CHAPITRE II
Napoléon Ier, Feth-Ali-Schah et l'ambassade du général Gardane. — LWsie Mineure et la Perse en 1807. — La cour de Téhéran. — Essais de réforme militaire en Perse. — Travaux do Fabvier à Ispahan. — Fin de l'ambassade. — Fabvier en Pologne.
Nous n'avons pas à raconter ici en détail la mission de Gardane (1) en Perse; on en trouvera le détail dans les lettres du général, publiées par un de ses fils (2). Le sujet propre de ce chapitre est la part, relativement considérable, qu'y prit le lieutenant Fabvier.
Parmi les projets grandioses qu'avait dès sa jeunesse conçus Napoléon, il n'en est pas qu'il ait plus longtemps et plus complaisamment caressé que celui d'anéantir la puissance britannique par la conquête de l'Inde. Le fâcheux résultat de l'expédition d'Egypte ne l'avait pas rebuté. Dès 1802 Sébastiani, envoyé par lui en Orient, s'était enquis des moyens de recommencer l'entreprise. L'alliance de la Perse était un des meilleurs. Notre infériorité navale ne nous permettant guère d'attaquer l'Inde par mer, cet État formait une excellente base d'opérations pour une armée française se
(1) Gardane (Claude-Mathieu, comte de), né à Marseille le 11 juillet 1766, mort à Lincel (Basses-Alpes), le 30 janvier 1818. Sous-lieutenant de cavalerie avant la Révolution, il dut à sa bravoure un assez rapide avancement à partir de 1792 ; fut nommé général de brigade par Moreau en 1709; devint gouverneur des pages en 1804 et aide de camp de Napoléon en 1805. Après sa mission en Perse, il fut quelque temps disgracié; puis obtint le titre de comte et une dotation de 25,000 fr. ; perdit de nouveau la faveur de Napoléon pour avoir subi un échec militaire en Portugal (1814) et servit pourtant encore l'Empereur pendant les Gent-Jours.
(2) Mission du général Gardane en Perse sous le premier Empire. Paris, Laine, 1865, un vol. in-8°. — - Voir aussi un article de M. Gaffarel dans la Revue politique et littéraire, numéro du 16 février 1878.
dirigeant droit vers le Sindh et le pays des Mahrattes. Mais nous ne pouvions l'intéresser à une pareille guerre qu'en le soutenant de notre côté contre son ennemi capital, la Russie, qui, depuis un siècle, le menaçait et récemment lui avait enlevé la Géorgie. Feth-Ali-Schah, réduit pendant les premières années de son règne à combattre les rivaux qui lui disputaient le trône (1), avait ouvert les hostilités contre Alexandre Ier; mais avait subi, notamment en 4803, échec sur échec. L'idée lui était alors venue d'accepter le secours que lui offrait l'Angleterre. Mais cette puissance lui demandait en retour le port de Bouchir et l'île de Kareck. Feth-Ali avait refusé; puis, se tournant vers la France, il avait écrit à Napoléon. Ce dernier n'avait eu garde de repousser ses avances. Par ses ordres, deux agents sûrs et habiles, Jaubert et Homieu (2), étaient allés en 1805, séparément et dans le plus grand secret, étudier les ressources de la Perse et entretenir les bonnes dispositions du schah. D'autres, comme les Jouannin (3), les Bontemps, les de Lablanche, les avaient suivis en 1806. La
(1) Ce souverain, connu avant son avènement sous le nom de Baba- Khan, avait succédé, en 1797, à son oncle Agha-Mohammed-Khan, fondateur de la dynastie des Cadjars, actuellement régnante en Perse. Le prince de Géorgie Héraclius XII, qui devait sa couronne à Agha-Mohammed, avait fini par se tourner contre lui et appeler les Russes à son aide. Feth-Ali mourut en 1834, après plusieurs guerres malheureuses contre les tsars. Voir, pour son histoire : Malcom, The Hittory of Persia, t. II.
— Price, A Journal of the Britith Embassy to Persia. Londres. 1825. In-4°.
— Sir Hàrford Jones Brydges, An Account of Hit Majesty't Mission to the Court of Persia in the years 1807-1811. Londres, 1834. 2 vol. in-8°. — The dynasty of the Khajars, translatée from the original persian mss.f Londres, 1883. In-8°. — Jaubert, Voyage en Arménie et en Perse. Paris, 1821. In-8°. — Dubeux, La Perse (Univers pittoresque) ; etc.
(2) Jaubert (Pierre-Amédée-Émilien-Probe), orientaliste, né à Aix le 3 juillet 1779, mort à Paris le 28 janvier 1847. Il avait suivi Bonaparte en Egypte et en Syrie. Il fit partie de la mission de Sébastiani en 1802, puis fut envoyé & Constantinople avec le général Brune en 1804. Chargé d'affaires de France en Turquie (1815), il fit en 1818 un nouveau voyage en Orient, fut nommé professeur de persan au Collège de France, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres (1830), enfin pair de France (1841). Il a laissé de nombreux et importants ouvrages sur les langues et les littératures orientales. — Romieu mourut en Perse dès 1806. On accusa les Anglais de l'avoir fait empoisonner.
(3) Jouannin (Joseph-Marie), orientaliste, né à Saint-Brieuc en 1783, mort à Paris le 1er février 1844.
26 LE GENERAL FABYIER
cour de Téhéran, quelque temps contenue par les menaces des Anglais, n'avait plus hésité après Austerlitz, surtout après Iéna et Eylau. Au mois de mai 1807, un envoyé extraordinaire, Mirza-Méhémed-Ali-Riza, était venu de sa part trouver l'Empereur à Finkenstein, pour lui proposer une alliance. C'est à la suite de cette démarche que Napoléon chargea un de ses aides de camp, le général de Gardane (1), de ramener à Téhéran l'ambassadeur du schah et de conclure formellement le traité.
Il est vrai que, peu après, vainqueur à Friedland, il se réconciliait à Tilsit avec le tsar (juillet 1807) et lui sacrifiait ses nouveaux alliés, les Persans, aussi bien que les Turcs. Pourtant il ne donna aucun contre-ordre à Gardane, qui arrivait à ce moment à Gonstantinople, et qui ne passa le Bosphore que deux mois après. Il comptait qu'il faudrait du temps pour que sa trahison fût prouvée à Feth-Ali. En attendant, il espérait entraîner le schah dans son entreprise contre les Anglais ou tout au moins effrayer ces derniers assez pour que la crainte d'une expédition dans l'Inde les réduisît à demander la paix. Feth-Ali, après avoir servi sa politique, resterait aux prises avec les Russes et se tirerait d'embarras comme il pourrait. Napoléon, nous le verrons plus loin, devait être justement puni d'un tel machiavélisme.
Le général n'avait emmené de Finkenstein que ses deux aides de camp, un officier d'infanterie et deux sous-officiers. C'est à Constantinople qu'il dut compléter le personnel de sa légation. La petite troupe de Sébastiani lui fournit de précieuses recrues. Il lui fallait des auxiliaires non seulement braves et fidèles, mais instruits et actifs. Gardane choisit donc ses compagnons avec le plus grand soin. Ajoutons qu'il eut la main heureuse. Presque tous sont plus tard devenus célèbres. Citons parmi eux, à côté d'Ange de Gardane (2),
(1) Dont plusieurs ascendants avaient rempli au dix-septième et au dixhuitième siècle des fonctions consulaires en Perse, aussi bien que dans l'empire ottoman.
(2) Né à Marseille le 2 mars 1765, mort dans la même ville le 8 janvier 1822, il revint de Perse avant le général. On a de lui le très curieux Journal d'un voyage dans la Turquie d'Asie et la Perse fait en 1807 et 1808. Marseille, 1808, in-8°.
frère du général et premier secrétaire de la légation, le diplomate Rousseau (1), l'archéologue Lajard (2), le lieutenantingénieur-géographe Trézel (3), le capitaine du génie Lamy (4), l'orientaliste Jouannin, et enfin le lieutenant d'artillerie Fabvier. Plusieurs membres de la mission furent détachés vers la Syrie et durent gagner la Perse par Alep et Bagdad. Mais le gros de la troupe prit route par l'Asie Mineure et partit de Scutari, le 10 septembre 1807. Des interprètes, des artisans, des gens de service l'accompagnaient. Un chef de caravane la conduisait. Au total, elle comptait cinquante-trois cavaliers (5), avec quatre-vingts chevaux ou mulets chargés de bagages.
Fabvier a beaucoup écrit sur son voyage en Perse. Outre une quinzaine de lettres (6) adressées par lui à ses parents ou à son frère, nous avons sous les yeux ses journaux de route, rédigés, on peut le dire, heure par heure et avec une rare exactitude, et ses volumineux rapports tant sur les questions diverses qui lui furent données à étudier que sur ses travaux personnels à Ispahan. Nous pouvons donc le suivre de très
(1) Rousseau (Jean-Baptiste-Louis- Jacques), né en 1780, mort à Tripoli (Afrique) en 1831. Son père (1738-1808) avait rempli d'importantes missions en Perse et en Turquie au nom du gouvernement français. Luimême fut consul général de France à Téhéran (1806), puis à Alep, à Bagdad, à Tripoli. Il a publié des études considérables sur l'histoire, la géographie et les langues de l'Orient.
(2) Né À Lyon le 30 mars 1783, mort à Tours en septembre 1858; membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1833. Il révéla le premier, par ses découvertes achéologiques et philologiques, les rapports anciens qui unissaient la civilisation de la Grèce a celle de l'Orient.
(3) Né a Paris le 5 janvier 1780, mort dans cette ville le 11 avril 1800. Aide de camp des généraux Gardane (1807) et Guilleminot (1809), il se distingua plus tard au siège de Mayence (1814), rendit de grands services au Dépôt de la Guerre sous la Restauration, devint maréchal de camp en 1829, lieutenant général en 1835, prit une part importante a la conquête de l'Algérie et devint pair de France (1846) et ministre de la guerre (1847).
(4) Plus tard général, aide camp du roi Louis-Philippe et député de la Dordogne.
(5) En y comprenant l'ambassade persane que Gardane ramenait à Téhéran.
(6) En dehors de ces lettres, sa famille possède de lui, sur la mission en Perse, divers manuscrits qu'elle a bien voulu mettre à ma disposition et dont on trouvera les titres à la fin de ce volume.
près dans sa mission et nous rendre compte avec exactitude de la part qu'il prit à l'œuvre de la légation française.
Cette part consistait en principe à organiser l'artillerie persane. Il serait plus juste de dire à créer. Aussi, avant de quitter Constantinople, s'y était-il préparé de son mieux. « Jugean bien, nous dit-il, que ma mission aurait pour principale difficulté de former un matériel, je m'occupai uniquement de tous les procédés employés à Tophana (l'arsenal de Constantinople.) J'en dessinai tous les instruments et je cherchai à me pénétrer des modifications que les causes locales, comme le climat, les mœurs, avaient dû introduire dans les procédés employés en Europe... Je me procurai quelques livres utiles. Avec toutes mes précautions et ma confiance, je ne ressemblais pas mal à Don Quichotte avec son armure de carton partant pour aller assaillir des géants enchantés (1). »
En attendant de fondre des canons, il fallait arriver en Perse. L'ambassade mit deux mois pour y atteindre et trois pour parvenir jusqu'à Téhéran. Dans les provinces ottomanes, peu ou point de routes, presque pas de ponts sur les rivières, partout, sauf peut-être en Anatolie,un contraste navrant entre la richesse du sol et la misère des populations. La caravane marchait dix, douze et jusqu'à seize heures par jour, sans avancer beaucoup, et s'arrêtait chaque soir dans quelque village à demi ruiné. Fabvier relevait avec soin, sur de petits cahiers qui nous ont été conservés, les moindres accidents de terrain, la direction et l'importance des cours d'eau, l'orientation des montagnes et les produits particuliers de chaque canton. Ce travail l'occupait sans relâche et ne lui permettait guère d'admirer le pays ou d'en étudier les antiquités. Le pittoresque le ravissait, il est vrai, mais il n'avait pas le temps de le décrire. L'archéologie, qui n'était pas son fait, ne l'arrêtait guère non plus. Il ne signale qu'en passant les ruines de Nicée; il a vu, dit-il, c le siège dans lequel Constantin s'est assis (2) » . Quelques mots lui suffisent aussi pour rendre l'impression que lui ont faite les monuments antiques d'Angora
(1) Avant-propos, p. 11.
(2) Lettre de Fabvier à sa mère, 26 septembre 1807.
(l'ancienne Ancyre). Ailleurs il se borne à rappeler les noms antiques des villes défigurés par la barbarie turque.
Mais la topographie et la statistique ne l'absorbaient pas au point de lui faire négliger l'état social et politique des pays qu'il traversait. Si l'on veut se faire une idée exacte de la dissolution et de l'anarchie où était tombé l'empire ottoman au commencement du dix-neuvième siècle, il faut lire le journal du lieutenant Fabvier. En Asie, comme en Europe et en Afrique, le pouvoir du sultan était à peu près réduit à rien. Il n'y avait d'autorité redoutée que celle des pachas, qui se comportaient en souverains absolus. Ali de Janina, en Épire, et Méhémet- Ali, en Egypte, n'étaient pas plus indépendants que ce gouverneur d'Ismid (Nicomédie) qui fit pendre un homme pour le seul plaisir de le montrer à l'ambassade française, ou que ce Tchiapan-Oglou, qui régnait en maître à Iosgad, commandait à quarante mille soldats et vivait au milieu d'un faste dont Gardane et ses compagnons furent littéralement éblouis (1).
A mesure qu'on avançait dans l'Est, il semblait qu'on pénétrât davantage dans la barbarie. Les souvenirs d'Europe se faisaient rares. Parfois cependant il s'en produisait de bien imprévus. A Tokat, apanage d'une sœur du sultan Sélim, on avait, comme d'habitnde, assisté à des fêtes militaires. On s'éloignait. «... J'avais, dit Fabvier, laissé partir ma caravane depuis un quart d'heure et je traversais le bazar seul avec un postillon, lorsque j'entendis crier derrière moi :« Citoyen! « Citoyen ! » Je tournai la tête et je vis un Turc assez bien mis qui courait à moi. Je m'arrêtai. Lui me prit la main et me demanda avec beaucoup de feu : « Comment va la République? — La c République, lui dis-je, elle a fait un mariage qui a mal tourné « pour elle. » — Cet homme me fit entrer dans sa boutique; il était marchand de tabac. En fumant une pipe, il me conta qu'il avait été fait prisonnier en Egypte; conduit dans tant de contrées, avec tant de fatigue et de misère, il s'était fait Turc, marié et établi assez avantageusement pour ne plus vouloir changer; que la vue d'un citoyen français, qu'il avait reconnu
(1) Voyage de Constantinopk à Téhéran, 1-8.
à nos chères et glorieuses couleurs, l'avait ému. Je lui contai, de mon côté, nos combats et nos triomphes, et après quelques moments je le quittai pour aller rejoindre mes compagnons (1). »
Cependant on s'engageait dans la région montagneuse et sauvage qui sépare le versant de la mer Noire de celui du golfe Persique. — On touchait aux rives du haut Euphrate, et les difficultés du voyage s'aggravaient chaque jour. — On rencontrait çà et là quelque orta de janissaires qui fêtait bruyamment les Français, mais faisait assez mauvaise mine à l'ambassadeur de Feth-Ali et à ses gens, que Gardane ramenait à Téhéran. L'antagonisme traditionnel des Turcs et des Persans éclatait parfois en rixes violentes, qui obligeaient nos officiers à tirer l'épée. «...Il y a quelques jours, écrivait Fabvier le 25 octobre, nous avons eu une affaire qui nous a fait grand bien près des Persans avec lesquels nous voyageons. Dans un village de deux cents maisons, où ces pauvres diables, au nombre de huit à dix, étaient restés en arrière, une rixe s'engagea, et, comme les Turcs les détestent, on tomba dessus et on les retint. Quatre ou cinq officiers que nous étions, à peu de distance, accourûmes au bruit. A peine arrivés sur la place, nous vîmes à quarante pas une centaine de Turcs faisant assez bonne mine. Je mis pied à terre et... nous chargeâmes cette canaille. Les cris d'Allah et ceux de France se répondaient. Nous nous attendions à une vigoureuse défense, mais sans nous attendre ils se sauvèrent et coururent se retrancher dans une maison qui leur servait de fort. On fit sur-le-champ une reconnaissance dont le résultat fut avantageux. Les Turcs alors demandèrent à parlementer. Je fus choisi de notre bord et j'entrai dans le réduit, où les femmes et les enfants étaient sous la garde d'environ soixante hommes bien armés. J'eus une conférence avec le cadi. J'obtins toute satisfaction. Nous donnâmes la loi au village de la manière la plus despotique et nous rejoignîmes la caravane en ramenant nos Persans en triomphe (2). *
(1) Voyage de Constantinoplê à Téhéran, 9.
(2) Lettre de Fabvier a son frère, 25 octobre 1807.
Quelques jours après, et aux environs même d'Erzeroum, on trouva devant soi une bande de Delhis-Basch (têtes folles), espèce de soldats-brigands qui, sous prétexte de servir le pacha d'Arménie, tenaient campagne et rançonnaient les passants. Fabvier fut envoyé pour parler à leur chef. « . . .Nous trouvâmes, dit-il, notre homme sur la rive droite (de TEuphrate), dans une cabane enfumée, entouré de ses principaux cavaliers, tous jeunes gens de bonne mine et bien armés. Après avoir fumé et pris du café, je lui racontai comment un général français venait de la part de Napoléon saluer le visir d'Erzeroum et le Schah de Perse ; qu'il espérait trouver chez lui tous les égards que d'aussi grands noms méritaient. Il envoya sur-le-champ deux hommes pour que notre marche ne fût pas troublée. Je restai à manger avec lui, parlant de notre gloire. En le quittant, comme il me demandait avec instance quelque chose de France, je lui donnai une pièce de 40 francs pour qu'il eût le portrait de l'Empereur. 11 le donna pour le percer et le porter à son cou (1), »
A Erzeroum, où on arriva le 24 octobre, le pacha Ioussouf, qui avait été vaincu sept ans auparavant par Kléber à Héliopolis et qui avait gardé une singulière estime pour les Français, rendit de grands honneurs à l'ambassade; donna un dîner où l'on servit de deux à trois cents mets; conduisit ses hôtes dans son camp, où étaient entassées toutes ses richesses; leur fit, malgré son grand âge, admirer son adresse à lancer le dgirît (espèce de javelot) et voulut qu'ils assistassent aux exercices de sa brillante cavalerie. Ce corps défila, dit Fabvier, « au nombre d'environ 3,000 hommes, dont 1,200 à 1,500 delhis coiffés de hauts bonnets noirs et cylindriques, sorte de schakos. A la fin une troupe d'élite s'élança sur notre tente en franchissant le ruisseau avec une telle fureur que plusieurs personnes en furent un peu émues. Ils s'arrêtèrent comme par enchantement, les chevaux cabrés, les hommes poussant des cris de guerre. C'était un tableau à faire. » La peste régnait alors à Erzeroum; mais Ioussouf prétendit galamment qu'elle avait
(1) Voyage de Consiantinople à Téhéran, p. 14.
32 LE GÉNÉRAL PÀBYIËR
diminué depuis l'arrivée des Français et qu'ils avaient apporté toute sorte de bien avec eux. II voulut, Jui aussi, une médaille de l'Empereur. Enfin, au départ, l'ambassadeur et chacun des officiers de sa suite reçurent de lui le cadeau d'un cheval (1).
Mais l'impression de ce brillant accueil ne tarda guère à s'effacer. En approchant des frontières du Kurdistan, terre classique du brigandage, il fallut de nouveau se mettre sur se» gardes. Les Kurdes, race nomade et belliqueuse, n'avaient guère, alors comme aujourd'hui, d'autre métier que le pillage. «... Deux de nous, dit Fabvier, en ayant rencontré après le passage de la caravane, nous eûmes de la peine à sortir de leurs mains et nous échangeâmes quelques coups de fusil et de pistolet (2). » Partout où ils avaient passé, tout n'était plus que ruines. < Les habitants, ajoute notre auteur, se jetaient à nos pieds en nous demandant quand donc les Francs viendraient les arracher à leurs dévastateurs et aux barbares qui leur refusaient les armes nécessaires à leur défense (3). » A un certain endroit, les Français trouvèrent une jeune fille que les bandits avaient abandonnée demi-morte et dont ils avaient emmené les deux frères en captivité. Près du mont Ararat, àUtch-Kinia, se dressait un couvent fortifié de tours et d'épaisses murailles, où les pauvres gens des alentours venaient se réfugier avec leurs enfants et leurs troupeaux quand approchaient les Kurdes. Au moment où passaient les Français, on se battait devant le monastère. «...C'étaient les Kurdes., dit Fabvier, qui voulaient enlever les troupeaux des pères. Nous partîmes douze ou quinze pour secourir les moines. Les Kurdes se jetèrent daus la montagne et nous nous approchions du couvent avec la plus grande confiance, quand nous reçûmes quelques coups de fusil fort bien ajustés de derrière les murs des jardins. Nous tînmes conseil et, nous approchant tout à fait, un père nous connut pour amis et fit cesser le feu. On nous fit entrer dans le couvent, où nous reçûmes beaucoup de politesses. » Ces moines étaient, ajoute le vaillant officier, gens robustes et bons vivants,
(1) Voyage de Constantinople à Téhéran, p. 15-17.
(2) Ibid.t p. 18.
(3) Ibid.
s'entendant mieux sans doute à combattre qu'à prier, exigeant de leurs serviteurs une exacte obéissance, toujours « les premiers aux armes et tenant tout sous la clé (4) ».
C'est dans les premiers jours de novembre que la légation franchit les frontières de la Perse. A Tebris (Tauris), où l'on demeura cinq jours (41-16 novembre), Ton fut iêté par Abbas- Mirza, gouverneur du pays, tils et héritier désigné de Felh-Ali. Ce prince retint près de lui le capitaine Lamy et plusieurs autres officiers. Le reste continua sa marche vers la capitale.
Fabvier décrit dans son journal la triste plaine qui s'étend entre Tauris et Téhéran, au pied des montagnes du Ghilan et du Mazendéran. Tout ce pays, désolé par la guerre, était couvert de ruines. Des villes autrefois populeuses., comme Zenghian et surtout Sultanié, étaient devenues presque désertes. On trouvait non plus des brigands; mais une population molle, désarmée, misérable, souffrant sans révolte les exactions et les caprices les plus odieux de ses gouverneurs, et, çà et là, quelques bandes nomades mourant de froid sous leurs tentes et ne paraissant pas avoir conscience de leur triste condition (2).
Vers la fin de novembre, l'ambassade était parvenue àCaswin, c'est-à-dire à peu de distance de la capitale. Il lui fallut s'y arrêter quatre jours : « Sa Hautesse,schah,padischah, le refuge du monde, l'un des pôles du globe, ombre de Dieu et vingt ou trente autres noms que j'ai oubliés, a lu elle-même dans les astres que l'ambassade française serait malheureuse si elle entrait à Téhéran tout autre jour que le 4 décembre. Après avoir bien pesté, ajoute Fabvier, contre le frère du soleil et de la lune et ses connaissances astrologiques, il a fallu se résigner, et le général Gardane, rossignol de la sincérité, est heureusement arrivé, par une belle et bonne pluie, malgré lee traverses du corbeau de la perfidie, à la résidence du chef du siècle (3). » Au milieu d'une affluence de peuple extraordinaire, les Français firent leur entrée, escortés des plus brillants corps de la cava-
(1) Voyage de Constantinopïe à Téhéran, p. 19.
(2)J6td., p. 20-26.
(3) Lettre de Fabvier à son frère, 15 décembre 1807.
lerie royale. Devant eux marchaient, pour leur faire honneur, les bouffons de Feth-Ali. « Nus, à l'exception d'un caleçon, ils dansaient en se retournant et faisant mille contorsions. Leur chef avait à chaque main une énorme massue dont il s'escrimait sans cesse (1). » Par ordre du schah, le grand-vizir, Mi rza- Chifi, dut recevoir chez lui le général. Quant au reste de l'ambassade, on lui assigna la demeure d'un grand seigneur de la cour qu'on fit sans façon déloger de son palais (2).
Peu de jours après, les Français étaient reçus en audience solennelle par Feth-Ali : «... Couvert, écrit Fabvier, de plus de pierres précieuses que la lampe merveilleuse n'en fournit jamais, est assis un homme vigoureux, âgé d'environ quarante ans, portant sur lui pour des millions de millions. Sa tiare et son bracelet gauche n'ont pas de prix... Sa barbe noire, la plus belle de toute la Perse, descend jusqu'à ses genoux. Au pied du trône sont rangés les Schah-Zadés, ses fils. Nul autre Persan ne se trouve dans la salle. Tous sont à dix pas, rangés dans le jardin, les mains cachées sous leurs manches. Le général et les deux secrétaires furent introduits, et on nous fit rester à la hauteur des premiers ministres, ce qui fit beaucoup crier les mutins, parmi lesquels Monsieur ton frère. Nous en parlâmes au général, et celui-ci fit signifier au Schah que le grand Napoléon traitait ses officiers comme ses camarades et non comme ses domestiques. Le soir même le Schah fit répondre qu'il ne fallait accuser que son ignorance si notre place avait été mal choisie. Le vendredi suivant nous fûmes présentés de nouveau nominativement et à trois pas du trône. Sa Hautesse nous dit qu'elle nous aimait comme ses propres enfants et que l'avenir nous le prouverait. Effectivement nous fûmes rangés d'un côté du trône et ses enfants vis-à-vis. Tu crois qu'un roi de Perse ne peut rien dire d'aimable ; écoute. Après avoir entendu les qualités de chacun et nous avoir dit que nous étions de fort beaux garçons et des gens de bonne mine, il ajouta qu'il nous devait de la reconnaissance pour les services que nous avions rendus à Napoléon, puisque
({)■ Voyage de Constaniinople à Téhéran, p. 26. (2) Lettre du 15 décembre 1807.
les deux empires n'en faisaient plus qu'un. < Aussi ceux d'entre t vous, dit Sa Hautesse, qui èdéjà ont reçu de mon frère un c témoignage éclatant de son estime seront les premiers à qui c j'en accorderai de la mienne... » Nous avons répondu que nos bras, nos faibles talents et tout notre sang serviraient Sa Hautesse... Elle me proposa ensuite d'aller à Ispahan; et... je lui dis que je soumettrais un mémoire à sa baute sagesse et que d'après cela elle déciderait. J'ai fait en effet un projet d'organisation pour l'artillerie persane dont j'envoie copie au général Pernetti, chef d'état-major de l'artillerie française... Veux-tu que je t'apprenne une grande nouvelle? Eb bien! mon ami, je suis chevalier de l'ordre royal du Soleil levant. Il y a trois degrés dans l'ordre; je suis du second. J'espère que tu es bien fier. Il faut que tu saches que Sa Hautesse, pour me faire connaître à quel point elle estime mon mérite, moi rayon de V Occident qui vient briller jusqu'en Orient j a voulu par cette faveur immense m? élever des poissons à la hauteur de la lune. Quand j'aurai le premier ordre, je serai à celle du soleil... (1). »
Bientôt commencèrent les travaux sérieux. Gardane, qui avait vu Fabvier à l'œuvre pendant tout le voyage, le chargea de rédiger pour le gouvernement français l'itinéraire suivi par la légation depuis Scutari jusqu'à Téhéran. Ce travail minutieux, auquel, on l'a vu, nous n'avons guère emprunté que des anecdotes, devait être plus tard utilisé par le géographe Lapie. Persuadé du reste que l'expédition de l'Inde était prochaine, le laborieux officier ne s'en tint pas là. Fort peu après, c'est-à-dire dans les premiers jours de janvier 1808, il écrivit un lumineux mémoire (2), dont nous avons une copie sous les yeux et où il comparait, avec une précision singulière, la Turquie d'Asie et la Perse, tant au point de vue géographique que sous les rapports des productions, de la faune, des populations, des gouvernements, des mœurs, de la religion, des coutumes et du commerce. Comme un homme quia vu de près et qui a vu juste, il se montrait, dans ce travail, sévère pour deux États qui auraient pu être puissants, mais où tout
(1) Lettre de Fabvier à son frère, 15 décembre 1807.
(2) De Caswin à Téhéran et considérations générales.
l'art de gouverner semblait se réduire pour le souverain à remplir ses coffres; pour chaque gouverneur de province à s'enrichir, à s'isoler et à se désintéresser du reste de l'Empire (1). Il terminait en exposant les moyens pratiques à employer pour transporter au besoin, sans les exposer à mourir de faim, 12,000 ou 15,000 soldats français de Constantinople par la route que lui-même venait de suivre.
L'exécution d'un pareil plan ne pouvait évidemment être immédiate. La petite armée française dont parlait Fabvier ne devait partir pour la Perse que le jour où elle serait sûre d'y trouver des auxiliaire dressés à l'européenne et un matériel de guerre qui pour le moment faisaient complètement défaut à Feth-Ali schah. Aussi la principale préoccupation du jeune officier était-elle d'étudier les vices de l'organisation militaire du royaume et surtout d'y porter remède. — Dans un rapport très étendu, qui est parvenu jusqu'à nous, il démontrait que de tous leurs voisins les Persans n'avaient guère à redouter que la Russie; mais que l'état actuel de leurs forces ne leur permettait pas de lui résister. — « La frontière est gardée de ce côté, disait-il, par une multitude de forteresses ridicules et absolument faibles. Les enceintes sont immenses, sans terrassements et bâties la plupart en briques cuites au soleil. Quelques-unes ont des figures de bastions, mais petits comme des tours et sans courtines, et, par conséquent, sans objet (2). » Il fallait donc au plus tôt fortifier les places. Quant à l'armée, elle n'offrait qu'un élément passable, la cavalerie; ce corps se battait bien, quoique mal armé, et évoluait avec une certaine précision. — Mais la difficulté de le réunir, de le garder 60us la main; l'impossibilité de nourrir les chevaux en hiver (vu l'ab-
(1) Quelque mépris qu'il eût pour eux, il n'allait pas jusqu'à leur dénier toute vertu. Il jugeait, par exemple, avec beaucoup de justesse que la race turque avait en elle une force de résistance avec laquelle il faudrait toujours compter. « Malgré tant de vices, disait-il; malgré tant de faiblesse dans le gouvernement, le peu d'instruction des troupes, la lâcheté d'un grand nombre, jamais le peuple ottoman ne sera subjugué. Il sera expulsé, exterminé peut-être facilement; mais jamais lesOsmanlis ne serviront des maîtres, et peut-être, s'il s'élève un grand homme à leur tête, ils se rendront terribles à leurs voisins. »
(2) Etat militaire persan, p. 5.
sence de magasins), l'indiscipline, la cohue des femmes et des enfants à la suite, permettaient rarement d'en tirer bon parti. L'infanterie, levée au fur et à mesure des besoins, n'était qu'une tourbe de vagabonds, dont les chefs ignoraient même les noms et qui, marchant en troupeaux, ne recevant presque jamais ni solde ni vivres, pillaient beaucoup, mais ne combattaient guère. Des levées et des exercices réguliers; une administration exacte, vigilante, et une discipline sérieuse devaient, suivant Fabvier, avoir pour résultat de former un effectif de trente à quarante mille soldats, dressés à la française et à l'exemple desquels serait peu à peu façonnée toute l'infanterie persane.
Quant à l'artillerie, elle était non pas à réformer, mais à créer de toutes pièces. La Perse n'avait ni fonderies ni arsenaux. Les quelques canons qu'elle possédait lui venaient de l'étranger. On les voyait sur les murailles de diverses places, étendus à terre, « calés avec des pierres, sans affûts et rien qui leur ressemblât. Le schah avait à sa cour le seul canon qui pût marcher. On l'avait pris aux Russes, et ce malheureux canon suivait partout le schah, qui l'avait pris en affection parce qu'il avait donné dans une tente, le roi l'ayant pointé et tiré (1) ». Fabvier ne citait que pour mémoire les zemboraks, petits canons fort courts, d'une demi-livre de balle, manœuvres à dos de chameaux, et dont la portée était aussi faible que le tir en était incertain. Le personnel de l'artillerie ne comprenait qu'environ 150 hommes, sans aucunes connaissances techniques
Les pleins pouvoirs que Fabvier réclamait pour l'organisation du matériel aussi bien que du personnel lui furent accordés en janvier 1808 parFeth-Ali. Il fut convenu qu'il se rendrait à Ispahan, qu'il y installerait sa fonderie, qu'il requerrait les fonds et fournitures qui lui seraient nécessaires, qu'il recruterait lui-même ses auxiliaires et ses premiers soldats et qu'à la fin de l'année il livrerait au gouvernement de Sa Hautesse, toutes montées et tout attelées, cinquante pièces semblables au canon russe si cher à Feth-Ali.
(1) Etat militaire persan, p. 12.
Dès les premiers jours de février, Fabvier était à son poste et faisait part à son frère, dans les termes suivants, de ses premières impressions : «...Il n'y a ici que destruction, misère et, au milieu de tout cela, deux ou trois hommes qui volent les malheureux qui ont le courage d'y demeurer encore. J'ai vu de grands palais, couverts de glaces et de débris de peintures ; là-dessous quelques pauvres Arabes et cheiks qui ont accablé de malédictions l'infidèle qui parcourait le palais du roi des rois avec irrévérence (j'avais mes bottes). J'ai vu des bazars immenses, autrefois couverts des produits de tout genre d'une nation industrieuse; maintenant quelques fruits, et voilà tout... Si je reste longtemps ici, j'aurai un pli d'indignation et de mépris imprimé sur le visage. Enfin autour de moi je ne vois que canaille (1)... »
Le dégoût n'allait pas chez Fabvier jusqu'à le décourager ou à le détourner de sa tâche. « Je sais, écrivait-il le 28 février, que les fatigues, les peines, les privations, tout cela augmente chaque jour. Tout cela n'est rien pour moi. Tant que j'aurai un morceau de ruban rouge à mettre sur ma poitrine, je ne me plaindrai pas... Je suis ici utile à mon pays beaucoup plus que je ne le serais en France... Le jour que j'ai reçu ma nomination de légionnaire, j'ai promis de me dévouer plus que jamais au service de la Patrie. Je tiens mon serment, voilà tout. . »
Isolé au milieu d'une population qui ne savait que flatter et mentir, le jeune officier ne voyait ou ne sentait autour de lui que platitude ou perfidie. Les quelques chrétiens réunis à Ispahan dans le faubourg de Zoulfa étaient des marchands sans honneur, venus de tous les pays ; ou des Arméniens intrigants, qui l'accablaient de leurs hommages intéressés autant qu'obséquieux et qu'il lui coûtait de fréquenter. Ils l'appelaient Excellence et Mvnseigneur, mais ils le grugeaient ou cherchaient à abuser de son crédit. A plusieurs reprises, ils lui offrirent de riches cadeaux. « C'était, écrivait-il à son père, pour me payer de choses justes que j'avais faites ou pour m'engager à
(1) Lettre de Fabvier à son frère, 12 février 1808.
d'injustes que je ne voulais pas faire. En général ces négociants chrétiens dans l'Orient sont des manants .. (1) » Il repoussait, avec indignation, de pareilles offres. Il mettait même ces marchands à la porte et, s'ils étaient juifs, allait jusqu'à les faire chasser à grands coups de pied dans le ventre. Parmi ses coreligionnaires, les prêtres ne lui inspiraient pas beaucoup plus d'estime que les séculiers. L'archevêque arménien ne songeait guère qu'à ses intérêts temporels ; les moines placés sous ses ordres menaient une vie si peu édifiante que ce qu'il trouvait de plus sage était de n'en pas parler. Enfin le culte catholique était représenté par un missionnaire nommé le père Joseph, « vieil ivrogne assez méprisable (2) » que Fabvier recevait à sa table deux fois par semaine et dont il allait entendre la messe chaque dimanche, mais pour lequel il lui paraissait dur de montrer du respect.
Du côté des mahométans, c'était pis encore. Les grands seigneurs persans l'enguirlandaient sans cesse de leurs métaphores ampoulées. Ils venaient avec lui fumer le cahoun (3) ; l'accablaient de présents, de fleurs et de fruits. Au fond ils le jalousaient, le trompaient, s'entendaient pour faire échouer son entreprise. «... J'en ai surpris plusieurs, écrivait-il, à me faire des mensonges, à me voler, non des manants, des grands seigneurs, des khans; je les ai chassés de chez moi avec mépris. Ils reviennent le lendemain avec des Selamalekim, e pour explication me disent que, s'ils m'ont trompé, ils ne m'en aiment pas moins, mais que c'était leur intérêt. Tu juges comme ils sont reçus (4). » Au nombre de ces faux amis étaient le chef de l'artillerie persane, Aslan-khan, qui affectait au début un dévouement presque servile pour Fabvier (5), et
(1) Lettre de Fabvier à son père, 16 mars 1808.
(2) Lettre de Fabvier à sa mère, 16 mai 1808.
(3) Espèce de narghileh ou pipe à eau. Pour la description de cet ustensile, voir Perrin, la Perse, t. V, p. 189 et suiv.
(4) Lettre de Fabvier a son frère, 30 mars 1808.
(5) « Le P. Joseph a soin de mon spirituel. 11 me tance vigoureusement quand j'arrive trop tard a la messe. Pour le temporel, Aslan-khan s'en charge. Tantôt il vient me faire saigner, d'autres fois il me fait un lavement; il me tâte le pouls dix à douze fois par jour; si je vais tête nue, il crie comme un sourd. Quand je voudrai être malade, jo n'aurai qu'à me
Abdoullah-khan, fils et suppléant du gouverneur d'Ispahan, qui était alors éloigné de la ville. Cet Abdoullah traitait en toute occasion l'officier français avec la courtoisie la plus raffinée. Mais obligé par le schah de lui fournir, sur les revenus de sa province, tout ce qui lui était nécessaire pour ses travaux, il l'avait pris en haine et s'était juré de le perdre.
Tout d'abord, on logea l'officier français dans le palais du gouverneur; on lui fournit, pour l'installation de ses machines et de ses ateliers, un caravansérail qui ne servait à rien ; on le laissa recruter des ouvriers. Mais là se borna pendant plusieurs semaines le concours de l'administration persane. Fabvier devait fondre des canons, les forer, les tourner, fabriquer des affûts et des caissons. Or, non seulement les machines perfectionnées des ateliers européens, mais les outils les plus vulgaires et les plus indispensables lui faisaient défaut, et les pau\res manœuvres qu'il avait sous ses ordres étaient tout à fait incapables de les lui confectionner. Pas un d'eux ne savait seulement se servir d'un compas et l'art de travailler le fer leur était à peu près inconnu. 11 avait été bien inspiré en copiant des modèles à Gonstantinople ; et il se félicita d'avoir dans son enfance, à Pont-à-Mousson, passé bien des heures pour se récréer à tailler du bois chez son voisin, le menuisier Pierron. Il lui fallut commencer par faire de ses propres mains une brouette, un vilebrequin, un tour à tourner, etc., et veiller ensuite à ce que ses ouvriers lui fabriquassent des instruments absolument semblables. Il dut mettre la main aux travaux de maçonnerie dont il avait dressé les plans. Pour les pièces d'ajustage et surtout pour les machines en fer, il dut non seulement tracer et découper des modèles, mais dégrossir luimême les objets à la lime pour les réduire à la précision mathématique dont ses ouvriers ne comprenaient même pas la nécessité. Quand il fut parvenu, au prix d'efforts inouïs, à faire deux roues dentées et à les engrener l'une sur l'autre,
bien tenir. Je lui ai donné dernièrement une de mes montres. Il m'a juré de la garder toujours. Ce brave homme est réellement mon ami; il n'est content que quand il me voit boire, manger ou fumer. » Lettre de Fabvier à son frère, 16 mars 1808.)
toute la ville vint avec stupéfaction contempler le mécanisme si simple qui transformait un mouvement horizontal en mouvement vertical. Abdoullah-Khan s'attela lui-même au manège. Mais les malveillants fonctionnaires n'en restaient pas moins incrédules et se réjouissaient à l'avance de l'insuccès certain auquel courait, suivant eux, l'entreprenant officier (1).
De fait, les mécomptes ne lui manquèrent pas. Lorsqu'il eut de ses mains moulé en terre les six premières pièces qu'il devait fondre et qu'il voulut essayer les fourneaux qu'il venait de construire, il s'aperçut qu'ils étaient entièrement à refaire. Heureusement, après une nuit de fièvre et de désespoir, il s'avisa d'utiliser de vieux fourneaux construits autrefois par des Anglais et qui ne demandèrent, pour être remis en bon état, que de menues réparations. Mais pour faire du bronze, il lui fallait de l'étain et du cuivre. Abdoullah, qui devait lui en fournir, le fit attendre plusieurs semaines et, pour s'exécuter sans bourse délier, finit par mettre en réquisition tous les chaudrons d'Ispahan, que les habitants, en larmes, vinrent un matin présenter à la fonderie. Fabvier commença par renvoyer ces pauvres diables avec leurs ustensiles de cuisine et se rendit, furieux, chez le fils du gouverneur. « Je lui déclarai, dit-il, que je retournais dès le même jour à Téhéran rendre compte au roi de sa mauvaise volonté et de sa désobéissance. Je m'emportai avec beaucoup de violence et je menaçai le khan de la meilleure foi du monde, car je sentais que les mains me démangeaient (2). » Abdoullah, intimidé, s'exécuta le lendemain par l'envoi d'un certain nombre de lingots, qui furent aussitôt jetés dans les fourneaux. Alors commença le travail de la fonte, que Fabvier surveilla sans relâche tout un jour et toute une nuit. Au matin, quand il fallut enfoncer les tampons pour faire couler le métal en fusion, les ouvriers épouvantés hésitèrent à lui obéir. « Je m'emparai du ringard
(1) Tous ces détails, ainsi que la description technique des appareils, que nous ne pouvons reproduire ici, malgré le vif intérêt qu'elle présente, nous sont fournis par l'intéressant mémoire que nous retrouvons dans les papiers de Fabvier sous le titre de Travaux à Hispahan.
(2) Travaux à Hispahan, p. 8.
(écrit-il dans son rapport); la hampe en était trop faible, le tampon ne s'enfonçait pas. Je pris une barre de fer et avec deux coups de marteau j'ouvris le canal, et le métal sortit brûlant comme d'entre mes mains. Le suif des rigoles s'enflamma. Je fus un peu brûlé et tombai en arrière. On me crut mort. Je me relevai précipitamment pour aller enfoncer les autres tampons et je regardais tout tremblant et tout pâle encore d'émotion couler ce précieux métal, qui, sans accident, allait se placer dans les moules. Les cris de Barick Allah! de Mach Allah! mille fois répétés suivirent ceux de douleur; enfin ce bienheureux bronze parut en haut des moules. Le reste tomba dans des trous que j'avais préparés exprès pour le diviser et le reporter plus facilement dans le fourneau (1). » Mais les premières pièces une fois coulées, il fallait procéder au forage, et c'était "là le travail le plus difficile et le plus chanceux. Après trois mois de tâtonnement, Fabvier avait créé de toutes pièces une forerie à peu près complète. Quand il annonça qu'avec cet outillage il allait couper en deux les énormes blocs de bronze qu'il venait de fondre, les évider et en faire des canons exactement du même calibre que celui qui lui servait de modèle, on sourit, et lui même avoue qu'intérieurement il ne croyait guère au succès. Effectivement, dès les premiers essais, toute la machine se disloqua. « Je sentis, lisons-nous dans son rapport, que je perdais la tête et que je me déconsidérais beaucoup en faisant voir tous mes vains efforts pour réparer des accidents qui augmentaient à chaque instant. Je sentis heureusement qu'il fallait réfléchir d'abord et travailler ensuite. Je ne gardai que deux ouvriers, renvoyai tout le reste jusqu'au lendemain. Je fis fermer l'arsenal et je revins tristement et à pas lents vers cette déplorable machine. Tout à coup l'idée me vint que la cause principale de tout cela était que la tête du tablier n'était pas entièrement en bronze. Son poids n'était pas considérable. La ligne de l'axe de la pièce ne se conservait pas la même que celle de la barre et celle-ci arrachait tout pour se mettre à sa place. Quant au recul
(1) Travaux à Hispahan, p. 9.
et au frottement, la cause en était indubitable et la même que j'indique. Je reçus de cette idée une grande consolation (1). »
Au bout de quelques jours, le mal était réparé. Mais il se produisit encore d'autres accidents et ce ne fut pas sans passer par de nouvelles transes que l'énergique officier parvint enfin à forer et à aléser intérieurement ses premières pièces. Il n'était pas au bout de ses peines. Ce n'était pas seulement par mauvais vouloir que les autorités locales cherchaient à entraver son œuvre; mais la trahison se glissait jusque parmi ses ouvriers : t Je viens de découvrir, écrivait-il à sa mère en mai 1808, une conspiration affreuse... Ces brigands ont payé ou plutôt menacé tous mes ouvriers des traitements les plus cruels s'ils ne faisaient tous leurs efforts pour faire manquer ma besogne. Cela m'est venu du gouverneur, plat coquin que je vais mener sévèrement, et du seul homme à qui j'avais accordé de l'amitié en Perse, d'Aslan-Khan. Il m'a trompé avec une scélératesse sans exemple. Sa tête, j'espère, y sautera. Je l'ai dénoncé au roi, qui est sévère, même cruel.. . J'aurai l'œil ouvert et plus de pitié pour personne. Leurs têtes me répondront de tout. On me payera cher le désespoir où j'ai été pendant quinze jours. Je voyais manquer toute ma besogne. J'étais demi-fou... (2) »
En juin, Fabvier s'aperçut un matin que le foret engagé la veille dans une de ses pièces avait été enfoncé par force pendant la nuit et qu'il ne pouvait plus ni fonctionner ni être retiré. Il dut prendre le parti de ne plus quitter son atelier ni la nuit ni le jour. Abandonnant le palais du gouverneur, « je vins, dit-il, m'établir dans une petite chambre; je fis dresser une tente en avant pour servir d'antichambre... Je mis dehors les canonniers et les employés qui n'étaient pas à mon gré. Je chargeai Ahmet-Khan de la garde de la porte et j'ordonnai que toutes les nuits un manœuvre de garde coucherait sur le tablier de la forerie et répondrait sur sa tête de tout ce qui arriverait (2). »
(1) Travaux à Hispahan, p. 16.
(2) Lettre de Fabvier à sa mère, 16 mai 1808.
(3) Travaux à Hispahan, p. 25-26.
La malveillance d'Abdoullah ne se bornait pas à l'emploi des petits moyens que nous venons de signaler. Ce fonctionnaire avait dénoncé Fabvier au roi, et, le représentant comme un incapable, s'était efforcé d'obtenir qu'il fût rappelé. Mais quand le brave officier eut connaissance de ces menées, on était à la fin de juin, et l'éclatant succès de ses travaux pouvait déjà confondre ses détracteurs. A ce moment, plusieurs pièces étaient non seulement forées, mais tournées; des affûts et des caissons étaient construits, et plus que jamais Fabvier se faisait fort de fournir à la fin de l'année les cinquante canons qui lui avaient été demandés. Seulement il fallait, pour cela, que l'argent et les fournitures ne lui manquassent pas. Or Abdoullah mettait chaque jour une plus grande négligence à lui procurer de quoi continuer son œuvre. Bientôt, Fabvier sollicita vainement le bois, le charbon, le cuivre qui lui étaient indispensables. Ses ouvriers cessèrent de recevoir leur solde et commencèrent à déserter ses ateliers.
A ce moment le gouverneur en titre Hadji-Mohammed-Hussein-Khan, père d'Abdoullah, rentrait à Tspahan. Fabvier, qui espérait trouver en lui plus de bon vouloir que dans son fils, alla lui rendre ses devoirs. Le grave personnage l'accueillit à merveille, l'invita à dîner, lui promit de lui envoyer sans retard tout ce qui lui était nécessaire et le pria de pardonner à Abdoullah, qui, disait-il, « était un enfant, n'entendant rien aux affaires (1) ». Mais ce n'étaient là que des paroles. Trois semaines s'écoulèrent et l'officier français n'avait encore reçu qu'un cadeau de dix-neuf melons. Mohammed-Hussein ne s'occupait qu'à extorquer de l'argent aux habitants de la province et oubliait absolument Fabvier. Ce dernier vit peu à peu le vide se faire dans ses ateliers, t Je me trouvai, dit-il, abandonné, n'ayant plus que deux ouvriers... payés par moi.., avec lesquels je me mis à mouler six autres pièces... Je fis ouvrir les portes de l'arsenal et toute la ville put me voir en bras nus, travaillant avec courage (2)... » Le gouverneur, un peu confus, lui fit dire par un de ses agents qu'il voulait le
(1) Travaux à HUpahan, p. 32-32.
(2) Ibid., p. 33.
traiter comme son fils, que dans cinq ou six jours il lui donnerait pleine satisfaction. Fabvier mit l'agent à la porte. Mohammed-Hussein s'étant décidé, le 24 juillet, à venir visiter la fonderie, Fabvier lui reprocha sans ménagements ses mauvais procédés, lui déclara qu'il appartenait à une nation trop fière pour se laisser ainsi jouer; qu'il était décidé à partir dans quinze jours pour Téhéran et de là pour la France et qu'il serait assez puissant pour faire repentir le gouverneur et ses complices des torts qu'ils avaient eus envers lui. Effrayé sans doute, le haut personnage se confondit en excuses et en protestations d'amitié. Ses promesses, cette fois, furent suivies de quelque effet. A partir de ce moment, les fournitures devinrent à peu près régulières; le personnel de l'usine fut reconstitué, et, grâce à son énergie, Fabvier put mener grand train l'entreprise qui lui tenait si fort au cœur.
Ce ne fut pas sans orgueil qu'il célébra, le 15 août, la fête de l'Empereur, aux salves répétées de ses canons. Il fit, ce jourlà, chanter par le P. Joseph un Te Deum et un Domine salvum et réunit de nombreux invités pour pouvoir les entretenir de la France, c Jusqu'à minuit, dit-il, je parlai aux assistants de tout ce qui faisait alors le bonheur de la grande nation. Je leur décrivis notre mode régulier d'administration, l'égalité de tous les citoyens, la faculté qu'avait chacun d'eux de parvenir à tous les emplois de la société par leurs efforts sans connaître la figure ni les faveurs d'un maître (1)... »
Fabvier était, comme tant d'autres à cette époque, subjugué par la gloire impériale. Il se croyait du reste d'autant plus obligé de louer sa patrie qu'il vivait bien loin d'elle et qu'il se préoccupait sans cesse de la faire respecter en sa personne. Un jour, le P. Joseph ayant été battu et volé par deux malfaiteurs, et Abdoullah-khan ne paraissant pas mettre beaucoup de zèle à trouver les coupables, Fabvier déclara que, si on ne les lui livrait, « il irait couper la barbe au premier mollah qu'il rencontrerait à la porte de la mosquée ». Les bandits lui furent aussitôt remis et reçurent par ses ordres une vigoureuse
(1) Travaux à HUpahan, p. 40-41.
46 LE GÉNÉRAL PABVIER
bastonnade sur la plante des pieds. Depuis ce moment nul ne se permit plus de molester les chrétiens (1).
Fabvier avait pris tant d'ascendant sur son personnel, donné aux travaux une telle impulsion, qu'une maladie grave dont il fut atteint vers la fin d'août n'interrompit pas sensiblement son œuvre. Terrassé par la fièvre chaude, il resta couché plus d'un mois, soigné tantôt par le P. Joseph, qui l'accablait de couvertures, tantôt par Mirza Ismaël, médecin persan, qui les lui enlevait, lui faisait boire de l'eau glacée et qui, pour savoir s'il devait lui administrer certaine drogue, suivant lui souveraine, prenait au hasard une partie de son chapelet et comptait les grains. « Si le nombre était pair, j'avalais la drogue; s'il était impair, on l'emportait et l'on recommençait l'épreuve le soir (2). » Quoi qu'il en soit, le malade guérit et reparut dans son atelier. Il était temps : plusieurs ouvriers commençaient à devenir paresseux ou mutins. Un certain Gassem l'ayant exaspéré par ses retards et par quelques insolences, il voulut le faire battre par deux manœuvres. Mais ceux-ci feignaient de frapper et semblaient ainsi se moquer de lui. « Je pris alors, dit-il, un écouvillon dont je donnai sur la tête du manœuvre qui était devant moi un tel coup qu'il tomba comme mort sur la place. Alors les autres obéirent et le pauvre Cassem fut battu beaucoup plus fort qu'il ne l'aurait été. Je rentrai chez moi au désespoir; je croyais avoir tué cet homme. Je fus rassuré en le voyant rentrer soutenu par ses camarades. Il venait me demander pardon (3). •
Au commencement d'octobre, Fabvier reçut du roi Tordre de conduire à Téhéran les vingt premières pièces qu'il aurait fabriquées. Il en référa aussitôt au général de Gardane et se hâta de compléter la grande batterie qu'il avait promise au gouvernement persan. Le matériel roulant fut construit avec autant de solidité que de légèreté et, dans les dernières semaines, on s'occupa de dresser au trait les chevaux d'His-
(1) Travaux à Hispahan, p. 41-42.
(2) Ibid.y p. 44.
(3) Ibid., p. 47-48*
pahan, qui n'étaient habitués qu'à la selle. Ce fut un travail fort pénible et qui durait encore quand, à la fin de novembre, il dut enfin, sur l'ordre formel de son général, reprendre le chemin de Téhéran.
Gardane, en le rappelant, ne lui dissimulait pas qu'il ne retrouverait pas la cour de Perse telle qu'il l'avait laissée, que la mission française n'était plus guère en faveur auprès du Schah et qu'elle serait probablement obligée de quitter avant peu le pays. Le revirement de Feth-Ali était dû à la connaissance qu'il avait depuis quelque temps de procédés peu loyaux de Napoléon à son égard. Ce souverain avait espéré le concours de la France contre la Russie, et c'était justement ce qui, dès le lendemain de l'alliance, lui avait fait défaut. L'Angleterre n'avait pas manqué d'aviver son ressentiment et, plus que jamais, avait cherché à l'entraîner de son côté. Dès le printemps de 1808, une première ambassade britannique avait débarqué dans le royaume; mais ses exigences, qui n'allaient à rien moins qu'à l'occupation des principaux ports persans du golfe Persique et de la mer Caspienne, avaient paru exorbitantes à Feth-Ali. Gardane avait été assez puissant pour obtenir de ce dernier qu'il refusât de la recevoir. Ordre avait été donné àFabvier de rechercher par quels établissements les Français pourraient protéger le golfe et, par suite, la Perse contre une attaque des Anglais. C'est sans doute à cette époque qu'il avait rédigé sur cette question un mémoire très détaillé, que nous retrouvons parmi ses papiers (1) et qui concluait à l'acquisition par la France d'Ormus et de l'île de Kheism, positions dominantes sur le détroit d'Ormus, alors occupées par les Wahabites. Mais quelques mois plus tard, le gouvernement britannique était revenu à la charge, et, cette fois, avec plus de succès. Un nouvel agent, sir Harford Jones Brydge, s'était présenté, suivi d'une escadre imposante. Feth-Ali, menacé d'un débarquement, et de plus en plus mécontent de Napoléon, inclinait à le recevoir, malgré l'opposition de Gardane. Voilà pourquoi l'ambassadeur
(4) Mémoire pour le choix d'un établissement dans le golfe Persique.
français, en prévision d'une rupture prochaine, ralliait ses auxiliaires et se préparait au départ.
Fabvier sortit d'Ispahan le 25 novembre, avec vingt pièces de canon et le matériel qu'elles comportaient. Son retour à Téhéran, qu'il a raconté minutieusement (1), dura cinq semaines. 11 n'y pas de routes en Perse; au lieu de chevaux, il dut employer au transport de son artillerie des bœufs ou même des hommes, que les gouverneurs lui fournissaient par corvée; parfois il dut laisser ses pièces embourbées et aller en avant demander de nouvelles troupes de paysans. Enfin, le 31 décembre, il faisait sa rentrée dans la capitale. Il n'eut pas de peine à s'apercevoir que les Français n'y jouissaient plus d'un très grand crédit. Déjà précédemment des observations peu -obligeantes et peu équitables lui avaient été faites de la part du roi. Il avait construit des caissons que deux chevaux suffisaient à traîner. Au lieu de le remercier, on lui avait demandé de faire en sorte qu'ils pussent aller à un cheval; à quoi il avait répondu qu'il tâcherait, et qu'ensuite il prierait Dieu t que non seulement les caissons marchassent avec un cheval, mais qu'ils allassent tout seuls (2) » . Les canons qu'il avait fabriqués n'avaient pas de bouton de mire et il les avait voulus ainsi. Et le grand-vizir lui ayant demandé comment ses pièces pourraient tirer sans nez, il lui avait répondu « d'être bien tranquille, qu'elles n'en tireraient que mieux; que l'essentiel dans la figure d'un canon, c'était la bouche et non pas le nez (3) ». Quand il fut à Téhéran, l'on ne parut guère pressé de le récompenser, t On a éprouvé mes pièces, écrivait-il à son frère le 15 janvier 1809, on a fait l'impossible pour les casser. N'ayant pu réussir, ils les ont enfermées dans des magasins et me voilà aussi avancé que si je n'eusse rien fait de toute cette année... Ne va pas croire qu'on me traite mieux du côté des finances : bien loin de là; le gouverneur d'Ispahan ne payant pas mes ouvriers, il m'en a coûté envi-
(1) Dans un mémoire intitulé : Voyage de Hispahan à Téhéran avec de l'artillerie.
(2) Travaux à Hispahan, p. 52.
(3) Ibid.
ron quatre mille francs à moi pour avoir le plaisir de fonder un bel arsenal au roi de Perse. »
Après tant de fatigues et de déconvenues, Fabvier n'éprouvait plus qu'un désir, celui de rentrer en France. Ni lui, ni ses compagnons, du reste, ne pouvaient rester plus longtemps en Perse. Le Schah s'était décidée recevoir solennellement la seconde ambassade anglaise. Gardane aussitôt avait annoncé son départ. Le 13 février, il alla prendre congé de Feth-Ali, qui lui parla courtoisement, mais ne le retint pas. Le même jour il chargeait Fabvier de se rendre à Caswin et à Kirmanchah (Kurdistan), pour venir ensuite, par Hamadan ou par Maragha, rejoindre à'Tauris la légation. Le prétexte de ce voyage était de porter quelques cadeaux et des compliments à plusieurs membres de la famille royale. Le motif réel était de se procurer un complément d'informations sur la Perse. « Il décrira (lisons-nous dans l'ordre du général) avec tous les détails possibles les différentes routes qu'il aura à parcourir et fera une attention particulière aux monuments anciens, notamment à ceux de Bisoutoun et de Kirmanchah. »
Fabvier accomplit à l'entière satisfaction de son général cette laborieuse mission. Le 14 avril, il était à Tauris et annonçait à sa mère son prochain départ pour Tiflis, d'où il allait rentrer en Europe en traversant la Russie. Son âme vigoureuse s'attendrissait au souvenir de sa ville natale, qu'il allait revoir après quatre années de guerres et d'aventures. « Que j'ai vu de pays, s'écriait-il, de coutumes, d'usages, d'hommes t Eh bien, nulle part je n'ai trouvé la Lorraine. Il me manquait d'abord ma mère; puis mon bon père, mon frère, la Moselle, nos bois, tant de choses ! Et quand je pense que je reverrai tout cela, vous concevez bien que je ne puisse pas écrire, faire des traits, des points, des virgules, quand le cœur, la tète, tout est en mouvement. Tenez, il vaut mieux laisser là papier et encre et sauter comme les autres de plaisir. »
Son impatience était encore doublée par un sentiment plus vif que celui qu'il exprimait dans ces lignes passionnées. Un
amour, qui devait remplir toute sa vie et qui était alors d'autant plus exalté qu'il était sans espoir, poussait sans relâche ses pensées vers la France. Lors de son dernier séjour à Pontà-Mousson, c'est-à-dire en 1805, il avait eu occasion de voir plusieurs fois et d'admirer la jeune femme de son compatriote le général Duroc (1). Il avait conservé de sa beauté, de sa grâce et de sa bonté une ineffaçable impression. Depuis son départ, elle était devenue duchesse de Frioul. Un long et brillant avenir semblait s'ouvrir devant son mari. Rien ne pouvait faire prévoir à l'obscur lieutenant d'artillerie que le grand-maréchal du palais périrait à la fleur de l'âge et que sa veuve échangerait plus tard son nom cpntre celui de Fabvier. Il ne s'en complaisait pas moins dans le culte ignoré qu'il rendait de loin à son idole. Ses fredaines d'Autriche et de Dalmatie ne la lui avaient pas fait oublier, et quelques aventures c à poignard > qu'il avait eues en Perse n'avaient pu le détacher de ce cher souvenir. C'est à son frère qu'il confiait d'ordinaire ses regrets et ses lointaines aspirations. « Je crains, lui écrivait-il un jour (2), que ce ne soit une maladie. Au milieu de mes travaux, en traversant les déserts, sur mes chevaux, je la trouve toujours à la même place, vis-à-vis de moi; je la vois à chaque instant des six semaines que j'ai passées près d'elle, à la promenade, dans ses jeux bruyants, dans ses accès de raison... II y a quelque temps, à table chez le général, quelqu'un parla d'elle. Si on m'avait regardé, sans doute on m'aurais pris pour un fou. Il faut sacrifier cela comme le reste. Le reste, je le retrouverai; mais elle, je ne crois pas... > Une autre fois, revenant avec tristesse sur le
(1) Maria de las Nieves-Luisa-Rita-Dominica de Hervas, née à Madrid le 5 août 4788, morte a Paris le 8 décembre 1871. Elle avait été élevée en France et avait passé plusiours années dans la maison d'éducation de Mme Campan avec Hortense de Beauharnais, dont elle demeura l'intime amie. C'est en 1802 qu'elle avait épousé le général Duroc. Elle était fille de Jose-Martinez de Hervas, marquis de Almenara, financier, diplomate et écrivain espagnol, qui, ne en 1760, fut successivement banquier, ministre d'Espagne en France, puis à Constantinople, ministre de l'Intérieur sous Joseph Bonaparte; proscrit, puis rappelé et employé par Ferdinand VII, il mourut en septembre 1830.
(2) Lettre du 28 février 1808.
même sujet : < J'ai une telle vénération, disait-il, une telle opinion d'elle que je n'oserais en parler sans sa permission. Si tu la voyais, si elle savait qu'au bout de trois ans d'absence je la vois à chaque instant)... Mais à quoi cela sert-il? Elle est princesse maintenant; un malheureux chevalier serait-il encore connu, même de nom? Enfin cette femme ne me sort pas de la tête, moins encore du cœur. Que Dieu la bénisse et la rende heureuse (1). »
Pourtant, ni cette passion romanesque, ni l'amour de la famille et du pays natal ne le détournaient un seul instant de la passion maîtresse qui brûlait en lui et à laquelle il eût sacrifié toutes les autres. Fabvier pratiqua toute sa vie la religion de la gloire nationale. Pour lui, l'honneur du drapeau passait avant tout. La victoire l'enivrait; dans les triomphes de Napoléon il ne voyait alors que la grandeur de la France; leur éclat ne lui laissait pas apercevoir ce qu'il y avait souvent de violent et d'immoral dans les entreprises de l'Empereur. C'est ainsi qu'il écrivait à son frère (le 45 janvier 1809) : c Nous avons reçu les journaux qui nous ont instruits des affaires d'Espagne. Notre Empereur est toujours le même, il ne prend les armes que quand la douceur n'a pas réussi... Il faut convenir que nous sommes bien heureux de vivre dans une époque aussi glorieuse... »
On ne doit pas s'étonner qu'à la nouvelle de la grande guerre qui venait de s'allumer en Allemagne, au mois d'avril 1809, l'ancien soldat de Dirnstein ait oublié en un instant se» fatigues, ses déceptions, son impatience de revoir la Lorraine. Ce n'était plus la France, c'était la Grande Armée qui maintenant l'attirait. Mais comment et où la rejoindre? La Russie était alors notre alliée; c'était par cet État seul qu'il pouvait alors effectuer rapidement et sûrement son retour. Il le traversa donc et arriva bientôt en Pologne. Ce pays était en feu. Les Autrichiens venaient de l'envahir. Mais le parti national, qui combattait pour nous et qui comptait, en nous aidant à vaincre, reconstituer sa patrie, était en armes de toutes parts.
(1) Lettre de Fabvier à son frère, 28 juin 1808.
Poniatowski remontait la Vistule et marchait sur la Gallicie. Arrivé à Varsovie, Fabvier ne put rester froid devant un tel spectacle. Les mains lui démangeaient. « M. de Serra, ministre de France, et le général Kaminieski me firent comprendre que sur la route que je devais suivre pour me rendre à l'armée j'éprouverais de grands obstacles, la Prusse, la Saxe, la Thuringe étant alors dans une fermentation dont on ne pouvait calculer la marche. N'ayant à cette époque aucun devoir que celui de toute la vie, servir la patrie; n'étant d'aucune importance à l'armée de l'Empereur; l'insurrection des Polonais m'ayant touché jusqu'au fond de l'âme, je résolus d'aller joindre nos dignes auxiliaires. MM. de Serra et Kaminieski me donnèrent des lettres pour le prince Poniatowski, je partis en poste et arrivai au delà de Konski le lendemain au soir (1)... »
Cordialement reçu par Poniatowski, Fabvier put donc assister à quelques combats sur la Vistule. Il eut notamment la joie d'entrer à Cracovie avec l'armée polonaise (2) (15 juil-
(1) Brouillon d'une note adressée par Fabvier en 1823 au général Pelet qui composait alors ses Mémoires sur la guerre de 1809 (Paris, 1824, 4 vol. in-8°.)
(2) A ce propos et dans la note que je viens d'indiquer, il nous montre combien l'armée russe, malgré l'alliance apparente d'Alexandre Ier avec Napoléon, était peu disposée à concourir à nos succès et surtout à ceux des Polonais. Elle s'entendait presque toujours secrètement avec l'armée autrichienne. Celle-ci, en évacuant Cracovie, fit son possible pour que cette ville fût aussitôt occupée par les Russes qui, naturellement, ne l'auraient pas livrée à Poniatowski; devançant en hâte ce dernier,. un régiment de hussards de Souwarov accourut pour enlever la place. « Il me parut clair, écrit Fabvier, qui avait assisté à cette scène, que Cracovie allait faire le second volume de Cattaro. Pour m'en assurer, je m'approchai du jeune officier (russe) et lui demandai en allemand ce que c'était. Lui, dans sa joie, n'hésita pas à me dire que les Autrichiens avaient évacué après avoir prévenu le général Souwarov, commandant l'avantgarde russe qui était à Wieliska ; qu'aussitôt on avait employé leur régiment en toute hâte, et que 6,000 hommes d'infanterie partis de Wieliska seraient dans deux heures en ville, et que les Polonais seraient bien attrapés. Pendant ce temps arrivait un escadron qui se forma sur la route. L'officier retourna près de son chef, et moi, descendant dans les jardins, je regagnai à la hâte nos avant-postes, d'où je courus annoncer au prince ce qui se préparait. Les Polonais, enflammés de colère, courent aux armes. La division Dombrowski se forme en masse, tambours, musique en arrière, et on arrive à la course sur les hussards. Sans écou-
let). Mais là se borna, à son grand regret, sa participation à la campagne de 1809. Napoléon venait de remporter à Wagram une victoire décisive. La nouvelle de l'armistice de Znaïm arrêta les hostilités. Le volontaire Fabvier n'avait plus rien à faire en Pologne.
Quelques semaines après, il était à Vienne et rejoignait enfin la Grande Armée. Son ancien chef Marmont et son cornpatriote Duroc le revirent avec plaisir et ce fut sans doute par leur entremise qu'il entra, vers la fin de i809, dans la garde impériale avec le grade de capitaine. L'Empereur étant dépité de l'insuccès de son ambassade en Perse et Gardane étant à peu près disgracié, Fabvier aurait pu être tout à fait oublié. Aussi se tint-il pour satisfait et rentra-t-il en France comme il en était sorti, passionné pour la gloire et très peu disposé au découragement.
ter leurs protestations, on les culbute et, certes, sans la modération des chefs polonais, il n'en serait pas resté un seul vivant. Cependant la population de Cracovie, du haut des remparts, voyait arriver l'armée polonaise. Un torrent de femmes, enfants, vieillards, prêtres, citoyens, etc., sort de la ville, avec des transports que rien ne peut rendre, mais qu'on ne peut avoir vus sans conserver le plus tendre souvenir d'une pareiÙe nation. »