CHAPITRE XVI
Fabvier à Razay ; ses travaux agricoles. — Il est nommé lieutenantgénéral. — Sa brochure sur l'Orient en 1840. — Ses sentiments politiques et religieux au moment où il entre à la Chambre des pairs. — Ses discours sur la Pologne, la Grèce, la Suisse ; sur l'armée, sur l'Algérie, sur la religion catholique.
Vers la fin de 1834 Fabvier alla fixer sa résidence en Touraine et, durant plusieurs années, parut vouloir s'y faire oublier. La duchesse de Frioul avait, on se le rappelle, avant de l'épouser, perdu Tunique enfant qui lui restât de son premier mariage avec le grand-maréchal Duroc. Ne voulant pas garder un domaine où elle n'eût plus retrouvé que de cruels souvenirs, elle s'était hâtée de vendre le château et la propriété de Clémery (près Pont-à-Mousson), qu'elle avait si longtemps habités avec sa fille. Devenue la femme de Fabvier, elle en employa le prix à acheter le château et la terre de Razay, situés dans l'arrondissement de Tours, à peu de distance de Châteaurenault. C'est là que le général s'établit avec elle et se comporta longtemps de telle sorte qu'on put le croire à jamais revenu de ses fières ambitions et de ses belliqueuses fantaisies.
Son changement d'orientation n'avait pas, à mon sens, seulement pour cause les déconvenues électorales qu'il venait d'éprouver. Je l'attribuerais aussi volontiers à la froideur que lui témoignait le gouvernement de Juillet. Fabvier, qui n'avait jamais été courtisan et n'était pas d'humeur à le devenir, n'avait ni su ni voulu se glisser dans l'intimité de Louis-Phi-
lippe (4). Il n'est pas téméraire de penser que son étroite liaison avec La Fayette et la façon brusque dont il avait résigné le commandement de la place de Paris lui avaient fait quelque tort dans l'esprit de ce souverain (2). Plusieurs années s'étaient écoulées et le général, malgré sa bonne envie de servir son pays, n'avait pas été rappelé à l'activité. Ni la double expédition de Belgique (4831-4832), ni la guerre d'Afrique ne lui avaient valu, ce qu'il souhaitait le plus au monde, lhonneur d'être envoyé devant l'ennemi. Il avait, certes, le cœur trop bien placé pour se détacher, par rancune personnelle, d'un régime politique qu'à tort ou à raison il regardait comme l'idéal tout à la fois de l'ordre et de la liberté, et auquel, on le verra plus loin, il devait au contraire s'attacher de plus en plus en vieillissant. 11 lui avait, cette année même, dans une circonstance grave (3), manifesté une fois de plus son loyal dévouement. Mais trop fier pour se plaindre et pour solliciter, il jugea sans doute qu'en présence de ministres qui ne croyaient pas devoir recourir à ses services la seule attitude digne de lui était celle du recueillement et de la retraite. Quoi qu'il en soit, il semblait à cette époque ne vouloir plus consacrer son esprit d'initiative et son énergie qu'aux purs travaux de la paix.
Il avait toujours eu (m'écrivait son fils il y a quelques
(1) «Mon père n'a pas été dans l'intimité de Louis-Philippe... Pendent son règne, il n'a pas eu de rapports particuliers avec lui ni avec les princes, qu'il a connus dans ses inspections... » (Lettre de M. Eugène Fabvier, fils du général, du 6 juillet 1887.)
(2) Peut-être aussi Louis- Philippe lui gardait-il un peu rancune, sans le dire, de l'opposition qu'il avait laite en Grèce, de 1825 à 1826, à la candidature du duc de Nemours. Beaucoup plus tard, sous la seconde République, le général, écrivant à un ami, s'exprimait en ces termes au sujet du roi de Juillet: « ... Le National... dit... que j'étais le pair le plus dévoué à Louis-Philippe. A la personne, j'en avais peu de motifs, puisqu'elle m'avait toujours maltraité; mais au maintien du gouvernement, oui... » (Lettre à Victor Poirel, du £ mai 1849, — communiquée par M. Zeiller.)
(3) 11 est signalé par le général Pajol, commandant la première division militaire, comme s'étant présenté à l'état-major général, à l'occasion des journées des 13 et 14 avril (1834) « pour ollrir ses services contre les ennemis de l'ordre établi ». (Ministère de la guerre, Archives administratives, 1146.)
années (4) une véritable passion pour l'agriculture. On se souvient du projet de colonisation qu'il avait soumis en 1825 au gouvernement grec. Dans le coin de Touraine où il vint se fixer, les procédés employés pour l'exploitation du sol étaient encore, paraît-il, très arriérés et très imparfaits. Il se donna pour tâche de combattre la routine par son exemple et par ses leçons. Et ses efforts, nous dit-on, ne furent pas infructueux (2). Il passa donc sans tristesse plusieurs années dans cette belle retraite de Razay, partageant son temps entre les travaux qui, avec ceux de la guerre, convenaient le mieux à ses goûts et ia vie de famille, qui, après de lointaines aventures, lui paraissait singulièrement douce. Il y élevait avec une virile sollicitude un fils unique, né de son mariage avec la veuve de Duroc (3). Il n'en restait pas moins sensible aux infortunes politiques qu'il avait laissées derrière lui. La preuve en est qu'il recueillit à Razay plusieurs officiers polonais réfugiés en France après les tristes événements de 1831 et qu'il fit de l'un deux le régisseur de ce grand domaine (4).
(1) Lettre du 6 juillet 1887.
(2) M. Edouard Fabvier, son petit-neveu, dans des notes que nous avons plusieurs fois citées, rapporte — sans oser l'affirmer — que la culture de la pomme de terre n'était pas encore pratiquée à cette époque en Touraine et qu'elle y fut popularisée par le général.
(3) « ... J'aurais été charmé de vous voir pousser jusqu'en Touraine, écrivait-il le 22 septembre 1838 à son ami Poirel... Vous auriez vu notre doux ménage, mon aimable enfant avec son angélique mère, au milieu de champs qui prennent chaque jour l'aspect le plus florissant et dont les travaux m'intéressent beaucoup. J'y trouve une activité suffisante; matière à observer, à m'instruire, et, au bout de tout cela, une bonne chance pour laisser à notre enfant un bon morceau de pain et même du beurre dessus. Quant à moi, vous savez que je me passe facilement de pain, à plus forte raison de beurre. Mais la génération actuelle a l'estomac plus exigeant et il faut s'y conformer... » (Lettre communiquée par M. Zeiller.)
(4) Cet ancien obligé de Fabvier est mort à Bordeaux en 1902, âgé de quatre-vingt-dix ans. (Lettre de M. Eugène Fabvier, du 16 avril 1903.)
On voit aussi, par la correspondance privée du général, que les travaux agricoles ne lui faisaient pas oublier la France, qu'il soutirait de ne pas voir remontée au rang où il l'avait vue autrefois. « .. Ces pensées de patrie (écrivait-il à Poirel le 1er juillet 1835), qui autrefois faisaient nos délices; qui nous soutenaient au milieu des plus rudes travaux, sont amères aujourd'hui, malgré la douceur de la vie privée. Je sens autant qu'homme qui vive ce que c'est qu'une femme et un enfant tous deux
Les années 1835, 4836 et 4837 s'écoulèrent ainsi pour lui dans un calme profond et sans incident. Même, en cette dernière, il était si résigné à ne plus être qu'un homme privé qu'il parlait de prendre sa retraite et qu'il l'eût fait si le ministère de la guerre eût voulu lui compter comme temps de service les années passées en Grèce de 1824 à 4828 (1). Mais cet avantage lui fut refusé et bientôt après Fabvier fut enfin relativement tiré de l'oubli par le gouvernement de Juillet.
Il dut ce retour de faveur, qu'il n'avait pas sollicité, croyons-nous, aux amis puissants et dévoués qu'il avait conservés dans l'armée (2). Son dossier administratif prouve que le maréchal Gérard avait conservé pour lui la plus affectueuse sollicitude. On peut aussi sans témérité admettre que son ancien camarade Bernard (3), ministre de la guerre de 1836 à 1839, tint à honneur de le rappeler à l'activité et voulut lui fournir ainsi la possibilité de gagner enfin les étoiles de divisionnaire, que les Trézel, les Gourgaud et tant d'autres de ses compagnons de jeunesse portaient déjà depuis plusieurs années (4).
Le 24 juillet 1838, Fabvier était mis à la tête d'une des bri-
accomplis. Jamais je oe les embrasse sans un soupir étouffé offert à la Frac ce de ma jeunesse... » (Lettre communiquée par M. Zeiller.)
(1) Ministère de la guerre, Archives administratives, 1146.
(2) « ... Le ministre, écrivait-il le 22 septembre 1838 (à V. Poirel), avait voulu me nommer lieutenant-général. Les autres m'ont repoussé, qui sous un prétexte, qui sous un autre; mais le fond de l'affaire, c'est que tous les emplois désirés sont mis comme un butin sur la table du conseil et que là on partage. — Ministre de la guerre, vous voulez un préfet, donnez-moi un lieutenant-général, et ainsi de suite. —Je dois dire cependant que le ministre de la guerre a été très bien pour moi et qu'il a été emporté par ses collègues civils, c'est-à-dire Montalivet, Salvandy, Barthe, Martin du Nord, etc., qui se trouvent, dit-on, en vertu des institutions constitutionnelles, investis du droit de juger mes droits et mes services. Du reste, je suis très froid sur tout cela. J'évalue à leur taux actuel toutes les dignités du jour et comme je vois peu de chances d'utilité, je ne m'en inquiète guère. Viennent les affaires, ma place sera bientôt trouvée. Vous savez que je trouve des commandements sans qu'on m'en donne...» (Lettre communiquée par M. Zeiller.)
(3) Qui avait servi avec lui en Dalmafie pendant les années 1806 et
(4) Gourgaud depuis 1835, Trézel depuis 1837.
gades d'infanterie réunies au* camp de Saint-Omer. Le zèle et l'expérience militaire dont il fit preuve dens sa nouvelle tâche lui valurent d'être désigné par le général Darriule (4), commandant du camp, pour le remplacer après son départ et procéder à la dislocation des troupes (14 octobre). Un peu plus tard, il était nommé membre du comité de l'infanterie et de la cavalerie (21 décembre), puis appelé à commander une brigade du corps de rassemblement sur la frontière du nord (22 janvier 1839). Le 29 mai suivant, il est chargé du commandement du département des Landes. Enfin le 25 juillet 1839 paraît l'ordonnance royale qui le crée lieutenant-général. A ce titre il entre de nouveau dans le comité de l'infanterie et de la cavalerie (3 avril 1840). Peu de temps après il devient inspecteur général de l'infanterie (1841) et, sans cesser de l'être, il prendra place, quatre ans plus tard, dans le comité d'état-major (14 septembre 1845).
Les travaux techniques qui absorbèrent dès lors une bonne partie de son temps ne l'empêchèrent pas de s'intéresser, dans des circonstances graves, à la politique générale. La Grèce, la question d'Orient tenaient toujours une grande place dans ses préoccupations. Nous en trouvons la preuve dans une brochure qu'il crut devoir publier au mois de mai 1840, c'est-àdire au moment où, l'empire turc paraissant de nouveau menacer ruine (par suite des récentes victoires de Méhémet- Ali), l'Europe put se demander avec inquiétude si les grandes puissances sauraient s'entendre pour le consolider ou en viendraient aux mains pour se partager ses dépouilles. La France, favorable au pacha, était alors menacée de voir se reformer contre elle la grande coalition de 1814 et de 1815. Comment résoudre se problème oriental qui, depuis si longtemps, mettait la dipomatie à la torture et d'où chaque jour pouvait sortir une guerre générale? Fabvier, qui avait toujours fait de la politique avec son cœur plutôt qu'avec sa raison et qui, sans trop s'embarrasser de ce qui était possible, demandait avant
(1) «... On remarque dans le général Fabvier l'homme de guerre et de haute intelligence... » Rapport du général Darriule. (Ministère de la guerre, Archives administratives, 1146.)
tout ce qui lui semblait juste, crut avoir trouvé la solution de la question et se fit un devoir de la proposer sans ambages à l'opinion publique et au gouvernement de son pays.
L'opuscule qu'il écrivit à cette intention porte ce simple titre : Orient (1). L'auteur commence par déclarer que, vu leô circonstances, il considère comme une obligation stricte de faire connaître au public son < opinion profondément établie t. sur les affaires d'Orient. «... A plusieurs reprises, ajoute-t-il, depuis douze ans, le gouvernement m'a demandé des rapports sur les affaires d'Orient. Dans les notes que j'ai remises à MM. de La Ferronnays, Polignac, Gérard, Perier, etc., on ne trouvera rien que les événements ne soient venus justifier... »
Pour préserver la paix du monde et « satisfaire à la fois la religion, la justice et l'humanité », il n'y a, suivant lui, qu'à renvoyer les Turcs en Asie et leur substituer les Grecs en Europe.
A l'appui de cette solution radicale et quelque peu simpliste, le vieux philhellène retrace rapidement les efforts de la nation grecque pour reconquérir son indépendance. L'Europe, au lieu de la laisser faire ou de la seconder sans réserve, Ta entravée t d'emprunts, de gouvernants étrangers, de toutes les souillures de la civilisation ». De plus, elle n'a pas permis à tous les Grecs de s'affranchir. Les sujets du roi Otton ne forment qu'une faible partie de cette nation ressuscitée. Tout ce qui habite le Pinde, le Pélion, l'Olympe; tout ce qui cultive l'Épire, la Thessalie, la Macédoine, la Thrace, l'Albanie même, doit faire partie de la Grèce.
« Voilà près de six millions d'hommes qui doivent avoir quelque poids dans la balance et dont on semble ignorer l'existence. Ils peuvent présenter trente mille marins et cent cinquante mille soldats; des ressources de tout genre, qu'ils sacrifieront avec joie pour leur grande et juste cause. La ques* tion n'est plus désormais entre les Égyptiens et les Turcs, entre les Turcs et les Russes; elle est entre les Russes et les Grecs et sera traitée avec toutes les fureurs de la jalousie. Les
(1 Paris, Bohaire-Delaunay. Broch. in-8° de 23 pages, 1840.
436 LE GÉNÉRAL FABYÎER
Turcs ne peuvent plus se soutenir en Europe. C'est donc aux puissances de l'Occident à juger s'il est utile et juste que les Russes s'emparent de contrées auxquels ils n'ont aucun droit, ou si elles doivent être rendues à leurs antiques et légitimes possesseurs... »
Il est faux, au dire de Fabvier, que les Grecs soient portés à invoquer ou à accepter le protectorat russe. Il rappelle l'impopularité de Capodistrias, créature du tsar, et Miaoulis brûlant la flotte hellénique plutôt que de la remettre à l'amiral Ricord. La Grèce, décidément, ne veut être qu'elle-même.
Quant aux Turcs, un seul moyen de régénération leur est offert, c'est de se rapprocher et d'aller se concentrer en Asie. S'ils restent en Europe, ils n'y pourront bientôt plus vivre que sous la loi d'autrui. On a pensé que Méhémet-Ali pourrait relever l'empire turc. C'est là une profonde erreur.
t La prétendue régénération de l'Egypte se borne à l'organisation éphémère d'une masse obéissante entre les mains (^aventuriers. Les Arabes ne peuvent atteindre qu'au grade de capitaine dans l'ordre militaire; les Turcs et les Européens arrivent seuls aux hauts grades. Il en est de même pour tout. Méhémet-Ali a trouvé de l'appui en France dans les souvenirs d'Egypte, dans la presse qu'il soudoie. Tout cela n'est que passager... Cette domination n'est qu'une énormité; ces écoles, ces hôpitaux, ces fermes-modèles, des chimères. Cette flotte tant vantée n'est qu'une vaine ostentation qui ne lui cause qu'une dépense sans but ; elle est équipée partout par des Grecs, qui cherchent là une solde jusqu'au jour où leur question sera traitée de nouveau. Il en est de même pour celle de Constantinople. Construites toutes deux sous l'empire de l'émulation qui enflamme les deux rivaux, elles seront immobiles quand les Grecs le voudront... Jamais l'humanité n'a été outragée aussi constamment et aussi méthodiquement que sous Méhémet-Ali ; la misère et la désolation sont au point que bientôt il ne pourra plus alimenter sa monstrueuse organisation... »
L'idée d'une nationalité arabe n'est, dit l'auteur, qu'une pure illusion. Méhémet-Ali se présente comme Turc, comme défen-
seur de l'Empire turc; mais ii ne peut, en réalité, rien faire pour lui. Se substituer au Sultan, il n'y pense pas; il sait bien que c'est impossible et que, s'il osait ceindre lui-même le. sabre d'Othman, il périrait aussitôt. Quant à reconnaître l'Egypte comme État indépendant, l'Europe ne peut y songer. Ce nouvel État, par les alliances qu'il chercherait à contracter avec telle ou telle des grandes puissances, augmenterait les embarras actuels.
Ainsi, rien à espérer des Turcs, rien de l'Egypte. L'Empire ottoman ne pourrait se consolider en Europe que par la protection de la Russie. Là est le danger pour l'Occident, et l'auteur, vieux russophobe, le fait ressortir avec la plus énergique insistance. Le tsar en viendra-t-il à ses fins en proposant un partage? « ...Partage de quoi? Partage du bien d'autrui. Lors du partage à jamais déplorable de la Pologne, on put gémir de l'immoralité de quelques souverains, de l'incurie de quelques autres. Aujourd'hui que les parlements délibèrent en présence des peuples attentifs, à la lueur de la presse, commettre ou permettre de pareils attentats ! Toute morale aurait donc disparu du monde?... » Du reste, c quoi qu'on fasse, dans ce partage, l'avantage sera toujours pour la Russie, le danger pour l'Occident... » En somme, il n'y a de légitime et de sacré que le droit des peuples. Il faut le respecter.
En terminant, l'auteur fait appel au roi des Français, au roi très chrétien, comme il l'appelle. C'est à lui, qui s'est constitué en Europe < le conservateur de la paix », de se faire « l'arbitre et le bienfaiteur des peuples de l'Orient ». Il en appelle aussi à l'Europe, qui ne peut rester indifférente au danger dont elle, est menacée. Il espère bien, en somme, que la paix ne sera pas troublée. Mais si la guerre doit éclater, son âme de patriote et de soldat n'en est pas effrayée, c Non, s'écrie-t-il, le tzar n'ira pas à Constantinople si le roi ne le veut pas, s'il peut lui montrer du doigt le poids qu'il est prêt à jeter dans la balance... Si nous devions rentrer dans cette carrière si longtemps parcourue à travers tant de sang et de larmes, que le roi proclame sa généreuse résolution, elle sera reçue aux
acclamations des peuples. .. Pour nous, s'il le faut, nous nous croiserons comme nos pères, et comme eux nous dirons : Dieu le veut! »
La question d'Orient était beaucoup plus compliquée et plus difficile à résoudre que Fabvier ne le croyait. L'ardent philhellène ne tenait pas compte des nationalités slaves qui occupent une si grande place dans la péninsule des Balkans et qui n'étaient pas plus qu'aujourd'hui disposées à se laisser absorber par la Grèce. Il était aussi trop porté à croire que l'Europe se préoccuperait exclusivement, comme lui-môme, du péril russe. Il était enfin dans l'erreur en supposant Louis- Philippe capable d'assumer d'autorité un arbitrage qui eût pu le conduire à la guerre. On sait que le gouvernement de Juillet, malgré la mauvaise humeur que lui causait le traité du 45 juillet 4840, recula devant tout conflit, laissa réduire à des proportions plus que modestes la puissance de Méhémet-Ali et ne rentra qu'un an plus tard, grâce à des arrangements bâtards qui ne terminaient rien, dans le concert européen (4).
Nous ne savons si la brochure de Fabvier fit quelque bruit dans le public, ni si les idées qu'il avait émises furent discutées par les diplomates. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne fut tenu nul compte de ses conseils. Us lui valurent seulement la reconnaissance des Grecs, dont il se regardait comme le conci* toyen (2) et avec lesquels il n'avait pas cessé (nous en trouvons la preuve dans ses papiers) d'entretenir les relations les plus affectueuses et les plus cordiales. Peu après (en 4841), la Société archéologique d'Athènes se fit un devoir de l'admettre au nombre de ses membres, et la lettre de remerciement qu'il lui adressa (3) est un nouveau témoignage de sa sollicitude pour l'avenir de la nationalité hellénique. Nous savons d'autre part qu'il avait à Paris les rapports les plus amicaux avec
(1) Convention dite des détroits, 13 juillet 1841.
(2) « ... L'Assemblée nationale, écrivait-il le 30 janvier 1842, en m'honorant du titre de citoyen grec, a payé magnifiquement quelques gouttes de sang versées pour une sainte cause... » (Papiers de Fabvier.)
(3) Le 30 janvier 1842. (Lettre citée ci-dessus).
Colettis, ministre plénipotentiaire du gouvernement grec. Rentré dans son pays et devenu premier ministre après la révolution de 1843, qui valut à. la Grèce rétablissement d'un gouvernement constitutionnel, cet homme d'État ne devait pas cesser de regarder Fabvier comme le meilleur ami que les Hellènes eussent encore en France. Plusieurs de ses lettres, que nous avons sous les yeux, en font foi- Pendant les cinq années qui suivirent la crise de 1840, le général partagea obscurément sa vie entre les joies de la famille et l'exercice de. ses devoirs professionnels, passant une bonne partie de son temps à Razay, surveillant l'éducation de son fils, concourant aux travaux des comités militaires et remplissant avec zèle ses fonctions d'inspecteur général d'infanterie, tant en France qu'en Algérie, où, au cours d'une longue tournée (de juillet à décembre 1842 (1), il observa de près les premiers effets de la conquête africaine sur l'état d'es* prit, les mœurs et les habitudes de nos officiers et de nos soldats. Il ne fut appelé de nouveau à jouer un rôle politique de quelque importance que lorsque le gouvernement de Juillet, depuis longtemps assuré de son dévouement, crut devoir l'appeler à la pairie (23 septembre 1845). Fabvier, jadis candidat malheureux à la députation, put enfin se mêler aux débats parlementaires, qui tentaient depuis si longtemps sa patriotique ambition.
Il ne devait pas, il est vrai, s'y faire une place en rapport avec sa réputation, non plus qu'avec ses désirs. Bien qu'il parlât avec énergie, chaleur et facilité, la nature ne l'avait pas fait véritablement orateur, non plus qu'écrivain. Il exprimait sa pensée sans ménagements et sans mesure, ne trouvant pas toujours le mot juste. Ses discours, quelque peu rugueux et sans harmonie, péchaient par la composition et par l'ordonnance. Aussi ne devaient-ils pas toujours retenir suffisamment l'attention de ses auditeurs.
(1) A Alger, il retrouva son compatriote et ami l'architecte Victor Poirel, qui avait jadis combattu avec lui pour la cause hellénique et avec qui, on l'a vu, il entretenait depuis longtemps la correspondance la plus affectueuse.
. Sous le rapport politique, le nouveau pair de France était devenu un conservateur, dans la plus stricte acception du mot. Sans renier les principes de 89, dont il se réclama toute sa vie, il était fermement convaincu que la démocratie mènerait la France aux abîmes. La Charte de 4830>le régime censitaire, la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe lui paraissaient, comme à Guizot et à ses collègues du ministère, le nec plus ultra du progrès. Si ses amis d'autrefois, les Manuel, les La Fayette, eussent encore vécu, peut-être se fût-il moins aisément laissé gagner par cette politique de résistance. Mais ils n'étaient plus et Fabvier, dont les vœux, d'ailleurs, n'étaient jamais allés au delà de la monarchie constitutionnelle, s'était depuis quelques années, peut-être sans s'en douter, rapproché des hommes qui, comme Louis-Philippe, croyaient devoir refuser résolument à la démocratie toute concession nouvelle. Le parti de l'opposition dynastique ne lui paraissait composé que d'ambitieux, beaucoup plus préoccupés de conquérir des portefeuilles que de consolider la royauté de Juillet et fort capables de l'ébranler en semant la division parmi ses amis. Il fallait, à son sens, soutenir énergiquement le cabinet du 29 octobre, palladium de l'ordre public. Ce n'est pas qu'il usât pour lui de complaisance, qu'il approuvât ses compromissions et ses intrigues, qu'il ne réprouvât avec force ceux de ses actes qui lui paraissaient de nature à compromettre l'honneur du régime parlementaire ou la dignité du pays (4). Mais ce
(1) Voir notamment ce qu'il écrivait à Victor Poirel le 18 février 1843 : « ... La mousse qu'a élevée la question du droit de visite a laissé un venin qui s'aigrira par d'autres causes successives pour produire je ne sais quoi, qui, nous conduisant au pied du mur, fera voir clairement notre faiblesse réelle. D'un côté on redoute une révolution sociale; de l'autre on s'appuie sur cette crainte. De toutes parts on se sent et on se veut hors d'état de soutenir en Europe une position indépendante, on gaspille tout en attendant, et c'est ainsi que la France descend par degrés dans un abîme dont on ne voit pas le fond. — On pense généralement que le ministère actuel n'ira pas loin. M. Mole viendra à la présidence, pour y faire quoi? Je ne sais. Il a du moins une qualité positive, son cœur a une place pour la pairie et une autre tout près pour l'honnêteté... Je vis dans la retraite et réponds ferme : Présent! quand le devoir m'appelle. Car il y a toujours des devoirs envers cette pauvre malade que nous autres appelons la patrie, quoique ce mot, autrefois magique, ne se fasse plus entendre ni lire nulle part. J'y crois encore malgré tout, même avec un
ministère défendait, à ses yeux, la vraie liberté contre l'esprit révolutionnaire, le socialisme, l'anarchie. C'était assez pour qu'il ne crût pas devoir lui ménager son concours.
Fabvier n'était pas moins conservateur en religion qu'en politique. Le catholicisme, qu'il n'avait jamais renié, était devenu pour lui depuis quelques, années l'objet d'un culte ardent et presque mystique (4), qui n'admettait plus de transactions. C'était, à son sens, la pierre angulaire, de l'édifice social. La France ne pouvait être heureuse, libre, forte, que par lui. C'est ce que Fabvier se montrait prêt à répéter en toute occasion, avec une sincérité manifeste, mais non sans une certaine intempérance de forme qui devait réjouir ses adversaires et mettre parfois à la gêne ses propres amis.
Si l'on ajoute qu'au-dessus des principes conservateurs, au-dessus même de la religion, il mettait toujours l'humanité, la patrie, l'honneur ; que touie vilenie et tout parjure lui étaient odieux et qu'il avait peine à soupçonner chez les autres la bassesse et la félonie dont il se sentait incapable, on se rendra pleinement compte de l'état d'esprit où il était quand il entra dans le monde parlementaire et du peu d'influence que cet état d'esprit lui permit d'y exercer.
Le Moniteur nous permet d'apprécier la louable activité avec laquelle il s'associa aux débats de la Chambre des pairs.
Les questions de politique étrangère l'amenèrent plusieurs fois à la tribune. Il ne les traita jamais qu'avec le souci de concilier, dans la mesure du possible, le droit des peuples, la paix générale, l'intérêt et la dignité de la France. Cette préoccupation est très visible dans son discours du 20 mars 1846 sur la Pologne, dont la cause, si populaire en France depuis longtemps, l'était devenue plus encore par suite de l'occupa-
secret espoir. Que Dieu me le conserve jusqu'à la fin! Je ne suis... dans aucun camp. J'attends. Voilà ma philosophie, puisque philosophe je suis... » (Lettre communiquée par M. Zeiller.)
(1) Voir, pour se rendre compte de son état d'esprit, le début du discours prononcé par lui en 1844 aux funérailles de l'amiral Lalande : « Le Seigneur est courroucé contre nous et frappe à coups redoublés... Allez donc, Lalande, puisque le Maître vous appelle, c'est qu'il n'a plus besoin de vous en France... » (Papiers de Fabvier.) .
tion de Cracovie et des récents massacres de Gallicie. Montalembert et Victor Hugo Venaient de protester éloquemment contre ces attentats. Fallait-il pour cela que le gouvernement français se laissât aller à des provocations impuissantes ou dangereuses contre les trois puissances co-partageantes? L'orateur ne le pensait pas. «...Je vois, disait-il, dans cette manifestation des inconvénients ; elle a comme un caractère de menace; la menace est toujours nuisible, «Ue aigrit les cœurs généreux et va jusqu'à leur faire oublier les lois de la justice et celles de la prudence... » Il n'en flétrissait pas moins hautement les violences du gouvernement russe. Quant à la France, elle est, s'écriait-il, « toujours prête à tous les sacrifices et à tous les efforts quand il s'agit d'une cause qu'elle croit juste ; mais ici, si notre affection est assurée aux Polonais, nos intérêts sont en seconde ligne par une juste disposition de la Providence... La France s'associe à tout ce qui est grand, noble et généreux; mais, dans cette circonstance, ce n'est pas à elle a en prendre l'initiative... Si d'autres vœux doivent encore se manifester, qu'on les porte au pied des autels ; là seulement la prière convient... Je désire que les Polonais restent fidèles à leur foi... Qu'ils conservent aussi leur esprit de nationalité. Qu'ils se garent des doctrines dangereuses; qu'ils écartent d'eux les fauteurs de tous désastres, qui cherchent à affaiblir, à renverser l'ordre social.. . Je désire donc que les Polonais attendent de la protection de Dieu, de l'affection de l'Europe, l'avenir qui, je l'espère, leur est destiné... J'ai entendu avec plaisir M. le ministre des affaires étrangères (4) quand il a dit que le premier devoir du gouvernement du Roi est envers son pays, le nôtre ; que, quelque juste et sainte que soit une cause, il ne doit pas s'empresser à la servir en exposant la France à des dangers évidents. . . (2) » Ce discours, où se révélaient à la fois, un peu confusément, toutes les tendances politiques et religieuses de Fabvier, se terminait par une charge assez inattendue contre les philosophes du dix-huitième siècle, que l'orateur déclarait respon-
(l)Guizot.
(2) Moniteur, année 1846, p. 710-711.
sables des excès de la Terreur et des effroyables guerres de Révolution et de l'Empire.
Si Fabvier ne demandait pour la Pologne qu'une assistance un peu platonique, il se montrait un peu plus exigeant en ce qui concernait la Grèce. Stimulé par Colettis, qui, récemment, lui avait demandé son concours dans les termes les plus pressants et les plus flatteurs (1), il contribua, par son discours du 18 mai 4846, à faire voter le projet de loi autorisant le gouvernement à payer le dernier semestre échu des intérêts de l'emprunt hellénique garanti par la France. Après avoir retracé les origines de la guerre de l'Indépendance, les efforts héroïques des Grecs pour redevenir une nation, il signalait le tort qu'avaient eu les grandes puissances de soumettre cette nation à peine émancipée à leur protectorat et à la domination arbitraire d'une régence allemande, cause de tant de troubles. Il répétait que les Grecs n'avaient nulle tendance à s'inféo4er au tsar. Il s'efforçait surtout de les laver des accusations dont ils étaient l'objet. «... On leur reprochait, dit-il, des désordres. Je suis resté six ans en Grèce;... j'ai entendu parler de sept assassinats, dont deux commis par des étrangers. Il n'y avait alors de police que celle que le peuple faisait lui-même. On a peint ce peuple comme difficile à conduire, et nul n'est plus soumis que lui envers ses chefs, nul n'est plus accessible à la persuasion. On a parlé de ses guerres civiles. En 4824, le souffle étranger avait mis les armes en mains aux deux partis qui se présentaient devant Tripolitza. Le combat allait s'engager, quelques coups de fusil se faisaient entendre. L'évêque sort avec la croix, suivi de son clergé; se porte eatre
(1) Lettre de Colettis à Fabvier du 30 avril 1846 : «... Je sais avec quelle persévérance vous continuez de faire pour la Grèce tout ce que votre position vous met à même d'entreprendre. J'ai été, pendant mon séjour à Paris, témoin de votre zèle en notre faveur et j'ai su, à cette époque, comme à celle où vous combattiez dans nos rangs, apprécier la noblesse et la chaleur de votre phi] hellénisme... Continuez, mon cher général, à aimer la Grèce et à l'aider. Dans les circonstances présentes elle a besoin du secours de tous ses amis. Vous avez combattu pour l'affranchir... Il s'agit maintenant d'affermir sa liberté et de développer en elle les éléments qui conservent les nationalités, civilisent les peuples, font grandir les États. Là encore votre philhellénisme a un grand rôle à jouer... » (Papiers de Fabvier.)
£44 LE GÉNÉRAL FABYIER
les deux armées, les réprimande, les bénit et les dissipe. Voilà les guerres civiles des Grecs. Oh les disait avides d'argent. Lors du premier emprunt, les barriques d'or, arrivant d'Angleterre, sont transportées par les soldats à l'hôtel du gouvernement; une barrique tombe, se brise; l'or se répand sur les marches et dans la rue; tout est rapporté au Trésor; il ne manque pas une seule pièce. Comparez... ce trait à la négociation et à la gestion de l'emprunt... Aucun pays ne pratique mieux les vertus domestiques; les hommes y sont bons maris et bons frères, les femmes modestes et fidèles, les enfants respectueux... » Après cet éloge, d'une exagération inconsciente, Fabvier demandait qu'on laissât aux Grecs le temps de s'organiser, de s'administrer, qu'on leur épargnât toute < mesquine taquinerie... » Il était d'avis que le gouvernement français devait se montrer particulièrement bienveillant envers les Grecs, leur laisser notamment le temps nécessaire pour s'acquitter de leurs dettes. « Que toutes les puissances, disaitil enfin, imitent cette conduite; qu'elles n'abusent pas de la force; qu'elles respectent la justice; car, comme le dit Eschyle, avec le temps les noires Euménides effacent par des revers l'éclat dont on brille aux dépens de la justice (4). »
Si Fabvier n'avait pour la Grèce, comme pour la . Pologne, que des paroles d'estime et de sympathie, il n'en était pas tout à fait de même à l'égard de la Suisse, qu'il traitait avec quelque sévérité, le 15 janvier 1848, à l'occasion de la discussion de l'adresse, d'où, à propos des cantons helvétiques, il voulait faire rayer les mots : ces fidèles amis de la France. Cette République lui était suspecte parce qu'elle lui paraissait alors un foyer de propagande démagogique et anti-catholique, c J'espère, disait-il, que la Suisse sera juste et sage. Si elle ne
(1) Ce discours {Moniteur, 1846, p. 1424-1425), d'une bienveillance peutêtre excessive pour la Grèce, combla d'aise le ministère Golettis, et Fabvier, par une ordonnance du roi Otton, en date du 18-30 septembre 1846, fut nommé grand-croix de Tordre du Sauveur. — Par une longue lettre du 10 octobre suivant, que nous retrouvons dans ses papiers, Golettis renouvelle avec effusion ses remerciements au général et lui rend compte en détail de l'état intérieur de la Grèce, ainsi que des projets du cabinet pour surmonter les difficultés présentes.
Fêtait pas, si elle nous envoyait quelques brouillons, nous lui enverrions en échange quelques-uns des enfants de Paris; ils se connaissent... » Mais il s'attachait surtout à rappeler qu'en 1813 elle avait ouvert le pont de Bftle aux ennemis de la France. « Par cette porte funeste, s'écriait-il, sont entrées les premières colonnes qui ont envahi notre territoire. La Suisse, dans cette circonstance, n'a pas cédé à la puissance des armes, elle n'a pas livré le plus léger combat; elle a reçu le prix de sa faiblesse. Les ruines d'Huningue l'attestent et ce qui l'atteste plus douloureusement encore, ce sont ces citoyens français si nombreux qui ont été changés en Suisse (1). Je veux bien calmer mes souvenirs. Pour cela, je les reporte... avec la plus profonde vénération, vers ces rois de Saxe et de Danemark qui nous ont été fidèles jusqu'au dernier jour... Leurs couronnes s'en sont trouvées plus légères; mais leur gloire ira croissant d'âge en âge. A chacun le prix de ses œuvres. En 1813, la Suisse s'est imposé une tache qui ne sera pas facile à laver... La fidélité, Messieurs, ne jouons pas avec un tel mot. La fidélité, c'est la sœur de l'honneur, c'est sa sœur jumelle (2). »
Si la politique étrangère amena plusieurs fois Fabvier à prendre ïa parole à la Chambre des pairs, il est un sujet qui l'y amena bien plus fréquemment, parce qu'il le connaissait mieux et pouvait en parler avec une incontestable autorité. Je veux dire l'armée, dont l'organisation, l'état moral, les devoirs lui inspirèrent de nombreux discours, où éclatent à chaque ligne sa compétence professionnelle, ainsi que son patriotisme large et libéral et la haute idée qu'il se faisait de l'honneur militaire.
Il lui arriva plus d'une fois de devancer son temps en proposant des innovations dont on ne voulut pas alors reconnaître la nécessité et dont l'adoption n'a eu lieu malheureusement que de nos jours. C'est ainsi qu'il avait pour idée fixe
(1) Fabvier fait ici allusion à la partie du département du Mont-Terrible qui fut en 1814 détachée de la France et annexée à la Suisse.
(2) La proposition de Fabvier ne fut pas adoptée. (Moniteur, 1848» p. 102.)
la création d'un Conseil supérieur de la guerre destiné à coor* donner les différents services de notre administration militaire et à leur donner méthodiquement la direction d'ensemble qui leur manquait. < L'armée, disait-il le 26 juin 1846 (1), est divisée en spécialités trop marquées. Aujourd'hui encore et pendant quelques années le roi pourra porter au ministère de la guerre des généraux qui ont pris part à des grandes guerres, qui ont eu l'occasion de connaître, d'étudier, de juger des opérations d'ensemble. Mais, dans quelques années d'ici, on ne pourra plus appeler au ministère de la guerre qu'un homme sorti d'une de ces spécialités; et il serait impossible à ce ministre de traiter des questions d'ensemble s'il n'était appuyé par un conseil supérieur de la guerre, dépositaire des anciennes traditions, des saines doctrines qui ont fait la puissance et la gloire de la France.
Un an plus tard (3 août 1847), il revenait encore avec insistance sur cette proposition (1).
Mais on ne voulut pas le croire; on ne l'écouta pas davantage quand, dans le même discours, il demanda que la loi de recrutement fût améliorée; que les régiments ne fussent plus répartis en France d'après les exigences locales, habitude, suivant lui, < funeste à l'esprit et à la discipline militaire »,et quand il fit ressortir la nécessité de renforcer la défense de nos côtes, ainsi que celles de nos frontières de l'est et du sudest. On n'avait pas non plus (le 27 avril 1847) prêté une attention suffisante à ses observations sur le remplacement, sur les marchands d'hommes, dont il réprouvait la peu intéressante industrie, et sur l'impérieuse nécessité de recruter de bons sous-officiers, ce qui, à son sens, devait avoir lieu surtout par enrôlements volontaires. « Chacun sait, disait-il, de quelle importance sont les sous-officiers dans l'armée, rapprochés du soldat, logeant, vivant avec lui... Le sous-officier acquiert la confiance du soldat par une fréquentation incessante, le pénètre de tous ses devoirs et surtout de l'amour du drapeau. Degré entre lui et l'officier placé trop haut pour tout
(i) Moniteur, 1846, p. 1928.
(2) Ibid., 1847, p. 2887.
faire, en même temps tuteur et confident du soldat, vienne la guerre, 1b sous-officier est tout-puissant sur lui... Les bataillons se déploient, chacun forme trois rangs; à deux pas en arrière sont les serre-files également espacés. Ce sont les sous* officiers, les lieutenants et sous-lieutenants. Chacun se trouve chef d'un petit peloton de douze à quinze hommes. Puissant d'une autorité fondée à l'avance sur le respect et l'affection, le serre-file, calme, attentif, bravant la mort sans pouvoir la donner, dirige le feu qui doit abattre tout ce qui est devant le front; par ses soins les armes sont bien chargées, bien abattues, les cartouches fournies. Il retire les morts et les blessés, fait serrer les files; il encourage ou réprimande à propos. A quatre pas en arrière des serre-files est le chef de peloton; en arrière encore le chef de bataillon. Puis de là la colonne d'attaque s'élance, baïonnettes basses, criblée de boulets et de mitraille, rien ne l'arrête si les serre-files soutiennent et règlent son élan (1)... »
Fabvier ne voulait pas seulement que l'armée fût bien organisée, bien commandée. Il souhaitait aussi que, depuis les généraux et les officiers, jusqu'aux simples soldats, elle donnât l'exemple du désintéressement, de l'abnégation, de l'honneur (2); qu'elle ne se ravalât jamais elle-même par de misérables préoccupations de gain ou d'avancement. « On a dit, lisons-nous dans son discours du 29 mars 1847, qu'un contrat existait entre l'État et l'armée. Un contrat entre la France et son armée, Messieurs! Le contrat, c'est l'amour de la France pour son armée et le dévouement sans bornes de l'armée pour la patrie. . Un contrat! La première condition de ce contrat serait de donner du pain aux soldats; allez voir sur les champs de bataille si nos soldats refusent de combattre parce qu'ils
(1) Moniteur, 1847, p. 963.
(2) «... Le bonheur de l'homme, lisons-nous dans le discours qu'il avait prononcé sur la tombe du général Roguet le 9 novembre 1846, ne consiste pas à traîner une longue et obscure vieillesse, à acquérir d'immenses richesses qui restent amoncelées sur le bord de la tombe : le bonheur de l'homme de bien, c'est de s'endormir dans une conscience pure, dans le souvenir d'une vie consacrée tout entière à la défense et à la gloire de la patrie, l'espoir que tant de bonnes leçons ne seront pas perdues pour elle... * {Moniteur, 1846, p. 2732.) s
n'ont pas de pain... On a parlé d'un principe démocratique. De la démocratie, il n'y en a pas dans l'armée; depuis le roi, qui est son chef, jusqu'au dernier soldat, tout est noble, parce que chacun a la mission et le devoir de tout sacrifier, sa vie même s'il le faut, pour le salut et la gloire de la patrie (1)... »
« Le gouvernement, déclarait-il quelques mois plus tard (3 août 1847), trouvera toute facilité quand il parlera cette belle langue d'honneur et de patrie ; il fera taire cette fièvre d'avancement qui désole l'armée, en rompt l'harmonie; en frappant à propos il en rétablira l'honnêteté ébranlée. Là profession des armes est de même que celle de la magistrature et du clergé, quand elle s'exerce avec un désintéressement absolu; autrement c'est le plus vil des métiers (2)... »
Ces dernières paroles étaient une allusion aux désordres qu'il avait parfois pu constater, particulièrement dans l'armée d'Afrique. Cette armée qu'il avait vue de près, en plein travail de conquête, il l'eût voulue non seulement glorieuse, mais désintéressée, humaine, irréprochable sous le rapport de l'argent. Nul n'avait, à certains moments, parlé d'elle en termes plus émus, plus admiratifs. 11 louait comme il le fallait ceux de nos soldats qui savaient mourir au champ d'honneur. Mais il ne s'apitoyait pas outre mesure sur ceux qui se laissaient prendre. A propos du massacre de Sidi-Brahim (3) et des prisonniers qu'il s'agissait de racheter, il faisait connaître en ces termes toute sa pensée (séance du 2 juin 1846) : «... Trois cents soldats ont été massacrés par des hordes féroces. Je les regrette amèrement, mais je les regrette comme ils sont morts, sans faiblesse; leur récompense est leur sacrifice même. Ils sont allés rejoindre ces glorieuses et nombreuses cohortes qui les ont précédés, qu'ils ne dépareront point; leur sort est plus beau que celui des captifs rachetés... » La bravoure, l'endurance de nos soldats d'Afrique étaient, disait-il, au-dessus de
(1) Moniteur, 1847, p. 647-648.
(3) Il s'agit du désastre subi le 22 et le 23 septembre 1845 par les troupeB du lieutenant-colonel de Montagnac, qu'avait surprises et enveloppées Abd-el-Kader.
tout éloge. «... Que nous demandaient-ils? Des grades? De l'argent? Non, des travaux, des combats pour la défense et la gloire de la France. Je déclare ici que jamais, ni nulle part, je n'ai rien vu de plus touchant, de plus magnanime que le dévouement et la constance de nos soldats de l'armée d'Afrique. Je les ai vus accablés de lourds fardeaux, sous un ciel de feu, dévorés par un sol brûlant, en proie à toutes les privations, aux maladies cruelles, penchés sur de longs bâtons, tirant de leurs poitrines haletantes des soupirs douloureux. À la voix de leurs chefs ils franchissaient des distances immenses pour aller chercher quelque danger. En voyant passer ces vénérables colonnes..., j'ai fléchi le genou devanttant de vertu... > Mais s'il s'attendrissait au souvenir de ces braves, il frémissait à la pensée que quelques faits contraires à l'honneur pussent porter atteinte à la réputation de sa chère armée. Le peuple français, s'écriait-il, « aime et respecte son gouvernement, paye de 1 ûurds impôts, donne ses enfants au service de la patrie. Eh bien! le prix de tous ces sacrifices, c'est que l'honneur de la France ne reçoive aucune atteinte, que sa chère armée triomphe et que sa pureté si célèbre ne soit point altérée. Vous porterez un regard sévère sur tout ce qui pourrait entacher les lauriers si souvent arrosés de votre sang (il s'adresse aux généraux), vous ne ravalerez pas cette question au niveau des misérables millions qu'on se dispute; vous laisserez aux spéculateurs l'or et l'argent et leur préférerez le bronze qui se dresse sur les places publiques pour commander le respect à la postérité (1)... »
Peu de jours après (30 juin 1846), Fabvier faisait connaître à cet égard toute sa pensée. Dans un discours très étendu, il retraça d'abord à grands traits l'histoire de la guerre d'Afrique, expliqua pourquoi le système de conquête générale et à outrance qui avait prévalu dans les conseils du gouvernement n'avait pas son approbation, s'éleva contre les dépenses écrasantes qu'une telle guerre imposait à la France et insista surtout sur les violences, les horreurs auxquelles elle avait tant
(1) Moniteur, 4S46, p. 1617.
de fois donné lieu, ainsi que sur la nécessité d'y mettre un terme. Il faut en finir, déclarait-il, avec « toutes ces rigueurs inutiles, toutes ces dévastations aussi nuisibles à nous-mêmes qu'aux Arabes; car, quel que soit le prix que la France attacbe à la possession de l'Algérie, elle ne la veut pas cependant aux dépens d'intérêts plus chers. Son armée a toute sa confiance, parce qu'elle est fidèle et dévouée, son dévouement désintéressé, parce qu'elle ne reçoit de ses chefs que de bonnes leçons et de bons exemples. Il ne faut pas que tant de vertus s'altèrent; on doit y veiller et savoir écarter d'une jeunesse sans expérience toute tendance au désordre et à la cruauté... » Précisant davantage, le général s'attaquait à l'esprit de spéculation, critiquait les projets de colonisation relatifs à l'Algérie; puis, revenant aux procédés militaires de la conquête, flétrissait les f projets barbares de refoulement et d'extermination. 11 est un peu tard, ajoutait-il, pour le reconnaître, après s'être laissé entraîner à d'horribles dévastations; de longtemps le pays ne possédera de nombreux bestiaux, des arbres fruitiers; ce sera un grand retard...; de longtemps enfin cette population ne sera rentrée dans un état de soumission paisible qui, quoi qu'on en dise, est assez dans sa nature... » Il fallait, affirmait Fabvier, respecter les mœurs des Arabes et surtout leur religion.
Dans le même discours, le général s'étendait aussi avec clairvoyance sur cette idée que l'Algérie, contrairement à une opinion trop accréditée, était, en somme, une mauvaise école pour notre armée et surtout pour nos généraux. On n'a que trop vu, hélas! en 1870, combien il avait eu raison, c. On regardait cette guerre comme une distraction, remarquait-il en 1846. Le cautère est devenu une plaie profonde (1).
(1) « ... Les événements d'Afrique, écrivait-il à Poirel le 1er novembre 1845 (à propos de l'affaire de Sidi-Brahim), ne m'ont pas surpris. Je m'attends à bien d'autres. Le mal est dans le fond... Exemple : les horribles exactions de Mostaganem, etc. Vous voyez le résultat de l'extension sans bornes avec la population armée, etc. Au lieu d'aller pied à pied, d'une manière définitive et donnant aux Arabes une région de protection véritable, avec la soumission, etc. — Tout cela nous mènera bientôt à une grande confusion... Une plaie qui s'envenime chaque jour finira par
L'Afrique, disait-on, aguerrit notre armée. Hélas i nos soldats, la plupart des officiers qui ont fait ces campagnes sont peu propres à en faire d'autres. Les plus élevés se sont fait de la guerre une idée fausse en grandissant au milieu d'escarmouches contre des peuplades sans organisation, sans artillerie, sans sabres, sans baïonnettes, et, arrivés dans les hauts rangs de l'armée, lui donneraient une direction funeste dans une guerre réelle. Les corps, dans un séjour de huit ans, se peuplent de sous-officiers dont l'instruction est à peu près nulle. Les règlements établis pour l'armée en temps ordinaire deviennent en Algérie à peu près inexécutables (1). On y supplée, il faut bien le dire, par des faux, que l'autorité accepte ou tolère. Cette habitude déplorable gagnera, si Ton n'y prend garde, toute l'armée (2)... Ces troupes... faudra-t-il les habituer à tacher leurs mains de sang et de pillage? Leurs mœurs, celles de la France n'en seront-elles pas altérées?... C'est avec peine que j'ai entendu excuser les rigueurs exercées sur la population arabe. Croit-on éviter le scandale? Les faits sont vrais. Permettez-moi de "n'en point citer; le scandale serait d'y paraître insensible (3)... »
Fabvier, heureusement inspiré, quand, fort de son patriotisme et de son expérience de soldat, il s'attachait à traiter
effraver la France... Voilà de la belle prudence t d'abord un exutoire; puis une pépinière, une grande distraction un peu énervante; puis peut-être une maladie mortelle... » (Lettre communiquée par M. Zeiller )
(1) «... Il est arrivé dans plusieurs circonstances, disait Fabvier dans un autre discours (du 9 avril 1847), qu'on a fait des écritures de manière à les mettre ce qu'on appelle bout à bout. Il nait de là des habitudes qui croissent et qu'il ne faut pas laisser s'établir dans l'armée.. . » (Moniteur, 1847, p. 739.)
(2) Cette habitude fut encore dénoncée Tannée suivante à la Chambre des pairs par le marquis de Boissy, qui à ce propos s'exprimait en ces termes (séance du 29 mai 1847) : « ... J'ai entendu qualiiier de faux ce qui s'est passé en Afrique et ce qui a été appelé par un noble général mettre les écritures bout à bout... Je demande à M. le Ministre de la guerre s'il compte faire quelque chose pour rétablir la régularité dans les écritures et pour empêcher les déplorables gaspillages que tout le monde évalue au moins à 30 p. 100 de tout l'argent dépensé en Afrique. . Vous saurez qu'il y a tel instrument qui peut valoir 3 ou 4 francs et qu'on a fait payer à des soldats jusqu'à 800 francs... (Moniteur, 1847, p. 1351.)
(3) Moniteur, 1846, p. 1964-1965.
des questions militaires, parlait avec moins de mesure et de sagacité politique quand, mû seulement par la générosité de son cœur ou par l'ardeur de ses convictions, il s'attaquait à d'autres sujets. C'est ainsi que, ne voyant pas le danger qu'il y avait pour la monarchie de Juillet à laisser rentrer en France des Bonaparte, il s'associait imprudemment à Victor Hugo pour soutenir la pétition de l 'ex-roi Jérôme demandant à être rappelé de l'exil (séance du 14 juin 1847). Il représentait presque comme un héros ce personnage parce qu'il n'avait pas trahi la France comme fiernadofte ou comme Murât et parce qu'il avait commandé — nominalement — une division sur le champ de bataille de Waterloo. Oubliant le passé, si peu recommandable, du roi carnavalesque imposé jadis à la Westphalie par la fantaisie de Napoléon, il demandait en termes émus qu'il fût traité comme « le vieux villageois qui a défendu son pays > et qu'il pût mourir en paix dans sa France si chère. Sans doute, il n'ignorait pas que le nom de Bonaparte pouvait réveiller certaines inquiétudes. L'évadé de Ham (1), avec son double et récent attentat, était présent à toutes les mémoires. Mais ce souvenir ne troublait nullement la conûance de Fabvier. • On vous a parlé, disait-il, de dangers, d'inquiétudes; on vous a nommé un prince; mais c'est là que se trouve toute sécurité. Lors de sa première tentative de Strasbourg, je lai blâmé amèrement; mais je me suis rangé sous l'indulgence dont la loi a fait preuve. Pour la seconde tentative de Boulogne, mon blâme a été absolu, mon indignation sans bornes. D'un tel prétendant il n'est rien à craindre. J'espère que la réflexion a amené chez lui un repentir sévère et profond et même de cruels remords. J'espère aussi que, si la France était menacée, rompant son exil, il viendrait se jeter dans un bataillon français et laverait ses torts dans des flots de sang ennemi (2)... > Fabvier n'avait à ce moment aucun doute sur la stabilité
(1) Louis Bonaparte, qui, après ses tentatives de Strasbourg et de Boulogne, avait été condamné à la détention perpétuelle (1840) et était parvenu à s'enfuir de sa prison en 1846.
(2) Moniteur, 1847, p. 1568.
de la monarchie de Juillet. Vers la fin de 1847, il était fort loin de croire à l'imminence d'une révolution. Tout au plus admettait-il la possibilité de quelques criailleries parlementaires. < Nous sommes ici dans le calme, écrivait-il à un ami, attendant la session, qui sera peu bruyante s'il faut s'en tenir aux apparences, mais qui peut s'y fier (1)?... »
En tout cas son dévouement à la royauté de Juillet, ainsi qu'aux principes conservateurs, était plus ferme et plus ardent que jamais. Sans oublier la liberté, il se préoccupait surtout du maintien de l'ordre. L'ordre, à son sens, devait avoir pour base la religion. De plus en plus Fabvier voyait dans le catholicisme, strictement pratiqué, la condition sine quâ non du bonheur, du salut pour la monarchie qu'il servait, pour la patrie qu'il aimait de toute son âme. Presque à la veille du 24 février, son exaltation mystique s'exhalait à la tribune dans une harangue étrange où, laissant entièrement de côté la politique pratique, il présentait à la France la foi romaine comme unique moyen de vivre libre et forte et de reprendre son rang dans le monde. Les débats de l'adresse en réponse au discours du trône venaient de commencer. Le projet mis en discussion renfermait ce paragraphe : < Nous accueillerons avec empressement les nouvelles propositions qui auront pour objet d'améliorer la situation et les habitudes morales des populations. » C'est à propos de ces derniers mots que Fabvier se fit un devoir d'exprimer publiquement, avec ampleur et sans ambages, ses sentiments religieux (séance du 11 janvier 1848) (2).
«... L'unique base de la morale, déclara-t-il nettement, c'est la religion ; le Roi le sait bien, lui, successeur de tant de rois très chrétiens. Soyons donc catholiques et Tordre renaîtra partout où il a été troublé, c'est-à-dire partout où les croyances religieuses ont été affaiblies. En effet, quel moyen d'ordre est aussi puissant? Partant d'un même point pour arriver au même but en traversant la vie, nous avons des instructions
(1) Lettre à Edouard Grasset, du 3 novembre 1847. (Papiers de Fabvier.)
(2) Moniteur, 1848, p. 64.
infaillibles ; notre loi nous commande l'union, l'amour des devoirs, le mépris de ces richesses dont le culte conduit à tous les malheurs et à toutes les hontes. Par elle nous supportons les revers, l'infortune, comme des épreuves dont la récompense nous attend ; par elle le repentir vaut l'innocence.
«... Soyons religieux et par conséquent justes et désintéressés ; vous verrez en France renaître le bonheur pour tous, et pour notre patrie l'union. la puissance et la gloire...
• Ministres du Roi, honorez la religion; c'est là qu'est le salut de tous. A ce propos, j'ai un grave reproche à vous adresser. Voici à quel sujet :
« Il y a quelque temps, réunis dans l'église des Invalides, nous attendions avec recueillement le prêtre qui allait demander à l'Éternel de recevoir dans sa miséricorde cet Oudinot, l'un des vaillants champions de la France. Tout à coup, un Arabe traverse l'église, va jusqu'à l'autel, sans donner le moindre signe de respect, prendre la place d'honneur qui lui était assignée. La douleur d'une telle souillure pénètre nos vieux soldats ; elle s'exprime par un murmure que tempère à peine la sainteté du lieu. Pour moi, j'ai eu peine à contenir mon cœur irrité... »
Considérer comme une souillure l'assistance d'un musulman à une cérémonie catholique dénotait de la part de Fabvier un état d'âme très singulier. L'exposé de principes qu'il venait de faire entendre à la Chambre des pairs ne provoqua ni railleries ni murmures. Mais j'imagine que les vieux voltairiens irréductibles qui étaient encore nombreux dans la haute Assemblée durent discrètement sourire en l'écoutant. Pour lui. il crut certainement avoir rempli un devoir sacré, et, au souvenir de ce discours, il n'eut plus tard jamais aucun regret (1).
(i) L'année suivante, Fabvier était candidat (dans le département de la Meurthe). Un de ses amis lui ayant exprimé la crainte que le souvenir de cette profession de foi catholique ne lui fit du tort, il lui écrivait (le 2 mai 1849) : « ... Est-ce que c'est sérieusement que vous me présentez cela comme une objection? Faut-il être Juif pour plaire aux Lorrains? Et la liberté prive-t-elle un homme du droit de suivre la religion de son père
Après avoir lu cette dernière citation, l'on n'aura pas de peine à comprendre l'étonnement douloureux, mêlé d'irritation, avec lequel il allait accueillir la révolution de Février, et l'âpre sévérité avec laquelle il jugea plus tard les hommes de la seconde République.
et de sa mère sans l'imposer à personne, et quand il trouve dans ses principes la plus douce et la plus puissante morale, il faudra que je regarde cela comme un obstacle! » (Lettre communiquée par M. Zeiller.)^