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CHAPITRE IX

Février-décembre 1823»

Fabvier à Iran. — Ses rapports avec les réfugiés, l'armée d'observation, le gouvernement espagnol et les comités de Paris. — Scène de la Bidassoa. — Fabvier en Angleterre et en Belgique. — Nouveaux plans dé révolution. — Départ du colonel pour la Grèce.

Arrivé à Iran, Fabvier avait à remplir une double tâche : il lui fallait, en effet, d'une part, réunir autour de lui les réfugiés français épars dans le nord de l'Espagne et à la tète desquels il comptait déterminer l'armée française d'observation à faire volte-face; de l'autre, poursuivre son travail de propagande libérale jusqu'à ce que cette armée fût bien préparée au rôle révolutionnaire qu'il voulait lui faire jouer.

Il était désirable que le groupement des réfugiés s'opérât mystérieusement et sans bruit. Il était aussi indispensable que le général envoyé par Fabvier aux Pyrénées (1) redoublât d'activité et s'assurât que non seulement les soldats, mais un certain nombre de chefs seraient disposés à tournera la vue du drapeau tricolore. Mais il fallait pour tout cela que l'argent promis par le cabinet de Madrid ne se fît pas attendre. Enfin il était évident, comme Fabvier ne cessait de le répéter, que, si on donnait à l'armée d'observation le temps d'entrer en Espagne, on ne pourrait plus obtenir sa défection. Une fois les premiers coups de fusil tirés, [elle resterait fidèle au drapeau blanc par esprit militaire et par amour propre. Elle s'apercevrait bien vite que le peuple espagnol n'était pas, comme les conjurés le disaient pour l'intimider, disposé à

(1) Voir plus haut p. 192.

résister avec le farouche patriotisme de 1808; les réfugiés, qui ne voulaient pas la combattre, n'auraient qu'à se disperser.

Fabvier pensait au contraire, avec raison, que si, prévenant l'ouverture des hostilités, il se portait résolument au devant d'elle, sur le territoire français, nos régiments, déjà ébranlés, ne voyant en lui et ses compagnons que des patriotes, n'hésiteraient pas à se prononcer en sa faveur. Or, tous ses calculs allaient être renversés par des négligences, des lenteurs ou des maladresses qui «ne furent point de son fait, mais qu'il avait peut-être eu le tort de ne pas assez prévoir.

Tout d'abord, il ne fut pas secondé comme il aurait dû l'être par le commandant Caron (ou Legras), qui, tout en reconnaissant son autorité, lui en voulait, au fond, de ne pas lui avoir laissé le principal rôle. Dans les premiers jours, il eut quelque espoir de tirer bon parti de lui. « J'ai vu Caron à Vittoria, écrivait-il le 3 février. Il a été fort content de me voir et il suivra la direction. Il a fait bien des sottises jusqu'ici; mais c'est moins sa faute que celle des hommes qui, sans pouvoir le juger, lui avaient perdu la tête de vanité. Enfin 1... » En réalité cet officier n'était pas devenu plus sage. On voit par ses lettres (1) et par celle de Fabvier qu'en février et mars il entretenait encore des relations directes avec La Fayette et recevait de lui des émissaires comme Bazard, ce qui redoublait la mauvaise humeur du colonel contre le vieux chef du carbonarisme français (2). Il confiait des secrets qui n'étaient pas les siens à des indiscrets ou à des traîtres et ne voulait

(1) Il en reste deux dans les papiers du colonel, l'une du 14 février, l'autre du 3 mars. Elles dénotent une âme droite et généreuse, mais un esprit brouillon et faible, qui semblait se débattre entre plusieurs directions opposées.

(2) Dans une lettre écrite au commencement de février, Fabvier s'exprime en ces termes sur La Fayette : « Le général La Fayette a dit a San- Lorenzo (ambassadeur d'Espagne à Paris) le nom du général qui est à Pau. Il l'a dit à Llorente, qui est au dernier degré de sa déconsidération, qui est arrivé au ministère par Thiébaut, qu'on signale comme un traître (nous sommes à la recherche dos preuves matérielles). Il envoie Joubert a Mina, qui est un homme sévère. En voyant un pareil émissaire (il (dira : « Ou on n'en a pas d'autre, ou on ne fait pas cas de moi. Tant de victimes de cette déplorable confiance ne suffisent-elles pas? Ce sang qui

pas croire que ce Thiébaut, tant de fois dénoncé par le coloael, fût au nombre de ces derniers. Il perdait son temps à composer des proclamations emphatiques et puériles, pleines de rodomontades et aussi de fautes d'orthographe (1). Il se vantait d'avoir à Bilbao quatre cents hommes sous ses ordres; la vérité, c'est qu'au milieu de mars il n'en avait encore que cent cinquante et il prenait sur lui, contrairement aux instructions de son chef, de leur ordonner des mouvements de la plus haute imprudence (2).

Si Caron obéissait peu ou mal, d'autres n'obéissaient pas du tout. En deux mois, Fabvier ne put obtenir que les groupes de réfugiés qui se trouvaient hors des pays basques, et notamment le groupe de Catalogne, qui était relativement considérable, vinssent se placer sous sa direction. Ils en étaient sans doute détournés par La Fayette et sa coterie. C'est évidemment sous la même influence que le général Lallemand, qui finit par quitter Londres (vers la un de mars, croyons-nous), se rendit tout d'abord non à la frontière des Pyrénées, mais à Lisbonne; et qu'une troupe de proscrits français et italiens, quittant l'Angleterre vers cette époque, fit voile vers la Corogne et non vers Santander ou Saint-Sébastien.

Le gouvernement espagnol, de son côté, ne faisait rien pour hâter ou faciliter la concentration que Fabvier jugeait avec raison si nécessaire. Si quelques volontaires français avaient à traverser plusieurs provinces pour aller le rejoindre, il ne leur fournissait ni vivres ni subsides. Le colonel réclama pendant près de deux mois trois cents fusils et autant de gibernes qui lui avaient été promis formellement (3). Il n'obtint presque

a coulé; ces malheureux emprisonnés, destitués par la faute ou la trahison de ses agents ne devraient-ils pas l'engager à changer ou à rentrer en lui-même?... Qu'il prenne garde à l'histoire quand elle lui demandera compte et qu'il sera prouvé que toutes les victimes sont les siennes... »

(1) Fabvier écrivait à Manuel le 13 mars : « ... Caron est d'une frivolité qu'on ne pardonnerait pas à un enfant de douze ans. Il a la manie des proclamations et il rabâche tous les lieux communs. Il faut éclairer la . marche, mais des proclamations doivent être suivies de bayonnettes; autrement ce sont des signes d'impuissance et elles donnent l'éveil à l'ennemi... »

(2) Lettre de Fabvier à Caron du 21 mars.

(3) Lettre de Fabvier à S an-Miguel (19 mars 1823).

rien; et il lui fallut, pour habiller ses hommes, leur faire confectionner à grands frais des uniformes à Bilbao et Saint-Sébastien, Il ne trouva guère de concours sérieux que chez Mina, qui commandait les troupes constitutionnelles en Navarre. Dès le mois de février (1), il était en relations directes avec ce haut personnage, le mettait en rapport avec un colonel de l'armée d'observation, se concertait avec lui sur les mouvements éventuels à exécuter et recevait de lui quelque assistance pour l'organisation de sa troupe. C'était quelque chose, mais cela ne suffisait pas.

Fabvier ne recevait pas non plus une assistance très efficace de ses amis de Paris, qui ne lui envoyaient guère que des encouragements. Il demandait à grands cris de l'argent, un million, 500,000 francs, moins encore. Mais les fonds réclamés n'arrivaient jamais. On affectait de croire que les subsides de Madrid suffiraient. On lui écrivait que * presque tous les députés du côté gauche et plusieurs pairs » venaient de créer un comité pour hâter la révolution qu'il préparait; que « le prince Eugène avait donné sa parole de venir servir la France comme citoyen, aussitôt le mouvement commencé ». Le maréchal Soult et Talleyrand t marchaient d'accord et en hommes consommés » . Le premier faisait dire à Fabvier t que le second avait travaillé l'extérieur ». Ils avaient « la certitude que s'ir y avait un mouvement en France, l'Autriche et la Confédération du Rhin, effrayées par la Russie, resteraient

(1) « J'ai fait expédier une instruction à Mina partant du centre. Je lui envoie un de mes amis pour établir notre plan général. » (Lettre de Fabvier à un correspondant inconnu, commencement de février 1823.) — « Je mets le général Mina en communication avec le général et avec un régiment qui est devant lui établi (le neveu du colonel doit venir me voir). Dans le cas où nous ne pourrions prévenir la grande colonne, nous prenons nos mesures pour entrer par Jaca, en même temps que la brigade destinée pour ce point et qui ne changera pas... » (Lettre de Fabvier à un ministre espagnol, février 1823.) — « Vous pouvez... correspondre avec Mina. 11 aura toute confiance en celui qui se présentera au nom do Saint- Joseph... Je l'ai mis en communication avec le lieutenant-colonel du 4*, qui est sûr, à l'Hospitalet. » (Lettre de Faboier au général L. [son agent à l'armée d'observation] vers le 15 février 1823.)— « Il s'est établi à Rosas, sous la protection de Mina, une régence au nom de Napoléon IL Je l'ai fait engager à la dissoudre... » Lettre de Fabvier à Manuel, 13 mars 1823.

tranquilles (1) ». Tout cela était bel et bon. Mais le conspirateur d'Irun eût mieux aimé qu'on parlât moins et qu'on agtt davantage. Il eût voulu, par exemple, que Soult, au lieu de deviser avecTalleyrand, se portât de sa personne aux Pyrénées. A défaut de Soult, il demandait le général Foy, que les instances de Manuel ne pouvaient déterminer à partir (2). En somme les politiques de Paris ne voulaient se prononcer qu'après le succès. Le duc d'Orléans, qui avait un trône à gagner, disait « qu'il désirait le succès, mais qu'il ne pouvait contribuer à faire peut-être verser le sang de ses parents (3) ». Tant de prudence irritait d'autant plus Fabvier qu'à cette époque l'état moral de l'armée française lui paraissait de nature à justifier toutes les audaces. La guerre ayant été publiquement annoncée par Louis XVIII, nos soldats s'acheminaient de toutes parts vers la frontière d'Espagne pour grossir l'armée d'observation, qui, portée à 95,000 hommes, allait entrer en campagne sous les ordres du duc d'Angoulême. Mais il n'était pas difficile de voir qu'ils ne s'y rendaient qu'à contre-cœur. Combattre pour les moines et pour les nobles; verser leur sang pour un roi parjure et lâche qui demandait à l'étranger de l'aider à asservir ses sujets; relever en Espagne l'Inquisition, les privilèges, l'absolutisme, était-ce là un rôle qui convint à des soldats français, enfants de la Révolution? Ne devaient-ils pas craindre que l'écrasement de la liberté à Madrid ne fût le prélude de la contre-révolution religieuse et politique en France? Les vaincus de Waterloo iraient-ils exécuter servilement les arrêts de la Sainte-Alliance? Qui leur garantissait, s'ils franchissaient les Pyrénées, que les alliés ne franchiraient pas le Rhin, ne démembreraient pas la France une fois de plus, n'aideraient pas les émigrés à la replacer sous le joug de l'ancien régime? Que ne laissaient-ils l'Espagne jouir en paix de ses droits reconquis? Que

(1) Note conservée par Fabvior et intitulée : Extrait des dépêcha de Paris,

(2) « Manuel a vivement poussé le général Foy. Ce dernier a promis de se rendre à un tel point de l'intérieur que Ton voudrait. Mais il n'est pas encore décidé à passer. (Extrait des dépêches de Paris,)

(3) Ibid.

n'employaient-ils leurs armes à consolider ceux de la France, si manifestement menacés? En d'autres termes, que ne marchaient-ils sur Paris et non sur Madrid ? Que ne renversaientils les Bourbons de France au lieu d'aller servir les Bourbons d'Espagne?

De pareilles incitations, renouvelées tous les jours par la presse libérale, avaient profondément ébranlé l'âme du soldat. Les feuilles périodiques, les placards, les libelles destinés à les propager étaient distribués à profusion, soit aux garnisons, soit aux troupes en marche, par de nombreux agents, dont beaucoup avaient appartenu ou appartenaient encore à la Charbonnerie. La proclamation d'Un vieux soldat à l'armée, œuvre anonyme de P.-L. Courier, pénétrait, malgré la police, dans toutes les casernes, dans tous les cantonnements. Le Nouvel ordre du jour, de Béranger, n'avait pas moins de succès, et il n'était presque pas de soldats qui ne fussent disposés à faire demi-tour, suivant le conseil du chansonnier. Du reste, la nouvelle guerre n'était pas moins impopulaire dans la bourgeoisie et dans les classes ouvrières que dans l'armée; il n'était pas de ville ni de village où ne se produisît alors, sur le passage de nos régiments, une propagande spontanée en faveur d'un pronunciamento que tant de Français jugeaient nécessaire. C'est ce qui ressort clairement des rapports de police que recevait alors le gouvernement (4).

(1) Ces rapports remplissent tout un carton, que l'on trouvera aux Archives nationales sous la cote F7 6,397. Nous citerons ici au hasard quelques-uns de ceux qui sont contenus dans le dossier 10,153. On y voit qu'à. Oloron, le 24 janvier, un nommé Rozier a dit à des soldats du 37* « qu'ils allaient soutenir une mauvaise cause en faisant une guerre à l'Espagne; que pour lui, qui avait servi dix-neuf ans sous l'Empereur, s'il reprenait les ai* me s, il les tournerait contre le Roi *. — Le régiment des cuirassiers du Dauphin étant en marche, « on leur disait qu'ils allaient rétablir l'Inquisition el se forger des fers. On répandait aussi le bruit qu'une émeute avait éclaté à Paris ». (14 février.) — A Albi, le 18 février, un marchand aborde les soldats du 45* de ligne et leur dit : « Vous irez bientôt en Espagne; j'imagine que quand vous. serez là, vous ferez votre devoir et que les trois quarts de vous passerez de l'autre côté... » — A Strasbourg, on excite les soldats, on affiche des placards contenant ces mots : « A bas les Bourbons 1 A bas la calotte! Vive la Constitution! — Quand le duc de Bordeaux aura des cheveux, Napoléon II lui fera la queue, — etc. » (6-9 mars.) — A Ne vers, le 28 mars, deux officiels à

Partout les soldats entendaient décrier la politique du gouvernement, ridiculiser le Roi et le duc d'Angoulême, ce général d'église, que d'irrévérencieux dessins représentaient sous la forme d'un âne armé d'un sabre.. On les exhortait soit à déserter, soit à faire volte-face, soit à ne pénétrer en Espagne que pour se joindre aux constitutionnels. On répandait le bruit qu'ils y trouveraient Napoléon IL On allait jusqu'à leur dire que l'Empereur n'était pas mort, qu'il revenait avec 400,000 nègres, qu'il attendait les Français au delà des Pyrénées et qu'il se mettrait à leur tête pour les ramener à Paris. Ces inventions trouvaient créance auprès des soldats, dont beaucoup annonçaient qu'ils reviendrait bientôt avec le général Malmort (c'est ainsi qu'ils désignaient Napoléon), tandis que d'autres, moins crédules, déclaraient simplement qu'ils ne se battraient pas contre l'armée des Cortès et qu'ils se rangeraient sous les drapeaux de la liberté (4).

demi-solde ont dit à des soldats « qu'on les envoyait à la boucherie..., que ce qu'ils avaient de mieux à faire était de passer sous les drapeaux de Mina ». — Le 30 mars un nommé Got, près de Barbczieux, a dit : « qu'il valait mieux perdre la bataille, parce que, si on la gagnait, il était certain qu'on rétablirait en France les rentes féodales et que les nobles rentreraient dans leurs droits ». — Au commencement d'avril, à Tours, on constate que le 14e de ligne est animé « du plus mauvais esprit » et que « les agitateurs révolutionnaires cherchent a mettre à profit toutes les circonstances pour achever de le pervertir et de l'égarer ». A Toulouse, le 6 avril, des femmes insultent un détachement, disant : « Voilà de jolis b... avec leur drapeau blanc; ils croient faire peur aux Espagnols, mais ceux-ci ne les craignent pas; si c'étaient des anciens, à la bonne heure. » — A Saint- Jean-du-Gard, le 17 avril, on a affiché un placard : « 11 représentait d'un côté un corps d'Espagnols commandé par un officier et précédé d'un cavalier qui portait un drapeau tricolore; de l'autre côté et en face était un âne dresse sur ses jambes de derrière avec un sabre à une de ses jambes de devant avec ces mots : Malbrou qui commande. Derrière était un officier français qui était prêt à l'abandonner et des tambours qui battaient la caisse en reculant... Au-dessous était un buste avec ces mots : Louis XV11I. Il avait une grosse chaîne au cou... » — « Le 27 février, le sous-préfet de Semur écrit : « Il s'est répandu et accrédité que Bonaparte n'était point mort; qu'...il a été transporté en Espagne et que les Cortès lui ont déféré le commandement suprême de l'armée... Les factieux lui ont donné le nom de Malmort. » — A Toulouse, au commencement d'avril, un charretier dit à un soldat : « Les Français s'en vont là; mais ce sera bientôt terminé, car on dit que Bonaparte est à la tête de l'armée, que les Américains l'ont amené et que ces Américains sont à Figuières... »

(1) En février, à Villefranche (près Toulouse), des sous-officiers du

A mesure que les troupes se concentraient dans le voisinage des Pyrénées, leur mécontentement et leur propension à la révolte devenaient plus manifestes encore. Fabvier le savait. Mais une cruelle expérience avait appris et à lui et à ses amis que, même mécontents, les soldats ne s'insurgeraient pas s'ils n'y étaient invités ou encouragés par leurs chefs. Leurs principaux efforts tendaient donc, depuis plusieurs mois, à gagner secrètement les officiers, les chefs de corps, dont beaucoup, malgré les palinodies de 1814 et de 1815, n'étaient pas d'un royalisme à toute épreuve. C'est ce travail d'embauchage que menait mystérieusement, au péril de sa vie, le général L... envoyé par Fabvier l'année précédente au milieu des cantonnements de l'armée d'observation. Et il avait paru si avancé dès la fin de 1822 qu'au dire du colonel, sans les lenteurs du ministère espagnol, il eût été possible de soulever l'armée d'observation dès le mois de janvier 1823. Mais ces lenteurs avaient permis à la police française de découvrir en partie le complot et de le signaler au ministère de Villèle. Aussitôt les régiments les plus suspects avaient été déplacés; des officiers avaient été destitués, l'espionnage et la délation avaient répandu la terreur dans toute l'armée. Voilà où en étaient les

train ont dit : « que la moitié de l'armée française passerait du côté de Mina... »; des soldats ont dit « qu'ils comptaient trouver avec Mina le général Malmort, qui prendrait leur commandement ». — Le 8 février, des artilleurs passant à Pons ont annoncé « qu'arrivés sur les frontières ils tueraient leur colonel ou bien qu'ils se réuniraient aux Espagnols ».

— Le 12 février, dans l'Oise, un dragon a tenu « des propos contre S. M., en ajoutant que, lorsqu'il serait à l'armée, il passerait bien vite de l'autre côté ». Le 26, à Dôle, quatre dragons ont tenu des discours très séditieux. L'un d'eux a dit : «... Où est le portrait du Roi? Je le porterai à Mina... »

— Le 12 mars, des soldats du train d'artillerie, à Sarrebourg, ont demandé :« Qu'allons-nous faire en Espagne avec 100,000 jeunes soldats, tandis qu'avec 400,000 vieux militaires nous n'avons rien fait? » — Le 14 mars, on a écrit au préfet de l'Oise : « Un officier supérieur a assuré que la guerre n'aurait pas lieu, parce que les soldats refuseraient de marcher à l'ennemi. Il a ajouté qu'aussitôt que l'armée passerait les Pyrénées, elle se réunirait aux troupes constitutionnelles et qu'une révolution s'opérerait en France. » — Le môme jour on a écrit au préfet du Nord : « Plusieurs sous-officiers du 44e ont tenu des propos fort répréhensibles, et l'un d'eux a dit : «... Nous croit-on disposés à combattre pour de la canaille?Et quand je dis canaille, j'appelle ainsi les prêtres, les nobles, les royalistes... Si on nous a fait passer en Espagne, nous saurons bien sous quel drapeau nous ranger. » etc., etc... (Archives nationales, F7, 6,937).

choses au commencement de février, c'est-à-dire au moment où Fabvier venait d'arriver à Irun.

c 11 y a un mois, écrivait Fabvier à un ministre espagnol (en février), que tout était prêt et conclu; le fort de Lourdes, la citadelle de Bayonne, celle de Perpignan, le 37% le 38% le 14% etc. , étaient prêts. Le général L. . . ne recevant rien de positif, après qu'on lui avait fixé l'époque de la fin de décembre, il fallut suspendre. Les destitutions vinrent : le commandant de la citadelle de Perpignan, Boyer; les chefs de bataillon du 38% du 37% etc., et, sur les 28 officiers destitués, 15 d'engagés avec nous. Cependant, avec l'assurance que les choses sont décidées, le général reprendra l'opération. Il y a maintenant, outre ces inconvénients causés par les retards, que de nouvelles troupes arrivent, qu'on change la position de ceux sur lesquels on comptait; que les généraux, le prince avec son état-major, une police formidable qui répand la terreur, etc.. (sic). Il faut plus de résolution à un, deux ou trois bataillons pour se décider en présence de toute une armée que quand ils étaient épars et peu surveillés. D'autre part, plus cette guerre devient prochaine, plus ils s'en dégoûtent. Les corps qui traversent la France apporteront la môme opinion. Les chefs qui viennent sont pour la plupart peu estimés et ceux qui le sont penchent pour nous et ont près d'eux des gens placés par nous. On ne s'est pas endormi à Paris, et dans ces noms je trouve la trace d'un de mes puissants amis... Les promesses, les espérances longtemps déçues ont jeté quelque défiance. Les officiers destitués l'attribuent avec raison à leurs relations. Les autres en prennent ombrage et ne s'engagent qu'à coup sûr. J'ai autorisé le général, pour calmer cette disposition, à donner quelques secours à ceux de ces malheureux destitués qui en ont besoin. Il y en a qui lui ont envoyé leurs femmes et leurs enfants... Le retard a été funeste; mais on ne peut rien au passé; songez au présent et à l'avenir... »

Fabvier avait eu, à peine arrivé à Irun, une première entrevue avec le général Lk.. dont il s'était déclaré très satisfait. Il ne semble pas cependant qu'il lui eût fait dès lors approuver sans réserve* son plan de campagne puisque, dans le courant

de février, il lui écrivait encore pour le lui recommander. Ce plan consistait, on s'en souvient, à ne pas attendre que l'armée française eût pénétré en Espagne, mais à réunir le plus tôt possible les réfugiés en une colonne qui, pénétrant sur le sol français, se jetterait résolument, avec le drapeau tricolore, au milieu d'ellepour l'enlever, c II est indispensable, disait-il, de tenter l'affaire avant l'entrée de l'armée... Il faut tout sacrifier à cette considération. Les régimentsqui arrivent de l'intérieur sont au moins aussi peu disposés que ceux de la frontière... Nous avons dans Pétat-major général beaucoup plus de gens à nous... Il est indispensable que nous tentions le premier moyen, dût-on combler le premier bataillon qui entraînera les autres... Avec un noyau bien appuyé nous aurons des recrues, et des hommes pour tirer contre, peu ou point... En tout cas, ce serait beaucoup que le bouleversement d'un régiment. La renommée porterait cela dans toute la France. Les autres points en seraient décidés et le Gouvernement n'oserait envoyer personne contre nous... Les chefs d'état-major de plusieurs divisions qui sont à nous dirigeront les meilleurs les premiers. Je vais faire sans bruit réunir par groupes et à peu de distance nos gensd'ici. Dites-moi un point intermédiaire, le plus accessible... L'affaire lancée, vous, près de là, viendriez à notre tête... »

S'il faut en croire plusieurs historiens (Vaulabelle, Viel- Castel), Fabvier, non content d'écrire, serait venu lui-même poursuivre sa propagande au milieu des cantonnements français, où il aurait une fois séjourné deux semaines de suite. Le gouvernement averti de ses voyages ne savait où le prendre. En mars, des rapports de police signalaient, bien à tort, sa présence aux environs de Perpignan. Ce qu'on peut affirmer, d'après sa correspondance, c'est que d'Irun (où il se dissimulait toujours sous le nom de José Ranieri), il venait parfois mystérieusement jusqu'à Bayonne ou aux environs s'entendre avec ses amis ou s'aboucher avec certains des officiers qu'il s'efforçait de gagner. C'est ainsi qu'au bout de quelques semaines il croyait avoir reloué presque tous les fils précédemment rompus de la conspiration.

c Malgré les destitutions et les déplacements, lisons-nous

dans une note de sa main, nous sommes en meilleure disposition que jamais... L'esprit des troupes est généralement le même. Depuis longtemps les arrangements sont faits : avec le 37% par son colonel Tissot; avec le 41% par son colonel Despéramont; le 14% par les officiers supérieurs et autres; le 9*Iéger en totalité, excepté le colonel Homaouy, qui est en exécration; le 23' presque tout, excepté le colonel comte de Labesse. L'artillerie et le train sont presque sans exception. Les trois places de Bayonne, Lourdes et Navarreins. Le 5* hussards vient d'arriver à Pau. Les officiers supérieurs ont été au-devant des ouvertures. Je les connais tous, excepté le colonel, seul mauvais. Le 14* chasseurs, colonel Camparioï, est aussi à nous, ainsi que les dragons de la Dordogne, de la Seine et du Rhône. Les troupes qui arrivent sont meilleures encore que les anciennes. Elles viennent de traverser la France. Le 46e de ligne, par Igonet, son colonel, et les officiers en grande majorité. Les 3% 14% 15% 20% 29% 30% sont aussi bien disposés. Nous en avons des nouvelles. On organise la population basque; on lui donne des chefs et des munitions. Harispe marche à sa tête, ainsi que Lafûtte et Saint-Sulpice... J'apprends... que, par suite d'une querelle entre d'Autichamp et le général Tirlet, commandant l'artillerie, le personnel de cette arme vient d'être envoyé à Pau. Le général Tirlet sera à nous, ainsi que le général Molitor. Le 3* bataillon du 20* de ligne, qui vient d'arriver à Pau, a déjà donné une preuve de ses dispositions. Les sous-ofQciers, à peine arrivés, ont voulu tuer les officiers vendéens ou émigrés... J'attends chaque jour l'arrivée à Bayonne des deux personnages les plus importants de l'état-major général pour prendre avec eux et le général les dernières dispositions. »

Ces derniers mots permettent de supposer que le général Guilleminot, major-général sous le duc d'Angoulême, qui fut soupçonné quelque temps après, n'était pas tout à fait étranger à la conspiration, ou tout au moins que Fabvier le croyait capable de s'y associer (1).

(1) Extrait des dépêches de Paris.

On voit d'autre part, dans ses notes, que ses amis et lui ne se bornaient pas à travailler 1 armée d'observation et qu'ils étendaient leur propagande à certains régiments demeurés dans l'intérieur. Ils comptaient notamment qu'un certain nombre d'officiers et de soldats de l'ancienne légion de la Meurthe (qui tenait alors garnison dans les îles de Ré et d'Oleron) viendraient sous peu en Espagne se joindre aux réfugiés.

Il y avait beaucoup trop d'optimisme dans les espérances auxquelles s'abandonnait si complaisamment le tenace conspirateur. La plupart des officiers et surtout des généraux dont il croyait s'être assuré le concours ne l'avaient promis qu'en termes fort vagues et sous des conditions fort difficiles à réaliser. Aucun d'entre eux ne voulait prendre l'initiative du mouvement. Certains se disaient prêts à marcber avec leurs troupes, mais seulement après qu'un bataillon leur aurait donné l'exemple; d'autres voulaient, avant de se risquer, qu'un régiment au moins se fût prononcé (ou une brigade, ou même une division). Tous se réservaient in petto, si l'affaire prenait une tournure défavorable, de se dégager avec éclat et même de racheter par excès de zèle royaliste leurs compromissions libérales. En outre, la plupart d'entre eux réclamaient préalablement des garanties pécuniaires. Fabvier calculait qu'il faudrait leur assurer non seulement l'équivalent de leurs traitements, mais des primes proportionnées à leur importance et aux services qu'on attendait d'eux; que chacune des citadelles dont il comptait se faire ouvrir les portes coûterait 30,000 francs; que 5,000 francs ne seraient pas de trop pour un capitaine qui déterminerait sa compagnie à tourner et qu'une somme assez forte devrait être aussi distribuée aux simples soldats. Dans l'égarement généreux des passions politiques, les chefs du parti libéral ne sentaient pas alors combien de pareils agissements et de pareils exemples pouvaient être funestes à leur pays. Ni La Fayette ni Manuel ne le comprenaient; et Fabvier, brave et loyal militaire, qui était pour sa part le désintéressement, l'honneur même, n'était pas plus qu'eux en état de s'en rendre compte.

En somme, au mois de mars comme en janvier, la grande

question, c'était toujours la question pécuniaire. Or, le colonel continuait à dépenser son argent et celui de ses amis d'Iran ou de Bayonne, qui n'en avaient guère; empruntait, se ruinait et, malgré son traité, ne recevait rien du gouvernement espagnol. Les 400,000 réaux qui lui avaient été fournis en traites peu après son départ de Madrid n'avaient pas été payés. La maison Bernalez, de Londres, sur qui ces traites étaient tirées, ne voulait plus faire honneur à la signature du ministère San-Miguel. Après quatre semaines d'attente Fabvier, ne recevant rien, se décide à faire partir pour Madrid son fidèle agent Durou, chargé de réclamer instamment au comité directeur une somme importante, faute de laquelle toute l'entreprise doit fatalement échouer (1).

Mais, arrivé à destination, son émissaire trouve le ministère uniquement préoccupé de transférer dans le midi de l'Espagne le gouvernement et la personne du roi, pour empêcher ce dernier d'être enlevé par les Français. Ferdinand VU, qui voulait demeurer dans sa capitale, venait à deux reprises de renvoyer San-Miguel et ses collègues (2). Mais ne pouvant parvenir à les remplacer et se voyant, d'autre part, menacé par l'émeute, il lui avait bien fallu les reprendre. Ils firent malgré» lui décider par les Cortès, le 11 mars, que le départ aurait lieu pour Séville le 20 du même mois. Or, il fallait de l'argent pour ce voyage et, comme d'ordinaire, les caisses de l'État étaient presque vides. Le gouvernement ne put fournir à Durou ni numéraire ni valeurs faciles à recouvrer. Après huit ou dix jours de démarches et de prières, cet agent dut s'en retourner avec du papier qui, dès lors, ne paraissait pas valoir grand'chose, et qui bientôt se trouva ne rien valoir du tout. C'étaient quatre millions de réaux en traites sur fiernalez; Fabvier, qui les reçut le 16, envoya lesdites traites à Bayonne où, effectivement, elles ne furent pas acceptées. Il fallut encore se tourner d'un autre côté. L'infatigable Durou partit le 19 mars pour Paris, d'où il devait, au besoin, se rendre à Londres avec ses mauvaises valeurs. Mais avant

(1) Lettre de Fabvier à Isturitz (3 mars 1823).

(2) Le 17 février et le 1" mars.

qu'il pût être de retour ou du moins envoyer quelques subsides, que d'événements pouvaient se passer! Le colonel suppliait éperdument ses amis de Paris de ne pas hésiter à ouvrir leurs bourses et de faire, sans retard, une avance de trois ou quatre cent mille francs sur les traites du ministère espagnol. 11 les invitait aussi à se montrer moins circonspects dans leur conduite; à se départir virilement, vu l'urgence, de la marche légale, et à risquer enfin leurs personnes, aussi bien que leur argent. Mais ils ne Técoutaient guère. Après l'expulsion de Manuel, véritable coup d'État parlementaire qui eût parfaitement motivé un appel aux armes (1), les députés de Topposition libérale, au nombre de soixante-deux, s'étaient bornés à protester et à se retirer du Palais-Bourbon. Manuel lui-même ne poussait pas l'audace jusqu'à se prononcer pour la révolution avant que le signal en eût été donné par le colonel ou même avant qu'elle eût réussi. Les chefs libéraux de Paris, que Fabvier suppliait toujours de venir le rejoindre à Irun, ne se montraient disposés à partir que lorsqu'il leur aurait fait connaître la date de sa marche en avant. Mais c'était justement ce qu'il ne pouvait faire, car cette marche dépendait dune occasion qu'il fallait pour ainsi dire saisir au vol. t Vous voulez, écrivait-il (le 16 mars) à Manuel, qu'on vous prévienne du mouvement... Cela ne dépend pas de nous. D'ailleurs, le sort de tout, l'armée étant ainsi serrée, sera décidé dans les quarante-huit heures, et c'est au début qu'il faudrait avoir tous ses moyens matériels, personnels et mofaux... C'est au départ qu'il faudrait des noms puissants. Nous en aurons plusieurs. Mais vous en avez plusieurs qui feraient bien ici, pour eux et pour nous. Tranchons le mot, on n'aime pas à courir une chance et on serait bien^aise qu'elle fût décidée avant de se

(1) Oo sait à quelles fureurs fut en butte ce grand orateur, qui avait osé, dans son discours contre l'expédition d'Espagne, rappeler que Louis XVI s'était perdu pour avoir invoqué l'appui des armées étrangères; et comment, après les débats les plus passionnants, il fut exclu dela Chambre, manu militari, le 4 mars 1823. Informé du fait, Fabvier lui écrivait aussitôt (le 13 mars) : « Comme je vous ai reconnu et admiré! Combien j'aurais voulu être près de vous t Vous êtes un héros et, bon gré mal gré, vous voilà chef. Gardez ce poste... »

lancer. Ce n'est pas nouveau... » «... Coupez vos câbles, lui disait-il encore le 19 mars, si vous n'avez pas le temps de lever l'ancre. T... (1), le modèle des soldats citoyens, se sacri- • fiera avec nous. Succès ou immortalité. Vous voyez que nous ne sommes pas à plaindre. Mais ce n'est pas de nous qu'il s'agit. C'est de cette tendre mère trahie, abandonnée. Que du moins quelques-uns de ses enfants versent leur sang avant de la voir livrer aux derniers outrages. Qu'on ne dise pas qu'elle n'a nourri et élevé que des ingrats. »

La résolution prise par le gouvernement de quitter Madrid avait cruellement surpris le colonel Fabvier. Il la trouvait très regrettable, en ce qu'elle ne pouvait manquer de décourager le parti constitutionnel, qui n'était qu'une faible minorité dans la nation espagnole. Mais ce qui l'étonnait et l'alarmait plus encore, c'était le plan de campagne que le ministère San-Miguel venait d'imposer à ses généraux, et particulièrement à Ballesteros, qui avait à soutenir le premier choc du duc d'Angoulême et à protéger les provinces du Nord. Ballesteros avait ordre de se retirer jusqu'à l'Èbre, sans attendre même l'entrée des Français. Exécuter de pareilles instructions, c'était abandonner de gaîté de cœur tout le nord du

(\) Quel était ce personnage? Ne serait-ce pas le général Tarayre, militaire et homme politique bien connu, qui tenait depuis quelques années une place importante dans les rangs du parti libéral? Nous ne savons. Ce qui paraît certain, c'est que T... avait de hautes relations et une importante mission. « Voyez Molitor, lui écrivait Fabvier. Faites-lui honte sur sa vie passée; que la haine publique sera plus vive contre ceux qui auront donné ce dernier coup à la liberté, etc. ; que les Bourbons tomberont; que tout ce qu'il y a de puissant en France est réuni pour ce projet, etc. Tirlet aussi. Parlez-leur de moi si vous voulez. A Guilleminot, vous savez... Le général L..., qui est depuis longtemps à l'armée à Pau, a beaucoup travaillé. Mais je ne veux pas lui donner l'initiative sur vous. Si vous en avez besoin, appelez-le sous le nom de M. Vicomte (?), qui veut lui parler et vous vous concerterez. Flattez-le comme vous savez; qu'il ne se croie pas déchu de son importance... L'important serait que vous puissiez nous présenter à la frontière, depuis Andaye jusque Saint- Jean- Pied-de-Port et Oloron, des régiments dont les chefs auraient promis. Avoir aussi Bayonne pour nous ouvrir la porte. Si quelque capitaine du 9* léger pouvait passer avec sa compagnie, n'épargnez rien pour cela... Dites-moi bien quand les hostilités doivent commencer, pour que nous ne soyons pas en retard. Si nous avons encore vingt jours, nous sommes bien... Mais il nous faut toujours cinq à six jours à l'avance... »

royaume à la contre-révolution et à l'invasion; c'était d'avance se déclarer vaincu; c'était renoncer au concours des réfugiés qui, trop faibles pour n'avoir pas besoin de rester en contact avec les troupes espagnoles; ne voulant, d'autre part, agir que surle sol français, ne devaient pas s'éloigner de la frontière. Fabvier protestait vivement contre l'adoption d'un pareil programme et demandait avec instance qu'on en revînt à ses vues.

t... Tant que l'invasion ne sera pas commencée, écrivait-il le 16 mars au général Torrijos (qui commandait en Navarre sous Ballesteros), nous emploierons tous nos moyens pour l'empêcher... Mais si la guerre avait lieu, nous ne pourrions plus vous être utiles. On m'écrit de Paris ce qui suit : « Le gouvernement serait fort content que les Espagnols suivissent le plan de campagne qu'ils ont adopté, savoir d'abandonner les provinces jusqu'à l'Èbre. Il compte, au moyen des factieux (1) et des prêtres, occuper toutes ces contrées et... leur faire supporter patiemment la présence des troupes françaises qui, espère- t-on, n'auront pas occasion de combattre. Une fois sur l'Èbre, on lancerait les armées royales (2) avec les régiments suisses, que la Régence prendrait à sa solde jusqu'à Madrid... Déjà même on entretient les troupes françaises dans cette idée qu'elles viennent au secours delà population espagnole, et on le leur prouve en faisant arriver sans cesse des paysans espagnols de toutes ces provinces, qui sont très ébranlées parla fausse résolution du gouvernement, et en leur montrant qu'il n'y a pas de troupes espagnoles pour leur disputer l'entrée... Il serait beaucoup plus sage... de porteries troupes disponibles sur la frontière, de s'y présenter comme devant faire résistance et de le faire en effet contre tout ce qui ne serait qu'armée de la Foi. Gela présenterait les avantages suivants : 4° d'empêcher la désertion journalière, qui s'ac-

(1) C'est-à-dire des absolutistes ou apostoliques qui, au nombre de 25.000 à 30,000, s'étaient réfugiés en France sous la protection du duc d'Angoulême.

(2) C'est-à-dire les troupes apostoliques désignées dans la note ci-dessus.

« croît par l'absence des troupes et la persuasion de l'abanc don dans lequel on veut laisser ce pays; 2' de faire voir aux t troupes françaises que c'est véritablement la guerre à l'Est pagne qu'elles vont faire et retarder par là le commencement « des opérations; 3° d'empêcher l'occupation militaire par l'a rc mée de la Foi; 4° les troupes espagnoles, se retirant en bon c ordre, feraient penser aux troupes françaises qu'on les attend c plus loin, les forceraient à une attitude hostile envers le pays c et imprimeraient quelque réserve aux habitants disposés à c s'unir aux factieux. Enfin... il faut que nous puissions rester c en contact avec les troupes françaises... »

Ces remontrances ne furent pas tout à fait sans effet. La retraite sur l'Èbre ne fut pas opérée complètement, et, sans parler des garnisons laissées dans les places fortes (Santona, Saint-Sébastien, Pampelune, etc.), quelques troupes espagnoles demeuraient encore, vers la tin de mars, dans le voisinage de la frontière. Le colonel se reprenait, par moments, à espérer le succès. S'il eût pu réunir aux quelques réfugiés qu'il avait groupés dans les pays basques ceux que les comités de Paris et de Londres entretenaient séparément soit en Catalogne, soit en Galice, il en eût formé un bataillon, à la tète duquel il n'eût pas hésité à tenter c l'assaut >, comme il disait, c'est-à-dire à franchir la Bidassoa et à se jeter au milieu de l'armée française. Mais cette réunion paraissait encore être le dernier des soucis du gouvernement espagnol. Fabvierne pouvait donc disposer que des deux petites troupes constituées Tune à Bilbao, l'autre à Saint-Sébastien, et dont l'effectif total ne dépassait guèrel50 hommes (Français et Italiens). C'étaient, il est vrai, des hommes de cœur, qui avaient déjà joué leur vie dans les révolutions ou dans les complots et qui étaient prêts à la jouer encore. 11 y avait parmi eux des condamnés à mort(Gauchais, Pombas, Delon, Cossin, etc.) qui n'avaient plus rien à redouter des tribunaux. Près d'un tiers de ces réfugiés se composaient d'officiers qui avaient bravement servi, comme Fabvier, dans les armées de Napoléon. Avec de pareils hommes le colonel ne désespérait pas de déterminer l'avant-garde du ducd'Angoulême à faire demi-

tour, après quoi tout le reste serait, croyait-il, facilement entraîné. De nouveaux auxiliaires lui étaient, du reste, annoncés de Paris; c'étaient des carbonari, des militaires, également éprouvés. D'autres devaient venir de la Rochelle, t Que ceux qui veulent partager la gloire se hâtent, écrivait-il à de Schonen . Gloire aux braves ! Honte aux lâches ! ... »

A ce moment, le duc d'Angoulême, arrivé à Toulouse, se débattait au milieu de difficultés d'organisation qui le paralysaient et semblaient devoir retarder encore plusieurs semaines l'ouverture des hostilités. Sur le point d'entrer en campagne, il s'aperçut, avec stupeur que les vivres, les fourrages, les moyens de transport lui faisaient presque entièrement défaut. Si juste à ce moment Fabvier fût venu résolument provoquer à l'insurrection une armée pour tant de raisons mécontente, ses chances de succès eussent sans doute été fort grandes. Quelques jours plus tard, au contraire, par suite de l'événement imprévu que nous allons rapporter, elles allaient se réduire à peu près à rien.

Depuis le 17 mars, les diligences qui s'étaient éloignées de Paris à destination de Bayonne étaient parties pleines de voyageurs dont les allures militaires et les imprudences de langage avaient été bientôt signalées à la police. Celle qui partit le 21 fut arrêtée par ordre de l'autorité à peu de distance de la capitale. On y trouva un général à demi-solde nommé Pyat, et plusieurs officiers et sous-officiers de l'ancienne armée, qui, comme les autres, allaient rejoindre Fabvier. Leurs bagages furent fouillés. Us comprenaient une malle à l'adresse du commandant de Lostende, aide de camp du général Guilleminot, major-général de l'armée d'observation ; et cette malle renfermait les objets les plus compromettants, tels que boutons à l'aigle, écharpes et cocardes tricolores, sans parler d'une aigle de régiment. Le destinataire était-il complice des conspirateurs? C'est ce que l'on ne pouvait encore savoir. Mais le premier mouvement des ministres fut d'ordonner Tarrestion de M. de Lostende. Cette mesure de précaution, du reste, ne leur parut pas suffisante. Guilleminot, qui avait servi â Waterloo et que les ultra-royalistes atta-

quaient avec violence depuis qu'il était major-général, fut relevé de ses fonctions, et le duc de Bellune, ministre de la guerre, que le parti de la réaction ne suspectait pas, partit en poste pour aller le remplacer.

Ce coup de théâtre jeta dans le découragement et dans la terreur Jes officiers mécontents de l'armée d'observation. Quant a Fabvier, il en fut tout d'abord atterré. Fuis la consternation fit place en lui à la colère. 11 écrivit à San-Miguel pour lui reprocher dans les termes les plus amers ses indiscrétions, ses lenteurs, ses défiances, qui, si près du succès, faisaient manquer la partie (1). Après quoi, se reprenant à vouloir une entreprise devenue presque impossible et même à la croire encore réalisable : t Nous sommes aujourd'hui, écrivait-il à fiallesteros vers la fin de mars , avec presque tous nos fils coupés et sans moyens. Cependant avec Jes cent Français qui se trouvent à Tolosa, nous irons présenter le drapeau tricolore à l'armée française sur le territoire français... » Dans le même temps il donne de nouvelles instructions à ses agents : t ...Il faut absolument que nous tentions l'aventure brusquement. C'est Tunique moyen de salut... Tous les officiers supérieurs doivent voir dans l'arrivée du ministre de la guerre la certitude de destitutions. Que ceux qui sentent que la chose les regarde se décident donc. Tissot doit être près de Saint-Jean- Pied-de-Port. II peut compter que s'il est en tête de colonne, nous l'aborderons s'il veut... » Dans la même lettre il se

(1) « Monsieur, nous avons reçu la nouvelle que le général Pyat, plusieurs colonels, en tout vingt-neuf ofûciers qui s'acheminaient vers nous, ont été arrêiés et grand nombre d'autres poursuivis et qu'en même temps le général Guilleminot et son état-major étaient remplacés par le ministre de la guerre lui-môme, qui a reçu du Roi Tordre de partir dans deux heures. Presque tous nos fils se trouvent ainsi coupés. Vous verrez par là, Monsieur, que nos espérances ne reposaient pas sur de faibles moyens et qu'il n'a pas fallu moins que les retards et les indiscrétions les plus inconcevables pour les détruire et perdre une foule de nos braves camarades qui ont ajouté une foi aveugle dans les promesses dont j'étais l'interprète. C'est avec surprise et douleur que j'ai appris que vous n'aviez môme pas fait une démarche, qui vous aurait peu coûté et à laquelle vous vous étiez engagé. Vous avez confié nos projets et mon nom à tout Madrid. Vous m'avez menacé... Vous êtes maintenant. Monsieur, à portée de juger de quel côté sont les torts et si ma mission était de quelque importance pour vous... »

déclare encore sûr du général Vallin (chef de la brigade d'avant-garde du côté de la Bidassoa). Il recommande de ne pas ménager les promesses. Enfin peu après (au commencement d'avril) il informe un général espagnol que les destitutions, d'abord décidées, ont été suspendues ; que le duc d'Angoulême doit commencer les hostilités du 10 au 45. D'ici là, il faut à tout prix que les réfugiés tentent la fortune. « Nos relations avec plusieurs corps nous laissent beaucoup d'espérances. J'ai fait dire au détachement français d'arriver le 6. Nous devons faire notre tentative sur Andaye. » Il supplie son correspondant de ne pas ramener en arrière les troupes espagnoles d'irun. La position pour les réfugiés ne serait plus tenable. < Nous ne demandons, dit-il, que jusqu'au 6. » Son parti est dès lors irrévocablement pris, t Nous nous présenterons, annonce-t-il à un de ses agents, au hasard devant les premières troupes... S'il y a un bataillon sûr, un signe, qu'on nous Tindique. 11 faut pour notre honneur que cette guerre ne commence pas sans quelque tentative... »

Cependant le duc d'Angoulôme, après avoir organisé à Bayonne, au nom de Ferdinand VU, une régence apostolique destinée à le suivre dans sa campagne, prenait ses dernières dispositions pour la mise en mouvement de ses corps d'armée. Plein de confiance dans le général Guilleminot et d'aversion pour le marécbal duc de Bellune, il avait exigé qu'on lui rendît le premier comme chef d'état-major. Convaincus de l'innocence de ce général, Louis XV1I1 et ses ministres lui avaient donné cette satisfaction et avaient même remis en place M. de Lostende. Après l'affolement où les avaient jetés les découvertes du 21 mars, ils n'avaient pas tardé à reprendre leur sang-froid. Ils se disaient que, si la fidélité de l'armée était réellement ébranlée, il était impolitique de le crier sur les toits et d'enhardir ainsi les mécontents; qu'il fallait avoir l'air, au contraire, de ne pas douter de son dévouement, et que le meilleur moyen de couper court à ses velléités de révolte était de la mener résolument et sans tarder à l'ennemi. Plus elle resterait dans ses cantonnements, plus elle offrirait de prise à la propagande libérale. Au contraire, une fois en marche et vigoureusement

entraînée, elle ne songerait plus qu'à obéir. Le gouvernement crut donc devoir, d'une part, étouffer, en s'abstenant de destitutions et de poursuites, le scandale qu'avait produit l'affaire de Lostende et Guilleminot; de l'autre, ordonner au ducd'Angoulôme d'entrer en campagne dans le plus bref délai. Le prince reçut cet ordre avec joie et se serait certainementmis en marche dès le 5 avril si la question des vivres et des transports n'eût été encore pour lui un cruel embarras. C'est seulement dans la nuit du 5 au 6 qu'il put conclure avec le munitionnaire Ouvrard les marchés, depuis si fameux, faute desquels ses troupes eussent été exposées à mourirde faim dès leur entrée en Espagne. Mais aussitôt après il fut décidé que, dès le 7, le premier corps, sous le maréchal Oudinot, franchirait la Bidassoa. Dès le 6 au matin l'avant-garde, sous le général Vallin, vint se ranger sur la rive droite de ce petit fleuve, à la hauteur de Béhobie et à trois quarts de lieue de la ville d'irun.

C'était justement le 6 que Fabvier avait résolu de faire sa tentative. Depuis plusieurs jours, il avait établi un dépôtd'armes et de vivres à deux lieues de Béhobie, sur la rive droite de la Bidassoa qui, au-dessus de cette localité, appartient à l'Espagne. Grâce à cette disposition il pouvait franchir ce cours d'eau sans opposition et déboucher sur un point du territoire français où on ne l'attendait pas, espérant trouver encore isolés les premiers bataillons de l'avant-garde.

Du reste, il était si bien résolu à ne plus attendre que, dès le 5 avril, il avait fait répandre la proclamation suivante, dont les troupes françaises de première ligne reçurent de nombreux exemplaires :

« Soldats,

« Où allez-vous? Et qui reconnaîtrait dans cette jeune armée, sous ce sale drapeau, les enfants des vainqueurs de Marengo et d'Austerlitz?... Vous avez pour avant-garde des capucins et des voleurs; à votre tête un prince qui n'a dû la vie qu'à la clémence du héros qu'ils ont assassiné (1), des

(1) Allusion au duc d'Angouléme qui, fait prisonnier pendant les Cent- Jours, avait été remis en liberté par ordre de Napoléon.

émigrés, et quelques traîtres; pour arrière-garde, des Autrichiens! — Vous allez détruire la liberté que vos pères ont fondée au prix de leur sang, perdre... le fruit de tant de victoires et rendre à la France le fanatisme et la tyrannie... Ceux d'entre vous qui échapperont à la juste fureur d'un peuple qui ne demandait qu'à vivre libre et à vous aimer en frères rentreront dans leurs foyers escortés par des gendarmes comme de vils brigands... Peut-être même trouveront-ils la patrie encore une fois envahie par les étrangers. L'obéissance des Bourbons leur en ouvre les portes... — Non, vous n'irez pas, la France vous le défend, et c'est à elle que vous obéirez... Tout est prêt pour chasser cette famille toujours funeste à la France. La plupart même de vos chefs n'attendent qu'un regard de vous. Soldats, la grande ombre a eu pitié de vous. Elle vous envoie son aigle, escortée par quelques-uns des soldats témoins de tant de victoires... Vous ne tirerez pas, vous ne vous exposerez pas à percer de vos balles notre glorieux drapeau... Vous ne blesserez pas notre cher aigle. Si vous le faites il disparaîtra à jamais, et toute votre vie vous sentirez des remords, comme si vous aviez tué votre mère. »

La résolution de Fabvier ne fut-elle pas ébranlée par la fâcheuse nouvelle qui lui parvint dans la nuit du 5 au 6? Il apprit à ce moment les dernières dispositions du duc d'Angoulême. Dès lors, il ne lui était plus possible d'exécuter en temps utile le mouvement tournant que nous avons indiqué plus haut. Sa petite troupe ne pouvait être réunie à Irun que dans la matinée du 6. S'il persistait à vouloir remonter la Bidassoa, puis la descendre par la rive droite, il ne déboucherait que dans la soirée sur le territoire français. Or, d'ici-là l'avantgarde et même le premier corps auraient eu le temps de se concentrer sur le bord du fleuve; peut-être même se seraientils hâtés de le franchir. 11 n'y avait donc pas une minute à perdre. Il Fallait courir aux Français par le plus court chemin, les aborder de front par Béhobie. Mais comment faire pour passer le fleuve? Le pont de Béhobie était détruit depuis la guerre de 1813. 11 n'en restait que deux culées, une sur la

rive française, l'autre sur la rive espagnole, séparées par la largeur de la Bidassoa. Cette largeur, il est vrai, était peu considérable; un homme, en élevant un peu la voix, pouvait aisément se faire entendre d'un bord à l'autre. Le fleuve était, du reste, guéable à marée basse. Mais à ce moment la mer montait et, pour passer à pied, il fallait attendre jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. Les barques qui eussent permis de transporter la petite troupe de Fabvier avaient été toutes enlevées par les autorités françaises. Il ne restait qu'un bac, amarré à la rive droite et qui, chaque jour, vers midi, transportait à la rive opposée la diligence venant de Bayonne. Le colonel calcula donc qu'en se présentant sur le fleuve juste au moment où la diligence débarquerait, il pourrait s'emparer du bac et passer rapidement de l'autre côté. Mais il jouait de malheur en tout. Il était encore avec ses hommes à une assez grande distance de la Bidassoa quand il rencontra la diligence qui, devançant l'heure habituelle, venait de déboucher sur le territoire espagnol. 11 courut jusqu'au fleuve; déjà le bac était retiré sur la rive droite. Il fallait donc attendre la marée basse, en présence des troupes françaises qui déjà couvraient le bord septentrional de la Bidassoa. Mais attendre c'était donner le temps à ces troupes, encore clairsemées, de se grossir et de passer l'eau. Comment, du reste, eût-on pu rester en face d'elles, à portée de la voix, sans les inviter à fraterniser! Ce moyen d'action, vu les circonstances, était d'un succès plus que douteux, les réfugiés ne pouvant se jeter dans les bras des soldats et ceux-ci ayant tout le temps de compter une poignée d'hommes dont le nombre n'était pas fait pour les encourager à se prononcer. Mais c'était le seul dont Fabvier, toujours bon Français, pût et voulût se servir. Il avait défendu à ses hommes de charger leurs armes, et si ceux du général Vallin venaient à tirer, il était bien résolu à ne pas riposter.

Alors eut lieu une scène que bien des historiens ont déjà retracée avec plus ou moins d'exactitude, mais qui, à notre sens, ne saurait être mieux racontée que par Fabvier luimême. Il en a tait au moins deux récits, le premier imprimé

peu de temps après l'événement et dont nous possédons un assez long extrait, le second demeuré manuscrit et que nous avons tout entier sous les yeux. Ces deux relations se complétant sans se contredire, nous croyons devoir entremêler nos citations de lune et de l'autre, de manière à ce que l'exposé des faits forme ici une suite ininterrompue.

t ... Le 6, à onze heures et demie, la colonne, forte de 40 officiers et de 70 sous-officiers ou soldats, se mit en route avec le projet de passer le bac de Béhobie, de se jeter dans les bras du 1er corps, de périr ou de l'entraîner. Quelque fût le danger, tous voulurent le partager. Les Italiens voulurent comme les Français se parer de la noble cocarde (1). L'aigle et le drapeau furent placés au centre et la colonne arriva au Pas de Béhobie aux cris de France et de liberté, auxquels répondirent quelques cris des postes français.

« Arrivés au Pas, on trouva que le bateau, qui cependant appartenait à l'Espagne, avait été retiré. En vain on en chercha d'autres; alors la colonne se déploya, le drapeau et l'aigle au milieu d'un peloton d'officiers, sur les débris du pont môme, à portée de pistolet de l'armée française (2)...

«... Je crois devoir répéter ici mot à mot le discours que j'ai adressé aux soldats et rendre compte du poste qu'occupaient chacun des officiers :

« Soldats français, nous ramenons à vos yeux ce glorieux « drapeau tricolore qui a été témoin pendant vingt ans de « vos serments et de votre courage, et cette aigle victorieuse « que vous avez plantée dans toutes les capitales du Nord 1 f Ce sont les seules couleurs nationales. Vous ne pouvez pas « les revoir sans partager notre émotion. Les sentiments que * l'on nomme chez vous honneur et discipline ne sont autre « chose que le principe odieux de la démoralisation et de « l'avilissement de la nation. Soldats français, après un long « exil nous venons vous revoir et vous embrasser. Nous allons « passer la rivière... Vous nous recevrez en compatriotes, en

(1) Ajoutons que les réfugiés avaient pour la plupart revêtu l'uniforme des grenadiers ou celui des chasseurs de la garde impériale.

(2) Récit manuscrit.

« frères. Mais si, contre notre attente, vous tournez vos armes « contre nous, vous nous égorgerez tous, et. . . nous mourrons, t contents de mourir sur notre terre natale... Vive la France f « Vive la liberté ! »

* Ce discours fut écouté dans le plus grand silence.

< Le général français qui commandait à Béhobie (1) fit avancer sur la culée opposée du pont une pièce d'artillerie que l'on se disposa à charger. La rivière étant étroite, je me vis à portée de pistolet du canon qui allait écraser ma troupe. Cependant, j'espérais que les artilleurs ne feraient pas feu, ou du moins qu'ils chargeraient seulement à poudre. Je renouvelai l'ordre à tous nos soldats de demeurer l'arme au bras. Le capitaine Moreau commença à chanter l'hymne marseillais, que tous nos soldats répétèrent gaiement. Les canonniers chargeaient lentement la pièce. L'officier passa deux fois devant l'embouchure du canon. On mit plus de cinq minutes à charger et l'on changea deux fois de pointage.

« Dans ce moment les officiers et la troupe de notre formation étaient ainsi placés devant les troupes. . . (ici une lacune dans l'imprimé que nous citons et qui continue par les lignes suivantes :) composée de sept olficiers et étudiants, savoir MM. Gamelon, Pombas, Bénit, Marotte, L..., F... et J..., formés sur deux rangs. Près du drapeau et sur la culée se trouvaient aussi à cheval MM. le capitaine Delamotte, le lieutenant Delon et M. Dufresne. Le capitaine Delhaye commandait la compagnie de chasseurs, le capitaine Raymond commandait celle des grenadiers. Le capitaine C... commandait le peloton des Italiens... Ces deux compagnies et le peloton italien étaient en bataille à quinze pas en arrière de moi. Le colonel avait mis pied à terre pour faire avancer une barque...

« Malgré les dispositions que je voyais faire contre nous, j'espérais toujours qu'on ne voudrait pas faire feu... Il fallait au moins attendre pour nous mitrailler que nous nous fussions avancés au delà du milieu de la rivière. Cependant la pièce était chargée. L'officier d'artillerie regardait le général et l'in-

(1) Le maréchal de camp Vallin, qui, pour avoir ainsi répondu aux espérances de Fabvier, fut nommé peu après lieutenant-général.

terrogeait des yeux; on avait fait descendre devant le gué trois compagnies d'infanterie légère. Le reste du régiment avait pris les armes (1)... »

« ... Enfin une pièce chargée à mitraille abat un ofûcier et trois soldats. On répond par : Vive la liberté î et la Marseillaise. Les gendarmes commencent à tirer. L'officier qui portait l'aigle hésite. L'intrépide Marotte s'élance, le lui arrache et va le planter à la dernière pierre du pont. Un coup de mitraille l'enlève; l'aigle tombe; il est replacé aussitôt au même point par un sergent qui tombe aussi. Bénit tombe à son tour. Alors quelques soldats furieux veulent se servir de leurs armes. Un de leurs camarades leur crie : « Compagnons, ce sont des Français, des frères égarés. » Tous s'écrient : t Vive la liberté! » posent les armes et attendent la mort. Enfin un bataillon ouvre un feu dedeux rangs et dans quelques instants dix braves sont tués, huit blessés grièvement et un autre nombre plus légèrement. Pendant ce temps, le bataillon de l'Union, témoin de l'action, voit passer un corps français à Biriatou ; il se retire sur Saint-Sébastien. L'invasion était accomplie. Les hommes du 6 avril se retirent et se rendent à Saint-Sébastien (2j... »

(1) Récit imprimé.

(2) Récit manuscrit. Il n'est pas sans intérêt de comparer à cette relation le récit du duc de Bellune, ministre de la guerre, qui était alors à Bayonne et qui écrivait le 7 avril : « Hier, vers midi, le régiment espagnol Impérial-Alexandre s'était rangé en bataille sur les hauteurs d'irun et paraissait se disposer à défendre le passage de la rivière; un peloton de cent hommes, que Ton reconnut être d -s réfugiés français, ayant un drapeau tricolore, descendit près de la Bidassoa ei offrit à boire aux soldats du 9° régiment d'infanterie légère. Les transfuges tentèrent par toutes sortes de moyens de débaucher nos soldats. Ceux-ci n'acceptèrent point leurs offres et ne répondirent en ;iu<*urie manière à leurs provocations Le général Vallin. qui se trouvait présent a cette scène, fil avancer une pièce de canon et ordonna de charger la mitraille. Pendant que les canonnière exécutaient cet ordre, les transfuges ne cessaient de crier : Virent nos bravet canonniers! Vivent nos amis de V artillerie! Voyant le général Vallin s'avancer près de la rivière, ils poussèrent des hurlements épouvantables en criant : Vive Napoléon! Au même instant le général Vallin répondit à leurs insultes par un Vive le roi! qui fut répété par tous nos soldats et ordonna à l'artillerie de faire feu. Le premier coup abattit 10 hommes, le second 3. Les autres se dispersèrent aussitôt et se jetèrent dans les montagnes. Une compagnie... du 9e régiment s'élança .. pour passer la Bidassoa et poursuivre ces misérables provocateurs. Mais elle

Le lamentable événement dont on vient de lire le récit eut pour conséquence immédiate l'entrée de l'armée française en Espagne. Dès le 7 avril au matin le duc d'Angoulême était reçu à Irun. Le passage de la Bidassoa fut aussitôt célébré par la presse royaliste à Jé^ald une grande victoire. Comme opération militaire, il ne méritait pas d'être loué, puisqu'il avait eu lieu sans résistance aucune. Mais c'était sans conteste un fait politique d'une grande importance et dont' le gouvernement de la Restauration avait lieu de se réjouir. Que les troupes royales, réellement mécontentes et depuis si longtemps travaillées par la propagande libérale, eussent pu se trouver pendant plusieurs heures en présence du drapeau tricolore sans aller se réunir à ceux qui le portaient et qu'elles eussent même tiré sans pitié sur ce glorieux emblème de la Révolution, citait là une épreuve décisive pour leur fidélité. Fabvier et ses amis furent dénoncés à l'opinion publique par cent journaux, et dans les termes les plus injurieux, comme des transfuges sans honneur et sans foi, etnonseulementcomme des rebelles, mais comme des traîtres. Des folliculaires éhontés ou imbéciles, aux gages de la police, accablèrent de leurs invectives, en vers ou en prose, l'infortuné colonel (1). Nous avons sous les yeux un pamphlet dégoûtant, composé en prison, sans doute sur commande, par un réclusionnaire (2), où Fabvier, représenté comme un ambitieux déçu, capable de tout, était accusé de servir contre sa patrie; de préparer l'invasion, le démembre-

ne put les atteindre, non plus que le régiment espagnol Impérial- Alexandre... » (Lettre reproduite dans les Mémoires et correspondance du comte de Ville le, t. III, p. 317-318.)

(1) Voir notamment une plate rapsodie qui parut sous ce litre : Les bords de la Bidassoa, poème en un chant et en vers, par un ancien volontaire royal du département de l'Aisne. (Paris, Delaunay, 1823, br. in-8<\)

(2) L'auteur de cette diatribe était un Italien nommé Libri-Bagnano, condamna aux travaux forcés à perpétuité pour escroqueries et faux, et bien connu de la police royale, à qui dès 1816 il avait offert ses services. Le brouillon du pamphlet en question (Lettre d'un ancien républicain à M. le colonel Fabvier en Espagne) se trouve aux Archives nationales (F", 6.6rtl) dans le dossier 169, rempli de pièces curieuses relatives à cet aventurier. Libri-Bagnano fut transféré quelque temps après à Clairvaux, puis gracié et banni en 1825.

ment de la France, et était jugé plus sévèrement que Moreau et que Bernadotte. Il fut de mode à cette époque (1) de mettre en parallèle les émigrés royalistes de la Révolution et les transfuges libéraux de 1823, pour représenter ceux-ci comme des scélérats, ceux-là comme des héros. C'était là dénaturer singulièrement l'histoire. Sans doute les conspirateurs d'Irun ne pouvaient échapper à tout blâme. Ils n'eussent pas dû oublier que, quand une armée française passe la frontière, quels que soient le drapeau qu'elle porte et le gouvernement qu'elle sert, il ne faut pas qu'elle trouve de Français devant elle pour l'incitera la désobéissance et à la révolte; ils eussent dû se dire que l'habitude des pronunciamientos, si elle s'introduisait dans notre pays, y rendrait impossible l'établissement de la liberté qu'il croyaient servir. Mais c'était faire à ces braves lïnjure la plus imméritée que de les comparer aux mauvais Français qui, en 1792, étaient allés chercher l'étranger pour l'amener en armes dans leur patrie, qui, enrôlés dans ses rangs, avaient combattu vingt ans leurs concitoyens et qui étaient rentrés à la faveur de ses victoires dans leurs pays humilié, amoindri. Fabvier et ses amis ne s'étaient pas proposé d'introduire en France l'armée espagnole, mais simplement d'empêcher l'armée française de pénétrer en Espagne; et, pour ce faire, loin de tirer l'épée, ils n'avaient voulu employer que la persuasion,

(1) Et môme plus tard dans un certain monde. Le maréchal Marmont, écrivant ses Mémoiret longtemps après cet événement et oubliant la conduite autrement coupable qu'il avait tenue lui-môme en 1814, ne s'est pas montré moins injuste que les ultras de 1823 envers son ancien, aide de camp. « Les mécontents, dit-il, vinrent planter le drapeau tricolore sur la rive espagnole de la Bidassoa. J'eus la douleur d'apprendre que Fabvier était avec eux. Exaspéré par le débordement de haine dont il avait été l'objet à l'occasion des affaires de Lyon... il avait fini par se jeter à corps perdu dans tout ce qu'il y avait de plus hostileau gouvernement. Il avait été un des principaux conspirateurs en 1820 et... avait vu avec joie une occasion de nuire. Il se réunit donc à cette poignée de Français qui se déclaraient les ennemis de leur pays et recommençaient, sans avoir un noble sentiment à présenter pour excuse, ni un motif louable à faire valoir, la conduite des émigrés, trouvée autrefois par eux si blâmable. Fabvier, plus qu'un autre, était coupable; car il ne cessait jamais et à tout propos de professer sa haine contre les étrangers et la doctrine qu'il est vraiment criminel de combattre son pays... » (Mémoires du due de Raguse, t. VII, p. 294-296).

ils avaient simplement mis en avant leurs poitrines, ils s'étaient offerts sans défense à la mitraille; si du sang avait été versé, c'était uniquement le leur. Ils s'étaient passionnés; ils s'étaient perdus pour une erreur, maïs pour une erreur généreuse et désintéressée, l'erreur des libéraux de leur temps, l'erreur des Béranger, des Courier, des Manuel, des La Fayette, que l'histoire n'accusera pas sans doute d'avoir manqué de patriotisme et d'honneur.

Après la journée du 6 avril, la petite troupe de Fabvier, décimée, misérable, abandonnée par le gouvernement espagnol, qui était déjà aux abois, dut se retirer jusqu'en Galice. Le commandant Garon lui en disputait la direction. Arrivés à la Corogne, lesdeuxchefs achevèrentde se brouiller. Fabvier, qui n'espérait rien du gouvernement de Séville et qui, du fond de l'Espagne, ne pouvait plus communiquer avec Paris, prit le parti de se rendre à Londres pour se remettre en relations avec ses amis et se procurer les secours dont les réfugiés avaient tant besoin. Au commencement de mai il était à Lisbonne, où il s'abstint d'aller voir le général Lallemand (1), qui s'y trouvait alors et qui, après avoir refusé de le rejoindre en Biscaye, se rendait maintenante Séville. 11 en partit le 3 ou le 4 de ce

(1) Jl lui écrivit quelque temps après de Londres : « ... J'ai appris que vous aviez été mécontent de ce que je ne vous avais pas vu à mon passage. Je ne devais voir personne... Je savais que vous accordiez votre confiance à des hommes qui la méritent peu ; d'ailleurs à mon premier voyage, vous n'aviez dit que vous feriez ce qu'on vous indiquerait. Vous aviez votre poste assigné et, quoique ce ne fût pas le premier, parce qu'il y avait des hommes à qui vous portez respect et* déférence, vous auriez trouvé de la gloire et de l'avantage à entrer dans un plan tracé par vos anciens camarades. Tout devait se tenter avant l'entrée de l'armée française. Votre nom et votre valeur connus auraient été d'un grand poids. — Vous êtes allé à Séville... S'il y a du remède, c'est en réunissant tout ce qui peut exister de Français dans la péninsule, dans la Galice ou les Asluries, et les tenir à disposition pour agir d'après les instructions de l'intérieur. J'espère revenir bientôt avec quelques moyeqs d'agir. Dans ce cas, j'espère vous trouver disposé dans ce sens... Il s'agit d'une cause bien chère, à laquelle je saurai sacrifier pour ma part tout ce qui me sera personnel. Votre projet de légion de Portugal ne m'a pas paru sérieux-.. » Le général Lallemand, très faible tête, persista dans son dessein d'opérer à part, et ses efforts pour organiser une légion étrangère en Andalousie n'aboutirent qu'à un pitoyable avortement.

mois et, bientôt après, nous le revoyons en Angleterre, où sa tête toujours en travail enfante de nouveaux projets.

« ... Je suis venu ici (écrivait-il un peu plus tard à un de ses correspondants de Paris) : 1° parce qu'il faut que j'aie un rendez-vous de suite avec un de vous, soit ici, soit en Belgique; 2° parce que, pendant mon absence, j'ai laissé des instructions pour la réunion de nos gens; 3° parce que c'est d'ici seulement que Ton peut communiquer avec les autres points de l'Espagne et avec la France; 4° parce qu'on ne peut se servir de cette réunion sans moyens; 5° parce que l'envoi du général Lallemand à Séville a fait beaucoup de mal ; 6a surtout parce qu'il fallait vous dire de ne pas perdre un instant et agir par Pintérieur et m'offrir Lyon. Je puis m'y rendre en passant par la Suisse; et si vingt braves veulent me suivre, je monte à l'hôtel de ville le premier, et si nous le gagnons, tout est fini... »

On voit par ce dernier paragraphe que, si Fabvierne renonçait pas à l'idée de retourner en Espagne, celle de mettre à profit l'éloignement d'une grande partie de l'armée pour tenter une diversion révolutionnaire à l'intérieur de la France commençait à lui sourire davantage. « Js penche personnellement pour Lyon », écrivait-il dans le même temps à un autre de ses amis. Ce projet prit bientôt dans son esprit d'autant plus de consistance que les nouvelles de la péninsule devinrent plus décourageantes. Dans une note du 11 juin sur les affaires d'Espagne, il jugeait fort sévèrement le gouvernement de Séville, qui n'avait pas su se concilier la nation et qui était incapable de résister à l'armée française. Ce que souhaitait Fabvier, c'était que le duc d'Angoulème et ses troupes fussent retenus assez longtemps au delà des Pyrénées pour que le parti libéral pût en deçà tenter la fortune avec quelques chances de succès. Quant aux réfugiés français qui étaient épars, au nombre de quelques centaines, dans le midi, le centre et l'ouest de l'Espagne (1), il fallait, à son sens, qu'ils se réunissent enfin en un seul corps pour combattre non les troupes françaises, mais les guérillas apostoliques; ce corps

(1) Il y en avait aussi en Catalogne une bande qui servait d'auxiliaire à Mina et dans les rangs de laquelle était Armand Carrel.

devrait être dirigé non point parle gouvernement des Cortès, mais par le général anglais Robert Wilson, qui venait de se rendre en Galice pour soutenir la cause libérale et à qui tous les secours devaient être adressés.

Cependant le duc d'Angoulême était entré à Madrid (24 mai). Le gouvernement des Cortès, dénué de ressources, avait décrété la formation dune légion libérale étrangère et ne parvenait pas à la constituer. Quant aux réfugiés français, ils erraient çà et là, par faibles groupes, sous des ches qui se jalousaient et, de plus en plus, répugnaient à toute discipline. La petite troupe de Béhobie avait énergiquement refusé de se laisser embrigader en Galice dans l'armée espagnole. Les malheureux qui la composaient avaient voulu soit se rendre à Cadix, soit retourner en Angleterre. Mais quarante ou cinquante seulement avaient pu quitter la Galice, sous Caron, qui, vers la fin de juin, les ramena à Londres dans la plus profonde misère (1). Les autres avaient dû rentrer dans cette province, où les attendaient de nouvelles épreuves. Morillo, qui y commandait, ne tarda pas à traiter, comme d'autres généraux espagnols, avec le duc d'Angoulême et fit sa soumission à la régence de Madrid (10 juillet). Les malheureux réfugiés français n'eurent plus alors d'autre ressource que de se jeter dans la Corogne, où Quiroga tenait encore le drapeau constitutionnel. A peine y étaient-ils rentrés que les troupes françaises, sous le général Bourke, vinrent assaillir cette place. Les réfugiés eurent cette fois le tort 4e se joindre pour les combattre aux troupes espagnoles, qu'ils aidèrent à les repousser (15 juillet). Mais pleins d horreur pour une guerre qui pouvait les entraîner

(1) Certains d'entre eux, et Caron tout le premier, avaient répandu contre Fabvier les plus odieuses imputations, allant jusqu'à Tatt«quer -dans son honneur et à l'accuser d'avoir bénéficié des sommes qui lui avaient passé parles mains, lui qui s'était au contraire endetté et avait jeté de sa poche 33,000 francs dans l'entreprise d'Espagne. Fabvirr n'en vint pas moins en aide aux pauvres gens que Caron venait de ramener. « Ces malheureux, écrivait-il vers la fin de juin, sont ici sur le pavé. Je leur ai donné la moitié de ce que j'ai. Mais cela ne peut les mener loin... Je voudrais en caser une partie. Si on fait quelque chose, il faudrait le faire passer par Marbot. Moi, je ne veux plus. Je pardonne, mais n'oublie pas... » Le colonel Marbot était alors à Londres, comme Fabvier.

encore à d'aussi coupables compromissions, ils s'efforcèrent encore de quitter l'Espagne. Quelques-uns y parvinrent et retournèrent en Angleterre, plus misérables que les compagnons de Garon. Certains, comme Nantit, allèrent à Cadix, où ils servirent encore quelque temps les Cortès (1). Enfin quarante de ces égarés qui, sous le commandant Gauchais, cherchaient à passer en Portugal ou à s'embarquer à Vigo, furent faits prisonniers par les apostoliques et livrés au duc d'Angoulême, qui les envoya en France pour répondre devant la justice du fait d'avoir porté les armes contre les troupes royales (2)

Tous ces événements n'étaient encore que mal connus de Fabvier à la fin de juillet et au commencement d'août. Mais il en savait assez pour être bien convaincu que la cause des Cortès était perdue. Le gouvernement de Cadix, serré de près par les troupes françaises, était aux abois. Son agent financier à Londres ne pouvait fournir au colonel aucun subside, et ce dernier était dans l'impossibilité de recruter, d'équiper, de solder la nouvelle troupe qu'il eût voulu emmener en Espagne. Fabvier, pourtant, toujours porté aux illusions, se reprenait parfois à croire que par son influence à lui l'armée française pourrait encore être amenée à faire volte-face. A propos du combat qui venait d'avoir lieu devant la Corogne, il écrivait le 30 juillet : « ... Les troupes sont un peu dégoûtées. Plusieurs officiers de la brigade Hubert ont demandé où j'étais et si je n'avais pas un corps. Ce détestable argent! Si j'en avais, nous serions bientôt trois cents au moins et, marchant sur leur flanc,

(1) Oq sait que les Cortès avaient suspendu le roi Ferdinand VII de ses fonctions et l'avaient malgré lui transporté à Cadix (12-15 juin.)

(2) Après une longue instruction, 26 d'entre eux comparurent, le 24 juin 1824, devant la cour d'assises de la H iule- Garonne et furent tous acquittés, les témoins cités contre eux ayant déclaré ne pas les reconnaître. Mai 8 Gauchais, déjà condamné à mort par contumace comme complice du général Berton, fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, qui renouvela sa condamnation ; sa peine l'ut ensuite commuée en celle de vingt ans de réclusion. Quant a Fabvier, aucune poursuite ne fut ordonnée contre lui, non seulement parce qu'on ne pouvait l'accuser d'avoir combattu les Français, mais sans doute aussi parce qu'on ne voulait pas faire la lumière sur les complicités qu'il avait trouvées dans l'armée du duc d'Angouléme.

nous nous grossirions et pourrions nous approcher du corps Lauriston (1), qui nous appelle à grands cris... » — t Ce moment, affirmait-il le 4 août à Robert Wilson, est favorable pour agir sur l'armée française. Toutes les relations la présentent mécontente du rôle odieux qu'on lui fait jouer et des misérables qu'elle doit protéger (2). Malheureusement les fonds espagnols nous manquent. Je fais un dernier effort en France. Si la terreur le rend infructueux, j'icai seul, uniquement pour tenir ma promesse. Et d'ailleurs, si mon pays doit demeurer dans un tel avilissement, peu m'importe le sort qui m'attend... »

t II y a moyen de reprendre l'ancien plan, écrivait-il à Manuel le lendemain, 5 août. J'ai reçu et vu des lettres positives. Dans le 30% le 11', 53% 22% le 4' hussards, on a demandé avec intérêt où j'étais. Dans ces corps, il y a beaucoup de mes anciens camarades. Le 52* (la Meurthe) partant de la Rochelle^ les soldats disaient : < Le colonel Fabvier est là-bas; si nous l'approchons, nous le joindrons. » Le 20e léger (les Vosges), vous savez. Mais je ne suis pas sorcier et ne crois pas pouvoir organiser un corps sans argent. Je vous ai déjà dit qu'il y a ici copie d'un article secret qui met cent mille Russes aux ordres de Louis XVIII sur sa seule demande (3). Sitôt en marche, en faisant éclater cette nouvelle dans l'armée, on y fera certainement de l'effet. Que ces messieurs voient donc et décident. S'ils veulent faire un sacrifice, dites-moi, je vous prie, ce qu'il y a de définitif là-dessus. Si oui, j'attendrai l'effet quelques jours de plus, annonçant mon arrivée. Sinon, je repars avec tout espoir perdu et le faisant perdre là-bas... Je n'ai aucun moyen; je n'emmènerai que deux ou trois personnes, et, je vous le répète, je ne pourrai rien... »

Les che s du parti libéral français ne partageaient pas les illusions du colonel et ne croyaient pas que l'entreprise qui

(1) Ce rorps, de formation récente, constituait l'arrière-garde de l'armé* du duc d'Àngouléme et occupait la Navarre, les provinces basques, les Asturits.

(t) Allusion aux actes de vengeance, atroces autant que lâches, que commettaient alors les apostoliques sous la protection do l'armée française.

(3) Il y avait malheureusement du vrai dans cette assertion.

avait échoué si tristement sur la Bidassoa, à l'ouverture de la campagne, pût être tentée au fond de la Galice ou des Asturies, maintenant que le duc d'Angoulême était maître de presque toute l'Espagne. A ce moment (4 août), Ballesteros, après l'Àbisbal et Morillo, trahissait la cause constitutionnelle. Peu de jours après, la Corogne capitulait (13 août). Les Français n'avaient plus guère à occuper que Barcelone et Cadix. Comment espérer que l'armée, fidèle avant la lutte, devînt rebelle après tant et de si faciles victoires?

Les comités ne l'espéraient nullement. Mais ils n'étaient peut-être pas éloignés de penser que le projet de diversion à l'intérieur, présenté dès le mois de mai — et soutenu depuis à plusieurs reprises — par Fabvier fût encore exécutable; Vers le milieu d août, ce dernier, jugeant sans doute qu il n'y avait plus rien à faire en Espagne, proposait avec sa résolution ordinaire non plus le mouvement sur Ljon dont il a été question plus haut, mais un débarquement en Bretagne et une tentative en Lorraine. 11 voulait diriger personnellement le second de ces mouvements, tandis que son ami Cossin (1) irait exécuter le premier, t Pour l'affaire de Bretagne, on envoie quelqu'un à Cossin. Mais, au nom du ciel, qu'on se garde de Caron, il est trop léger, a près de lui ce Thiébaut qu'il s'obstine à croire... (2) Quant à l'affaire de Lorraine, si 9 (3) en est, c'est bon signe, mais qu'il domine le général La Fayette et l'arrache à ses entours. Secret surtout. Il faudrait qu'on me dît plus de détails, même qu'on m'envoyât quelqu'un, vous, si cela se peut, pour me donner les moyens de m'approcher et enfin d'entrer par des personnes sûres. 11 y va de plus que de ma tête (4)... »

(1) Cossin était de Nantes et avait été condamné à mort par contumace en 1822 commo complice du général Berton.

(2) Lettre du 1H août à un correspondant inconnu Nous ne pouvons en général citer les lettres de Fabvier que d'après les brouillons qu'il en avait conservés. Les destinataires des lettres n'y sont que rarement indiqués.

(3) Ce chiffre, qui revient souvent dans la correspondance de Fabvier, désigne un personnage qui devait tenir une place importante dans le parti libéral, mais dont nous n'avons pu découvrir le nom.

(4) Allusion à ses parents les plus proch< s et les plus chers (sa mère, son frère), qui habitaient la Lorraine.

Fabvier avait enfin obtenu des meneurs de Paris le rendezvous qu'il demandait depuis si longtemps et qui devait avoir lieu en Belgique. Il partit pour ce pays le 21 ou le 22 août. Nous ne savons quels furent ceux de ses amis qui l'y vinrent trouver et nous ne possédons aucun renseignement sur les pourparlers qu'il put avoir avec eux (i). Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le gouvernement français, vaguement informé des projets de Bretagne et de Lorraine, s'inquiétait fort, à cette époque, et même un peu plus tard, de ses déplacements. Quant aux projets en question, ils ne reçurent pas commencement d'exécution. Les libéraux de Paris étaient atterrés par les nouvelles d'Espagne qui, plus que jamais, étaient mauvaises (2). En août et septembre, le duc d'Angoulème avait encore obtenu de nouveaux succès. Le 1er octobre, il était entré dans Cadix; le gouvernement constitutionnel et les Cortès s'étaient dissous. Ferdinand Vil, délivré, était rentré à Madrid, où Riego avait été pendu le 7 novembre. Les der-

(4) Il y a aux Archives nationales (F7, 6,676) un volumineux dossier rempli de pièces relatives à la surveillance que la police exerçait sur Fabvier depuis 1820. Cette surveillance était plus active que jamais à la fin de 1823. Le 1" et le 2 octobre de cette année, les préfets du Nord, des Ardennes, de la Meuse, de la Moselle et le colonel de la 1" légion de gendarmerie sont informés que le colonel a quitté Londres pour les Pays- Bas et reçoivent Tordre de redoubler de vigilance. Le 22 novembre, ils sont avertis que Fabvier « a cessé de se montrer depuis quelques jours » à Londres et que sans doute il veut rentrer clandestinement en France. Le 2 et le 3 décembre, la Sûreté générale annonce aux préfets de la Cbarent<-Inférieure, du Morbihan, de la Loire-Inférieure, de la Vendée, de la Gironde qu'il serait parti récemment de Londres, dans l'intention de débarquer sur les côtes de l'Ouest. Au contraire, s'il faut en croire le préfet de la Meurthe (14 décembre), il serait à Londres, où il ferait un grand commerce de vins avec le transfuge Husson au moyen de fonds fournis par le banquier LafHtte; il aurait cherché à rentrer en France par le Midi ; mais, n'ayant pas réussi, il renouvellerait actuellement ses tentatives sur les frontières des Pays-Bas. Le 19 décembre, Fabvier est encore signalé aux préfets du Nord, des Ardennes, de la Meuse, de la Moselle. Enfin il ressort, d'autres pièces qu'il serait trop long de citer, que le 31 janvier et même le 16 février 1821 le Gouvernement le croyait encore en Belgique, occupé à préparer un coup de main par la frontière du Nord et de l'Est. A cette époque, il était déjà depuis longtemps en Grèce.

(2) Par un contre-coup immédiat de l'invention française en Espagne, la royauté absolue avait été rétablie à Lisbonne, dès le mois de juin

nières places où . flottât le drapeau de la liberté avaient capitulé du lar au 12 novembre. Les troupes françaises commençaient à refluer en deçà des Pyrénées. La contre-révolution était accomplie en Espagne. En France, l'exaltation des ultras et le découragement du parti libéral semblaient la rendre prochaine autant que facile.

11 ne pouvait plus être question pour Fabvier de nouveaux complots contre le gouvernement de la Restauration. Mais il n'était ni d'âge ni d'humeur à rentrer dans le repos. Si la cause à laquelle il s'était dévoué était pour le moment abattue en France, comme en Espagne, en Portugal et en Italie, ce n'était pas, à son sens, une raison pour qu'il cessât de la servir. N'y avait-il pas encore en Amérique et en Grèce des peuples qui luttaient pour leur indépendance? On lui avait reproché depuis 1820 de s'être associé à une politique regrettable en ce qu'elle pouvait introduire dans notre armée nationale un esprit d'indiscipline et de révolte qui fût bientôt devenu fatal à la liberté même. Mais n'acquerrait-il pas une gloire sans mélange en allant loin de la France, sans l'oublier, sans la troubler, offrir son sang là où il pouvait encore le répandre pour le droit et la civilisation, là où en le versant il ne pourrait être soupçonné ni de rancunes personnelles ni de visées ambitieuses?

Fabvier n'avait pas attendu, pour se poser pareille question, l'écrasement du parti constitutionnel en Espagne. Sa correspondance prouve que, dès le mois d'août 1823, il songeait à partir pour l'Amérique ou pour la Grèce. Vers la fin de Fannée son parti était irrévocablement pris, et c'était du côté de l'Orient que l'entraînaient ses préférences. Déjà depuis plusieurs mois il pourvoyait à ses affaires, fort dérangées par sa dernière campagne, payait une partie de ses dettes, mettait fin par une liquidation à ses entreprises commerciales et industrielles (1), enfin réunissait ses ressources pour secourir

(1) « J'ai l'intention, écrivait-il le 13 août, après avoir payé une partie de ce que je dois, de me servir du reste pour faire un petit établissement soit en Grèce, soit en Amérique. Le reste de ce que je dois, j'ai quelques propriétés. Mais je n'ai rien voulu y voir du vivant de ma mère. Mes amis attendront comme moi... »

ses anciens compagnons d'Espagne. Ces malheureux étaient dans le découragement et dans la misère. C'était à lui, pensaitil, à les en tirer et à leur assurer l'avenir, t J'ai fait tous les sacrifices que j'ai pu, lisons-nous dans une de ses lettres écrite fort peu avant son départ. 11 reste celui de ma personne. Je vais le faire. Je vais partir pour chercher à les établir. J'ai peu d'espoir. Les meneurs de là-bas sont encore des théoriciens ou des sauvages. J'aime mieux ces derniers, ils ont du bon sens. Je prends Delon avec moi. N'ayant plus que fort peu d'argent, je passe à peu près comme matelot. En hiver ce sera rude. Si j'échoue, je reviendrai en Belgique, où je pourrai demeurer, et alors je travaillerai... On me dit que j'ai tort de me dévouer ainsi. Mais je ne puis les voir souffrir, quoique je n'aie à me reprocher le malheur d'aucun. Je donne ce que j'ai, et ce voyage, très dispendieux, va m'achever... »

Avant de suivre Fabvier dans cette héroïque équipée de Grèce, nous tenons à citer une fort belle lettre qu'il adressait vers la même époque à son neveu Charles Fabvier, de Nancy, alors étudiant en droit à Paris. Rien ne peut mieux que ce document faire comprendre létat particulier de son âme à la suite des événements que nous venons de raconter, t ... La seule peine personnelle que j'éprouvais était de penser que ma mère pouvait souffrir à cause de moi. Elle est tranquille, cela me fait bien supporter le reste. Tu as tort de me croire malheureux. Sache, mon cher, qu'un homme de bien n'est jamais malheureux quand sa conscience est tranquille. Quant aux peines, fatigues, privations, c'est un jeu qui m'amuse plutôt qu'il ne me pèse. D'ailleurs vivre en France dans l'état où elle est me serait à peu près impossible. D'autres erreurs se sont répandues sur mon compte. Je les méprise, mais je désire pour toi et les miens que vous ne les partagiez pas. On ne m'a pas vu et on ne me verra jamais combattre les soldats français avec des étrangers. Quels que soient les motifs de la guerre, ce principe est sacré pour moi. Une guerre civile est, à mon sens, une action vertueuse; amener l'étranger, un crime. Qu'avez-vous donc fait? me dira-t-on. Cela reste mon secret; et, quelles que soient les accusations... je ne répondrai pas...

Encore une fois, toujours la France. Sa prospérité, le degré de liberté, de richesse, etc., me touchent peu. Mais quel que soit le drapeau qu'on lèverait pour son indépendance et sa dignité perdues, je courrais m'y ranger. Cette perte, c'est la plaie de mon cœur. On me dit : Mais vous croyez-vous meilleur Français que tant d'illustres soldats de nos vaillantes armées qui se soumettent avec résignation? Non, mais on n'est pas maître de ses sentiments; et lire que la France doit choisir un appui entre la Russie l'Angleterre, etc., etc., est pour moi d'une amertume insupportable... N hésite pas à préférer pour ton pays 1 honneur et la gloire à la prospérité. Tel est en effet le fond du cœur de la masse du peuple français, et cette direction d'industrie, d'argent qu'on s'efforce de lui donner n'est pas la vraie, lorsqu'elle est poussée à l'excès... Est-il possible que tu aies songé à faire réclamer quelque traitement pour moi au ministère de la guerre? Crois-tu donc que j'aie tant besoin d'argent ou que la vie me soit si chère?... Je n'emporterai que peu de chose. Mais il sera plus honorable pour moi de travailler que de laisser un doute même sur une parole prononcée en mon nom. Je me porte mieux que jamais et je suis aussi agile qu'à vingt ans. L'activité me convient mieux que tout genre de repos. Tout cela d'ailleurs fait connaître les hommes et les choses, et puis au loin je ne souffre pas comme dans ce voisinage. La lecture seule des journaux est un supplice pour moi... Si on m'attaque devant toi, je ne veux pas que tu me défendes. Laisse faire, laisse donc, et crois encore une fois qu'avec un cœur ferme et une conscience pure, je ne puis être malheureux nulle part... »

C'est peu de temps après avoir tracé ces lignes si fières que le colonel Fabvier débarquait en Grèce (décembre 1823), tandis que le gouvernement français le croyait encore occupé à conspirer en Belgique.

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