernement, en me confiant l'honorable tâche d'organiser la force régulière en Grèce, m'a assuré les moyens de faire avoir à chacun ce qui lui est dû. A compter de ce jour, je vous promets que vous serez régulièrement vêtus, nourris, payés et armés.

c Chaque jour, sur l'état de situation* vous recevrez les 15 paras de rations, et à la fin de chaque mois votre solde. Je n'aurai d'autre soin que celui de votre bien-être.

c Quant à ce qui vous est dû par le passé, le gouvernement s'en occupe. Vous allez en recevoir la plus forte partie et une garantie pour le reste.

« Vous m'avez vu Français jusqu'aujourd'hui; je me fais Grec pour le temps que je dois vous conduire. Je serai le premier à servir votre patrie de tous mes efforts, de mon sang s'il le faut. En échange j'attends de vous confiance et obéissance.

« Dans peu, si vous y mettez du zèle, nous irons à l'ennemi) et alors, avec l'aide de Dieu, nous justifierons la confiance que la nation et le gouvernement nous accordent (2). »

La suite de ce récit montrera avec quelle fidélité Fabvier s'efforça toujours de tenir ses engagements et quels obstacles de tout genre il rencontra dans l'exercice de son commande* ment.

(4) Rangabé, Discourt prononcé à l'Acropole. — F, B., Vie du colonel Fabvier (Paris, 1826), etc., etc.

(2) Papiers de Fabvier.

Page 1