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CHAPITRE XVII

Révolution de Février; Fabvier mis à la retraite. — Sa mission officieuse en Danemark, son retour. — Il est élu représentant de la Meurthe à l'Assemblée législative. — Ses discours sur le Danemark, sur l'armée, sur Abd-el-Kader, sur le suffrage universel, sur le conseil supérieur de la guerre, etc. — Son attitude après le coup d'État. — Ses dernières années et sa mort. — Conclusion.

Fabvier, qui n'avait ni prévu ni souhaité la révolution de Février, ne vit en elle qu'une catastrophe, grosse de périls pour la tranquilité publique en France et à l'étranger. N'ayant point été républicain de la veille, il ne fut pas non plus de ces palinodistes qui se proclamaient républicains du lendemain. Ce n'est pas que son âme généreuse et droite ne fût capable de comprendre et même d'aimer le principe du suffrage universel. On verra plus loin qu'il ne tarda pas à s'y rallier très sincèrement. Pour le moment il n'était préoccupé que de préserver son pays de l'anarchie et de l'invasion. Il redoutait à l'intérieur des troubles assez graves pour mettre la France dans l'impossibilité de résister à un nouvel assaut de l'Europe monarchique — ou même de l'Europe révolutionnaire. Aussi, sans éprouver la moindre sympathie pour les hommes du gouvernement provisoire (1), était-il trop bon citoyen non seulement pour leur faire de l'opposition dans l'œuvre de défense sociale et nationale qui leur incombait, mais pour leur refuser son concours de soldat.

Nous voyons par une lettre de lui, qui se trouve au ministère

(1) Dupont de l'Eure, Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Crémieux, Marie, Louis Blanc, Albert, etc.

de la guerre (1), que, comme beaucoup d'autres généraux aussi peu républicains que lui (les Bugeaud, les C hangar nier, etc.), il se mit, dès le 26 février, à la disposition de ce gouvernement « pour le maintien de Tordre matériel et surtout pour la défense de son pays contre l'étranger ». Quels sentiments témoignèrent à Fabvier, dans le début, les hommes de l'Hôtel de Ville? Nous ne le savons pas au juste. 11 est probable toutefois qu'ils se montrèrent disposés à utiliser ses services. Nous trouvons dans ses papiers .une dépêche du gouvernement provisoire, en date du 24 mars 4848, l'invitant à se rendre le lendemain à l'Hôtel de Ville, t pour une communication personnelle importante ». De quoi s'agissait-il? Nous ne pouvons exactement le dire. Peut-être fut-il chargé à cette époque, en ce qui touchait à la défense de nos frontières de l'Est, d'une mission d'étude à laquelle il fait allusion plus tard dans un de ses discours à l'Assemblée législative (2). En tout cas, cette mission ne l'éloigna pas de Paris, ou ne l'en éloigna que pour peu de temps. Il y était en effet à la fin d'avril, époque où, les dispositions du gouvernement à son égard ayant changé (nous ignorons pourquoi), il fut de sa part l'objet d'une mesure qui lui fut cruellement sensible et qu'il ne devait jamais lui pardonner.

L'état-major général de l'armée et de la flotte renfermait un grand nombre de généraux et d'amiraux fort âgés et dont beaucoup, ayant rendu de brillants services autrefois, notamment sous l'Empire, ne paraissaient plus pouvoir en rendre de fort utHes en 4848. Le gouvernement provisoire, soucieux de rajeunir et de républicaniser ce cadre, porta les décrets du 44 et du 47 avril qui, supprimant la seconde section de l'étatmajor général institué par la loi de 4839, mettaient d'office à la retraite trente-huit généraux de division (3), vingt-sept généraux de brigade, sans compter plusieurs vice-amiraux et

(1) Archives administratives, 1146.

(2) Discours du 30 janvier 1851. (Moniteur, 1851, p 315-317.)

(3) Parmi lesquels nous citerons, à côté de Fabvier, les généraux Bachelu, de Fézensac, Darriule, Rapatel, Gourgaud, Rulhière, d'Àstorg, de Bar, etc.

contre-amiraux. La plupart de ces officiers tenaient leurs derniers grades de la Restauration ou du gouvernement de Juillet. Cette mesure était, disaient ses auteurs, motivée par « la nécessité de renfermer le cadre de l'état-major général dans les limites commandées par les besoins de la République >.

Fabvier, qu'une récente ordonnance royale (de novembre 1847) avait maintenu, malgré son âge de soixante-cinq ans, comme général en activité, dans la première section de l'étatmajor général, était loin de s'attendre à être compris dans ce travail d'élimination. Son irritation fut extrême. « Vousm'ôtez au mépris des lois, écrivait-il, le 30 avril, au ministre de la guerre (i), une épée qui a bravement défendu la France, une épée qu'un autre peuple révère; vous l'ôtez à une main vigoureuse, quand votre patrie est en danger. Rentrez en vousmême, vous y trouverez un blâme sévère (2). »

Il ne se borna pas, du reste, à cette protestation ab irato. Mais il fut un des promoteurs de celle que les officiers généraux de terre et de mer frappés par les récents décrets adressèrent dès le 2 mai au gouvernement provisoire. Ce document porte que la loi du 4 août 1839 sur l'état-major général a été violée. Les officiers mis, suivant eux, indûment à la retraite, se déclarent atteints, non seulement dans leurs droits, mais dans < leurs sentiments patriotiques » et danse leur honneur ». Us ajoutent « qu'ils ne reconnaissent point à un gouvernement provisoire le droit de briser la loi qui protège l'armée », et que « la décision de toutes les questions qui touchent à la force militaire de la France, principale base de l'indépendance nationale, ne peut appartenir qu'à un gouvernement définitivement constitué (3) » .

Les signataires de cette pièce adressèrent peu après une pétition non moins ferme et beaucoup plus explicitée l'Assemblée nationale, qui venait de se réunir (le 4 mai) et entre les mains de laquelle le gouvernement provisoire avait résigné

(1) Qui était alors François Arago.

(2) Ministère de la guerre, Archives administratives, 1146.

(3) Papiers de Fabvier.

ses pouvoirs. Les termes de ce recours étaient relativement modérés. Il n'en était pas de même des Observations sur les décrets, que Fabvier prit la peine de rédiger lui-même pour les adresser aux représentants du peuple et qui, bien qu'un peu adoucis (sans doute par quelque main amie) (1), étaient encore suffisamment violents pour faire le plus grand tort à la pétition elle-même.

« Un fait énorme, écrivait le bouillant général, c'est la désignation individuelle, sans information, sans jugement, de 65 officiers généraux destitués, déclarés à jamais indignes de servir la France.

« Il est à croire que le gouvernement provisoire ignorait la portée du décret qu'il a rendu sous des influences fâcheuses... 11 n'aurait pas de gaîté de cœur privé la France de services utiles et outragé tant de gens de cœur.

< Oter à l'armée ses chefs expérimentés pour lui en donner de nouveaux, c'est accroître cette fièvre d'avancement qui a déjà «ait assez de mal, c'est menacer toutes les positions acquises.

< Les régiments dont on admire la tenue, la discipline, le dévouement, à qui les doit-on, si ce n'est à ces généraux que l'on proscrit, peut-être parce qu'ils ont résisté à l'esprit de désordre qui va l'emporter? Devant une lutte probable, on destitue presque tous les chefs qui ont commandé dans des guerres réelles, qui savent manier les différentes armes, science ignorée aujourd'hui par la trop grande division en spécialités et dont l'importance a été méconnue par le précédent ministre de la guerre...

« Téméraires sont ceux qui aspirent à commander des armées, des divisions même, sans y avoir été préparés par degré, sans avoir fait la guerre réelle, sans s'être assurés qu'à la bravoure du soldat ils joignent celle du chef...

t Plus téméraire et plus coupable encore, le gouvernement qui confierait le sort de la France à des mains inexpérimentées.

(1) Il existe plusieurs exemplaires de ces Obtervations (autographiées) dans les papiers de Fabvier.

t Le gouvernement provisoire, étranger aux affaires militaires, regrette sans doute aujourd'hui d'avoir cédé à de mauvaises influences.

t L'Assemblée nationale ne voudra pas sanctionner la violalation des lois constitutives du pays, mettre la France en danger. Elle réprouvera des décrets dictés par l'imprudence et l'ingratitude. »

Cet appel ne fut pas écouté. L'Assemblée, dans sa séance du 47 juin, crut devoir passer à Tordre du jour sur le recours des généraux mis à la retraite. Les décrets d'avril furent maintenus. Aussi, dès le lendemain, Fabvier exhalait-il sa colère dans une lettre adressée à la Commission des généraux de terre et de mer et du brouillon de laquelle nous détachons le passage suivant :

«...-Il n'est point de pouvoir humain dont des hommes de cœur puissent accepter ce jugement d'incapacité ou d'indignité; et puisque, dans la situation actuelle, ils ne peuvent qu'attendre un gouvernement définitivement constitué,- un ministre qui n'ait pas pour but l'holocauste des soldats de l'Empire à des ambitions pressées de se trouver les seules gloires vivantes de l'armée; qui, respectant les services rendus, tienne quelque compte de ceux que peuvent rendre les officiers généraux dont on brise l'épée, ils attendront! (1). »

Le bruit de ces protestations se perdit dans le retentissement des journées de Juin. Quel rôle joua pendant cette crise douloureuse le général Fabvier? Nous l'ignorons. Nous ne trouvons son nom nulle part dans les documents relatifs à cette époque. Mais nous voyons que, peu après, le colonel de la 3e légion de la garde nationale de Paris ayant donné sa démission, un de ses amis lui offrit de soutenir sa candidature au commandement de ce corps (13 juillet) (2). Rien n'indique qu'il ait donné suite à cette ouverture. Il demeura dans la vie privée où le décret du 17 avril l'avait fait rentrer. Mais il ne cessa pas pour cela de s'intéresser aux affaires publiques. il en suivait les divers incidents avec une curiosité passionnée

{\ ) Papiers de Fabvier.

(2) Ibid.

et ne perdait guère une occasion de manifester, avec sa vivacité ordinaire, son ressentiment contre les hommes du 24 février, ainsi que contre ceux qui, leur ayant succédé au pouvoir, avaient refusé de se rendre à ses réclamations. Le général Gavaignac, chef provisoire du pouvoir exécutif (1) et candidat à la présidence de la République, ne lui inspirait ni confiance ni sympathie; et l'animosité qu'il lui témoignait allait parfois jusqu'à Tin justice. C'est ainsi que, presque à la veille de l'élection présidentielle (6 décembre), la commission des récompenses nationales instituée jadis par le gouvernement provisoire ayant fait connaître la liste de ses propositions et le public ayant pu constater que des parents des assassins qui avaient attenté aux jours de Louis-Philippe ou de sa famille figuraient sur cette liste, Fabvier regarda, fort à tort, Gavaignac comme responsable de ces propositions et lui adressa la lettre suivante : « Si vous avez signé le projet de décret publié dans les journaux et accordant des récompenses nationales pour prix de l'assassinat, dût la France entière vous élever à la présidence, je déclare refuser mon obéissance à un gouvernement dont vous seriez le chef (2). » On peut supposer sans peine, bien qu'on n'en ait pas la preuve, qu'il soutint la candidature de Louis Bonaparte à la présidence et travailla de toutes ses forces à en assurer le succès. À coup sûr, il applaudit à l'élection de ce personnage, dont il avait cependant, nous lavons dit, réprouvé les tentatives pour renverser le gouvernement de Louis-Philippe. Le prince, dans lequel il n'avait vu précédemmentqu'un criminel ou un égaré, s'élevait maintenant au pouvoir par des voies régulières et en vertu de la Constitution que le peuple français s'était librement donnée. Il portait un nom qui, aux yeux de Fabvier, était toujours le symbole de la grandeur et de l'honneur de la France. Fabvier, du reste, dans sa loyauté profonde et un peu naïve, ne pouvait admettre (on en verra la preuve), que, malgré ses antécédents, le nouveau chef de l'État fût homme

(1) Depuis le 24 juin 1848.

(2) Lettre reproduite dans YHiiloire de mon tempt, du comte de Beaumont- Vass y.

à trahir son serment et à violer la Constitution. Faisait-il pour cela très grand cas de lui? Nous n'oserions l'affirmer. 11 ne devait jamais se poser devant lui ni en solliciteur ni en courtisan. Biais il est certain qu'à ce moment il le préférait à tout autre comme président de la République. Et si Ton ajoute à ces considérations que des rapports d'amitié personnelle s'étaient établis de longue date entre lui et la famille Bonaparte, on n'aura pas de peine à comprendre avec quelle facilité une mission de haute conûance lui fut donnée peu de temps après par le nouveau gouvernement.

Le Danemark, qui avait jadis si bien mérité de la France par la fidélité qu'il lui avait témoignée en 1813 et 4814, avait maintenant grand besoin de ses bons offices. A ce petit État appartenait de très longue date le duché de Sleswig, dont la possession lui avait été garantie, dans les termes les plus positifs, par les traités de 1720, de 1773 (1) et de 1815. Ces derniers lui avaient également reconnu celle du Holstein, pays allemand situé au sud du Sleswig et qui, tout en dépendant du roi de Danemark, était partie intégrante de la Confédération germanique. La première de ces deux provinces n'avait, de par le droit public de l'Europe, absolument rien de commun avec ladite Confédération. Malheureusement il existait depuis longtemps (2) entre les deux duchés un lien administratif qui avait tout d'abord rendu possible l'infiltration progressive de l'élément germanique dans le Sleswig, où, en 1848, environ les deux cinquièmes de la population étaient de langue allemande. Sous couleur de délivrer ces frères qu'ils représentaient comme opprimés par la cour de Copenhague, les patriotes de Berlin et de Francfort avaient maintenant la prétention d englober de gré ou de force dans l'Allemagne unitaire qu'ils aspiraient à fonder le Sleswig tout entier, y compris la majorité danoise. Un soulèvement avait été habilement fomenté dans les duchés par les pangermanistes dès le mois de mars 1848; bientôt, les insurgés ne paraissant pas de force à résister aux troupes du

(1) R. de Bouille, Des Droits de la couronne de Danemark sur le duché de Sleswig (l'aris, 1817, broch. ia-8°), p 15.

(2) Et notamment depuis 1688. Ibid., p. 22- 23.

DERNIERS ACTES, DERNIERS DISCOURS 46a

roi Frédéric Vil (1). des contingents prussiens et fédéraux étaient venus à la rescousse ; le Jutland môme avait été envahi par les Allemands. Le Danemark avait fait une belle résistance Mais il eût probablement succombé sans l'intervention diplomatique de plusieurs grandes puissances (Angleterre, Russie, France); intervention d'où était résulté un armistice de sept mois, conclu à Malmoe le 26 juillet et durant lequel les duchés, évacués par les Danois d'une part, de l'autre par les Allemands, devaient être administrés par une commission mixte, représentant les deux parties contendantes. Or, au commencement de 1849, cet armistice tirait à sa fin et, si la cour de Copenhague n'était pas disposée à se relâcher de ses droits, le parlement de Francfort ne l'était nullement à renoncer à ses prétentions. Le roi Frédéric et ses ministres se métiaient un peu de [Angleterre, qui ne jouait pas tout à fait franc jeu à leur égard, et n'espéraient pas beaucoup de la Russie, qui avait intérêt pour le moment à favoriser les cours de Vienne et de Berlin (2). Aussi n'étaient-ils que plus portés à invoquer les bons offices de la France, qui, sans parler de la gratitude qu'elle devait au Danemark, pouvait être incitée à le servir par cette considération que, les duchés une fois annexés au futur empire, les unitaires de Francfort ne manqueraient pas — ils l'annonçaient déjà — de revendiquer comme terres allemandes également l'Alsace et la Lorraine.

Frédéric Vil, tout en demandant plus que jamais à la France de ne pas lui refuser son concours diplomatique, souhaitait aussi qu'à défaut d'un concours armé elle permît à un de ses généraux les plus expérimentés de venir en Danemark étudier sa situation militaire et l'aider à élaborer son plan de campagne. Fabvier lui avait été désigné comme capable de remplir cet office par un de ses anciens collègues de la Chambre des pairs, le duc Decazes (3). qui, allié par mariage à la famille

(1) Qui venait de succéder à son père Christian VIII le 30 janvier 1848 et qui devait régner jusqu'en 1863.

(2) Le tsar Nicolas Ier soutenait alors passionnément ces deux cours dan 8 leur lutte contre le parti révolutionnaire eu Allemagne.

(3) Ancien miuistre de Louis XVUI, grand référendaire de la Chambre

royale de Danemark, avait des raisons particulières de s'intéresser au sort de cet État; et il avait, malgré son âge., accepté d'enthousiasme l'honorable mission qui lui était offerte. Vu l'estime qu'avait pour lui le Président de la République, ainsi que ses ministres, et leur désir à tous de rendre discrètement service à Frédéric VII, l'assentiment du gouvernement français lui fut accordé sans hésitation. 11 fut donc entendu qu'il se rendrait en Danemark à titre privé et que, sans compromettre en rien la République française, qui, officiellement, ne pouvait que rester neutre, il serait autorisé à fournir personnellement au roi ses avis sur la direction à donner à l'armée danoise pour la prochaine campagne.

Fabvier quitta Paris vers la fin de février 1849, traversa rapidement l'Allemagne, s'arrêta quelques jours dans les duchés pour y étudier un peu l'état des choses et, accompagné d'un jeune officier (Duval de Fraville) qui lui servait d'aide de camp ou de secrétaire, arriva le il mars à Copenhague, où il fut reçu avec la plus grande considération et logé au palais royal (1). Dès le lendemain, il put adresser au ministre des affaires étrangères de France, Drouyn de Lhuys, une longue dépêche qui dénote à la fois sa résolution, son dévouement au Danemark et sa foi dans le succès de la cause qu'il venait d'embrasser.

Après quelques lignes sévères à l'égard de « cette Germanie, monstre qui, à peine né, se présente avec un appétit tel que, si Ton n'y mettait ordre, rien ne pourrait l'assouvir..., c'est un honneur, ajoutait-il, pour le Danemark de résister le premier à une injuste et odieuse agression... Les Danois sont résolus à tout braver pour seconder leur roi dans cette grave circonstance. Ils vont combattre; la prudence même leur en tait une loi; car, tandis que les rebelles s'organisent, reçoivent des

des pairs de 1834 à 1848. Il avait épousé en 1818 Mlle de Saint-Aulaire, petite-fille, par *a mère, du dernier prince régnant de Nassau-Sarrebruck et petite-niè<-e*de la duchesse de Bruns wick-Bevern, qui avait obtenu du roi de Danemark Frédéric VI, son parent, la transmission du duché de Glucksberg en faveur des nouveaux £poux.

(1) Lettre de Fabvier au général Rulhière, ministre de la guerre (22 mars 1849). (Papiers de Fabvier.)

renforts, des officiers, achètent des armes et des bâtiments à l'étranger, les finances du Danemark s'épuisent, les peuples des provinces envahies sont ruinés et sont exposés à perdre chaque jour, dans le doute où on les retient, de leurs sentiments de fidélité. Pour le Danemark, les revers sont peu à craindre. S il succombe glorieusement dans la lutte de terre ferme, sa marine lui procurera de larges compensations et une rude vengeance. 1807 n'est pas oublié (1), la confiance et l'espérance du roi et de la nation reposent uniquement sur la France. C'est quelque chose de touchant que cette affection qui résiste à tant d'épreuves. L'accueil que j'ai reçu, malgré la réserve à laquelle j'ai été strictement fidèle, m'a touché profondément... Le patriotisme qui anime depuis le roi jusqu'au dernier des citoyens a su tenir à 1 écart la fièvre révolutionnaire, tout en réglant d'un commun et cordial accord les limites des droits et des devoirs de chacun... Vous savez que le droit du Danemark est parfaitement juste et qu'il n'en cédera rien ; sans doute la France le soutiendra de tout son poids dans son intérêt propre, dans celui de la justice et surtout en souvenir de l'héroïque constance que nous a montrée le Danemark à l'époque de nos revers... (2) »

L'armistice devait être dénoncé le 20 mars et la guerre devait recommencer le 26. Aussi l'envoyé français s'était- il hâté, comme on le voit par une note qu'il rédigea le 13 mars, d'étudier la composition de l'armée danoise dont, à cette date, il évaluait l'effectif à 33,280 hommes pour les troupes actives, 5,840 pour les troupes de garnison et des vaisseaux, 5,400 pour les troupes du train et la réserve de cavalerie, 7,700 pour les nouvelles levées (à exercer), — en tout 52,220 hommes. Il s'empressa, d'autre part, d'élaborer un plan de campagne qui fut accepté par le gouvernement danois et dont l'effet, pensait-il, devait être foudroyant (3). Il fallait, à son

(1) Allusion au bombardement de Copenhague par les Anglais en

(2) Papiers de Fabvier.

(3) « N'ayant point voulu accepter aucune apparence de commandement, j'ai vu avec plaisir que tous ont accepté, sans hésitation, mon plan de campagne, tellement que les ordres ont élé donnés aussitôt et

sens, transporter rapidement par mer un gros corps d'armée dans le sud du Sleswig, pour y prendre à revers les forces principales des insurgés, qui occupaient le nord de ce duché et qui, attaquées d'autre part en tête par les troupes du Jutland, seraient infailliblement exterminées.

c. Je proposai (i) de porter avec les nombreux moyens de transport disponibles 12.000 ou 15,000 hommes d'infanterie dans le Swan-Sen, en s'assurant d'abord de Maesholm, des villes de Rappel et d'Arnis qu'on aurait armées sur-le-champ, et marchant rapidement sur la position de Cossel, s'assurant à la droite de Missunde et la gauche sur Eckernfohrde. Pendant ce temps, une escadre légère serait venue débarquer un millier d'hommes au sud d'Enckernfohrde, si les reconnaissances, ayant ramené quelques paysans de la côte, avaient dit que, comme il était probable, cette ville, alors sans garnison, pouvait être enlevée d'un coup de main et ses batteries prises à revers. La position de Cossel promptement mise en défense, ayant pour avant-postes Holm et Hochendorf, la réduction d'Eckernfohrde aurait été facile; des barques canonnières, entrées dans le Windelby-Noer, auraient aidé à la défense de cette presqu'île de Cossel. qu'une journée de travail aurait rendue inexpugnable. Arrivée là, l'armée ne courait aucun danger, bordée d'un côté par la baie d'Eckernfohrde. de l'autre par le Schlien, dans lequel les chaloupes canonnières pouvaient arriver jusque devant Sleswig. Elle aurait eu en tout cas sa retraite assurée sur Maesholm en réunissant tous ses transports dans les baies d'Olpenis, ayant toujours pour dernières ressources l'entrée dans les îles de Maesholm par les têtes de pont de Rappel et d'Arnis, car l'armée était certaine de ne pas trouver sur chacune des deux rives du Schlien une armée d'une force égale à la sienne. Si les circonstances avaient été favorables, et les forces ennemies restant à Flens-

que tout est prêt. Le plan est irrésistible et, avec nos trente mille hommes, j'aurais accepté la guerre contre les quatre-vingt mille Allemands annoncés... » Lettre au général Rulhière, ministre de la guerre de France, 22 mars 1849. (Papiers de Fabvier.) (1) Lettre au général Rulhière, citée ci-dessus.

borg, l'armée pouvait marcher rapidement sur Sleswig, s'en emparer et s'y retrancher. En même temps, la cavalerie danoise du Jutland, ayant tourné tous les avant-postes de l'ennemi, s'approchait des plateaux d'Appen-Rade, se tenant successivement en communication avec Ribe, Lygum-Kloster et Tonder; se mettait en contact avec l'ennemi, pressait ou retardait sa retraite. Pendant ce temps débouchait la colonne restée à Sonderborg, qui suivait et pressait l'armée ennemie qui, dans sa retraite nécessaire, devait passer entre Sleswiget la rivière de Treen ou sur la rive droite de celle-ci. Dans les deux cas. sa destruction totale, ou tout au moins la délivrance complète du duché, était certaine. L'armée, dès lors réunie, pouvait border l'Eyder et, les armées allemandes arrivant en nombre trop supérieur, l'armée danoise pouvait se retirer, partie à Sleswig et Gossel, désormais en bon état de défense, et l'autre se repliait à pas lents vers le Jutland en jetant à Sonderborg une partie de son infanterie.

« La guerre pouvait ensuite se continuer avec des chances favorables; toutes ces opérations étaient l'affaire de quatre à cinq jours. Le moindre résultat en était la dissolution de l'armée assiégée, et peut-être les résolutions de l'Allemagne en auraient été ébranlées... »

L'intervention de la diplomatie ne permit pas la réalisation d'un plan sur lequel Fabvier fondait tant d'espérances. En effet, de nouvelles propositions, tendant à la paix, ayant été faites au Danemark, il s'ensuivit une prolongation de huit jours de l'armistice. Le 22 mars, Fabvier en informait le général Rulhière, ministre de la guerre de France, non sans exprimer quelques regrets d'être obligé de s'arrêter en si beau chemin. Du reste, il croyait à ce moment que cette prolongation serait effectivement suivie de la paix. Aussi parut-il pendant quelques jours ne plus songer qu'à donner des avis au gouvernement danois en vue de la réorganisation de ses forces militaires, ce qui devait être œuvre de longue haleine.

Un long mémoire (i), dont nous retrouvons le brouillon

(1) Daté du 24 mars.

dans ses papiers, donne une idée assez exacte des vues de Fabvier à cet égard. On y lit d'abord des considérations générales sur la monarchie danoise et sur les nécessités de sa défense, t II faut, ajoute-t-il, pour qu'une armée soit puissante, non qu'elle soit nombreuse, mais qu'elle soit instruite, confiante en elle-même par sa cohésion, par ses habitudes d'obéissance et d'affection pour ces chefs, dont la sollicitude s'exerce chaque jour envers le soldat; il faut que non seulement elle possède un bon corps d'officiers, mais aussi des sous-officiers capables et exercés... » Partant de ce principe, Fabvier en pose un autre, c'est qu'il faut que le soldat serve au moins sept ans, comme en France. Du reste, c'est en grande partie l'organisation de l'armée française, avec son système de recrutement et d'incorporation, son mode de nomination des officiers et sous-officiers, ses inspections générales, la prédominance de l'infanterie sur les autres corps, le remplacement, etc., qu'il offre comme modèle au Danemark. Il faudra seulement, à son sens, et pour les raisons déjà tant de fois exposées par lui-môme, y ajouter la création d'un Conseil supérieur de la guerre. La formation et l'instruction des corps d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, du génie sont enfin de sa part l'objet des considérations techniques les plus minutieuses.

Les espérances de paix que Fabvier avait en rédigeant ce travail ne se réalisèrent pas. En demandant la prolongation de l'armistice, les Allemands n'avaient pas été de bonne foi. Les huit jours qu'elle dura furent mis à profit par eux pour faire pénétrer dans le Sleswig, au mépris des clauses de l'armistice, des masses de troupes telles que les Danois (qui, fidèles à leurs engagements, n'avaient pas bougé) ne pouvaient plus même les arrêter et que le plan présenté peu auparavant par Fabvier devenait inexécutable. Le 3 avril, ils prirent l'offensive avec une telle supériorité numérique que l'armée du roi Frédéric, tout en disputant honorablement le terrain, dut se retirer vers le nord. Au lieu de pouvoir attaquer, les Danois durent songer simplement à se défendre dans le Jutland et à se faire, en vue de l'avenir, une forte position

militaire sur le flanc oriental du Sleswig. Cette position, Fabvier l'avait déjà indiquée avec une grande sûreté. C'était celle de Duppel. Quant à la défense dans le Jutland, elle devait, à son sens, prendre pour base principale la place de Fridericia. Ces deux idées furent nettement indiquées par lui dans un nouveau mémoire qu'il rédigea le 9 avril, avant de quitter le Danemark (où il n'était pas convenable qu'il restât maintenant que l'armistice avait fait place à la guerre).

«... 11 faut, lisons-nous dans ce travail (1), achever soigneusement les travaux de Duppel. Quand l'armée sera menacée dans sa fausse position actuelle, elle y laissera deux brigades pour la défendre, dont l'une pouvant loger à Sonderborg et l'autre rester à Duppel en s'éclairant au dehors, et envoyer le reste de l'infanterie à l'armée du Jutland; celle-ci, bien commandée, s'éclairant jusqu'à la mer du Nord, inquiétant sans cesse l'ennemi, profitant des occasions favorables, se retirant devant les forces supérieures, cherchant à couper les corps isolés pour obtenir des avantages successifs qui auront un bon effet et en môme temps aguerriront l'armée. Si l'armée ennemie marche contre elle, elle se retirera pas à pas, jettera dans Fridericia cinq à six mille hommes d'infanterie, une batterie et cinq à six cents chevaux, devant lesquels l'ennemi devra laisser un corps d'observation contre lequel la garnison devra toujours agir, puis l'armée continuera sa retraite si l'ennemi la poursuit, et marchera sur lui s'il se retire.

« Les forces de l'ennemi ainsi écartées permettront de nouvelles attaques soit sur Kappel, soit sur l'Ile d'Aïs, soit sur Fridericia. Il est difficile qu'une telle guerre ne cause pas de grands dommages à l'ennemi, à moins qu'il ne soit décidé à augmenter le nombre de ses troupes : d'ici là, peut-être, les circonstances politiques lui en ôteront la pensée et la retraite de l'ennemi ne tardera pas à se prononcer.

« En attendant, point d'engagement général qui compromette l'unique armée du Danemark. Point de combat sans but ; commandement unique et absolu.

(i) Intitulé : Plan de campagne dans le Sleswig. (Papiers de Fabvier.)

t À voir les masses énormes de troupes allemandes qui sont envoyées avec tant d'empressement dans le Sleswig, on comprend que l'Assemblée de Francfort veut s'appuyer de l'orgueil germanique et qu'elle espère terminer rapidement cette affaire avant l'orage qui, de toutes parts, grossit contre elle (1). C'est une avalanche qui aura sans doute peu de durée. 11 faut la laisser passer et ne pas compromettre la précieuse armée danoise qui, se contentant de combats légers propres à l'aguerrir, pourra dans peu, je l'espère, contribuer à la délivrance de provinces si injustement envahies. »

Vu la situation, ce nouveau plan était le meilleur que pussent suivre les Danois. Ils l'approuvèrent, ils l'appliquèrent, autant que les circonstances le leur permirent, et, finalement, s'en trouvèrent bien. Quant au général, il ne tarda pas à quitter Copenhague, comblé de remerciements par le roi qui le nomma grand-croix du Danebrog, et par ses ministres (2). Dès le 18 avril, rentré à Paris, il répondait en ces termes aux journaux qui attribuaient son retour à une divergence de vues entre lui et le gouvernement danois :

t Le roi de Danemark ayant fait demander au général Fabvier de venir visiter son armée et de lui donner son avis sur la campagne qui allait s'ouvrir, se rappelant la constante amitié du Danemark pour la France, il accepta avec empressement une mission dont la durée ne devait être que de six semaines et lui permettait de revenir avant les élections.

« Le roi se plut à combler d'honneurs et de confiance un représentant de la France et de son armée ; la nation entière l'imita. Le général reconnut bientôt que l'armée danoise était digne de son honorable patrie.

« L'armistice expirait le 26 mars. Le 20, un plan d'opérations fut adopté à l'unanimité du Conseil. Le succès en était certain ; huit jours suffisaient pour délivrer la province envahie.

« Une prolongation de huit jours de l'armistice changea

(1) Allusion aux mesures prises tant par la Prusse (dont le roi venait de refuser la couronne impériale offerte par le Parlement) que par l'Autriche pour obliger cette Assemblée à se disperser.

(2) Papiers de Fabvier.

tout. Au mépris des cabinets médiateurs, quarante mille Allemands, suivis bientôt de vingt mille autres, furent jetés dans les duchés par l'Assemblée de Francfort.

« Alors il fallut reconnaître que le Danemark seul ne pouvait lutter contre toute l'Allemagne, et le général Fabvier trouva le roi et les minisires facilement d'accord sur la nécessité de tenir en réserve la précieuse armée danoise jusqu'au jour (prochain sans doute) où l'Europe ouvrira les yeux sur un attentai qui est la violation de tous les traités anciens, de celui même de 1815, et une menace, qu'on ne dissimule pas» contre la France, la Suisse, la Hollande, la Russie, etc.

t Alors l'armée danoise reparaîtra au premier rang dans la lutte. Aujourd'hui, après quelques combats honorables, elle est, malgré elle, condamnée à l'inaction. Le général Fabvier, avec l'agrément et les regrets du roi et de ses ministres, du ministre de la guerre surtout, son ami, rentre en France, sa présence en Danemark étant désormais peu utile et le terme de son absence étant arrivé (1). •

Au moment où il revenait de Copenhague, l'Assemblée constituante terminait ses travaux et les électeurs allaient procéder au choix des députés à l'Assemblée législative. Fabvier rentrait en France avec l'intention de se porter candidat dans son pays natal (la Meurthe), où cette fois ses chances de succès étaient fort sérieuses. En ce département, comme en un grand nombre d'autres, les journées de Juin avaient produit dans l'opinion publique un mouvement très accentué de recul; l'élan démocratique de 1848 avait fait place à un sentiment de réserve méfiante à l'égard de la République ; les partis conservateurs étaient maintenant maîtres du terrain. Du reste, Fabvier, toujours sincère et loyal, n'était nullement disposé à ruser avec le suffrage universel et à se présenter pour ce qu'il n'était pas. Une lettre qu'il écrivait à cetle époque (21 avril) à son vieil ami Poirel(2), en l'invitant à la montrer, faisait connaître avec la plus

(1) Ministère de la guorre. (Archives administratives, 1146.) (£) L'original de cette lettre se trouve parmi les manuscrits de la bibliothèque municipale de Nancy.

honorable franchise qu'il était et entendait rester conservateur. 11 y rappelait fièrement que, < malgré tant d'années d'ingratitude d'un gouvernement aveugle », il avait toujours t voulu le soutenir contre ses propres fautes... Je le déclare, écrivait-il ensuite, tout pair, député, général qui s'est dit républicain de la veille, engagé qu'il était par ses serments, celui-là a manqué à l'honneur... » Il rappelait un peu plus loin le rôle de la Chambre des pairs, qui seule avait « fait quelque chose de bien dans les dernières sessions, puni les prévaricateurs (4), rejeté deux mauvaises lois, etc.. Pour moi, ajoutait-il, qu'on lise mes discours à cette tribune, soit sur l'armée, soit sur l'Algérie, soit sur Abd-el-Kader; enfin dans cet horrible aveu de catholicisme qui a fait jeter les hauts cris au Patriote (2), on verra si je n'ai pas toujours voulu soutenir le gouvernement en l'arrêtant dans ses écarts, ce qu'on ne sait pas assez dans le public. Aujourd'hui que tout est en ruines, il faut tout relever, et les hommes les plus aveugles doivent sentir le danger et chercher des guides honnêtes et sincères, des hommes qui pèsent dans la balance et qui mettent au service de la patrie au bord de l'abîme tout ce qu'ils ont acquis d'expérience et de puissance sur les esprits et sur les cœurs... »

L'opinion publique se montra, dans la Meurthe, très favorable à la candidature de Fabvier, qui fut adoptée par divers comités et figura simultanément sur plusieurs listes (3). Vainement le Patriote de la Meurthe, pour diminuer ses chances de succès, le représenta-t-il comme un vieillard affaibli par l'âge et peu capable de rendre les services qu'on attendait de lui. Le générai indigné chargea son neveu Charles (4) de répondre à cette attaque (4 mai), et il parut effectivement dans le Journal de la Meurthe du 42 mai une note inspirée par lui, où étaient éner-

(1) Allusion au procès Teste et Despans-Cuhières.

(2) Allusion au discours qu'il avait prononcé, en janvier 1848, à la Chambre des pairs et que nous avons cité plus haut.

(3) Notamment sur la liste présentée par le comité l'Écho des campagnes, sur la liste de la Commission napoléonienne du département de la Meurthe, etc.

(4) Papiers de Fabvier.

giquement rappelées non seulement ses campagnes d'autrefois, mais la mission si active et si honorable qu'il venait de remplir en Danemark (1).

En lin de compte, le jour des élections venu (43 mai 4849), Fabvier triompha sans peine et passa, avec 44.697 suffrages, le cinquième sur les neuf nouveaux représentants de la Meurthe (â), qui tous appartenaient comme lui soit au parti purement conservateur, soit à la portion la plus modérée du parti républicain.

A l'Assemblée législative, où il siéga naturellement à droite, il se préoccupa tout d'abord d'une question qui, vu son récent voyage à Copenhague, lui tenait particulièrement au cœur. Nous voulons parler de l'affaire danoise, au sujet de laquelle il prononça son premier discours. Nous trouvons dans ses papiers une longue lettre, en date du 34 mai, par laquelle le général danois Hansen lui rendait compte (sans doute par ordre du roi) des derniers incidents de guerre dont le Jutland et le Sleswig venaient d'être le théâtre, ainsi que des négociations engagées, et lui demandait instamment de ne pas abandonner une cause qu'il avait déjà si bien servie. A la suite des deux violents combats de Kolding (20-23 avril), l'armée danoise avait dû se retirer; les Allemands, dès le 7 mai, étaient entrés dans le Jutland; ils avaient investi Fridericia, où de grands moyens de défense avaient été réunis, pendant que 45,000 à 46,000 hommes et une artillerie formidable se concentraient dans l'île d'Aïs pour pouvoir déboucher dans le Sleswig et prendre les envahisseurs à revers dès que les circonstances le permettraient. D'autre part, sous les auspices de la Russie et de l'Angleterre, des pourparlers avaient lieu à Londres en vue de la conclusion d'un armistice et, simultanément, un représentant du roi Frédéric essayait à Berlin de traiter directement de la paix. Hansen ajoutait qu'il ne croyait ni à la sincérité de la Prusse, ni à la bonne volonté de l'Angleterre et que la Russie, intéressée à soutenir la Prusse et TAu-

(1) Papiers de Fabvier.

(2) Ces neuf représentants étaient : MM. de Vatry, d'Adelsward, Gérard, le général Fabvier, Michaud aîné, Monet, Salmon, de Foblant et Viard.

triche contre la Révolution, ne semblait pas très disposée à défendre le Danemark contre les prétentions allemandes. » Le seul espoir qui nous reste, ajoutait-il, est que la France ouvre enfin ses yeux sur le danger que court l'état politique de V Europe par l'esprit d'envahissement des Allemands. Si la France ne s'en mêle pas, nous subirons la loi du plus fort et serons forcés d'entrer dans la ligue allemande. II seraitde l'intérêt de la France de déclarer que les États composés de provinces allemandes et non allemandes, l'Autriche, la Prusse, la Hollande, le Danemark, ne sauraient faire partie de la ligue allemande et devraient par conséquent en sortir en entier; sinon, la ligne allemande se composera de toute l'Allemagne et de tous les Etats qui ont quelque connecté avec l'Allemagne. Une telle association de tant d'États, ayant une population de plus de 80 millions d'habitants, sous la direction d'un pouvoir central, à Berlin ou à Francfort, dictera la loi à toute l'Europe (1) ... » Fabvier n'était pas homme à rester sourd à un pareil appel. Fort peu de temps après, le 26 juin, nous le voyons monter à la tribune et interpeller le ministre des affaires étrangères sur les affaires danoises. Il expose d'abord la question, telle qu'elle est posée depuis 1848, et rappelle la fidélité du Damenark envers la France en 1813 et 1814 et ce qu'elle lui a coulé (2). Il établit que, contrairement aux prétentions allemandes, la plus grande partie des habitants du Sleswig sont bien des Danois. Le roi Frédéric et ses 8u,etssont les meilleurs amis de la France. Ils ne comptent que sur elle. Le fougueux général conseille sans ambages d'entrer militairement en Allemagne, au nom des traités méconnus. La guerre vaut mieux qu'une paix honteuse. Du reste, nous-mêmes, ne sommes-nous pas menacés? t II y va de l'honneur de la France et de son intérêt, ajoutait Fabvier (qui, en cela, ne voyait, hélas! que trop juste), car V Allemagne ne nous cache pas qu'aussitôt que son appétit sera éveillé par la conquête du Sleswig, l'Alsace et la Lorraine sont aussi dans sa pensée (3) . »

(1) Papiers de Fabvier.

(2) C'est-à-dire la Norvège.

(3) Moniteur, 1849, p. 2168.

Cet avertissement prophétique ne fut pas écouté par l'Assemblée législative, qui passa simplement à Tordre du jour sur l'interpellation de Fabvier. Pour le moment, le Danemark se tira seul d'embarras, par la vaillance avec laquelle il défendit Fridericia et la grande victoire qu'il remporta le 6 juillet devant cette ville sur les Allemands, qui durent se retirer et accepter un nouvel armistice à longue échéance. Mais il ne devait pas toujours en être ainsi, la France aujourd'hui ne le sait que trop.

Hanté plus que jamais de cette idée que la France pouvait d'un inoment à l'autre (vu l'état alors si troublé de l'Europe) être amenée à tirer i'épée, Fabvier ne renonçait pas à l'espoir de faire rapporter le décret qui l'avait mis à la retraite. Aussi soutint-il (le 19 juillet 1849) la pétition du général de Castellane (1) qui, atteint comme lui par ledit décret, demandait à reprendre sa place dans l'état-major général de l'armée, ce qu'il ne pouvait évidemment obtenir sans que beaucoup d'autres l'obtinssent aussi. Il tonna, suivant sa coutume, contre la fièvre d'avancement des jeunes officiers. Il affirma surtout sa propre validité, sa persistante énergie, f ... Vous nous dites que l'âge nous a glacés. L'âge? Mais notre désir à tous est d'accord avec nos forces. Viennent les dangers de la patrie et je défie aucun de vous de mettre le pied plus avant que moi dans ces dangers, dans le combat ! Vous qui m'interrompez, savez-vous qui je suis? Parce que je n'ai pas fait ma biographie, parce que je ne l'ai pas répandue dans l'armée, croyez-vous que je n'ai* pas combattu pour mon pays? Moi qui vous parle dans ce moment, j'ai le corps couvert de onze blessures, dont deux reçues à la défense de Paris (2). •

S'il n'obtint pas gain de cause, il put, du moins, se consoler dans une certaine mesure en prenant part, avec sa vivacité ordinaire, chaque fois qu'il en trouva l'occasion, aux discus-

(1) Esprit- Victor-Elisabeth- Boniface, comte de Castellane, né le 21 mars 4788, colonel sous l'Empire, nommé lieutenant-général le 9 janvier 1833, pair de France le 3 octobre 1837. H appelé à l'activité en 1849, il devint plus tard maréchal de France (i décembre 1852) et mourut le 16 septembre 1862.

(2) Moniteur, 1849, p. 2401.

fions parlementaires relatives à l'armée. On voit par le Moniteur qu'il y intervint fréquemment et qu'avec son expérience technique il y apporta généralement — chose rare chez les militaires de profession — des préoccupations d'ordre civil et politique qui, à nos yeux, lui font le plus grand honneur. Fabvier avait toujours été d'avis que le soldat ne devait être ni au-dessus ni en dehors de la nation, qu'il se confondait avec elle et qu'il fallait soigneusement éviter tout ce qui pouvait le lui rendre suspect ou le mettre avec elle moralement en conflit. C'est ainsi que, le 28 janvier 1850, comme on discutait à l'Assemblée la proposition d'accorder des récompenses à la garde nationale mobile de Paris pour la vaillance avec laquelle elle avait combattu l'insurrection de Juin, il s'éleva contre cette proposition, «... Les récompenses, dit-il, pour du sang versé par des mains françaises sont tristes à recevoir (1) .. »

Une autre lois (le 16 février 1850), il s'agissait de la création de grands commandements militaires que certains membres de la gauche, comme Pascal Duprat, repoussaient parce qu'ils y voyaient des facilités offertes à l'ambition du président Louis Bonaparte, depuis longtemps suspect aux plus clairvoyants. Fabvier, dans sa droiture native et peu soupçonneuse, ne croyait nullement à la probabilité d'un coup d État. «... Je connais, disait-il à ce propos (non sans quelque naïveté), le serment du Président de la République; il engage son honneur, cela me suffit. Et d'ailleurs, je sais et chacun sait que le parjure ne peut pas être un degré au trône... » Pour lui, s'il combattait aussi l'institution des grands.commandements, c'était simplement parce qu'il y voyait une mesure de défiance à l'égard du peuple et que cette mesure pouvait produire un fâcheux effet à l'étranger. A ses yeux, le peuple français était « le plus noble, le plus loyal, le plus facile à gouverner... Si vous ne savez pas le gouverner, ajoutait-il, laissez-le... Quand ce peuple a été vainqueur, en juillet, en lévrier, maître de Paris; quand il a été en juin maître du faubourg, où a-t-il porté le meurtre et le pillage?... J'ai le droit de parler de ce peuple et

(1) Moniteur, 1850, p. 323.

j'ai le droit d'être écouté. Je suis une preuve vivante de ses vertus... J'ai commandé ici pendant six mois et demi après juillet, et pendant ce temps j'ai reçu sur ma poitrine des émeutes et des tempêtes aussi fortes qu'on en pouvait braver; j'ai mis ma poitrine partout, mon épée nulle part, et pendant six mois que j'ai commandé, pas une goutte de sang n'a coulé... Savez-vous quelles mesures j'ai prises? Je les ai trouvées dans mon cœur, j'ai parlé d'honneur et de patrie (1). »

Fabvier n'était pas, on le voit, de ces conservateurs qui méprisent les masses populaires et ne les trouvent bonnes qu'à fournir à l'État des soldats ou de l'argent. Un discours très ému, presque éloquent, qu'il prononça le 31 mai 1850, lors du grand débat d'où résulta (si fâcheusement pour la République) la mutilation du suffrage universel, prouve qu'il était alors très sincèrement rallié au principe essentiel de la démocratie et que la vile multitude dont Thiers venait de parler avec tant de dédain n'était pas à son sens moins digne que la bourgeoisie d'exercer des droits politiques. Comment ce conservateur endurci ne voyait-il pas que, si lui et ses amis ne dirigeaient pas le suffrage universel dans la voie du progrès républicain, il se jetterait infailliblement dans les bras du César de rencontre dont la Montagne dénonçait dès lors — mais en vain — les secrètes visées? Je ne puis me l'expliquer. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne voulait pas que le peuple perdit son droit de suffrage. Peut-être, comme plus tard certains hommes de Yordre moral, se fût-il accommodé d'une république démocratique, à condition qu'elle restât solidement entourée d'institutions monarchiques. Quoi qu'il en soit, nul ne défendit avec plus de chaleur que lui l'intégrité du suffrage universel.

t ... Nous ne pouvons pas, dit-il, toucher à ceux qui nous ont nommés, qui ont nommé notre Président. Nous ne pouvons pas nous créer des collègues sous des conditions différentes de celles par lesquelles nous existons nous-mêmes... On

(1) Moniteur, 1850, p. 577-578.

a dit qu'on redoutait la multitude) La multitude! M. Thiers a appliquéà la multitude, comme il l'appelle, l'épithètede vile... Une fois j'ai vu la multitude accueillir les ennemis (1); ce n'était pas la multitude dont l'honorable M. Thiers parlait, c'était la multitude en habits et en jabots... Tandis que la multitude dont je parle applaudissait à l'entrée des étrangers, favorisait l'invasion des étrangers et refusait des armes, la t?ife multitude de Chalon-sur-Saône défendait la ville contre les étrangers. C'était dans ce temps-là aussi que la vile multitude détendait la ville de Bordeaux contre les étrangers... Ces trois millions de citoyens que vous appelez la multitude sont les plus vertueux, les plus solides patriotes; ils peuvent être entraînés, égarés, comme les multitudes de tous les temps. Mais les crimes qu'ils peuvent commettre, il faut les imputer à ceux qui auraient dû les éclairer et les mieux gouverner.,. J'ai entendu des personnes dire : « Cette loi est mauvaise et je la « voterai. » Si je commettais une pareille bassesse, je n'oserais pas rentrer parmi mes concitoyens (2)... »

Fabvier n'était encore une fois que trop bon prophète, sans savoir au juste quelles pourraient être les conséquences de la loi nouvelle. Épris par-dessus tout de justice et de loyauté, il répugnait violemment à tout ce qui lui paraissait inique, bas ou peu délicat. Le 8 juin 1850, par exemple, il ne craignait pas de scandaliser ses amis de la droite en prenant la défense du républicain Guinard, dont les sentiments généreux lui étaient connus et qu'il s'agissait d'envoyer aux îles Marquises en donnant à la loi de déportation un effet rétroactif. Il rappelait hautement que cet homme de cœur avait sauvé Polignac en 1830, le général Petit en 1848, au péril de sa vie. t Je n'enverrai pas Guinard aux îles Marquises, déclarait-il, je n'y enverrai ni lui ni ses compagnons. Je ne le puis pas, vous ne le pouvez pas vous-mêmes, Messieurs... J'espère que de nouveaux troubles ne nous agiteront pas. Mais s'il en était ainsi, à ces hommes, que vous auriez présentés comme des martyrs, vous auriez suscité des vengeurs plus redoutables qu'eux...

(1) Le 31 mars 1814, à Paris.

(2) Moniteur, 1850, p. 1890.

Pour tant de trésors qu'elle verse sur nous, la religion a une condition unique, unique comme la prière dans laquelle elle nous est enseignée : t Pardonnez-nous nos offenses, comme c nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (1)... »

La générosité chevaleresque de Fabvier éclate également dans un discours qu'il prononça le 25 novembre 1850 à propos d'Abd-el-Kader. On sait que, ce chef ayant été capturé à la fin de 4847, l'engagement avait été pris par le gouvernement français de le transporter en pays musulman, à Alexandrie ou Saint-Jean-d'Acre, et de l'y laisser en liberté. Cet engagement, pour des raisons admissibles sans doute, mais contestables aussi, n'avait pas été tenu. L'émir avait été conduit en France; interné d'abord au château de Pau, il Tétait actuellement au château d'Amboise. Fabvier plaida sa cause avec son entrain et sa vivacité ordinaires. Il lui avait semblé qu'elle serait facile à gagner d'un mot. Mais comme on l'avait laissé parler assez longuement, sans faire mine de l'approuver : « Ce n'est pas, ajouta-t-il, sans quelque rougeur au front que je continue. Vos pères m'auraient interrompu déjà. Jamais la noblesse française n'aurait souffert un doute à cet égard; jamais la grande République n'aurait permis qu'on lui posât une pareille question... Je voudrais savoir si cette Assemblée dira pour la France : L'honneur n'est rien, les traités sont nuls, le manque de foi est accepté comme règle de conduite... » Comme, à un certain moment, le bruit des conversations couvrait sa parole : « Je vais, si vous voulez, s'écria-t-il, vous parler un peu des lavoirs et des bains publics; ça vous intéressera davantage. » Puis revenant à sa thèse : « Le peuple arabe, déclara-tril avec force, fût-il le plus belliqueux de tous les peuples; Abd-el-Kader fût-il le plus habile et le plus perfide des chefs, l'honneur de la France n'en est pas moins engagé? Qu'attendez- vous donc, messieurs, s'il n'y a pas de danger? Et s'il y a du danger à remplir son devoir, le caractère français dit : Raison de plus (2)... »

Fabvier ne fut pas heureux à ce moment dans ses efforts

(1) Moniteur, 1850, p. 1992.

(2) Jbid., p. 3361.

pour faire rendre à l'émir sa liberté. Il ne le fut pas non plus deux mois plus tard (30 janvier 1851), quand il vint soutenir devant l'Assemblée législative sa proposition d'instituer enfin ce Conseil supérieur de la guerre dont il avait déjà tant de fois et si vainement démontré la nécessité. En 1849 déjà il avait cru devoir publier sur cette importante question une brochure que nous avons eu occasion de citer et il avait fait ressortir à la tribune, dans les termes les plus pressants, combien la France était intéressée à ce que l'innovation réclamée par lui ne fût pas plus longtemps retardée (1). Dans le nouveau discours, très étudié — mais un peu touffu et chaotique — qu il fit entendre à l'Assemblée sur cette question, il remontra longuement une fois de plus combien, à côté de ministres qui n'étaient jamais assurés du lendemain, la présence d'un Conseil supérieur de la guerre permanent et capable d'imprimer aux affaires militaires une direction générale et méthodique était indispensable; combien était ancienne à cet égard la préoccupation des hommes sérieux et soucieux de notre avenir militaire il faisait observer que l'autorité du ministre ne serait nullement amoindrie par cette institution. Poursuivant son argumentation, l'orateur représentait tout ce qui résultait de funeste et d'alarmant du défaut de coordination des divers services du ministère (infanterie, cavalerie, artillerie, génie), examinait l'un après l'autre tous ces services, en faisait remarquer les défectuosités et les abus. Passant à l'examen des défenses générales de la France, il en signalait l'insuffi-

(1) Séaoce du 14 novembre 1849 : « ... Parcourez l'Europe, avait-il dit, nulle part vous ne trouverez de places en aussi mauvais état qu'en France... Je ne veux rien entendre, ni prérogatives ni fictions, quand il s'agit de mon pays. Je vous dis que mon pays n'est pas bien gardé... Quant à la stratégie active, c'est à peu près la môme chose... Vous aurez la paix, mais il y aurait telle condition à laquelle je ne me rangerais pas, ni moi ni personne, je crois. Ainsi, si vous voulez avoir la paix, il faut préparer la guerre. Il faut que vos armes soient prêtes, il faut que vos chefs soient instruits, il faut que les généraux travaillent, il faut que les troupes travaillent... J'ai été frappé au cœur, quand j'ai été rejeté du service de ma patrie dans la retraite. Je pourrais y rentrer... mais je n'ai rien demandé, et quand je dis adieu à l'armée du haut de cette tribune, je veux lui léguer un bon exemple, celui de ne jamais rien demander. » (Moniteur, 1849, p. 3677.)

sance avec une prophétique clairvoyance, t ... Des frontières, s'é'-riait-il, vous n'en avez plus. L'ennemi, en se retirant en 4815 , vous a emporté les clefs de la France. Le but de ces traités n'était pas autre. Comptant sur une paix perpétuelle, on n'a rien fait jusqu'ici, quelques travaux çàet là, qui ne sont ni coordonnés ni calculés.. L'Europe est armée, tout s'agite autour de nous, souvent avec le ton de la menace ; tenez-vous donc prêts... Vous avez des places fortes pour à peu près 400,000 mille hommes de garnison. Il faut savoir celles d'entre elles que vous conserverez pour points d appui, pour points de dépôts, pour bases d'opérations, pour pivots d'opérations. Rien de tout cela n'est prévu et au jour de la guerre vous verrez les généraux en chef abandonner les places pour renforcer leurs armées ou leur donner des garnisons trop faibles, et tout cela sombrer, comme c'est toujours arrivé, aux mains de l'ennemi... » Fabvier répétait après cela ce qu'il avait représenté à la Chambre des pairs, sur l'insuffisance de nos fortifications soit du côté de la Manche, soit du côté des Alpes. Enûn, comme s'il eût pressenti spécialement les douleurs que nous réservait l'Année terrible : t Voulez-vous parler, ajoutait-il, des provinces de l'Est et de deux belles et vaillantes sœurs, Metz et Strasbourg, qui sont maintenant aux avantpostes, qui renferment des amas énormes de fusils, de canons, des fonderies, des dépôts de munitions de toute espèce? Eh bien f tout cela est à la discrétion de l'ennemi le lendemain de F invasion. Cependant, messieurs, ces deux provinces si patriotes et si belliqueuses de l'Alsace et de la Lorraine méritent qu'on s'en occupe. Il faut donc que vous y pensiez. Aussi rien n'est encore prêt de ce côté (4)... »

Ces paroles, répétons-le, étaient prononcées en janvier 4851. Dix-neuf ans plus tard, à la veille de l'invasion, notre frontière de l'Est était toujours dans le même état; on n'y avait pas encore pensé t

Le discours que nous venons de citer peut être considéré comme le testament politique et militaire de Fabvier. A partir

(1) Moniteur, 1851, p. 315 317.

du jour où il le prononça, il ne se fit plus entendre que par de très brèves observations à l'Assemblée législative (1). Eu juin et |uillet 4851, quand se posi la question de la revision de la Constitution, il se montra favorable à cette mesure, mais demanda « le retour clair et net aux principes du suffrage universel », par lequel il voulait que fût élue, s'il y avait lieu, la future Assemblée constituante (2). Enfin, le 7 novembre, au moment où le conflit entre la représentation nationale et le Président de la liépublique arrivait à l'état aigu, nous le voyons déposer une proposition relative à la garde de l'Assemblée (3). En quoi consistait-elle? C'est ce que nous ignorons. Dix jours plus tard, d ailleurs, sans doute encore par excès de confiance dans \a loyauté de Louis Bonaparte, Fabvier votait contre la proposition des questeurs, qui eût peut-être rendu impossible le coup d'État (4).

Comment Fabvier, qui aimait le Président et qui s'était porté garant *ie son honneur, accueillit-il le crime du 2 décembre? Nous I ignorons. Nous savons seulement qu'il ne fut pas des 220 ieprésentants qui se réunirent dans l'aprèsmidi du 2 décembre à 1 ■ mairie du Xe arrondissement et qui lurent incarcérés par les auteurs du coup d'État. Peut-être n'avait-il pas ete averti à temps. Par contre, il ne fut pas non plus de la commission consultative que louis Bonaparte désigna parmi les membres de l'Assemblée et qui l'aida à élaborer la Constitution dictatoriale du 14 janvier. La seule laveur qu'il reçut du nouveau gouvernement — et nous aimons à penser qu'il ne lavait pas sollicitée — fut sa réintégration dans le cadre de I état ma or général de l'armée, où il fut replacé par décret du l*r janvier 4852, en même temps que d autres généraux atteints comme lui par les décrets d'avril 1848. Ce ne devait être pour lui qu'une satisfaction d'amour-

(1) Notamment le 11 avr 1 1851, à propos de la défense du Havre (Moniteur. 1851. p. 1109-1110), le 18 et le 2t juin au sujet de Lyon et de l'état de Kiè^e ùbtl., p 172*. 1788). le 46 novembre à propos de Noukahiva. liHii du déporta ion (ih'ul . p 2962). etc.

(2) S am-es du 2 juin 1851 (Moniteur, 1851, p. 1560-1957.)

(3) Moniteur, 1851. p. 2783,

(4) IbuL, 1851, p. 2w6.

DERNIERS ACTES, DERNIERS DISCOURS 48à

propre assez platonique; car, vu son âge (70 ans), il n'était pas probable qu'il 'dût être rappelé à l'activité et, de lait, il n'y fut jamais rappelé.

Sans I aire d'avances politiques au prince-président, Fabvier lui témoigna sans doute sa gratitude pour cet acte de réparation. Il la lui témoigna encore un peu plus tard, et avec plus de désintéressement, quand Louis Bonaparte eut cru devoir remettre en liberté le prisonnier d'Amboise, Abd-el-Kadnr. Nous voyons même, par une lettre qu'il adressait le 8 novembre 4852 à son neveu Charles, qu il se rendit à Saint-Cioud pour le féliciter. Mais il ne put obtenir audience, et, lui ayant écrit pour le louer d'avoir, de sa main généreuse, effacé enfin un tache imprimée à l'honneur de la France, il ne reçut, ajoute-t-il, qu' t un mot de réponse assez embarrassée (1) ». "Là se bornèrent, croyons-nous, les rapports du vieux général avec le gouvernement issu du coup d État. Quand Louis Bonaparte se lut fait proclamer empereur, Fabvier ne lui demanda rien et se tint à l'écart, respectueux et digne, fi lèle à ses souvenirs et à ses amitiés d'autrefois. Il avait en 1846 veadu la terre de Razay. Mai* il avait en 1850 ait l'acquisition d'un autre domaine, appelé Beauchène, à proximité «lu premier. Il s'y retira définitivement pour s'y livrer encore aux travaux agricoles qui avaient pour lui tant d'altrait (2). [I n'en sortit plus guère que pour faire quelques séjours de courte durée à Paris, où il aimait à revoir de vieux compagnons d'armes, ainsi que d'anciens collègues de la Chambre des pairs ou de l'Assemblée législative (3), et en Lorraine, oà il se fit un devoir d'assister en 1855. ave<- quatorze autres divisionnaires, à l'inauguration de la >tatuedu général Drouot. Ce fut en revenant de cette fête qu il tomba malade à Beauchêne pour ne plus se relever. Pour essayer de le sauver, son fils et sa femme le ramenèrent bientôt à Paris, où il fallut le

(1) Lettre communiquée (en copie) par M. Edouard Fabvier. p«»*itneveu du général.

(2) Renseignement fourni par M. Eugène Fabvier, fils du général.

(3) Entre autres Berryer, qui. dans la séante du 16 juillet 1851, avait rappelé un termes émus et éloquents la part qu'il avait prise à la guêtre de l'Indépendance hellénique (Moniteur, 1851).

transporter couché et où tous les secours de la science furent impuissants à prolonger sa vie. H s'y éteignit le 14 septembre 1855, à l'âge de soixante-treize ans.

Sa mort, qui eût fait tant de bruit si elle se fût produite vingt-cinq ans plus tôt, passa presque inaperçue au milieu du retentissement de la guerre d'Orient, qui arrivait alors glorieusement à son terme par la prise de Sébastopol. Ses funérailles eurent lieu au Père-Lachaise devant une assistance relativement restreinte. Quelques discours émus lurent prononcés sur sa tombe; un entre autres par Victor de Tra y. qui avait été l'un de ses camarades à l'École polytechnique. Et ce fut tout. A l'étranger, dans les pays auxquels il s'était le plus particulièrement dévoué, sa mémoire fut célébrée avec plus d'éclat que dans sa propre patrie. La Grèce surtout, que, durant la guerre de Crimée, le gouvernement français venait de traiter avec une certaine défaveur (1), mit un empressement significatif à rappeler, par les honneurs qu'elle lui rendit, 1**$ services qu'elle devait à ce Français d'autrefois. Le roi des Hellènes, ses ministres, les Chamores et un grand nombre de personnages de marque, contemporains de la guerre de l'Indépendance, adressèrent à sa veuve, dans les termes les plus émus et les plus flatteurs, l'expression de leurs regrets. Les autorités d'Athènes lui rendirent un hommage plus solennel encore. A la suite d'un décret porté en son honneur, elles célébrèrent pour sa gloire, à l'Acropole même, c'est-à-dire en un lieu où tout rappelait encore ses exploits, une fête funèbre au cours de laquelle son éloge fut prononcé en leur nom par le savant Rangabé.

En France, une brochure intéressante et vive ayant pour titre: Le général Fabvier en Grèce, lut publiée quelque temps après (1858) par M. Mézières. alors professeur à la Faculté des lettres de Nancy. Mais à dater de cette époque le silence se fit autour d'un nom qui avait pourtant été, un quart de siècle

(1) Les Grecs, excités par la Russie auraient voulu profiter de la crise orientale p«»ur attaquer la Turquie. Mais 1 Angleterre et la France les en avaient empêchés en envoyant au l'irée deux escadres et môme des troupes de débarquement.

auparavant, un des plus justement populaires de l'Europe. Fabvier devint ainsi peu à peu, dans son propre pays, et même en Lorraine, une sorte de personnage légendaire, dont la vie glorieuse était non pas méconnue, mais presque entièrement inconnue de la plus grande partie du public. A l'heure actuelle même, il n'est pas suffisamment sorti de l'oubli et il attend encore dans sa ville natale un monument digne de lui (1).

L'auteur de ce livre ne regrette pas les longues années* qu'il a passées à recueillir les éléments de son histoire et à retracer aussi exactement que ses moyens d'information le lui ont permis une vie trop ignorée et qui méritait de ne pas l'être. Ce n'est pas seulement pour la venger d'un injuste oubli qu'il a pris la plume. Il n'est pas de ceux qui croient que l'histoire soit faite uniquement pour exposer les faits et pour mettre hommes et choses à leur place légitime. Il pense qu'elle a aussi pour mission de donner à ceux qui la lisent un enseignement moral faute duquel, à son sens, ellç, ne vaudrait pas la peine d'être écrite. Ce n'est pas tout de raconter et de raconter fidèlement. Il faut aussi que du récit se dégage naturellement une leçon qui, par l'admiration du bien ou par l'horreur du mal, nous fortifie, nous virilise et nous rende meilleurs.

Nous ne pensons pas avoir fait œuvre inutile en retraçant en détail la vie, si mal connue de nos contemporains, du général Fabvier. Ce n'est point un panégyrique de ce personnage que nous avons voulu écrire. Nous n'avons dissimulé au lecteur ni ses imperfections ni ses erreurs, ni ses défauts, ni ses fautes. Il ne trouvera pas mauvais que nous n'ayons pas dissimulé davantage ses nobles qualités et ses belles actions. Si Fabvier n'a pas commandé de grandes armées et s'il n'a pas toujours été heureux dans ses entreprises militaires, on ne saurait méconnaître en lui le talent d'organisateur, le don du commandement, l'endurance extraordinaire, l'intrépidité communicative qui lui valurent la confiance illimitée de ses sol-

(1) Le pro et de lui élever une statue à Pont-à-Mousson, sérieusement agité en 1899, n'a pu, par suite de regrettables dissentiments locaux, être réalisé.

drtts et l'admiration de ses contemporains. Qu'il ait été homme d'action beaucoup plus que de plume ou de parole, cela n'est pas surprenant chez un soldat qui ne rechercha jamais la gloire de l'écrivain non plus que de l'orateur, et l'on ne saurait pourtant oublier avec quelle énergie, quelle netteté, soit dans ses discours, soit dans ses écrits, il sut souvent exprimer sa pensée. S'il n'a pas eu toutes les qualités de l'homme d'État; s'il lui est arrivé de mal juger les événements et les hommes, de se' tromper sur le choix des moyens, de faire du tort à sa cause par ses emportements, son intransigeance et la ténacité de ses illusions, il a eu au plus haut degré les vertus. les plus souhaitables à un homme public : le courage civique et la fidélité à son parti. Mais ce qui doit principalement garder son nom <ie l'oubli, c'est l'amour passionné qu'il eut pour sa patrie et la liberté ; ce sont les beaux exemples qu'il a donnés en servant l'une et l'autre avec un désintéressement et un dévouement absolus, exemples que nous nous honorerons toujours d'avoir remis en lumière. Bon Français s'il en fut, il a jugé que son devoir envers son pays ne le dispensait pas de s'intéresser à ceux quïl voyait, au loin, occupés à secouer ou à repousser d'injustes dominations; il les a aimés, il a lutté pour eux de toute son âme. Il a élargi la patrie et servi l'humanité, sans confondre jamais l'une avec l'autre. Soldat vaillant et fougueux, pénétré plus que pas un de ses obligations militaires, il n'a jamais admis que l'armée pût devenir au profit de n'importe quel homme ou de n'importe quelle cause un instrument d'oppression ; il l'a voulue toujours étroitement attachée au peuple d'où elle sort, toujours préoccupée du bien public dont elle est la garantie suprême. Parlementaire, il n'a pas cru que la raison d'État ou l'intérêt d'un parti puissent jamais autoriser ni bassesse, ni trahison, ni lâcheté, ni manquement à la parole donnée. D'autres ont pu être plus que lui l'éloquence, le génie politique, la victoire. Fabvier fut plus que personne le courage, la générosité, l'honneur. Voilà pourquoi nous ne croyons pas avoir tout à fait perdu notre temps en écrivant son histoire.

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