CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRFS CAMPAGNES
Origine de Fabvier. — Sa famille. — L'École polytechnique en Tan XI. — Le camp de Boulogne. — Combat de Dirnstein (ou Dûrrenstein). — La Grande Armée en cantonnements. — Fabvier en Dalmatie. — Mission & Constantinople. — Départ pour la Perse.
L'aventureux soldat dont nous allons raconter l'histoire sortait d'une famille éminemment pacifique et sédentaire. Les Fabvier, honorablement connus dès le dix-septième siècle dans la magistrature et le barreau, avaient été anoblis en 1736 par le dernier duc indépendant de Lorraine (1). En 1789, Jean-Charles Fabvier, père du général, était à Pont-à-Mousson procureur du roi en la maîtrise des eaux et forêts. C'était un homme instruit,' prudent, plein d'honneur, fort attaché à la monarchie et qu'effarouchèrent bientôt les progrès et les victoires de la démocratie. Aussi devint-il suspect sous la République. Sa femme, Anne-Catherine Richard, était d'une piété profonde, qui s'accommodait mal aux innovations religieuses du temps. Ils furent incarcérés sous la Terreur. Leur fils aîné,
(1) Paillart, Éloge de M. Fabvier, conseiller à la Cour de cassation, p. 4-7.
Nicolas Fabvier, jeune homme de vingt ans, qui partageait leurs crçjxônces, savait émigré sur leurs instantes prières et servi quélqtîes xûoù à i armée de Condé. Réfugié plus tard en Angtet^ifviiyfvtfcat longtemps dans la gêne, donnant pour vivre dès leçons de français, et ne rentra qu'en 1802 (1) dans son pays où, fidèle à ses premiers goûts, il se distingua comme avocat, avant de devenir procureur général à la Cour d'appel de Nancy, puis conseiller à la Cour de cassation.
Tout autre était la vocation de son jeune frère, Charles Fabvier, dont nous commençons l'histoire. Né à Pont-à-Mousson le 10 décembre 1782, ce fils de suspects, ce frère d'exilé n'était ni un républicain ni un libre-penseur. Nous verrons qu'il garda toute sa vie en politique une préférence marquée pour le gouvernement monarchique et en religion un tendre attachement pour le culte dans lequel l'avaient élevé les siens. Mais il avait grandi au milieu des guerres de la liberté, tout près de cette frontière où la France de 89 luttait pour ses droits reconquis contre l'Europe coalisée. Sa droiture et sa générosité naturelle s'étaient émues. Il avait à jamais pris parti pour le drapeau tricolore, symbole de l'égalité et de l'indépendance nationale, et il avait juré de bonne heure non seulement de l'aimer, mais de le servir/
La Lorraine avait déjà fourni à la France depuis le commencement de la Révolution bien des soldats illustres. Au moment où Fabvier sortait des bancs, il n'était presque pas une ville de la région qui n'eût déjà son héros. Ney, de Sarrelouis, revenait victorieux de Hohenlinden ; Oudinot, de Barie-Duc, et Molitor, de Hayange, avaient battu Souvarov; Bourcier, delà Petite-Pierre, était le second de Moreau; Mouion, de Phalsbourg, s'était illustré au siège de Gênes; Exelmans, de Bar, était aide de camp de Murât; Drouot, de Nancy, simple capitaine, était célèbre; le bourg de Vendière avait donné à la France deux des trois généraux Fririon; Pontà-Mousson avait donné le troisième; enfin cette dernière ville avait vu naître et avait élevé, dans la petite école militaire
(i) Paillart, ibid., p. 11-13.
qu'elle possédait depuis Louis XVI, Duroc, naguère sous-lieutenant, maintenant confident du Premier Consul.
Il ne fallait point tant de glorieux exemples pour attacher au métier des armes un enfant aussi vigoureux d'âme que de corps, plein de dédain pour le repos et la fortune, épris d'honneur et de dévouement, amoureux du péril, mauvaise tète, pensaient ses parents; grand cœur, dira l'histoire. Les études littéraires, qui l'éloignaient, croyait-il, de l'état militaire, l'exaspéraient. Il monta un jour sur un toit et déclara qu'il se jetterait en bas si on voulait le contraindre à les continuer (4). 11 fallut lui céder, et il s'appliqua dès lors tout entier aux sciences exactes, sous la direction d'un vieux prêtre nommé Lalliet, pour lequel il conserva toujours (sa correspondance le prouve) la plus respectueuse reconnaissance. C'est grâce aux leçons de cet excellent homme qu'il fut à vingt ans (vers la fin de 1802) admis à l'École polytechnique.
Fabvier était déjà un robuste soldat, haut de près de six
pieds, carré d'épaules et de visage, loyal, bouillant et pressé
de se battre. Patronné par ses compatriotes les généraux
Bourcier et Duroc, il lui tardait de porter l'épaulette. L'École
ni Paris n'étaient pour le séduire. Il allait quelquefois aux
séances du Corps législatif, mais plus souvent aux revues du
Premier Consul. S'il apprenait consciencieusement à l'École la
coupe des pierres et l'art des constructions, il s'appliquait
bien plus volontiers à la balistique et à la manœuvre du
canon. Son père avait exigé qu'il se destinât à l'arme du
génie. Il préférait, lui, l'artillerie, où le danger était plus
grand, mais les occasions de se distinguer plus fréquentes et
l'avancement plus rapide. Aussi n'hésita-t-il pas à y entrer
dès que la porte lui en fut ouverte. On était à la fin de 1803.
La paix d'Amiens venait d'être rompue. Le ministre de la
guerre, en quête d'officiers d'artillerie, invita ceux des élèves
de l'École polytechnique qui voudraient le devenir en deux
mois à se déclarer. Fabvier commença par donner son nom
et ne sollicita qu'ensuite l'autorisation de sa famille. Ses
(1) Détail rapporté par M. Edouard Fabvier dans des notes sur son grand-oncle qu'il a bien voulu me communiquer.
parents furent sans doute un peu contristés. Mais il était si pressant qu'ils cédèrent encore (1). Deux mois après, il quittait Paris et, en mars 1804, passait comme sous-lieutenant à l'École d'application de Metz.
La famille n'était pas au bout de ses peines. Il était toujours le plus tendre et le plus dévoué des fils. Mais le calme et la prudence n'étaient pas ses vertus dominantes. Il eut avec les bourgeois de Metz de fréquentes querelles, qu'il racontait d'ailleurs fort sincèrement dans ses lettres à sa mère. A ses yeux, de pareilles affaires ne tiraient pas à conséquence. Mais il n'en était pas de môme de celle qu'il rapportait à Mme Fabvier le 19 floréal an XII (9 mai 1804), Il s'agissait de son vote contre l'établissement de l'Empire. Lorsque celui qui était Bonaparte voulut qu'on l'appelât Sire, l'École d'application dut prendre part au scrutin. De vieux officiers eussent dit, comme Paul-Louis Courier (2) : « S'il veut être empereur, qu'il le soit. » Mais la jeunesse n'a pas de ces complaisances. Le vote n'étant pas secret, l'opposition devenait un acte de courage.
« Nous avons encore eu autre chose, écrit Fabvier, mais plus sérieuse. C'est pour l'Empereur. On nous a proposé de signer une adresse d'invitation à se déclarer tel. La majorité a refusé. Nous avons eu de plus la folie d'écrire au général Férino de vouloir bien effacer le mot unanimement qu'il avait mis sur sa pétition. Cela Ta mis dans une fureur horrible. Il est venu comme un enragé nous faire un discours..., il a envoyé à la prison de rigueur les cinq qui s'étaient chargés de la lettre et a écrit au ministre pour demander leur renvoi et celui de cinq d'entre nous qu'on désignerait. Alors nos chefs sont venus nous tourmenter de nouveau pour signer et nous y avons été contraints pour sauver nos camarades. Si nous nous étions contentés du refus de signer, on ne pouvait
(1) Lettres inédites de Fabvier & son père et à sa mère (23 ventôse an XI, 27 germinal an XI, 1M nivôse an XII).
(2) P.-L. Courier était alors officier d'artillerie et tenait garnison à Plaisance. Voir, à propos de ce plébiscite militaire de 1804, la piquante lettre qu'il écrivait à M. N. (Œuvres de P.-L. Courier, p. 436-438.)
rien nous dire qu'à tous. Mais nous ne savions pas qu'il est défendu très expressément d'adresser une demande au général sans la permission du colonel de son corps. Ce jour-là on n'entendait que jurer, pester dans toute l'École. C'était un bouleversement générai. »
Voilà comment on manipulait le suffrage universel eh l'an XII de la liberté.
Fabvier, morigéné par ses parents, n'eut pas de peine sans doute à renoncer à la République, qu'il n'avait défendue que par camaraderie. Mais sa turbulence lui valut encore bien des semonces, qu'il acceptait d'ailleurs avec la plus affectueuse docilité, sans qu'elles l'empêchassent de se faire de nouvelles querelles. A la veille de quitter Metz, il traînait encore sur le terrain un bourgeois fanfaron, pour quelques propos malsonnants tenus sur un de ses camarades d'école (1).
Cependant l'heure arrivait pour lui de risquer sa vie pour une cause plus haute. Appelé à la Grande Armée (juin 1805), comme lieutenant en second au 1er régiment d'artillerie à pied, il partit, fou de joie, pour Boulogne. Mais là tout l'été se passa et l'embarquement pour l'Angleterre n'eut pas lieu. Fabvier n'eut que la maigre satisfaction de coucher bien des nuits sur le sable des dunes et de casser à coups de canon quelques vergues aux frégates anglaises qui s'aventuraient à portée de sa batterie (2).
Il dépérissait d'ennui. L'Empereur, qu'il ne frondait plus et qu'il admirait sans réserve, lui paraissait bien lent à prendre un parti. Enfin l'armée s'ébranla (septembre), mais ce ne fut pas pour aller à Londres. La campagne d'Allemagne commença. C'est devant Uim que notre lieutenant fit l'apprentissage des batailles. Sa fermeté au feu fut remarquée. Mais son audace et sa sûreté de coup d'œil ne furent pleinement appréciées qu'à la journée de Dirnstein. On sait qu'après la prise d'Ulm, pendant que Lannes et Murât couraient sur
(1) Lettre inéd. de Fabvier à Mlle Richard, sa tante (18 prairial an XIII — 6 juin 1805).
(2) Lettres à son frère et à son père (26 prairial, 19 messidor, 29 thermidor an XIII, — 14 juin, 2 juillet, 16 août 1805).
la rive droite du Danube jusqu'à Vienne, le maréchal Mortier, isolé sur la rive gauche avec une seule des trois divisions de son corps d'armée, heurta tout à coup l'armée russe de Kutusov, qui venait de repasser le fleuve; qu'après avoir escaladé le plateau rocheux de Dirnstein et refoulé péniblement l'ennemi, il se trouva bientôt enveloppé par lui, lutta jusqu'au soir contre des forces très supérieures et dut, pour briser ce cercle de fer, sacrifier la moitié de sa troupe (1). Ce qu'on a oublié, c'est la part considérable que Fabvier prit à cette furieuse bataille.
t Les journaux te parleront sans doute, écrivait-il à son frère le 20 brumaire (11 novembre), d'une affaire où la division Gazan, forte de 4,000 hommes, a seule résisté et même forcé 25,000 Russes. Eh bien! mon cher, j'avais l'honneur d'être commandant de toute l'artillerie à cette affaire... Au débarqué, le maréchal Mortier m'envoya chercher et me dit de me mettre en position à un certain point. Ne me trouvant point assez près, un instant après j'avançai et fus me mettre en batterie à côté d'un détachement de grenadiers que les Russes houspillaient. Avant d'avoir pu me mettre en bak terie, sur vingt hommes j'en ai eu trois de blessés et deux chevaux de tués, avec deux balles, une à mon chapeau et une autre au genou, qui heureusement ne m'a pas percé. Depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures, du soir nous sommes restés sous le feu opiniâtre de ces coquins-là. Enfin nous avons enlevé une position superbe. Nous nous sommes établis sur un plateau où, au bout d'une heure, nous avons été cernés par deux régiments d'infanterie qui nous chargeaient à la baïonnette en criant : kourakt houraht Nous nous sommes défendus là avec seulement trois bataillons pendant deux grandes heures, croyant toujours être forcés et faisant toujours comme si cela était impossible. Enfin à huit heures du soir nous avons pris le parti de faire une trouée. Le général Mortier m'a fait laisser mes pièces de force; je me suis mis avec les grenadiers et nous avons passé, bien
(1) Thiers, Histoire de l'Empire, liv. V.
entendu pas tous. J'y ai attrapé un coup de crosse et un de pierre... Le général Mortier m'adonne les plus grands éloges, m'a fait dîner avec lui, et le général Gazan aussi. Le maréchal a donné ordre que j'aie toujours une batterie à commander de préférence à tout autre, et j'espère qu'il sera fait mention de moi dans le rapport... J'ai été gorgé d'honneurs et de compliments de toute la division. Par parenthèse notre division a perdu la moitié de ses hommes... »
A la suite de cette affaire, Fabvier alla se reposer à Vienne, avec le corps de Mortier. Presque tous ses canonniers avaient reçu des balles ou des coups de baïonnette. Mais son ardeur guerrière et son enthousiasme pour l'Empereur n'en étaient pas diminués (i).
Il voyait tout en rose et, n'ayant rien de mieux à faire, visitait de vieux châteaux, comme celui où avait été enfermé Richard Cœur de Lion, et faisait provision d'anecdotes pour les veillées de Pont-à-Mousson (2).
A Vienne, il fut logé c chez un bon pékin fort à son aise », et comme son service se bornait (surtout après Austerlitz) à expédier en France les canons pris aux Autrichiens (3), il put vivre quelque temps < comme un chanoine », partageant son temps entre l'étude de l'allemand, des promenades à cheval aux environs de la ville et de joyeuses réunions d'officiers. Le Viennois, par crainte, sans doute, plus que par amitié, faisait la vie douce au vainqueur et ne lui laissait pas grand'chose à désirer. « Tu t'inquiètes pour de l'argent, écrivait le jeune officier à son frère (13 décembre). Ce serait bien le diable s'il fallait m'envoyer de | l'argent en pays ennemi. Il faut que les esclaves me nourrissent; pour le reste, ma solde y suffit bien. Toute la noblesse a évacué la ville et abandonné ses hôtels aux Français, avec des intendants chargés de les bien traiter. Il y a de mes camarades qui m'invitent quelquefois à dîner
(1) Lettre à son frère (30 brumaire an XIV — 20 décembre 1805).
(2) Ibid.
(3) « Hier dans la journée j'en ai fait partir cinq cents pièces, toutes neuves... On enlèvera aussi tous les fusils des arsenaux... J'espère que vous êtes contents de votre Empereur et de ses troupes... » (Lettre de Fabvier à son frère, 23 frimaire an XI Y — 13 décembre 1805).
dans de bonnes maisons. Nous sommes trois ou quatre, chacun deux bougies et un laquais derrière, avec cuisine française, allemande et italienne et les vins de Hongrie. Nous sommes d'une gravité à faire mourir de rire. On nous appelle Monseigneur, et en nous levant de table nous présentons le dos de la main à M. l'intendant, qui vous la baise très respectueusement et vous remercie de l'honneur que vous lui avez fait. Il faut convenir que tout cela est très commode. »
Cette vie de Capoue n'allait pas, on le pense bien, sans quelques galanteries. Les Allemandes étaient pour le moins d'aussi bonne composition que leurs maris et leurs pères. Fabvier n'avait qu'un fonds médiocre d'austérité. Aussi servitil Vénus aussi bien que Bellone, pour parler comme les troubadours de l'époque. Nous ne le suivrons pas dans ses bonnes fortunes et ses mésaventures, qu'il contait fort gaîment à son indulgent frère. Le récit en serait trop scabreux.
De Vienne, qui fut évacuée en janvier 1806, il dut se rendre en Bavière, en traversant la Haute-Autriche. Ce dernier pays, vu en plein hiver, ne lui plut guère. « Figure-toi (c'est toujours à son frère qu'il s'adresse) que nous avons continuellement marché avec notre parc par des chemins où le diable même ne s'aviserait pas de faire passer une voiture. Une certaine fois nous avons mis trois jours à faire quatre lieues et travaillé comme des chevaux. Ce n'est que montagnes, lacs gelés, glaces, neiges, etc., et par-dessus tout cela une pauvreté dont rien n'approche, des chaumières où on ne trouve que du pain noir et détestable, des femmes hideuses et dégoûtantes, qui, presque toutes, ont des goitres et mai à la bouche (i). »
Heureusement la Bavière le dédommagea de ces déboires. Dans cet État, qui trouvait alors notre amitié très profitable, les Français étaient reçus à bras ouverts, t Tu ne saurais croire (écrivait Fabvier) comme ces faquins-là (les Bavarois) sont fiers de n'être pas Autrichiens. On n'entre nulle part
(i) Lcllre de Fabvier à son frère, 49 janvier 1806.
qu'aussitôt on ne vous dise : « Nous avons l'honneur d'être Bavarois et alliés des Français (1). »
On voit que la reconnaissance du jeune officier pour la docilité allemande n'allait pas sans quelque dédain. Fabvier était bien loin de se douter alors qu'au fond ces peuples nous haïssaient et à cent lieues de penser quïls pussent jamais être pour nous redoutables. Il les voyait si divisés, si faibles, si pauvres ! Cantonné, en avril, près d'Anspach, il coudoyait dans les villages des souverains de clocher, dont les États n'étaient guère que de grosses fermes. « Un tas de petits princes, pauvres, et fiers à proportion. Vous entrez dans un cabaret de village pour y boire de la bière, vous vous y trouvez avec M. le baron ou le comte un tel, occupé à boire et à fumer, en veste ronde et en bonnet fourré. Ces faquins-là ont chacun trois ou quatre gardes et deux uniformes. Quand il y en a deux de service, les autres restent au lit. De ma fenêtre je vois les États de huit ou dix princes différents (2). »
La vie de garnison dans des bicoques perdues aigrissait peu à peu le soldat de Dirnstein. La sombre monotonie des bois de sapins dont il était entouré l'exaspérait. Il passait des journées à relire Zaïre, Phèdre et le Cid, qu'il avait fait venir de Strasbourg pour se désennuyer; d'autres fois, c'était la Bible. Il y avait bien aussi un ministre luthérien, dont il allait souvent boire la bière, fumer le tabac et, entre temps, courtiser la fille. Mais l'excellent homme voulait le convertir au protestantisme. Fabvier le laissait dire, mais restait * attaché à I.N.R.I. » . Le jeu faisait, du reste, diversion aux sermons. Notre lieutenant et ses camarades consacraient parfois des journées
(1) Fabvier à son frère, 6 février 1806. — Rapprocher de ces lignes celles par lesquelles le général Bigarré (Mémoires, p. 104) rappelle l'accueil qui lui avait été fait à Munich en 1800 : « On vit alors les chanoinesses du grand chapitre noble laisser leurs trente-deux quartiers de côté pour s'attacher à de jeunes plébéiens français par les liens d'une amitié qui ressemblait beaucoup a de l'amour. Dans les bals, aux promenades, au spectacle, une femme du bon ton ne paraissait pas sons avoir a ses côtés un officier français. On tourmentait le général Moreau pour faire de la Bavière une République et le cri de tous les Bavarois était de chasser les Impériaux de l'autre côté de l'Inn... »
(2) Fabvier à son père. 1er avril 1806.
entières à la bouillotte ou au reversi; tout en pestant contre l'Allemagne et le repos, nous vivions, dit Fabvier, comme un tas de brigands (1).
Au fond, ce qui l'exaspérait le plus, ce n'était pas l'oisiveté, ce n'était pas le désir toujours déçu de revoir son cher pays, c'était la lenteur que l'on mettait à le récompenser de sa belle conduite au combat de Dirnstein. Ses chefs lui avaient promis le grade de capitaine ou la croix de légionnaire et six mois après la bataille il n'avait encore ni l'un ni l'autre. Il souhaitait ardemment la décoration, mais il ne voulait pas la solliciter. « Je ne suivrai pas, écrivait-il à son père le 24 avril, le conseil de mon frère qui m'engage à parler au maréchal Mortier. Je ne le ferais pas pour être colonel. Quand ils ont besoin de moi pour commander des pièces et pour me faire casser le cou, ils viennent me chercher. Si j'ai mérité une récompense, qu'ils me l'envoient... Ils ne me verront jamais que quand il faudra se battre. Il y a des personnes qui avancent à force d'assiduité. Moi je tâcherai de réussir par la marche inverse. »
Elle arriva pourtant cette récompense qu'il avait si bien méritée. Fabvier en fut plusieurs jours presque fou de joie.
« Enfin, écrit-il à son frère (le 15 mai), la voilà cette croix tant désirée! Je l'ai essayé aujourd'hui. Quand je l'ai mise sur ma poitrine, elle battait d'une telle force que j'ai été obligé de l'ôter... C'est mon commandant qui le premier m'a appris cette charmante nouvelle. Il revenait du quartier général avec sa charmante femme. 11 me vit de loin à la manœuvre et m'appela. Aussitôt arrivé, il sauta en bas de sa voiture et m'embrassa en m'appelant frère. Je ne pensais plus du tout à cette diable de croix. Il ne voulait pas me dire ce que c'était. Sa femme me cria : « Vous. êtes légionnaire! » Je suis devenu pâle comme la mort. J'ai cru que je tomberais de mon haut. Je suis presque fou depuis avant-hier que je l'ai su... Je crois que si on pense qui je l'ai eue bon marché, du moins on ne pensera pas que c'est tout à fait pour rien; d'ailleurs j'ai
(1) Lettres a son père et à son frère, 24 avril, 15, 31 mai 1806.
bien le projet de payer après ce qu'on m'aura donné d'avance.,. La seule chose qui me peine, c'est que je vois plusieurs camarades à qui il n'a manqué que des occasions pour faire plus que moi, et tu sens que, quoique je sois très bien avec eux, ils aimeraient autant avoir la croix à ma place. Mais cela se passera... Quand je suis passé à Strasbourg, j'ai dit à Desaix devant son tombeau que, s'il suffisait de hasarder mille fois sa vie pour avoir la croix, en repassant je lui dirais que je l'ai. »
On voit par cette lettre que le nouveau légionnaire était plus belliqueux que jamais. On était à la fin de mai. On parlait alors d'une alliance possible de Napoléon avec la Prusse, d'une campagne en Poméranie; et Fabvier voulait en être à tout prix.
« Malgré tout le désir que j'ai de revoir cette chère France et de vous embrasser de tout mon cœur, vous sentez que j'aurais très mauvaise mine, après l'honneur que l'Empereur vient de me faire, de désirer rentrer si les autres vont se battre... Si on fait la paix, allons en France, tant mieux. Mais s'il y- a guerre, que nous soyons de la partie (1). »
Cependant les semaines s'écoulaient et l'on ne partait point pour la Poméranie. La Prusse, loin de s'unir à la France, armait contre elle, et c'est en ennemie victorieuse que la Grande Armée allait, vers la fin de 4806, entrer à Berlin et à Stettin.
Mais il était écrit que Fabvier, qui n'avait pu être à Austerlitz, ne serait pas non plus à Iéna. Deux mois avant l'ouverture des hostilités en Thuringe, il était encore en Bavière lorsqu'il reçut tout à coup l'ordre de se rendre non point en Prusse, mais en Dalmatie.
On sait que cette province avait été cédée à Napoléon par le traité de Presbourg. Mais les agents de la cour de Vienne, au lieu de la lui remettre purement et simplement, avaient livré aux Russes (qui n'avaient point fait encore la paix avec la France) les bouches de Cattaro, plutôt que d'y laisser
(1) Fabvier à son père, 31 mai 1806.
entrer les Français. Tout près de là était la ville libre de Raguse, avec son admirable port. Les Russes, assurés du concours des Monténégrins, leurs coreligionnaires et fidèles clients, allaient certainement s'en emparer. Le général Lauriston, que Napoléon avait envoyé avec quelques troupes, les y prévint. Mais bloqué bientôt dans sa conquête par la flotte et les troupes de l'amiral Siniavin, il fut quelques semaines dans le plus grand danger, et ce fut seulement à la fin de juillet 1806 que le général Molitor, accouru à son secours, put le délivrer.
Cet incident avait vivement préoccupé l'Empereur qui, dès le mois de juin, avait cbargé un de ses lieutenants de prédilection, le général Marmont, alors cantonné dans leFrioul, de renforcer l'armée de Dalmatie, d'en prendre le commandement et d'assurer dans toute cette province la domination française (1).
Par suite de cette mesure, des officiers d'élite, détacbés des différents corps de nos armées, avaient été mis à la disposition du nouveau général en chef. C'est à ce titre que Fabvier avait reçu l'ordre de se rendre à Zara. S'il lui en coûtait de s'éloigner de la Grande Armée, son humeur aventureuse s'accommodait assez bien de ce lointain voyage, au bout duquel il comptait trouver quelque gloire (2).
Impatient d'arriver, il ne s'arrêta guère en route à étudier les contrées accidentées qu'il avait à traverser. Le Tyrol, admiration des touristes, ne lui laissa qu'une détestable impression. « C'est le pays le plus affreux qu'on puisse voir, écrivait-il à son frère. Imagine des rochers à perte de vue, une petite route le long d'un ruisseau, voilà où vous passez, et vous avez le plaisir de voir les paysans occupés à ramasser les éclats dont la chute de rochers immenses a obstrué la route. De sorte que vous avez toujours l'espoir d'en avoir un pour vous. Ajoute que les paysans sont tous voleurs et assassins et que, si nous n'avions pas été trois, je crois qu'il aurait fallu
(1) Sur cette affaire de Dalmatie, voir la Correspondance de Napoléon, et les Mémoires de Marmont, duc de Raguse, t. II et III.
(2) Fabvier à son père, 12 juillet 1806.
partager la bourse (1). » Venise même, malgré son air de grandeur et ses monuments de gloire qui le frappèrent, malgré l'aimable facilité de mœurs de ses grandes dame, ne le séduisit guère. Les « grosses voix rauques » des gondoliers le choquèrent. Il trouva la ville sale, la population misérable, et en fit cette peinture peu flatteuse :
t..? Sous les superbes portiques du palais ducal, dans tous les vestibules, partout enfin vous voyez des milliers de malheureux accablés de vermine, qui se soulagent mutuellement et qui, pour faire plus facilement leur chasse, sont à moitié nus. Dans les rues les plus brillantes, sur la fameuse place Saint-Marc, des malheureux couverts d'emplâtres réels ou postiches sont étendus sur la pierre brûlante, et une femme ou un enfant aussi misérable, mais qui a l'avantage de pouvoir parler et un peu se remuer, demande pour lui. Dans les églises, au pied des colonnes de porphyre enlevées aux Turcs avec tant de gloire, vous en voyez autant, et les animaux les plus sales se promènent sur les bancs du plus beau marbre ou sur les tables où sont décrites les grandes actions de cette fameuse république. Ce qu'il y a encore de pis que tout cela, c'est l'habitude que cela donne aux habitants aisés de voir la misère sans la secourir. Je me promenais avec une société assez brillante; un malheureux dont les membres tombaient réellement en lambeaux était couché de manière à nous forcer de passer presque au-dessus de lui. Je lui donnai une pièce; ehl bien, on se moqua presque de moi. Une dame à qui je donnais le bras me dit que ce n'était pas l'usage. Je répondis que je n'avais pas bonne opinion d'un pays où c'était la mode de laisser mourir de faim un malheureux, pouvant le secourir (2)...»
Au sortir de Venise, Fabvier subit une tempête de dix jours sur la mer Adriatique, où les Russes lui donnèrent la chasse, et dut relâcher en Istrie, un véritable « enfer », où il entendit parler une langue diabolique et où la vue des ruines qu'il admira ne le dédommagea qu'imparfaitement des procédés
(1) Pavier à son frère, 20 juillet 1806.
(2) Fabvier à son père, i" août 1809.
malplaisants d'une population inhospitalière. Un « descendant des Romains, bien sale, bien dégoûtant», chez lequel on l'envoya loger, commença par lui jeter son billet au nez. Mais ces rebuffades n'étaient pas pour l'intimider. « A force de soufflets et de beaux raisonnements, nous dit-il, j'ai obtenu de la paille pour me coucher. Oh! ma pauvre Allemagne^)!... »
11 ne devait pas non plus retrouver les délices de Vienne à Zara, où il arriva enfin le 1er août*
« D'abord, écrivait-il à son père (2), l'aspect (de la contrée) est repoussant. Des montagnes arides, d'où sortent quelques mauvais oliviers bien chétifs, et avec cela quelques vestiges de Mé de Turquie et force oignons, voilà ce qui nourrit une multitude incroyable d'habitants. Eh bien! ces coquins-là sont les plus beaux hommes que j'aie vus de ma vie, et bien bâtis; il n'y en a pas quatre sur cent de plus petits que moi, et les hommes de six pieds sont de la taille ordinaire. Tous ont de grandes moustaches et sont habillés uniformément : des souliers de corde ou d'écorce qui tiennent à des pantalons bleu de ciel à la hussarde, rarement des chemises, la poitrine toujours nue, une grande ceinture et une veste rouge jetée sur l'épaule, un bonnet rouge, les cheveux en deux tresses qui viennent sur la poitrine. Ils ne font jamais un pas sans un fusil, deux pistolets, un sabre, un poignard et surtout un stylet qu'ils portent dans le pantalon et dont ils se servent très adroitement. Maintenant ils sont tellement portés pour nous que quand le général Molitor est allé débloquer Raguse, plus de quatre cents de ces Morlacs se sont joints à lui volontairement. »
Bien accueilli par Marmont, qui l'attacha à son état-major, il le suivit à Raguse et y séjourna quelque temps, fort près des Monténégrins, indomptables brigands, toujours prêts à fondre à la voix des Russes sur le littoral occupé par les Français. Mais il habitait une ville agréable, où régnaient les mœurs italiennes, où nous étions aimés, où les femmes étaient
(1) Fabvier & son père, 1" août 1806.
(2) Ibid.
belles et n'avaient qu'un tort, celui d'avoir des maris ridiculement jaloux.
« J'ai été assez heureux, écrivait-il à son frère le 2 septembre, pour rester ici, où il fait meilleur que dans ces vilains pays où on ne trouve que des Monténégrins et des rochers. Je dis heureux parce qu'on ne se battra pas, sans quoi j'aurais bien aimé à tâter de cette nation-là, qu'on dit si brave. On nous en faisait des mangeurs de petits enfants. Ils sont extrêmement cruels, mais point braves. Leur évêque les mène au feu. C'est un farceur qui coupe les têtes lui-même, qui a toujours deux ou trois maîtresses à son quartier-général. Autant de Latins il trouve, autant il en fait égorger, quand il n'a pas le temps de le faire lui-même. Tu n'as pas d'idée des atrocités que les Russes et les Monténégrins ont commises.
« Sais-tu que c'est une ville charmante que Raguse? A l'exception des choses dont on a besoin, ou y trouve tout au monde. Par exemple des femmes sages, ou au moins des demoiselles... Les femmes, vous les voyez assez; mais à quoi cela vous avance-t-il? Il y a toujours le mari ou un frère qui se trouve là et qui n'en bouge non plus qu'un terme. Quant aux demoiselles, elles ne sortent absolument pas. Aussi je t'assure qu'elles sont blanches, et si jolies! Oh! mon cher, il y a de quoi se damner mille fois. On n'a pas d'idée de la surveillance de ces manants-là. Imagine que ces nigauds d'hommes, maris et pères, ... ne font exactement rien tant que le jour dure que fumer leur pipe et boire du café. Que le diable les emporte ! Sitôt qu'un tourne la tête, faites un signe à la femme, vous êtes sûr qu'elle le reçoit avec plaisir. Mais si vous faites une démarche un peu hardie, elles n'osent plus, parce qu'elles craignent les vengeances, qui sont terribles. Et puis d'autres sont coquettes et vous rouent horriblement. Gela crie vengeance. Elles ont la mise de Paris, la tournure la plus élégante. Et tout cela, où le prennent-elles? Il n'y a que le diable qui puisse le leur donner pour faire enrager les pauvres Français. Pour les hommes, il y a une vingtaine de familles qui sont à la tête du gouvernement. Il n'y a nulle part un despotisme égal à celui dont ces faquins-là écrasent le peuple.
Imagine que ces imbéciles-là sont, je crois, au nombre de quarante sénateurs, dans le costume le plus fou que tu puisses imaginer, de grandes perruques à trente-six marteaux, des robes noires, un ridicule d'une main et un éventail de l'autre; c'est encore pis que les médecins de Molière. Quelquefois ces cadets-là vont faire des visites en corps, et là vous voyez dessous leurs robes de bure noire, bien sales, l'un avec des pantalons de nankin et des bas, l'autre des bottes, etc. Nous nous moquons assez d'eux; cela fait rire ces dames, mais cela fâche les maris et cela redouble la surveillance.il est diabolique de penser que ces faquins, avec leurs perruques et leurs robes, vont caresser de si jolies petites femmes, tandis que nous nous trouverions trop heureux de leur baiser la main. »
En septembre, Fabvier crut un moment que la guerre allait sérieusement recommencer. Il fit partie de la colonne que M armont conduisit lui-même coutre les Russes et les Monténégrins et qui les refoula rudement jusqu'à Castelnovo, aux bouches de Cattaro (1). La campagne fut courte, mais pénible. Aussi le lieutenant insiste-t-il, à cette époque, dans une de ses lettres, « sur ce que ces pauvres soldats ont souffert dans un pays où il n'y a d'autres pierres que des marbres tranchants, qui leur ensanglantaient les pieds après avoir déchiré leurs souliers pendant la première heure démarche. Sais-tu, ajoutet-il, qu'en arrivant ils manquaient d'eau et de pain ? Et continuellement en butte aux attaques des Monténégrins, les plus barbares des hommes. Vois-tu, c'est une guerre affreuse. Non pour le danger; peu de ceux qui ont été droit à ces brigandslà ont été attendus. C'est de la canaille... On ne peut pas les joindre. Les Russes se sont assez bien battus. Mais tu sais que leur destinée est d'être vaincus par les Français (2). »
Malheureusement pour Fabvier, la campagne fut bientôt interrompue. Napoléon, qui venait d'attaquer la Prusse et qui se méfiait de l'Autriche, ordonnait à Marmont de se rapprocher des frontières de l'Allemagne. Notre lieutenant dut rentrer à Raguse et n'eutguère, deux mois durant, d'autre besogne
(1) Mémoires du duc de Raguse, III, 6-20
(2) Lettre de Fabvier à son frère, 21 octobre 4806.
que d'établir à l'entrée du port des batteries d'où il tirait de temps à autre quelques coups de canon sur une frégate ou une canonnière russe. Maigre régal pour un batailleur! Fabvier employait, il est vrai, ses loisirs forcés à courtiser une belle Ragusaine, qui n'était point cruelle; il apprenait les idiomes illyriques, s'habillait en Turc, devenait gras. Et pendant qu'il menait malgré lui cette molle vie, ses camarades de la division Gazan se battaient en Allemagne, se couvraient de gloire à Iéna! Cette pensée le mettait parfois hors de lui.
« J'ai réellement (écrivait-il à son frère le 10 novembre) manqué le moment de me faire une fortune militaire. Si j'étais resté à mon corps d'armée, encore une chance et je pouvais aller loin. C'est fini maintenant, je retrouverai des chefs qui m'auront oublié. Il est bien singulier qu'une nomination de légionnaire soit un titre d'exil... Ce n'est pas la peine d'aller si loin pour rester tranquille. Cette idée d'avoir fait cinq cents lieues en courant la poste nuit et jour, et cela pour fuir la guerre, me met quelquefois dans de telles fureurs que j'en grince des dents de dépit... L'ambition me travaille continuellement... Il y a peut-être une chance pour moi, je veux la chercher. Maintenant mes espérances sont culbutées, mais un moment peut tout relever. Tu penses bien qu'avec tout cela je ne dois pas être très aimable. Je ne suis bien que quand je me trouve en quelque endroit où le danger présent me force à mettre de côté les autres idées, quand je nage dans la mer bien mauvaise ou que je grimpe sur quelque rocher de marbre. Cela me fatigue et je dors bien. Mais rester avec cet enfer dans la tête pendant que les autres se battent, il n'y a pas de supplice qui approche de cela... Il n'y a qu'une chose qui pourrait me rendre content d'être venu ici, ce serait une invasion en Turquie et une guerre quelconque... »
Parfois les accès de colère faisaient place chez Fabvier à des explosions de pitié pour les victimes de nos guerres et de nos conquêtes.
« Au moins, disait-il à son frère (1), tu n'es pas forcé de
(1) Lettre du 21 octobre 1806
18 LE GENERAL FABYIER
t'éloigner de ton pays et de courir continuellement comme un brigand, rendant malheureux tous ceux chez qui tu passes. Je crois que les résultats seront grands. Mais les détails sont affreux. Tu n'en as pas d'idée... C'était peut-être de toute la terre le peuple le plus heureux. Ils n'avaient ni troupes, ni presque d'impôts; protégés parles Turcs, dont leur patrie est presque entourée, ils les chargeaient du soin de leur défense et se livraient tout entiers au commerce, qui faisait vivre tout le monde dans l'abondance. Maintenant tout cela est bien changé. Leurs vaisseaux sont répandus chez toutes les nations. Ceux qui sont dans nos ports n'osent se mettre en mer, crainte des ennemis. Ceux qui sont chez l'ennemi ne peuvent venir; nous occupons tous les ports. Il faut une paix bien prompte, si on veut empêcher leur ruine totale. Cela me fait beaucoup de peine. C'est un si bon peuple! Et puis ils n'ont de ressource que dans la mer. Il n'y a pas même de chemins par lesquels on puisse arriver chez eux qu'à pied et avec beaucoup de peine. On ne sait ce que c'est qu'une route, et il n'y a que les voyageurs qui aient vu des voitures (1). »
La condition de la pauvre république devenait d'autant plus lamentable que le blocus établi sur ses côtes par les Russes se resserrait de jour en jour. L'île de Curzola, son principal avant-port, tombait, en décembre, au pouvoir de Siniavin. Fabvier, envoyé trop tard pour la sauver, faillit être pris aussi. C'est peu après qu'il quitta définitivement Raguse et alla rejoindre Marmont au quartier-général de Spalato (2).
Ce dernier, nous l'avons dit, le traitait bien. Mais les plus hautes amitiés ne pouvaient le consoler d'être si loin de la Grande Armée. On était en janvier 1807. Napoléon, vainqueur de la Prusse, était maintenant aux prises avec les Russes. Une grande bataille était imminente. Et Fabvier attendait toujours son rappel! Il était bien décidé, s'il ne l'obtenait pas, à ne pas rentrer en France.
(1) Fabvier à son père, 1er décembre. 1806.
(2) Mémoires du duc de Raguse, III. 20, 31. — Lettre de Fabvier, 15 janvier 1807.
c ... Je ne rentrerai pas en France, déclarait-il à son frère. Il faut que je suive cette armée si elle va dans l'Orient, et alors nous verrons ce que le hasard décidera. Je ne sais pas à qui je dois mon envoi en Dalmatie. Ces messieurs, me voyant la croix, ont cru qu'il fallait me la faire gagner après, croyant que je ne l'avais pas gagnée avant. Il y a beaucoup de ces faquins-là qui n'ont pas payé la leur si cher que moi la mienne. Voilà cependant mon avancement perdu, et peut-être sans retour, par un caprice de quelques chefs de bureaux, que Dieu confonde! Cela a l'air d'une dérision... Si tu voyais comme je peste en lisant les journaux 1 Les larmes me viennent aux yeux quand j'entends annoncer des victoires. J'entends citer tous les officiers généraux de ma connaissance qui se distinguent, les régiments avec lesquels j'ai fait la campagne qui se couvrent de gloire; oh! sacredieu! Et tu viens me conter que j'ai de bonnes notes... Et qu'importe, si elles ne servent à rien? Il n'y aura qu'une note à la fin : Armée de Russie. Ce sera un titre à tout (4)!... »
L'impétueux officier se plaignait en vain. Il ne vit Eylau ni Friedland. Et s'il finit par quitter la Dalmatie, ce ne fut pas pour retourner en Allemagne, ce fut pour se rendre à Constantinople.
Depuis plus de six mois Napoléon, désireux de diviser les forces de la Russie en lui suscitant un nouvel ennemi, avait envoyé au sultan Sélim III un ambassadeur extraordinaire, le général Sébastiani. Ce dernier manœuvra si bien qu'en décembre 1806 la Porte finit par déclarer la guerre au tsar. Cet événement devait donner une importance particulière à l'armée de Dalmatie. Dès le commencement de 1807 Marmont, sur l'ordre de l'Empereur, envoyait à Constantinople plusieurs officiers d'élite chargés de réorganiser à l'européenne les armées ottomanes et de mettre les places fortes du Grand Seigneur un état de défense. On sait que grâce à eux la flotte anglaise fut éloignée du Bosphore et dut repasser les Dardanelles. Mais qu'était-ce que quelques hommes, pour protéger
(1) Lettre du 15 janvier 1807.
l'empire turc à la fois contre la Russie et contre l'Angleterre? Il fallait une armée. Vingt-cinq ou trente mille Français, partant de Dalmatie, pouvaient en quelques semaines atteindre le Danube et refouler les troupes moscovites. Qui les empêcherait même de gagner la Pologne et de rejoindre la Grande Armée, dont ils formeraient l'aile droite? Ce projet gigantesque souriait fort à l'imagination fanfaronne de Sébastiani et surtout de Marmont. Comment n'eût-il pas séduit celle du lieutenant Fabvier? (1)
Chargé par son général en chef de construire une route qui permît à l'armée de Dalmatie de déboucher en Bosnie, le jeune officier, en un mois, au milieu des rochers et des montagnes, exécuta ce difficile travail. En mai 1807, mourant d'impatience, il obtint enfin de partir pour Constantinople, où Marmont allait envoyer d'autres officiers. Juste à ce moment, le colonel de son régiment lui annonçait son rappel à la Grande Armée comme décidé. Que faire? Un mois plus tôt, Fabvier eût opté pour la Grande Armée. Mais il était maintenant trop tard; la campagne dans le Nord était trop avancée; il n'arriverait point à temps pour la dernière bataille. C'était trop d'une année perdue. L'avenir, la gloire étaient pour lui en Orient.
« Probablement, écrivait-il à son frère, que nous ne faisons que l'avant-garde de l'armée. Nous sommes un bataillon de 700 hommes, tous canonniers, commandés par le colonel Foy (2), homme du plus grand mérite. Je suis dans l'étatmajor... Je vais faire le petit baron de Tott et je leur apprendrai (aux Turcs) à combien est égale la somme des trois angles d'un triangle. » Il ajoutait que, quoique c noir et maigre comme tous les diables », il se portait à merveille, qu'il était
(4) Mémoires du duc de Raguse, III. 30, 36. C'est par erreur que Marmont (p. 36) signale Fabvier comme ayant pris part à la mise en état de défense de Constantinople au mois de février 1807. Cet officier ne fit partie que de la seconde mission organisée par le général. 11 était encore à Spalato le 8 mai 1807.
(2) Le colonel Foy s'illustra plus tard en Espagne, devint général de division, combattit à Waterloo et fut sous la Restauration, à la Chambre des députés, le plus brillant orateur du parti libéral.
bien équipé. « Avec cela je peux aller en Chine, si on veut(l). »
Hélas! Que de déceptions l'attendaient encore! D'abord, les 700 canonniers ne partirent pas, ou ne partirent qu'après lui et furent bientôt rappelés. Seul avec Foy, Destuttde Tracy (2), (son ancien chef d'étude à l'École polytechnique) et trois ou quatre autres officiers, il traversait péniblement les provinces turques, lorsque la < culbute » de Sélim III et l'avènement de Mustapha IV (29 mai 1807) remirent en question l'alliance de la France et de la Turquie. Qu'allaient devenir les envoyés de Marmont? Certains pachas se seraient fait un plaisir d'envoyer leurs têtes au nouveau sultan, d'autres leur faisaient bonne mine. Mais il fallait payer d'audace. « J'ai été envoyé, écrit Fabvier le 6 juin, faire visite à plusieurs pachas qui m'ont parfaitement reçu. Si tu avais vu mon aplomb, fumant sur les coussins en grandes bottes et éperons au milieu de tous ces originaux, tu aurais eu de la peine à garder ton sérieux (3)... »
La mission parvint enfin sans encombre à Constantinople (21 juin). Mais elle vit bien qu'il n'y avait plus rien à faire pour la France; Mustapha IV se méfiait de Napoléon et n'avait pas tort. L'Empereur des Français, qui avait tant poussé la Porte à la guerre, était en train de la trahir. Vainqueur à Friedland, il coquetait à Tilsit avec le tsar Alexandre et lui livrait la Turquie, dont l'alliance ne lui paraissait plus nécessaire. Sébastiani quittait Constantinople. Où étaient maintenant les rêves d'Orient ou de Pologne?
Fabvier jouait vraiment de malheur. Partout il cherchait la guerre, et nulle part il ne trouvait que la paix. Qu'on se représente sa colère. Avoir traversé toute l'Europe pour se
(1) Lettre de Fabvier à son frère, 8 mai 1807.
(2) Victor de Tracy, fils du philosophe Destutt de Tracy, servit avec distinction en Dalmatie, en Espagne, en Russie. Il se retira comme colonel en 1820, devint député, tint une place importante, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, dans le parti libéral, et fut ministre de l'agriculture de 1848 à 1849. Fabvier resta toute sa vie en étroite intimité avec lai.
(3) Fabvier à son frère, 6 juin 1807.
battre et n'avoir encore une fois qu'à se croiser les bras! Et avoir fait cela au bruit du canon de Friedland! Comment, après une déconvenue si piteuse, oser se montrer en France? U fallait, puisqu'il n'avait pu atteindre la gloire sur le Bosphore, la poursuivre plus loin encore. Justement un aide de camp de l'Empereur, le général Gardane, chargé d'une mission en Perse, arrivait à Constantinople. Il allait négocier une alliance avec le schah, essayer de l'entraîner dans une guerre contre les Anglais. Il lui fallait comme auxiliaires des officiers vigoureux, instruits, résolus. Fabvier s'offrit sans hésiter, et, dès le 9 juillet, voici ce qu'il écrivit à son frère :
«... N'est-ce pas vrai qu'en honneur et conscience j'aurais fort mauvaise mine de rentrer en France pour me trouver avec tous ces vainqueurs? D'ailleurs je veux voyager. Je suis à moitié chemin. La Perse est peu connue. Eh bien! en revenant, si je n'ai pas la considération que donne la guerre, j'aurai au moins celle que donnent les voyages... »
Les instances de sa famille pour le retenir lui furent sensibles, mais n'ébranlèrent pas sa résolution. Une fatalité, disait-il, le poussait en Orient. Il devait suivre sa destinée. «... C'est une affaire finie, cher papa, écrivait-il le 26 août, dans huit jours nous partons pour la Perse. Depuis que j'ai quitté ma chère division, je n'ai fait que courir, et jusqu'à présent sans beaucoup de résultats. Ici il paraît qu'on veut faire. De la Perse nous allons dans l'Inde et c'est sûrement là qu'on travaillera. Dieu veuille!... Il paraît que j'aurai beaucoup de besogne. Nous ne serons que deux pour l'artillerie et je suis le chef; il faudra sans doute construire, exercer, manœuvrer, etc... Je vois d'ici l'armée de Pologne rentrer en France, tous les parents embrasser leurs enfants; et vous, vous chercherez le vôtre, vous ne jouirez pas de la joie générale. Mais aussi je reviendrai; mais j'aurai vu, connu le monde, et il m'en restera quelque chose (1)... »
Peu de jours après avoir tracé ces lignes, il traversait le Bosphore et se mettait effectivement en route pour la Perse.
(1) Lettres de Fabvier à son père et à son frère, 17 juillet, 26 août
Voilà comment, après avoir, en deux années, canonné les Anglais à Boulogne, culbuté les Russes en Autriche et pourchassé les Monténégrins en Ulyrie, Fabvier, toujours plein de vie, d'espoir et d'illusions, partait pour la conquête de l'Inde,