CHAPITRE XIV
FABVIER ET CAPODISTRIAS
Mars 1828 Mai 1829.
Mécontentement de Fabvier. — Son désaccord avec Capodistrias. — Sa rentrée en France ; accueil qui lui est fait. — Mission qu'il reçoit du ministère Martignac. — Mésintelligence persistante entre Capodistrias et lui. — 11 quitte définitivement la Grèce.
A la fin de mars 1828, Fabvier, rentré à Méthana, reconstituait tant bien que mal sa petite troupe séduite maintenant à un millier d'hommes, et exhalait sa colère contre i'épitropie de Chio en menaces et en accusations d'une violence extrême, que les témoins impartiaux de sa dernière campagne (1) ne trouvaient guère exagérées. « J'accuse de concussion et de trahison, écrivait-il au chef du gouvernement grec, l'épitropie de Chio, et la plupart des employés de désobéissance, les capitaines Papa-Nicoli et Lebeschi et (ici un mot illisible) d'un complot tendant à faire périr trois mille Grecs dans les plus terribles angoisses. Je prie V. E. de prendre connaissance de cette affaire et de faire justice; sans quoi elle verrait éclater des vengeances particulières (2)... »
D'autre part le chef du Tacticon n'était guère moins irrité contre Capodistrias qui, tout en l'encourageant à poursuivre jusqu'au bout une entreprise qu'il blâmait et dont il déclinait pour sa part la responsabilité, l'avait constamment laissé sans secours. Fabvier n'avait jamais éprouvé pour Capodistrias, au temps où il ne pouvait le connaître que de réputation, la
(1) Notamment l'amiral de Rigny. V. sa lettre du 31 mars 1828 au ministre de la marine. (Arch. de la marine, BBl, 500, fol. 117-118.)
(2) Papiers de Fabvier. — V. aussi Byzantios, p. 154.
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moindre sympathie. Ses préventions contre lui s'aggravèrent encore et le portèrent à le juger non seulement avec sévérité, mais parfois même avec une certaine injustice quand il l'eut vu de près et eut à entretenir avec lui des rapports personnels. Il y avait incompatibilité radicale d'humeur, de caractère et d'habitudes entre ce soldat si ouvert, si franc, si primesautier, si peu capable de contenir ses sentiments et le diplomate cauteleux, retors, que la Grèce avait maintenant à sa tête, digne rival de Metternich dans l'art de la feinte et du mensonge, fertile en expédients et en subterfuges (iwAojjw)x«veuç, comme le vieil Ulysse), sachant mener de front les intrigues les plus compliquées et les plus contradictoires, disant rarement le fond de sa pensée et dissimulant avec un art infini ses répugnances, ses aversions sous les apparences de l'approbation, de la sympathie ou de l'amitié. En second lieu, sous le rapport des mœurs et tendances politiques, il n'y avait aucun point de contact entre un Français fils de 89, qui s'était donné pour tâche de servir dans toute l'Europe la cause de la liberté, et ce Corfiote russifié dont l'idéal politique paraissait être l'autocratie des tsars; entre un soldat citoyen qui, sans croire à la nécessité de la République, n'admettait pas qu'un gouvernement pût être fondé sur autre chose que sur la volonté nationale, le partage des pouvoirs, la puissance de l'opinion et des assemblées, et ce politique autoritaire qui, en Grèce comme en Russie, proclamait l'excellence de la dictature; qui, dès son arrivée à Égine, venait de suspendre la constitution de Trézène, d'écarter de lui la représentation du pays, de la remplacer par une commission purement consultative (1), de s'emparer de tous les pouvoirs; enfin de supprimer les libertés communales, si chères de tout temps au peuple hellène. Malgré certains ménagements de pure forme, Gapodistrias ne témoignait que peu de confiance aux promoteurs de constitutions, comme les Mavrocordato et les Condouriotis. Il aspirait au temps où il pourrait sans danger les écarter des affaires et gouverner sans eux et même contre eux. Or ces hommes étaient tous des amis
(4) Le Panhellénion, dont les membres, au nombre de vingt-sept» avaient tous été nommés par lui.
de Fabvier. C'étaient eux seuls qu'il jugeait capables de régénérer la Grèce et de la bien gouverner. On voit combien il lui était difficile de s'entendre avec le nouveau chef de la nation grecque.
. Mais une autre raison eût suffi pour le lui rendre à la fois puspect et odieux : c'est qu'à ses yeux Gapodistrias, agent docile du gouvernement russe, ne songeait qu'à lui inféoder son pays. Hàtons-nous de déclarer que cette opinion de Fabvier nous paraît non seulement exagérée, mais peu équitable. Gapodistrias aimait, croyons-nous, sincèrement la Grèce. Il lui a consacré son talent; il lui a sacrifié sa fortune et sa vie. Mais il entendait ne la servir qu'à sa manière et, sans vouloir qu'elle devînt une province russe, il est certain qu'il ne voyait pas de salut pour elle en dehors de la protection du tsar. Fabvier, plein de l'antipathie qu'inspiraient aux vieux soldats de l'Empire les hommes du Congrès de Vienne et de la Sainte- Alliance, était, de son côté, fort sincère dans son jugement sur les tendances de Gapodistrias. On sait quelles étaient depuis longtemps ses vues personnelles sur l'avenir de la Grèce et sur les devoirs de son gouvernement. Le peuple hellène, qui s'était soulevé malgré les grandes puissances; qui avait si longtemps lutté seul, contre toute espérance, ne devait, à son sens, pas plus accepter le protectorat russe que la suzeraineté turque. A tort ou à raison, Fabvier était convaincu qu'il pouvait d'ores et déjà se suffire à lui-même. 11 avait, du reste, une façon à lui, fort généreuse, mais un peu chimérique, de résoudre la question d'Orient, et à cet égard on verra qu'il ne changea jamais. Suivant lui, l'équilibre européen et la civilisation moderne n'avaient pas d'ennemi plus redoutable que l'empire russe. Il fallait à tout prix empêcher cette puissance envahissante de franchir le Danube et d'absorber Constantinople. Au moment où Nicolas I#p s'apprêtait à entrer en campagne contre e sultan (1), le péril moscovite paraissait à Fabvier tout à fait imminent et, plus que jamais, redoutable. Les Turcs semblaient incapables de résister. Qui donc sauverait l'Europe?
(1) II lui déclara la guerre peu après et, dès le 7 mai, ses troupes, franchissant le Pruth, pénétrèrent dans les principautés danubiennes.
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Suivant Fabvier, ce ne pouvait être que la Grèce, non pas la Grèce étriquée, réduite au Péloponèse et aux îles, comme la voulait la diplomatie, mais la Grèce intégrale, embrassant non seulement l'Attique, la Béotie, l'Acarnanie et l'Étolie, mais l'Épire, la Thessalie, la Macédoine et formant un grand État vraiment capable de faire barrière contre l'ambition russe. En tout cas, si ce rêve grandiose ne se pouvait réaliser et si la Grèce devait décidément être protégée, il souhaitait qu'elle ne le fût pas plus par la Russie qu'il n'avait voulu précédemment (1) qu'elle le fût par l'Angleterre; c'était de la France seule qu'elle pouvait attendre un patronage à la fois efficace, libéral et désintéressé.
En résumé, Fabvier, à son retour de Chio, était bien résolu à ne pas conserver son commandement sous Capodistrias. Mais il n'était pas homme à se retirer sans tenir compte des circonstances difficiles où se trouvait le pays et à refuser même à un politique qu'il n'aimait pas les services que ces circonstanr es pouvaient pour le moment exiger de lui. C'est pourquoi nous le voyons à cette époque se conformer au désir du gouvernement en mettant un peu d'ordre dans son établissement de Méthana; en relevant le moral et la discipline de sa petite troupe, dont il s'efforce de nouveau d'assurer le recrutement. Le 7 avril, il reçoit au camp la visite du chef de l'État, qui le comble d'éloges. Les jours suivants, sur la demande de Capodistrias, il envoie divers détachements tenir garnison à Nau* plie, à Corinthe, à Poros, etc. Lui-même se rend dans la première de ces villes pour s'y concerter avec le Bavarois Ileideck, qui y commande (et que le Président, in petto, lui a désigné pour successeur). Puis, en mai, la peste étant signalée à Hydra et à Spetzia, il est requis de prendre les mesures nécessaires pour isoler ces tles, et pendant plusieurs semaines il consacre toute sa vigilance et son activité à cette pénible tâche (2).
Cette besogne accomplie, Fabvier n'entendait pas tarder davantage à se retirer. Du reste, Capodistrias, aussi désireux, dans le fond, de le voir partir qu'il l'était lui-même de s'en
(1) Voir les trois chapitres précédents. <2; Papiers de Fabvier.
aller, semblait prendre à tâche d'augmenter ses dégoûts en retardant indéfiniment les satisfactions que le vaillant capitaine attendait de lui. L'épitropie mise en cause par le colonel l'accusait, de son côté, d'abus de pouvoir, de violences ; lui imputait à crime la levée du siège du château, la retraite sur Mœsta, et rejetait sur lui toutes les responsabilités non seulement militaires, mais pécuniaires, de l'expédition. Le gouvernement avait institué pour prononcer sur ce litige une commission arbitrale de trois membres, le premier nommé par lui, le second par le syntagmatarque et le troisième par les démogérontes. L'arbitre désigné par Fabvier, Papadopoulo, s'était récusé, à raison de ses rapports d'amitié avec les deux parties; il lui avait fallu en trouver un autre (1) et tout un mois s'était ainsi perdu en préliminaires. Après cela, le semblant d'enquête commencé par la commission s'était prolongé plusieurs semaines sans aucun résultat appréciable. Fabvier avait, par une longue note (dont nous retrouvons le brouillon dans ses papiers), formulé avec précision et en détail ses nombreux griefs contre l'épitropie. 11 voulut aussi être entendu, fut confronté avec ses adversaires et n'eut pas de peine à les confondre. Mais on ne lui rendit pas pour cela justice, ou du moins on ne la lui rendit pas comme il le voulait. En juillet, le procès était encore pendant. Gapodistrias manœuvra sourdement de façon à ce que, malgré l'évidence des faits, les coupables ne subissent pas le châtiment réclamé contre eux par le chef du corps régulier. Après plusieurs mois de procédure, la commission se contenta de disculper Fabvier et n'ordonna pas de poursuites contre ses calomniateurs, se bornant à les déclarer pécuniairement responsables pour la partie de la solde correspondante à l'expédition qui restait due aux troupes ramenées de Chio (2). Et encore cette déclaration devait-elle rester à peu près lettre morte, puisque Fabvier, une année plus
(4) Les trois commissaires furent finalement : pour Fabvier Clonaris, pour le gouvernement Gennatas et pour l'épitropie Masson.
(2) « Kax£Stxa<T£ t^v éntTpoTOqv tûv Xtcov va TrXrjpaKnp tovç (xktOoùç oXouç toO orpatoO xai à^axocre tôv <t>a(3piépov à?' 6Xaç xàç xaTgYoptaç, xàç ôicoiaç Xtot tivèç yj6éXr(<Tavvà tôv 9rpo<rà^a>aev. » Byzantios, p. 155.
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tard, put encore constater que les épitropes ne s'étaient pas acquittés de leur dette (1).
Le bouillant philhellène n'attendit pas jusque-là pour résigner enfin son commandement. Encore s'il eût pu, dans une certaine mesure, s'entendre avec Capodistrias sur l'organisation et la direction militaire du corps régulier, peut-être eût-il fini par se rendre aux instances peu sincères du rusé CorÛote, qui l'invitait aie conserver. Mais à cet égard, comme à tant d'autres, aucune entente n'était possible entre ces deux hommes. Fabvier voulait que le Tacticon fût pour la Grèce une armée nationale et qu'elle n'en eût pas d'autre. Il fallait, à son avis, supprimer les bandes irrégulières et les fondre dans le corps régulier, soumettre sérieusement la nation à la loi de 1825 sur le recrutement; faire que la nouvelle armée eût non seulement un chef unique, seul responsable, mais un centre administratif et militaire où tous les services fussent étroitement rattachés; enfin que les fonds nécessaires à l'entretien des troupes et du matériel lui fussent en tout temps garantis. Il voulait aussi qu'un camp fût établi près des frontières turques et que le gouvernement employât toutes ses forces, reconstituées à l'européenne, à délivrer la Grèce continentale, où Church et Ypsilanti, à la tête de bandes sans cohésion, luttaient alors péniblement et sans succès (2). A ce moment même l'armée russe entrait en campagne du côté du Pruth. Il fallait profiter sans retard du désarroi où cette agression allait mettre la puissance turque pour pousser résolument jusqu'en Épire, en Thessalie, en Macédoine et prendre sans retard possession des territoires qui devaient constituer le grand État rêvé par Fabvier. Il y avait, dans de pareils calculs et de pareils plans, des exagérations et des illusions contre lesquelles devait forcément réagir un diplomate de profession comme Capodistrias. Ce dernier
(4) Lettre de Fabvier à Capodistrias (17 mai 4829). (Papiers de fabvier.)
(2) Church opérait da côté de l'Acarnanie et du golfe d'Arta; Ypsilanti, du côlé de l'AUique et de la Béotie. Le premier avait pour auxiliaire un Français, le colonel Dentzel, ▼ieil ami de Fabvier, qui ne l'avait pas vu sans une vive contrariété consentir & servir sous les ordres d'un général anglais. (Papiers de Fabvier.)
ne croyait pas qu'on pût de longtemps obtenir l'abdication des chefs de bandes et la fusion de leurs troupes dans Parmée régulière, non plus que la soumission du pays à un système légal de recrutement. Il ne pensait pas que les grandes puissances fussent disposées à laisser le nouvel État grec absorber la majeure partie de la péninsule des Balkans. Enfin il faut ajouter que cet homme d État, très jaloux de son autorité et désireux de la garder intacte le plus longtemps possible, ne voulait à aucun prix voir près de lui un généralissime qui, disposant de toutes les forces militaires de la Grèce* eût pu le tenir en échec ou lui faire la loi. Il redoutait surtout la coopération d'un homme aussi entreprenant, aussi autoritaire, aussi peu endurant que Fabvier. Habitué à tabler moins sur les chances de la guerre que sur les possibilités diplomatiques, il était d'avis que l'intérêt de la Grèce était de ne pas heurter de front les grandes puissances et d'avoir l'air tout d'abord de se contenter du peu qu'elles lui concéderaient, sauf à en profiter pour tâcher plus tard de s'élargir et d'obtenir davantage. En ce qui touche à l'organisation des troupes, on voit par sa correspondance (i) que pour le moment le mieux était, à son sens, quelles se composassent de trois éléments distincts : 1° un corps régulier de trois à quatre mille hommes, aux ordres immédiats du gouvernement; 2° des bandes irrégulières formant un effectif d'égale force; 3* enfin un contingent à peu près équivalent recruté à l'étranger et à la .solde de l'État grec. C'étaient là trois armées indépendantes l'une de l'autre, qui, habilement maniées par lui, devaient, à ce qu'il pensait, se contrebalancer et, en toute circonstance, lui donner le moyen de demeurer le plus fort.
Fabvier, ne pouvant lui faire partager ses vues, lui adressa, vers la fin de mai, une lettre à la fois dure et triste pour lui notifier sa résolution de se retirer. «... Votre Excellence, lui écrivait-il, ne trouvera dans ce pays aucune lueur de patriotisme ni d'instruction, si ce n'est dans le corps régulier. De plus, ce peuple, si longtemps plongé dans l'esclavage et privé
j (1) Voir notamment sa lettre au général de Loverdo du 15 décembre 4828. (Corr. de Capodistrias, II, 454-466.)
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de l'usage des armes, n'est pas naturellement brave. L'éduca* tion et le sentiment de l'honneur peuvent le rendre tel. Lorsqu'ils auront compris que leur drapeau les conduit dans le chemin de l'honneur, qu'ils se verront estimés du gouvernement et chéris du peuple, vous pouvez vous attendre à des prodiges. Telle est la troupe que j'ai l'honneur de commander aujourd'hui; telle elle sera sans doute sous tout autre chef que vous lui donnerez, pourvu qu'il soit sincère dans sa marche, simple dans ses mœurs. — 11 y a deux ans, j'avais trois mille cinq cents hommes sous les armes, un arsenal suffisant pour leurs besoins, le germe de tous les établissements militaires. Ce phénomène rassurant pour la population, qui n'aurait rien coûté à l'État, conjura contre lui tous les ennemis de Tordre et même les intrigants étrangers. On le frappa de toutes parts; il s'écroula et avec lui mon espérance de voir la Grèce acquérir son indépendance avec plus de gloire qu'elle n'en obtiendra des décisions des puissances européennes. J'ai chaque jour des preuves qu'on ne me permettrait pas d'achever quelque œuvre glorieuse. Indépendamment donc des autres motifs qui me contraignent de me retirer, et l'honneur me permettant de le faire puisque les dangers sont passés, c'est encore un service à rendre à la Grèce de laisser un autre recueillir le fruit d'un arbre que j'ai planté. Et croyez qu'après la France la Grèce est ce que j'ai de plus cher au monde (1)... »
En même temps le chef du Tacticon adressait ses adieux tant aux troupes demeurées à Méthana qu'aux divers détachements envoyés dans diverses places. Nous voyons par des lettres qu'il reçut peu après de plusieurs de ses subordonnés ou de ses amis quelle émotion et quels regrets sa détermination excita tant chez les Grecs que chez les philhellènes qu'il avait eus sous ses ordres (2). Fabvier comptait, tant en dehors
(2) Un de ses officiers, nommé Cavallo, lui écrivait le 21 mai de Nauplie : « Je ne puis vous exprimer la consternation que vos adieux apportèrent dans l'âme de vos enfants. Des sanglots, des pleurs, plus de contenance, et personne ne pouvait y résister. La scène que vous aviez voulu épargner par votre absence n'a été que plus triste. Ils se réunirent aussitôt, les officiers et sous-officiers, après la lecture do vos adieux, et
du Tacticon que dans ses rangs, des administrateurs et des amis fidèles, qui ne pouvaient oublier, malgré la rudesse parfois blessante de ses façons et de son langage, son infini dévouement à la Grèce et l'amour passionné qu'il lui portait encore. On lui savait gré d'avoir appris l'idiome des Hellènes, d'aimer à le parler, de porter leur costume et de ne perdre aucune occasion d'exprimer sa foi dans l'avenir de leur race (1).
vinrent chez moi me témoigner le déplaisir et le regret de perdre un père aussi bienfaisant. Le jour suivant ceux de Palamidi, cavalerie et artillerie, tour à tour s'écrièrent mille fois : « Vive le colonel Fabvier! Vive « notre père\ Et tout loin qu'il puisse être, il sera toujours présent a « notre mémoire; son souvenir servira de délassement toujours à nos « peines et à nos fatigues à venir. •
Le commandant Justin, dans une lettre du 7 juin (datée de Tacticopo- 1Î8), lui exprimait, pour sa part, ses regrets en ces termes : « ... Croyez, mon colonel, que j'éprouve un regret bien sincère de vous voir quitter le corps régulier. C'est maintenant que vous serez peut-être à même de juger combien je vous ai toujours regardé comme le seul capable de le conduire ou de lui imprimer avec de faibles moyens le sceau du véritable honneur... » — Un peu plus tard (17 juillet), le colonel de Heideck, son successeur dans le commandement des tacticos, ne se montrait pas moins affligé de son départ : «... Je ne veux pas vous laisser partir sans vous répéter l'assurance de mon estime sans bornes et de mon amitié la plus sincère... Je suis bien peiné de la résolution que vous avez prise de quitter ce beau pays, et croyez qu'il y en a beaucoup qui partagent cette peine avec moi. La seule récompense, mais sûrement aussi la meilleure, que vous emporterez pour le bien que vous avez fait à cette malheureuse Grèce est dans votre conscience et dans l'estime des hommes qui ont eu l'avantage de vous connaître. Mais elle suffit et vous n'en avez jamais demandé d'autres... » (Papiers de Pabvier.)
(1) « ... Il portait le costume albanais, dît un officier de la marine française qui le vit ver» cette époque (juin 1828)... Il avait avec lui, comme aide de camp, M. Molière... Ces messieurs, soit pour se conformer aux coutumes du pays qu'ils sont venus défendre, soit par habitude, ont pris toutes les attitudes et les gestes des Grecs, de telle sorte qu'il serait difficile maintenant de les reconnaître pour étrangers... La conversation roula sur le caractère grec. 11 nous assura que, quoiqu'il fût peut-être de tous ceux qui avaient embrassé leur cause celui à qui ils avaient fait le plus de mal, il ne pouvait cependant pas s'empêcher de les aimer. Le caractère du Grec moderne, disait-il, est absolument le même que celui de l'ancien. S'ils sont dans l'inaction, si quelque grand intérêt ne les force pas à agir, enfin s'ils sont abandonnés à eux-mêmes, ils deviennent susceptibles d'ingratitude et de tous les crimes. Mais si vous pouvez les émouvoir par de belles actions ; si, pressés de toutes parts, ils sont contraints de se montrer, il n'est pas de choses dont ils ne soient capables. Désintéressement, grandeur d'âme, intrépidité, tout semble naturel en eux. Cependant ils ont encore leurs jours, il faut les prendre & point. En
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Tout cela, Capodistrias ne l'ignorait point. Il n'était point non plus sans savoir que si Fabvier était très populaire en Grèce, il Tétait encore plus en France, où les poètes célébraient sa gloire (1), où le parti libéral l'élevait aux nues; où le gouvernement lui-même (surtout depuis l'avènement du cabinet Martignac) ne voyait presque plus en lui le conspirateur de 1820, le proscrit de 1823, et commençait plutôt à le regarder comme un auxiliaire utile de sa politique en Orient. Le nouveau ministère français pensait qu'après le grand éclat de Navarin il y aurait pour le drapeau blanc de la légitimité, peu gâté de la gloire jusqu'en 1827, à la fois honneur et profit à prêter au peuple hellène une assistance efficace qui, au moment où les troupes russes pénétraient dans l'empire ottoman, ôterait au tsar tout prétexte de pousser ses succès jusqu'en Grèce et retiendrait la Grèce elle-même dans le cas où, profitant des circonstances, elle eût voulu s'étendre démesurément vers le nord. On sait que, conformément à ces vues, l'Angleterre et la France décidèrent (d'accord, du reste, avec la Russie elle-même, qui ne pouvait s'y opposer) qu'un corps expéditionnaire serait envoyé en Morée pour obliger Ibrahim à évacuer cette presqu'île. Ce corps, naturellement, ne devait pas être fourni par la Russie. L'Angleterre ne pouvait être non plus chargée de l'expédition parce que, maîtresse des tles Ioniennes, on eût craint qu'une fois établie dans le Péloponèse
un mot, ce sont des hommes très difficiles a mener. Mais si l'on a su se les attacher et les connaître, on peut en faire tout ce que l'on veut. Lorsqu'on prend le commandement, ce n'est point un langage particulier qu'il faut leur parler, c'est celui de tout le monde, c'est le langage en action. Si vous les menez au combat, marchez-y le premier, ils vous suivront; faites des prodiges de valeur, ils vous surpasseront; mais ils seront perdus si vous n'êtes pas assez fort pour leur frayer la route... » (Joseph Kbrviler, Souvenir* dun vieux capitaine de frégate, p 245-216.) (4) Voir dans les Orientales la pièce intitulée Enthousiasme, qui fut écrite en 4827 et d'où je détache cette strophe :
« Commande-nous, Fabvier, comme un prince invoqué 1 Toi qui seul fus au poste où les rois ont manqué,
Chef des hordes disciplinées:
Parmi les Grecs nouveaux ombre d'un vieux Romain, Simple et brave soldat qui, dans ta rude main,
D'un peuple as pris les destinées ! »
elle ne fût tentée de le garder; d'ailleurs, se posant vis-à-vis de la Porte comme sa protectrice attitrée, elle croyait avoir intérêt à ne pas froisser le sultan en exécutant elle-même une opération militaire à laquelle ce souverain ne pouvait pas se montrer insensible. Bref, il fut décidé (19 juillet 1828) que le corps expéditionnaire serait exclusivement français, sauf à Charles X à rappeler ses troupes dès que leur présence en Morée ne paraîtrait plus strictement nécessaire.
Avant même qu'il parvînt à destination, les trois puissances avaient résolu de se faire représenter à titre officieux auprès du gouvernnement grec par des agents diplomatiques, et la France avait pour sa part expédié en Grèce le colonel Juchereau de Saint-Denis (1). Cet officier était arrivé à Égine vers le milieu de juin et y avait été d'autant mieux reçu qu'il apportait à Capodistrias un subside de cinq cent mille francs, avec l'espoir de mensualités importantes pour l'avenir (2).
Le moment eût été, on le voit, mal choisi pour rudoyer Fabvier ou pour le traiter avec dédain. C'est pourquoi Capodistrias, loin de paraître pressé de voir partir l'ancien chef du Tacticon — dont il avait, dès le commencement de juin, offert la succession à l'Allemand Heideck(3) — témoignait, en paroles, le plus vif désir qu'il revînt sur sa démission, et allait jusqu'à lui faire en présence de l'agent français des reproches pour l'avoir donnée. Fabvier, qui n'était pas dupe de cette comédie, mais qui ne voulait pas avoir aux yeux du colonel Juchereau le tort de refuser purement et simplement ses services à la Grèce, répondait en renouvelant une fois de plus l'exposé des conditions auxquelles il entendait exercer le commandement du corps régulier.
« Aujourd'hui, écrivait-il au Président le 30 juillet, que le
(1) Juchereau de Saint-Denis, né en 1778, avait été autorisé, plus de vingt ans auparavant, à entrer au service de la Turquie comme directeur et instructeur du génie militaire. Fabvier avait pu le voir à Constantinople en 1807.
(2) Le gouvernement français déboursa pour la Grèce, dans la seule année 1828, la somme de 3,588,000 fr., sans compter, bien entendu, ce que lui coûta l'expédition du général Maison. (Pellion, la Grèce et les Capodistrias, 139.)
(3) Corr. de Capodistrias, II, 139-140.
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gouvernement français montre avec tant de loyauté l'intérêt qu'il porte à la nation grecque, je ferais volontiers le sacrifice d'oublier le passé pour faire de nouveaux efforts pour un peuple que j'aime et admire, pour seconder Votre Excellence dans sa pénible et glorieuse tâche; mais... je ne puis agir que dans ma conviction; je répondrais mal à votre confiance en entreprenant ce que je ne me sens pas en état d'exécuter.
« Votre Excellence m'a dit que nous partions de deux bases opposées. Cette conviction m'a appris que j'étais désormais inutile.
« Je croyais qu'il était dans l'intérêt de cette cause d'élargir autant que possible le territoire grec, le purger par les armes de l'ennemi qui le souille. J'ai la conscience que la chose est possible. Je crois que quelques lauriers de plus ne rendraient pas les Grecs indignes de la bienveillance qu'on leur témoigne...
t ... Cette institution (V armée régulière) ne peut être accessoire; elle doit être la base de tout ou succomber...
c Réunir tout ce corps en un camp où arriveraient des recrues volontaires en grand nombre, si on autorise l'enrôlement des irréguliers; les conscrits appelés par la loi le compléteraient. Que ce camp soit à la frontière et que ces troupes entreprennent le plus tôt possible une expédition. Dans ce cas, en y joignant un nombre convenable d'irréguliers et avec plein pouvoir d'agir, je ne doute pas qu'il ne soit possible de dégager la partie de la Romélie qu'il y aurait espoir de conserver.
« En suivant cette marche, j'accepte votre confiance et toutes les responsabilités qu'elle entraîne (1)... »
A de pareilles propositions, Capodis trias, qui avait d'abord fait semblant de réfléchir, répondit le 13 août, quand il fut bien assuré que le corps expéditionnaire français ne lui ferait pas défaut (2), par une fin de non-recevoir absolue.
«... Vous ne pouvez plus douter, lui écrivit-il, des regrets
(4) Papiers de Fabvier.
(2) Ce corps était alors réuni à Toulon, où il s'embarqua pour la Grèce le 17 et le 19 août.
avec lesquels je vois que le point de vue sous lequel vous envisagez l'institution du corps régulier ne peut pas être — pour le moment — celui du gouvernement grec.
«... Le corps régulier existe; le gouvernement fait et fera ce qu'il faut pour lui donner de la consistance et, lorsque les circonstances le permettront, ce corps remplira sans doute la mission qui lui est réservée.
« S'il vous plaît jusque-là de réserver... au gouvernement grec l'espoir des services que vous pouvez lui rendre, vous ajouterez de nouveaux titres à ceux que vous avez déjà à sa reconnaissance (1)... »
C'était un congé en bonne forme. Vainement, deux jours après, Gapodistrias essaya-t-il d'atténuer la dureté froide de sa dernière lettre par les formules flatteuses de celle qu'il lui adressa (15 août) au sujet de la liquidation de ses comptes (2). C'était là pure comédie. Cette liquidation, du reste, consistait simplement dans la promesse de payer à Fabvier 52,000 piastres dont il s'était personnellement endetté pour le corps régulier.
(1) Papiers de Fabvier.
(S) Le Tacticon, malgré les promesses du gouvernement grec, n'avait jamais eu de caisse ni de comptabilité régulières. Bien des dépenses avaient été opérées sans que le colonel pût les prouver par des pièces justificatives. C'est ce qu'il avait établi le 19 juillet par une note si convaincante que Capodistrias, le 15 août, lui écrivait : «... Le gouvernement ne peut pas confirmer des comptes qui n'ont pas subi le contrôle exigé par les règles; mais il n'hésite pas à déclarer que ceux que vous avez présentés offrent tellement les garanties d'une fidélité scrupuleuse qu'il a cru de son devoir d'accorder immédiatement le paiement des 52,000 piastres que vous avez demandées sur le déficit de 11,500 colon a tes pour l'acquittement de vos dettes. — Ces garanties sont : 1° qu'une grande partie des sommes manifestées dans vos recettes, provenant de donations particulières directement adressées à vous et ne se trouvant pas par conséquent dans les livres du gouvernement, n'aurait jamais pu être connue si vous n'en aviez pas fait la déclaration; 2° que la totalité des dépenses, comparée au nombre des individus qui ont composé le corps dans les différentes époques, est loin de présenter un excès, mais est extrêmement modique... — Le gouvernement se plaît à apprécier les garantie* que présente votre dévouement à la cause grecque et le caractère noble, généreux et loyal que vous avez manifesté dans toutes les occasions... — Le gouvernement ne se dispense pas de faire reviser régulièrement vos comptes et de vous donner, ou plutôt de se donner à lui-même la satisfaction de les publier un jour, accompagnés des témoignages de sa gratitude pour l'offre que vous avez faite pour l'excédent de la somme de 52,000 piastres. » (Papiers de Fabvier.)
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On lui avait demandé de renoncer en faveur de l'État à tout ce qui lui était dû en sus de cette somme, et il y avait consenti sans hésiter. 11 n'avait jamais reçu ni voulu d'appointements. Aucune satisfaction ne lui était donnée au sujet de sa part de prise du Tagliaferro (1) retenue jadis par le gouvernement et sur laquelle il estimait qu'il lui revenait encore 333,000 piastres, qu'il eût voulu distribuer à titre de récompenses à ses anciens compagnons d'armes (2). En résumé, Fabvier se trouvait joué de toutes façons par le Président. Aussi éprouvait-il en partant un violent désir de se venger de lui.
11 s'embarqua le 23 août, à Navarin, sur un bâtiment de l'escadre française où l'amiral de Rigny lui avait donné passage, sans vouloir attendre l'arrivée du corps expéditionnaire français, dont le chef, le général Maison, était parti de Toulon le 17 août. Cette détermination de sa part surprit quelque peu ses amis. On croyait en effet généralement, tant en France qu'en Grèce, qu'il allait être rappelé dans l'armée avec le grade de maréchal de camp. Son neveu Charles Fabvier, de Nancy, lui écrivait le 11 août qu'il ne tenait qu a lui de mettre un terme à sa longue disgrâce et l'engageait — discrètement — à se montrer moins cassant et moins raide envers le gouvernement de la Restauration (3). Mais le fier
(i) Voir plus haut, p. 298-299.
(2) On trouve dans ses papiers un tableau indiquant la répartition qu'il désirait faire entre eux de cette somme.
(3) « ... Plusieurs journaux ont annoncé qu'une brigade serait mise sous vos ordres. M. Trézel... nous écrit que toutes les occasions possibles vous seraient offertes de rentrer dans les rangs de l'armée française... C'est presque le seul moment heureux que votre pauvre mère ait passé depuis votre départ... Le souvenir de sa tendresse pour vous, celui de l'attachement si profond que vous portent tous ceux qui vous connaissent... adouciront, je l'espère, l'amertume qu'auraient pu jeter dans votre âme ces injustices et ces vexations sans nombre dont on vous a abreuvé ici. Peut-être mettrez-vous un peu plus de douceur, plus d'amitié dans vos relations avec le gouvernement, en songeant qu'il y a ici deux vieux bras qui veulent vous presser encore avant de se raidir pour toujours... » De son côté Regnaud de Saint-Jean-d'Angély écrivait le 15 août à son ancien chef : « ... Il y en a ici qui prétendent que le général Maison vous porte un brevet de maréchal de camp ... Si votre projet était de rentrer dans l'armée, tous ne pourriez le faire par une meilleure porte, et Trézel, comme sous-chef d'état-major, peut graisser le pêne et les gonds... »
soldat laissait dire et avait d'autres idées. Ce n'était pas pour le moment un grade qu'il voulait demander au ministère français. Le général Maison, qu'il rencontra en mer, lui offrit de le remmener en Morée comme attaché à son état-major. Il déclina poliment cette proposition et préféra continuer sa route.
Il avait conçu le dessein et l'espoir de faire imposer à Capodistrias sa collaboration par le gouvernement français, qui avait quelque peu le droit de parler haut en Grèce et d'exiger que le corps régulier fût reconstitué selon ses vues. C'est ce qu'il donnait à entendre à M. de Caux, ministre de la guerre, en lui écrivant, dès son arrivée à Toulon (4 septembre), pour se mettre à sa disposition en ce qui concernait les affaires de la Grèce (1). C'est ce qu'il déclarait fort nettement dans une lettre à son jeune ami Grasset, secrétaire de l'agence de France en Grèce (8 septembre) : « ... Sans doute un jour ou l'autre on sera forcé d'évacuer; mais il faut qu'alors la Grèce soit établie et que l'alliance nous en reste... Il faut que j'organise la force armée, et c'est pour rester dans cette chance que je n'ai pas voulu prendre rang dans l'armée française. J'aimerais mieux que cela se fût fait sans cela. Mais cet autre n'a pas voulu et, si on ne prend pas des mesures sages, on nous donnera encore de la pelle au c. sans qu'il y ait rien de fait (2)... » Avec un peu moins de précision, mais en termes suffisamment clairs, Fabvier révélait à Capodistrias lui-même ses espérances et ses projets : « ... Vous avez senti que je ne serais à ma place ni en commandant un corps grec dans ces circonstances, ni en changeant tout à coup et prenant du service dans l'armée d'occupation. Je ne pouvais pas agir comme particulier. Si le gouvernement de mon pays
(4) Après lui avoir fait part de son désaccord avec Capodistrias, il ajoutait : « ... J'ai cru devoir me réserver pour attendre la volonté de mon souverain et conserver toutes les chances honorables de servir en même temps !a cause de l'humanité et l'intérêt de mon pays, et mon premier devoir dans ce cas est d'offrir le résultat de mes études et de mon expérience dans un pays mal connu, digne de s'élever sous la protection de la France et d'un poids qui peut devenir considérable... » (Papiers de Fabvier.)
(2) Arcb. de la Société historique et ethnologique d'Athènes, 8385.
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m'ordonne maintenant de travailler pour la Grèce dans cette nouvelle direction, je le ferai avec zèle, mais le devoir me dispensera de la responsabilité (1)... »
On voit par d'autres passages (de ses lettres à Grasset) que ce n'était pas seulement une mission du gouvernement français qu'il désirait obtenir. Il eût voulu en recevoir une aussi d'une assemblée nationale en Grèce, ce qui eût mis Capodistrias tout à fait à sa merci « ... Je suis très disposé à aller leur faire une force nationale, et après ils seront chez eux. Mais je crains la fourberie de cet autre. Ainsi je ne serais pas fâché s'il était possible, comme c'était V intention (2), que je fusse nommé par l'assemblée nationale pour commander et organiser les forces grecques (3)... Je désire fort être renvoyé là-bas et n'ai pas voulu suivre le général Maison pour conserver cette chance. Si on me rappelle, que ce soit pour diriger toute l'affaire militaire... je suis le seul qui y soit propre... Je serais bien aise que ce fût l'assemblée nationale qui prît cette décision. Ce serait une tâche un peu fatigante; mais j'ai encore quelques bonnes années dans le ventre (4)... »
Absorbé dans son projet grec, Fabvier fut préservé des entraînements politiques où eût pu le jeter la joie de se retrouver en France après un si long exil, étant donné surtout l'accueil quasi-triomphal que lui valut, partout où fut signalée sa présence, sa glorieuse popularité. Son retour causa dans tout notre pays une émotion sympathique et joyeuse, constatée non seulement par les journaux du temps (qui relatent les visites, les adresses, les invitations reçues par le colonel à Toulon et ailleurs), mais aussi par les rapports de police dont, il fut l'objet et que nous retrouvons aux Archives nationales (5). Ayant appris son débarquement à Toulon, où il demeura près d'un mois en quarantaine, le sous-préfet de
(1) Lettre datée de Toulon, septembre 4828. (Papiers de Fabvier.)
(2) L'intention de qui? Sans doute de certains amis que Fabvier avait en Grèce, Mavrocordato et autres chefs du parti constitutionnel.
(3) Lettre du 8 septembre citée plus haut.
(4) Lettre du 20 septembre. (Arch. de la Société historique et ethnologique d'Athènes, 8388.)
(5) Arch. nat., F7 6993, dossier 13970.
cette ville et le préfet du Var demandèrent si, vu le rôle qu'il avait joué de 1820 à 1823, il n'y avait pas lieu de le mettre en arrestation. Il leur fut répondu de Paris que le colonel n'avait jamais été condamné et que ses agissements en 1823 n'avaient donné lieu à aucune instruction contre lui (1). 11 fallait donc le laisser libre et se contenter de le surveiller étroitement, mais discrètement, ce qui fut fait tout le temps que dura son séjour en France. Nous voyons donc par les rapports qu'il lui fut, à Toulon, Marseille, Valence, Lyon, etc., offert des banquets ou des sérénades, mais qu'il se déroba le plus possible à toutes manifestations. A Paris, les étudiants voulurent le fêter au Quartier latin. Plusieurs officiers émirent l'idée d'une souscription par laquelle les membres militaires de la Légion d'honneur lui abandonneraient le dixième de leur traitement de légionnaires (2). Mais Fabvier semblait prendre à tâche de se montrer le moins possible et d'éviter tout ce qui eût pu faire croire qu'il revenait en agitateur. S'il descendit à Paris chez La Fayette, dont il était depuis longtemps redevenu l'ami le plus respectueux et le plus dévoué, il s'y tint fort tranquille et s'efforça de n'y pas attirer l'attention sur sa personne. En Lorraine même, où il alla embrasser son frère et sa vieille mère, il ne resta que deux jours (6-8 novembre), étonna tout le monde par sa réserve et ne contenta pas « les curieux qui le questionnaient sur les affaires publiques et sur les siennes personnelles » . Tout au plus voulut-il bien dire qu'il avait été reçu avec bienveillance dans le monde gouvernemental et qu'il allait retourner en Morée.
Sa grande affaire lui paraissait en très bonne voie. A Paris, les ministres de la guerre et des affaires étrangères l'avaient fort bien reçu. Il avait été présenté au roi et au dauphin, qui lui avaient fait l'accueil le plus flatteur. Bref, il n'eut pas de peine, à ce qu'il semble, à faire admettre au gouvernement français ses idées au sujet de l'organisation de l'armée
(1) Ministère de la guerre. (Archives administratives, dossier du général Fabvier.)
(2) Depuis le 1" décembre 1824 Fabvier était rayé des cadres de l'armée et n'avait droit comme colonel à aucun traitement.
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grecque et c'est lui que le ministère voulut bien pour sa part charger de cette opération. Des instructions qui lui furent données le 18 novembre il résulte qu'il était chargé par le roi d'aller en Grèce proposer à Capodistrias la reconstitution du corps régulier suivant ses vues. Le Tacticon (pour l'entretien duquel Charles X promettait un subside mensuel) serait mis en état de pouvoir se substituer aux troupes irrégulières d'une part , et de l'autre au corps expéditionnaire français (1) . Il semble bien, de plus, que le gouvernement français, sans oser le dire, ne répugnait pas à l'idée que cette armée prît à bref délai l'offensive contre les Turcs et leur enlevât, pour arrondir le nouvel État, une partie de la Grèce continentale, notamment l'Attique, sans compter l'île d'Eubée (2).
Le fait que l'ancien conspirateur de 1820, l'ancien manifestant de la Bidassoa, était si bien traité par les ministres de Charles X et par Charles X lui-même devait naturellement lui valoir une grande considération dans le monde politique, là surtout où l'on croyait avoir quelques avantages particuliers à tirer de la révolution hellénique. Certaines avances paraissent lui avoir été faites à cette époque par le duc d'Orléans qui, malgré sa déconvenue de 1826, n'avait pas tout à fait renoncé à lespoir de faire de son second fils un roi des Hellènes. Louis- Philippe pensait que, le parti français paraissant devoir être le plus fort en Grèce, le colonel n'aurait plus de motifs pour contrecarrer la candidature du duc de Nemours, et qu'en le flattant un peu il serait aisé de transformer cet ancien adversaire en un nouvel auxiliaire de sa politique. Fabvier fut invité à dîner à Neuilly le 14 novembre et traité par le duc et
(1) Ce corps, dont l'effectif était de 14,000 hommes, avait débarqué en Morée à la fin d'août 1 828 L'évacuation de cette presqu'île par Ibrahim, évacuation que Méhémet-Ali avait prescrite à ce dernier par suite de la convention que les Anglais lui avaient fait signer à Alexandrie, s'était ensuite opérée sans autre résistance que celle du château de Morée, qui avait obligé les Français à tirer quelques coups de canon (septembreoctobre).
(3) La minute des instructions données à F&bvier se trouve dans son dossier personnel aux Archives administratives de la guerre (n« 1146.)
par ses enfants comme un véritable héros (1). Et ces avances ne furent pas faites tout à fait en pure perte. Car on verra plus loin qu'ultérieurement, à diverses reprises, l'idée d'offrir aux Grecs comme roi un prince français (c'est-à-dire un fils du duc d'Orléans) fut présentée par Fabvier comme très opportune, en même temps que très profitable à la France.
Cependant Capodistrias n'était pas sans savoir ce que l'ancien chef du Tacticon avait obtenu du ministère Martignac. Aussi s'efforçait-il de réagir contre les préventions du gouvernement français. On voit par une lettre fort longue et très soignée qu'il adressait le 15 décembre 1828 au général de Loverdo (2) quel mal il se donnait pour prouver qu'il n'était pas une créature du gouvernement russe, pour se disculper de l'accusation de n'être pas libéral, pour se défendre d'avoir eu des torts envers les chefs du parti constitutionnel. Mais on y voit aussi combien il souhaitait peu d'avoir de nouveau
(1) « ... J'ai vu Fabvier ce soir, écrivait à cette date môme un familier du duc. Il a dîné à Neuilly. C'est un homme d'assez haute stature; une tête énorme; cheveux et moustaches noirs; la moustache des plus épaisses. La figure est douée d'une expression tour à tour bienveillante et dure; son sourire est plein de finesse, comme sa parole. On a peine à le suivre, tant son dé it est rapide et saccadé. Il parait avoir quelque peine à s'exprimer, mais il y a du mouvement et comme une couleur orientale dans son langage. Il s'aide du geste et de l'œil ; son ton est moqueur et il est rare qu'il ne critique pas.. — Il aime la Grèce et les Hellènes, mais il en parle... comme un homme qui les connaît autrement que par les gazettes... Son zèle pour leur cause ne l'a pas aveugle sur les vices de leur caractère social; mais il les aime pour les avoir adoptés, défendus, disciplinés, et il se loue de leur attachement à sa personne. — Capo d'Istria fait de longs discours, mais il réussit peu là-bas avec ses finesses diplomatiques. Les philhellènes ne sont pas attirés en Grèce par des motifs désintéressés; ils ont plus d'une fois compromis cette sainto cause par l'ardeur de leurs prétentions, leur zèle pour les places. La Bavière s'est distinguée dans cette ambition funeste... Il se plaint amèrement des préjugés rôpandus par les ambitieux inutilement accourus au service des Grecs contre cette malheureuse nation. Pour lui, il retourne à son poste, muni des pouvoirs du gouvernement français, pour appliquer à l'organisation d'une armée régulière une partie des sommes qui sont accordées aux Grecs.. — Pendant toute cette soirée, les yeux des jeunes princes était fixé sur le héros, que l'auguste auditoire n'embarrassait nullement; il est vrai qu'il n'aurait pas trouvé chez de simples citoyens plus de sympathie, de bon accueil et de bienveillance... » — Cdvillier-Fleoryv Journal intime, I, p. 3 et suiv.
(2) Corr. de Capodislrtas, II, 454-456.