‹ Le général Fabvier; sa vie militaire et politiqueChapitre 20 sur 34 · FABVIER ET CAP0DI8TRIAS · texte numérisé non relu

FABVIER ET CAP0DI8TRIAS

Fabvier pour coopérateur. c J'apprécie infiniment, écrivait-il, les nobles sentiments qui animent cet officier distingué en faveur de la Grèce et les services qu i/ s'est efforcé de lui rendre. Je crois aussi que parmi les étrangers aucun ne peut lui être plus utile du moment qu'il voudra être moins absolu et moins exclusif dans ses opinions. S'il se décide à revenir en Grèce, je ne négligerai aucun soin pour le mettre à même d'atteindre le but qui aura motivé son retour... »

Ce style ne dénotait à coup sûr ni une extrême sympathie pour Fabvier ni un vif désir de le revoir à Égine. — Du reste, en décembre, Capodistrias n'ignorait pas qu il venait d'être pris, à Londres, des mesures qui allaient renverser tous les projets de l'entreprenant philhellène. La Russie et l'Angleterre n'avaient pu voir qu'avec déplaisir les projets du ministère Martignac. C'est de leurs alarmes qu'était né le protocole du 16 novembre 1828, auquel la France, par crainte de voir l'alliance brisée, n'avait pas cru devoir refuser son adhésion. Cette convention portait : 1° que les trois puissances alliées, sans préjuger la question des limites définitives de la Grèce, ne lui garantissaient pour le moment que la possession de la Morée et des îles ; 2° que la France, maintenant qu'Ibrahim avait évacué la Morée, rappellerait le gros de ses troupes, mais pourrait en entretenir encore une petite partie dans cette péninsule jusqu'à ce que le gouvernement grec fût jugé en état de se passer de ce secours. C'était là porter le coup le plus funeste au plan du colonel Fabvier. En effet, il était évident que Capodistrias, assuré du maintien de plusieurs régiments français en Morée (1), se refuserait à augmenter l'effectif du corps régulier dans la proportion indiquée par ce philhellène; et, le gouvernement grec s'abstenant, pour complaire aux trois puissances, de nouvelles attaques sur la Grèce continentale, la fusion que Fabvier voulait provoquer entre les bandes irrégulières et le Tacticon serait impossible. Ces bandes se trouvaient alors presque toutes dans la Grèce continentale; il ne fallait pas compter qu'elles en revinssent de gaîté de cœur

(1 ) Il resta en Grèce au départ de Maison (1829) une brigade de 4,500 hommes commandée par le général Schneider. *

pour s'amalgamer en Morée avec le corps régulier et se mettre aux ordres d'un étranger.

Fabvier était parti de Paris plein d'ardeur et de confiance, sans savoir ce qui venait de se passer à Londres. Il n'eut connaissance qu'en arrivant à Navarin (21 décembre) des dépêches qui, en conséquence du protocole, avaient été envoyées, le 26 novembre, au général Maison. Sa déception fut profonde et fort douloureuse. Les nouvelles instructions portaient que le corps régulier serait bien organisé de façon à pouvoir être substitué aux troupes françaises, mais qu'il n'aurait d'autre destination que de pourvoir à la sûreté du gouvernement et à la garde des places fortes (du Péloponèse). Du reste, comme on semblait prévoir que Capodistrias s'efforcerait de réduire à des proportions misérables le corps qui devait être confié à Fabvier, cet officier était autorisé à n'accepter le commandement qu'à des conditions convenables et dignes de lui.

Quant à ce dernier, malgré la surprise pénible qu'il venait d'éprouver, il faisait encore bonne contenance et ne paraissait pas disposé à quitter la partie, c ... Le général Maison, écrivait-il le 27 décembre au ministre des affaires étrangères, avait reçu avant mon arrivée des instructions à mon sujet renversant à peu près le projet que Votre Excellence avait adopté... Cependant, il me semble toujours utile d'essayer si M. le Président sera convaincu de la nécessité d'avoir une organisation, dans le cas où on aurait l'espoir d'arriver au but progressivement... » Dans une lettre du même jour au ministre de la guerre, il revenait à l'idée de marcher contre les Turcs et d'agir énergiquement sur l'assemblée nationale (1) : «... On pourrait s'emparer de l'Eubée, malgré toute la puissance turque, et de là on commande véritablement en Romélie... L'assemblée nationale va avoir lieu. Il serait utile qu'un envoyé français recommandable se trouvât près d'elle. Le Président a amené les choses au point qu'il peut s'y traiter des

(1) Cette assemblée n'était pas encore formée, et Capodistrias n'avait garde de la réunir tant qu'il n'était pas assuré de la composer à son gré et d'y être le plus fort.

FABVIER ET CAPODISTRIÀS 391

choses très graves et que la France y aurait tout poids (1)... » Dans les premiers jours de janvier, il se rendit à Égine avec le général Durrieu, chef d'état-major du corps expéditionnaire français, qui avait à se concerter avec le Président sur les conditions de l'évacuation et sur la remise de certaines places fortes aux troupes régulières du gouvernement grec. Capodistrias ne manqua pas de lui faire ostensiblement l'accueil le plus gracieux. Mais Fabvier s'aperçut bientôt qu'il n'avait absolument rien gagné sur lui. A la suite de pourparlers préliminaires et infructueux, le Président l'invita à lui remettre des propositions écrites (2) (peut-être pour les communiquer aux agents de la Russie et de l'Angleterre). Et, après huit jours de réflexions ou d'entretiens nouveaux, Capodistrias déclara finalement l'entente impossible.

«... Il est de toute impossibilité, écrivait-il le 15 janvier à La Ferronnays, vu les antécédents malheureux et les circonstances actuelles de ce pays, de fonder l'ordre intérieur sur l'organisation exclusive de troupes régulières nationales. M. le colonel Fabvier ne partage pas cette opinion... J'apprécie infiniment les nobles sentiments qui animent cet officier en faveur de la Grèce; j'apprécie encore plus la droiture avec laquelle il m'a développé les motifs de sa conviction. Cependant il a reconnu avec moi que, la responsabilité d'une décision quelconque sur une question si grave pesant tout entière sur le gouvernement, c'était à lui, et à lui seul, à prononcer... Il a reconnu aussi qu'en limitant l'organisation... à la seule formation des garnisons des forteresses et dans le but unique de maintenir l'ordre dans la péninsule, il n'entrevoyait pas l'occasion de rendre à ce pays les services importants qui seuls peuvent justifier à ses yeux la part active qu'il prendrait... à cette réforme. Nous avons 2,000 hommes organisés déjà en troupes régulières. Gomme il ne s'agit pas d'armer les forteresses pour les mettre en état de se défendre contre une agression extérieure, il ne serait pas difficile de porter ces

(1) Papiers de Fabvier.

(2) Lettre au général Durrieu du 9 janvier 1829 (Corr. du comte Capodistrias, II, 517-518.

2,000 hommes à un nombre suffisant à ce service, sans procéder pour le moment à une réorganisation générale... Une pareille tâche ne serait pas à la hauteur des talents de M. le colonel Fabvier, d'autant plus qu'elle n'est nullement conforme à ses opinions (1)... »

Un peu plus tard, le Président, instruisant le colonel de Heideck (qui commandait maintenant le corps régulier) des vastes projets de Fabvier et de ses déconvenues, se montrait bien décidé à ne pas céder, quand même la France le menacerait de le priver de ses subsides. « Si l'on adopte ce mode pour nous faire suivre une autre marche, déclarait-il, on se trompe. Nous avons de quoi vivre jusqu'au 15 du mois de février; nous pouvons donc attendre... J'accepte... ce qu'on voudra faire pour augmenter et pour perfectionner le corps de troupes régulières... en conservant les mêmes bases quant aux choses et aux hommes; et je n'accepte rien, si l'on veut me forcer à bouleverser le tout pour admettre de nouvelles bases (2)... »

Enfin, le 31 janvier, Gapodistrias invitait assez clairement Maison à le débarrasser de Fabvier en l'appelant auprès de lui : « 11 ne dépend plus de moi d'utiliser pour le moment les nobles sentiments qui animent ce brave officier en faveur de la Grèce, «le lui ai donné lecture de mes réponsesàM. le comte de La Ferronnays et j'ai abandonné à ses propres décisions le parti qu'il jugera convenable de prendre. Puisque Votre Excellence est disposée à l'appeler à son quartier général, il ne me reste qu'à témoigner le regret que j'éprouve de n'avoir pas pu utiliser les talents dont cet officier a donné tant de preuves... (3). »

Quant à Fabvier, tout en constatant le complet échec de ses propositions, il paraissait encore disposé non pas à renoncer à la partie, mais à passer outre.

Rendant compte au général (le 25 janvier) de ses entretiens avec Gapodistrias, il disait lui avoir rappelé tout ce qu'il avait

(1) Corr. du comte Capodtitrias, II, 517-518

(2) Ibid., II, 534-535.

(3) Ibid., III, 14.

FABVIER ET CAPODISTRIAS 393

fait pour le corps régulier; lui avoir reproché l'abandon où ce corps avait été laissé, le traitement privilégié des bandes irrégulières. Il avait déclaré au Président qu'il était, lui, Fabvier, meilleur juge que personne en pareille matière; que si on voulait le laisser mettre les choses sur un autre pied, il ferait de son mieux et qu'aussitôt l'organisation terminée, il se retirerait, « lui laissant le fil à la main • . Il lui avait représenté tout ce qu'il devait de reconnaissance au gouvernement français; il lui avait enfin mis le marché à la main en lui déclarant qu'il ne pourrait pas accepter une situation « peu digne de la confiance dont il avait été honoré » par son gouvernement. Tout avait été inutile; le Grec n'avait pas cédé (1).

Il représentait d'autre part au ministre des affaires étrangères (le 31 janvier), qu'il fallait faire de la Grèce un état vraiment fort, capable de se suffire à lui-même et de former une barrière solide contre l'ambition moscovite. On ne devait pas laisser à la Russie, dont les armes avaient été assez malheureuses pendant la campagne de 1828 (2), le temps de prendre sa revanche. Les Grecs ne demandaient qu'à marcher. Ils détestaient les Russes. Quant à Capodistrias, « ... J'ai'tout tenté, écrivait Fabvier, pour convaincre le Président de la loyale bienveillance du gouvernement. Je suis resté avec lui en bons termes... J'ai feint d'ignorer ses manœuvres... Le peuple grec, ajoutait-il, est admirable dans sa résignation; dernièrement... Stratfort Ganning voulait préparer un changement. Le personnage... proposé par les Anglais et dont je vous ai garanti le patriotisme (3), a eu avec ses collègues la sagesse de se refuser à toute démarche qui pourrait amener quelques troubles... L'assemblée nationale aura bientôt lieu. Le Président la prépare par la corruption. Néanmoins elle serait unanime si on lui proposait quelque chose de positif... Il est indispensable que près de l'assemblée il y ait une personne de

(1) Papiers de Fabvier.

(2) Les troupes russes avaient dû lever le siège de Silistrie et opérer une fort pénible retraite.

(3) Nous ne savons au juste qui Fabvier voulait désigner ainsi. Peutêtre était-ce Mavrocordato?

confiance, un projet arrêté sur la marche que le gouvernement français a l'intention de suivre (1)... »

Malheureusement pour Fabvier, le gouvernement français ne voulait plus se prêter à ses desseins. Maison avait pour instructions de le contenir plutôt que de le seconder et, dans le cas où ses agissements lui paraîtraient compromettants pour le ministère, de le rappeler formellement auprès de lui en l'attachant à son état-major. Ce général, qui avait pour lui beaucoup de considération et de sympathie, n'eût pas voulu le contrister ou le froisser par de trop impératives injonctions. Il commença par lui donner à entendre — amicalement — qu'il ferait bien de ne pas rester à Égine (2). Mais Fabvier ne voulait pas comprendre à demi-mot. Il persistait donc à demeurer dans cette île, où il était encore en février et où il n'est pas téméraire de penser qu'il s'entretenait avec ses amis du parti constitutionnel (Mavrocordato et autres) des moyens de réagir contre la politique du Président. G-'est sans doute à cette époque qu'il envoyait au général Sébastiani un mémoire dont nous retrouvons la copie dans ses papiers et que Mavrocordato avait rédigé pour protester contre le tort que le protocole du 16 novembre faisait à la cause hellénique.

Invité probablement par Capodistrias, qu'impatientait la persistance du colonel à ne pas quitter Égine, Maison lui écrivit le 19 février pour l'informer qu'il l'attachait à son état-major. Comme il ne lui enjoignait pas formellement de revenir, Fabvier se contenta de répondre (l,r mars) qu'il acceptait cet honneur, mais qu'il croyait devoir attendre à Égine le débarquement du nouveau résident en France, le baron Rouen. Il se montait la tête de plus en plus. Il voulait que le gouvernement français prît Capodistrias par la famine en lui supprimant tout subside. D'autre part, le Président, qui à ce moment même quittait Égine pour se rendre à Nauplie et commencer une campagne électorale dans le Péloponèse, tenait à ne pas y laisser derrière lui un mécontent comme Fabvier. Ce fut pour

(1) Papiers de Fabvier.

(2) Lettre du 24 janvier 1829. (Papiers de Fabvier.)

FABVIER ET CAPODISTRIÀS 395

répondre à son désir que Maison, le 8 mars (1), invita enfin — courtoisement, mais fort nettement — le colonel à venir le rejoindre à Modon. Cette fois le philhellène dut bien obéir.

Capodistrias obtint peu après un succès diplomatique de quelque importance. En prévision de la réouverture — alors imminente — des hostilités sur le Danube, l'Angleterre voulait être armée d'un texte qui empêchât les Grecs de se jeter sur les Turcs au midi pendant que les Russes les attaqueraient de nouveau par le nord. Mais pour avoir le droit d'exiger d'eux qu'ils se tinssent tranquilles, il fallait bien leur accorder quelques avantages. En conséquence, la conférence de Londres, par le protocole du 22 mars, fixa aux golfes d'Arta et de Volo la limite du futur État hellénique, c'est-à-dire qu'elle lui promit une portion relativement considérable de la Grèce continentale. Il est vrai qu'en retour elle invitait les Grecs non seulement à s'abstenir de toute marche en avant, mais à évacuer tout ce qu'ils avaient occupé par les armes en dehors de la Morée et des îles. Le protocole portait en outre que la Grèce, tout en devenant autonome, resterait vassale et tributaire de la Porte. Son gouvernement devait être celui de la monarchie héréditaire; enfin le prince appelé à gouverner la Grèce ne devrait être pris dans aucune des familles régnantes d'Angleterre, de France ou de Russie.

Cet arrangement satisfaisait la Russie par la clause de vassalité imposée au nouvel État (2); l'Angleterre, par l'exclusion dynastique dont il frappait la famille de Bourbon; la France, par l'extension de territoire qu'il accordait à la Grèce. Cha-

(1) Papiers de Fabvier. — Ce même jour Maison écrivait au ministre de la guerre : «... La mission dont vous aviez chargé le colonel Fabvier étant entièrement manquée..., je l'ai rappelé près de moi en lui annonçant qu'il serait traité comme colonel d'état- major... » Le 20 mars, il ajoutait : « ... J'ai positivement ordonné au colonel Fabvier de revenir ici; je compte l'emmener en France; sa présence ici inquiéterait le Président... » (Ministère de la guerre, Archives administratives, 1146.)

(2) Cette puissance ne voulait pas voir les populations chrétiennes de l'empire ottoman acquérir une pleine indépendance politique, qui les aurait soustraites à son ingérence; elle tenait au contraire & ce qu'elles restassent rattachées à cet empire par un lien de vasselage qui lui servirait constamment de prétexte pour renouveler son intervention.

cune de ces trois puissances faisait, du reste, au fond, ses réserves et se promettait bien de profiter des circonstances pouf le transformer en un règlement plus favorable à ses intérêts propres. Quant à Capodistrias, il ne pouvait, sans doute, sous peine de perdre dans son pays toute sa popularité, se déclarer pleinement satisfait. Il fit savoir aux agents de la Triple Alliance qu'il lui était impossible de rappeler ses troupes de Homélie ; il profita même du moment où les Russes rouvraient les hostilités contre les Turcs pour envoyer des renforts à Ypsilanti et à Ghurch, qui firent des progrès sensibles dans la Grèce continentale pendant le printemps de 1829 (1). Mais, d'autre part, en affectant de prendre le protocole au pied de la lettre et de regarder la Grèce comme définitivement constituée par la nouvelle garantie des puissances, il put se montrer plus que jamais réfractaire au plan de réorganisation militaire proposé par Fabvier.

Du reste, voulant prévenir ou atténuer le mécontentement que son opposition à ce plan eût pu causer au gouvernement français, il lui demanda bientôt de mettre à sa disposition environ deux cents officiers et sous-officiers du corps expéditionnaire pour les attacher momentanément au corps régulier, dont ils deviendraient les instructeurs et organiseraient définitivement les cadres. Le maréchal Maison (2) avait agréé cette proposition, ce qui n'était pas sans augmenter la mauvaise humeur de Fabvier. Il est vrai qu'il voulut aussi donner pour commandant en chef au Tacticon un Français, son propre sous-chef d'état-maj or (le général Trézel), dont le Président se serait bien passé (3). Mais Trézel ne lui inspirait pas les mêmes craintes que Fabvier. Puis, il avait obtenu cette satisfaction

(1) Ghurch, qui était, lui aussi, en dissentiment avec Capodistrias, quitta son commandement après ces derniers succès et laissa ses troupes sous les ordres du colonel Dentzol.

(2) Le chef du corps expéditionnaire français venait d'obtenir le bâton de maréchal par ordonnance royale du 22 février 1829.

(3) Ne pouvant absolument éviter cette tutelle de l'état-major français, il eût voulu tout au moins voir à la tète du Taclicon un officier moins avancé en grade, par exemple un simple chef de bataillon; mais toutes ses finesses furent inutiles, et il lui fallut accepter Trézel, qui succéda comme chef du corps régulier au colonel de Heideck (août 1829.)

FABVIER ET CAPODISTRIAS 397

que l'effectif du corps régulier ne serait pas sensiblement augmenté et que, pour longtemps encore il y aurait en Grèce trois éléments militaires distincts et à peu près équivalents, entre lesquels, par d'habiles manœuvres, il pourrait continuer à demeurer le maître.

Cependant Fabvier, exaspéré, rêvait maintenant de renverser Capodistrias. Mais ce dernier le surveillait.de près, de loin, redoutant de sa part quelque coup de main, et n'était pas homme à lui laisser la liberté de soulever contre lui soit le corps régulier, soit la population civile. « ... On nous travaille de toutes parts, avait-il écrit à Heideck dès le 14 janvier. . . Il est d'un grand intérêt de veiller de près à vos tacticos. Il ne serait pas impossible qu'on tâchât de pervertir leur esprit afin de les porter à vouloir d'autres règlements ou d'autres régulateurs (1)... » A partir de mars, les dispositions du colonel à son égard devinrent si hostiles qu'il crut devoir demander à Maison de le retenir à Modon, sans lui permettre la moindre excursion dans l'intérieur de la Morée, où il eût pu essayer de soulever les esprits contre lui. Capodistrias fit pourtant encore bon visage à son ennemi en avril, quand il alla faire ses adieux au maréchal. Mais il fut offusqué, paraît-il, de le retrouver encore vêtu à la grecque et en témoigna quelque mécontentement (2).

Il est certain que Fabvier ne dissimulait guère à cette époque son désir d'écarter du pouvoir le protégé de la Russie. «... Avec un faible corps français (écrivait-il à Sébastiani au commencement d'avril), on pourrait enlever tout jusqu'au Vardar, d un seul élan, entraînant avec soi quarante mille Grecs

(1) Corr. du comte Capodistriat, II, 510-512.

(2) « Le Président avait écrit au maréchal que ma présence à Égine l'inquiétait, ce qui a engagé le maréchal à me rappeler. Ici il m'a fait mille politesses, mais a déclaré au maréchal que j'avais trop d'influence et qu'il pouvait se trouver quelque circonstance politique où je l'embarrasserais, qu'il voulait pour gouverner avoir tout le pouvoir et que j'avais pour la Grèce des sentiments exagérés, etc.. Il a vu avec un vif déplaisir que je portais l'habit grec et craint mes voyages... Le Président a désiré que je ne fisse aucun voyage, parce que, dit-il tout franchement, j'ai trop la confiance des Grecs... » Lettres de Fabvier à Edouard Grasset. 17, 27 avril 1829. (Arch. de la Société historique et ethnologique d'Athènes, 8390,8389.)

en armes. Pour cela, il faut avant tout renvoyer le Président, obstacle au bien par ses vues funestes et son incapacité en fait de gouvernement. Si on ne veut pas l'ôter soi-même, que les deux cabinets (1) appuient seulement les Grecs en signifiant que les sacrifices qu'ils ont faits ne doivent pas avoir pour but d'établir en Grèce le pouvoir absolu, mais un système analogue à celui qui nous régit. Il n'y pliera jamais et les Grecs feront le reste... Vous, mon général, qui portez tant d'intérêt à ce pays..., vous qui aspirez à voir la France reprendre son rang et sa gloire, en* gagez le gouvernement à prendre un parti digne d'elle et qu'elle ne recueille pas pour prix de tant de sacrifices une déconsidération inévitable. N'est-il pas temps que nous reparaissions au rang d'où nous sommes tombés?... Vous le savez, ce n'est ni de repos ni d'industrie que nous avons soif, c'est de gloire... »

< ... On pourrait, lisons-nous dans une autre lettre (du 8 avril), se portant rapidement en avant, s'emparer des populations de la Tbessalie , Macédoine, Épire, etc. ; enfin avec l'aide des puissances intéressées on créerait une nation grecque qui, dans vingt ou vingt-cinq ans, serait plus forte et surtout plus mobile que la Turquie. . . Quant à moi, je me trouve heureux d'avoir acquis ici... une influence à offrir à mon gouvernement. Si on ne l'utilise pas, il me restera le souvenir d'avoir au prix de mon sang soutenu ce malheureux pays jusqu'à ce qu'on soit venu à son secours et offert de belles chances (2)... »

Vers la fin d'avril, Fabvier parlaitd'appeler un prince français, sans se soucier des protocoles : « Si on se déclare pour un prince français, écrivait-il le 27 à Grasset, il est probable que cela s'arrangerait avec l'Angleterre et l'Autriche, qui sont dans leurs petits souliers (3); le ministère français serait probablement entraîné et dans ce cas il est maître de faire ce qu'il veut...»

Le même jour, dans une lettre au ministre de Caux, il s'exprimait non moins clairement : «... Je ne conserve de relations avec personne et ne sors pas d'ici pour condescendre aux désirs de M. le Président et de M. le maréchal. Néanmoins, on m'a en-

(1) La France et l'Angleterre.

(2) Lettre au général Guilleminot.

(3) A cause de la reprise des hostilités par les armées russes.

FABVIER ET CAPODIÇTRIAS 399

voyé prévenir que, si le gouvernement y consentait, un fort parti de l'assemblée nationale appellerait un de nos princes au trône de la Grèce. . . La France a fait beaucoup. Elle peut d un mot faire plus, sauver ce peuple du funeste sort qui l'attend de tomber au rang d'une province russe, éviter à l'Europe le danger de voir dans quelques années les Barbares à quarante-huit heures de l'Italie et enfin ajouter un nouvel éclat à la couronne française, qui deviendrait la protectrice de la Méditerranée... »

« ... Ce ne sont plus, écrivait-il d'autre part à Guilleminot, comme autrefois, quelques comédiens qui voulaient être maréchaux, chambellans, ambassadeurs, etc., surtout escroquer de l'argent. C'est tout ce qu'il y a de plus considérable sur le continent et dans les îles. Le moment est pressant... Le jour est arrivé où la Russie veut mettre la dernière main au plan suivi depuis longtemps... Tout dépend en ce moment de la France... c'est sur elle que pèseront les reproches, si on laisse consommer le crime de laisser pénétrer les Russes dans ces contrées (1)... »

Fabvier dut bien, à la fin, se rendre compte qu il parlait et écrivait en pure perte : « J'attends, écrivait-il tristement vers la fin d'avril, qu'on me renvoie d'un pays qui peut-être n'aurait plus eu besoin de libérateur et de gouverneur si je n'y avais pas été avant eux. Je rentrerai chez moi tranquille et sans euvier les faveurs qui sont tombées de toutes parts; ma part dans le passé me suffit (2). » Il est certain que Maison commençait à le trouver encombrant et gênant. Le 13 mai, c'est-àdire au moment où le maréchal faisait déjà ostensiblement ses préparatifs de départ, Fabvier lui adressait encore une longue lettre pour lui rappeler ce qu'il avait fait en Grèce, ce qu il avait voulu, ce qu'il voulait encore et, après y avoir raconté ses déceptions, la terminait par ces mots : « ... Vous savez que mes instructions sont d attendre les ordres du ministre. Néanmoins, Votre Excellence étant mon chef direct, je la prie de vouloir bien décider ce qu'elle jugera à propos (3). »

(1) Lettre du 27 avril 4829.

(2) Lettre à Edouard Grasset, du 29 avril 4829. (Arch. de la Société historique et ethnologique d'Athènes, 8394.)

(3) Papiers de Fabvier.

En réponse à cette lettre, Fabvier reçut, dès le lendemain, un ordre formel de départ : « Personne, écrivait le maréchal, ne rend plus que moi justice aux nobles sentiments qui ont dirigé votre conduite en Grèce. Il n'est pas possible de porter plus loin le courage, la constance et le désintéressement. Je sais aussi que vous pouviez être d'une grande utilité dans ce pays pour la formation des troupes régulières, si votre mission eût été agréée par le gouvernement grec. Il n'en est pas ainsi, et je dois dès lors la considérer comme terminée. Le gouvernement du roi m'ayant ordonné de vous rappeler près de moi, j'ai rempli cette première partie de mes instructions en vous invitant à vous rendre à Modon. Maintenant je juge non seulement inutile à la cause que vous voulez servir, mais peu convenable pour vous-même la prolongation de votre séjour en Grèce et je désire que vous reveniez en France avec moi... La nouvelle position dans laquelle vous vous trouvez placé par le gouvernement du roi vous impose le devoir de rentrer en France. Vous faites partie de l'état-major général de l'armée, et ce qui n'a pas été désigné pour faire partie de la brigade d'occupation doit quitter la Grèce (1)... »

Fabvier ne pouvait qu'obéir. Il partit. Mais dans son exaspération contre Capodistrias, il annonça que tout n'était pas fini, qu'il serait pour le Président plus redoutable encore à Paris qu'à Égine ou à Modon (2). C'était là simple propos d'homme en colère. Il ne pouvait plus se faire beaucoup d'illusions sur les chances qui lui restaient de voir adopter ses vues par le gouvernement français. Il n'était, du reste, pas moins irrité contre ce gouvernement que contre Capodistrias lui-même et, la nature ne l'ayant pas fait courtisan, il n'était guère disposé à faire quoi que ce soit pour gagner sa confiance ou ses bonnes grâces.

(1) Papiers de Fabvier.

(2)« Je pars, écrivait-il à Grasset... mais cela vaut mieux... Là-bas, je soignerai les affaires plus efficacement qu'ici; vous enverrez des marques... Je suis bien aise d'aller à Paris, où je peux plus qu'on ne pense. Le maréchal s'est trompé, mais il n'a pas plus de poids que bien d'autres... » (Arch. de la Société historique et ethnologique d'Athènes, 831*7, 8392.)

Page 1