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CHAPITRE IV

La Restauration. — Fabvier aux gardes du corps. — Retour de la duchesse de Frioul. — Sentiments de Fabvier sur le gouvernement des Bourbons. — Correction de sa conduite au retour de Napoléon. -7 Fabvier chef de partisans en Lorraine. — Défense de Metz.

Les Bourbons venaient de remonter sur le trône. Fabvier, comme la majorité de ses contemporains, trouvait cette révolution naturelle. Mais si l'avènement de Louis XVIII ne ('étonnait point, il n'y assistait pas sans une profonde tristesse. Ses parents, vieux et dévoués royalistes, qui avaient souffert pour leurs princes sous la Terreur, pouvaient, aussi bien que son frère, émigré de 92, faire éclater leur joie; pour lui, s'il n'était pas insensible à la renaissance de la paix et de la liberté en France, il était surtout frappé de l'abaissement de sa patrie, foulée aux pieds par l'étranger.

, c Je suis, écrivait-il à son frère le 19 avril, bien loin de regretter un régime de dévastation qui n'avait rien eu d'égal depuis la création du monde. Mais je ne vois pas encore bien clairement le port. Les alliés ne connaissent pas notre nation. Je crains qu'ils ne veuillent l'avilir, et alors on verrait encore plus de sang et de malbeurs que jamais. Je te parle un langage qui n'est pas à la mode. Tout le monde espère, moi je désire. Je reste ici avec le maréchal sans savoir encore à qui les emplois seront donnés. J'attends : ma peine amère est de vivre pêle-mêle avec nos ennemis. Je ne puis pas supporter cette honte sans la plus cruelle douleur. »

Vis-à-vis de son père, sa douleur s'exprimait à peu près sur le même ton : t II me serait difficile de vous peindre dans une

lettre les divers sentiments douloureux dont j'ai été agité depuis que je vous ai quittés. Si, comme citoyen, je dois voir avec plaisir que le sang et les larmes vont enfin cesser de couler dans ma triste patrie, il est d'un autre côté bien pénible pour un soldat de poser les armes pendant que l'ennemi désole encore le territoire sacré (1)... »

Il n'avait pas toujours, il est vrai, la force de contenir sa colère et son dégoût. Il éclatait quand il voyait le pouvoir nouveau s'humilier devant l'étranger, lui livrer d'un trait de plume, pour un simple armistice, tous les gages matériels qui lui permettaient encore d'obtenir une bonne paix. La funeste convention du 23 avril le mettait hors de lui (2). Il s'indignait à la vue des plats ambitieux qui au milieu de la France vaincue et ruinée ne paraissaient s'occuper que de leur propre fortune. « On n'a pas honte, écrivait-il à son frère au commencement de mai, de céder d'un trait de plume, sans aucune garantie pour la paix, tout ce que nous ont acquis le sang et les trésors prodigués pendant vingt ans. Douze raille pièces de canon, mon ami, livrées avec les vaisseaux d'Anvers, les magasins... Je voudrais voir les ennemis deux fois plus nombreux et qu'il n'y eût dans la nation qu'un parti, celui de l'honneur; nous en serions bientôt débarrassés. Est-il possible que ceux qui se vantent de descendre du grand Henry veuillent monter sur un pareil trône, environné de baïonnettes étrangères et trompent la nation pour la dégrader? Crois-tu que si le peuple connaissait les conditions de cette paix qu'on va nous faire, il y consentirait? Non, le sang français est meilleur que cela; l'indignation des soldats est à son comble. En eflVt, avoir combattu glorieusement pendant tant d'années pour finir aussi salement, mille fois vaudrait mieux la mort. Rien ne sert de leçon aux hommes. Cette famille des Bourbons, cette ancienne noblesse... Us ont déjà oublié les

(1) Lettre datée de Paris (25 avril 1814).

(2) Par cette convention nous rendions, sans autre avantage que l'évacuation de notrr territoire avancée de quelques semaines, cinquante-trois places fortes que nos troupes occupaient encore en dehors des anciennes limites de la France et dont la possession nous eût permis d'obtenir un traité de paix bieu plus avantageux que ne fut celui du 30 mai suivant.

horribles malheurs qn'ils ont essuyés. Ils s'en préparent déjà d'autres... J'ai fait tous mes efforts pour qu'on conservât un peu de dignité, un peu d'énergie; l'égoîsme et l'ambition ont étouffé tout autre sentiment dans tous les cœurs. Je te demande..., l'ambition à cette heure f Tandis que cette pauvre France est dévastée si cruellement par toutes les hordes de l'Europe! Le cœur me saigne et j'en viens, malgré toutes mes pensées de jeunesse, à détester les hommes... Dis-moi comment est l'esprit de Lorraine, les campagnes, les Vosges. N'est-on pas las de voir l'ennemi (1)?... »

L'occupation paraissait effectivement bien lourde aux populations de l'Est. Le frère du colonel commençait à trouver que nos libérateurs nous faisaient payer bien cher notre délivrance (2). Son père pensait de même sans doute. Mais l'exaltation du bouillant officier l'effrayait. Il le sermonnait de son mieux. Et Fabvier lui répondait tristement : « Vous trouvez ma manière de voir exagérée. Dieu veuille que vous ayez raison, que la paix et le bonheur soient désormais rendus à l'Europe! Mais tout cela est entre les mains des hommes. Vous pouvez très bien sans être coupable d'ingratitude vous dispenser d'être reconnaissant envers nos ennemis. Croyez bien que ce n'est ni pour nous ni pour nos princes qu'ils ont fait tant d'efforts. Je ne suis rien moins que content et tranquille. Ce que je vois de clair, c'est la France envahie, ruinée, épuisée de tout, la gloire perdue, et sans garantie pour l'avenir que la parole des souverains, parole déjà faussée (3)... »

La France fut évacuée enfin par les étrangers après le traité du 30 mai, qui la réduisait à ses limites d'avant 1792. 11 ne lui

(1) Lettre datée de Paris (6 mai 1814).

(2) Voici en quels termes Fabvier l'aîné s'exprimait sur ce sujet le 25 avril dans une lettre A son père : « ... Ne vous étonnez pas des réflexions un peu tristes de Charles. Il n'est pas le seul qui les fasse. Tout n'est pas beau dans ceci. Tant que le Roi ne sera pas arrivé en France, qu'une paix juste ne sera pas signée, que nous ne serons pas assurés de l'évacuation de notre territoire, il n'y aura pour nous ni salut ni honneur. En attendant, les logements militaires, les réquisitions nous accablent. Et pour peu que cela continue, nos libérateurs nous auront délivrés même du nécessaire... »

(3) Lettre datée de Paris (12 mai 1814).

restait guère que le souvenir de ses conquêtes et de ses gloires récentes. Mais du moins elle reprenait possession d'elle-même. La Charte semblait lui assurer la mesure de liberté dont elle était pour l'heure disposée à se contenter. Fabvier n'avait pas songé un instant à cesser de servir soo pays. Maintenant que le territoire était délivré, que le gouvernement était réorganisé, qu'allait- il faire? S il n'eût obéi qu'à ses propres inspirations, il eût sans doute simplement demandé à commander un régiment. Mais ,1e duc de Raguse, qui lui témoignait plus d'estime que jamais, n'entendait pas se séparer de lui. Le colonel, de son côté, malgré le triste souvenir d'Essonnes, conservait pour son maréchal une affection qui, pour n'être plus aussi vive qu'autrefois, n'en était pas moins encore très sincère. Ses parents le suppliaient de ne point quitter un tel protecteur. Fabvier céda. Marmont venait d'être nommé par Louis XVIII capitaine d'une de ses six compagnies de gardes du corps (1). Il s'empressa donc d'y faire entrer son ancien aide de camp, pour lequel il obtint en outre quelques semaines plus tard la croix de Saint-Louis.

c Tu sauras, écrivait Fabvier à son frère le 3 juin, que je suis nommé sous-lieutenant aux gardes du corps, en conservant mon grade de colonel. Ce n'est pas moi qui te dirai s'il faut t'en réjouir. Je n'ai rien demandé, rien refusé. Je n'éprouve ni plaisir ni peine... Cela me donne une grande liberté. Ce qui n'est absolument rien à mes yeux, ce qui serait beaucoup pour d'autres, cela me tient près du Roi et à portée de recueillir quelque faveur. J'ai trop vu pour être à apprendre que ce qui tient à la fortune n'est pas digne des désirs d'un homme comme il faut. L'état militaire n'offre plus maintenant de carrière glorieuse et, ôtée la gloire de ce métier, tout le reste n'est que peines, et peines qui vont au coeur. Regarde où en est la France et dis-moi si on osera se vanter d'avoir porté les armes pour elle. Le temps qui, dit-on, guérit tout, n'effacera jamais de mon cœur la dernière époque que nous venons de voir. Je te remercie de l'opinion que tu as de moi. Tu as

(1) Mémoiret du duc de Raguse, t. VII, p. 41.

92 LE GÉNÉRAL FABVIEB

raison quand tu dis que j'ai le cœur français. Mais je n'en souffre que plus. Je cherche à me distraire sur tout cela; j'y réussis bien mal... »

Ce qu'il voyait aux Tuileries n'était pas de nature à lui faire oublier le malheur de sa patrie. La compagnie dont il faisait partie contenait, à côté d'anciens soldats de l'Empire, des émigrés, revenus avec l'étranger et exultant encore de leur triste triomphe. Ces gentilhommes, qui n'avaient jamais fait la guerre ou ne l'avaient faite que contre leur patrie, ne cachaient pas leur aversion ou leur dédain pour des camarades sortis de la roture et qui avaient si longtemps servi les trois couleurs. Ils ne rêvaient, ne prônaient que l'ancien régime. Les propos les plus offensants pour la France nouvelle et les plus contraires à l'esprit de la Charte se tenaient dans l'entourage des princes. Quel métier, d'ailleurs, pour un homme qui avait vu la Moscowa, Lutzen, Leipzig. Champaubert, que de passer son temps à garder dans son palais un roi vieux, impotent, sans ardeur et sans gloire! Le seul dédommagement à ce mortel ennui était pour Fabvier d'obliger par des recommandations d'anciens compagnons d'armes ou des compatriotes. Aussi les requêtes les plus variées pleuvaient-elles sur lui. Il était parfois tenté de crier grâce, ne pouvant suffire à tous les solliciteurs et souhaitant qu'on lui demandât au moins cequ'il pouvait donner, comme la décoration du Lis, dont il distribuait les brevets à peu près à son gré (1).

En dehors de son service et des démarches auxquelles l'obligeaient ses amis, Fabvier menait à cette époque une vie assez retirée. Tout ce qu'il voyait ou entendait lui aisait singulièrement apprécier les livres et la solitude. Il se sentait désorienté. Il se demandait parfois si le parti qu'il avait pris était le bon, et dans ses heures d'incertitude, de découragement, il invoquait la sagesse de son frère... t Je te demanderai, lui écrivait-il, des conseils sur mon avenir. Tu es froid, calme; cela me conviendra beaucoup. Pour le monde et ce qu'il vaut, je n'ai plus rien à apprendre (2)... •

(1) Lettre de Fabvier à son frère (Paris, 6 août 1814).

(2) Lettre du 25 juin 1814.

L'excellent homme auquel s'adressaient ces lignes cherchait à démontrer au colonel qu'il devait juger hommes et choses avec plus de sang-froid, plus d'indulgence. Mais les remontrances, les sermons avaient d'ordinaire pour effet de réveiller entièrement une exaltation qui ne dormait jamais qu'à demi. Fabvier ripostait par des boutades passionnées. Ses parents et son atné le traitaient de tête folle. Mais il ne se rendait pas. c Tu te plains de ma bizarrerie, répliquait-il à ce dernier. Tout ce que tu ne comprends pas, toi, c'est autant de sottises. Tu n'es pas le seul comme cela. Je te dis que tu auras un jour la clé de tout cela. Prends patience (1) .. • D'autres fois il était moins vif; mais il n'en persistait pas moins à soutenir qu'il avait raison, c Calme-toi et rassure-toi, écrivait-il le 16 septembre. La considération de ma famille m'a retenu depuis quelque temps. Sans cela ma marche aurait été bien directe. Tu veux que j'en croie mon bon, mon vieux frère. Sans doute, mais quand nous aurons causé une demi-heure et que je t'aurai donné des notions que tu ne peux avoir... je ne désespère pas de te ramener à mes idées... Celui qui a été depuis plusieurs années au centre de tant de grands événements peut bien avoir. aussi une opinion sans y avoir mis d'inquiétude ni de précipitation d'esprit. J'ai même, d'après la position où je me suis trouvé, dû mettre beaucoup de mesure. J'ai réussi au bout d'un assez long temps à acquérir l'estime de mes camarades J'y ai perdu d'ailleurs, mais peu m'importe. Pour l'article du vide et du regret, croismoi, je n'aurai plus d'illusions de grandeur et d'ambition. Nous causerons encore de cela... •

Pour se rafraîchir de ses tristesses et se reposer de ses colères, Fabvier n'avait guère que l'amitié toujours précieuse, toujours bénie de la duchesse de Frioul. Il la recherchait, il l'appréciait plus que jamais. Mais il n'y trouvait pas toujours le calme que son frère lui recommandait et il n'y pouvait à coup sûr puiser beaucoup de sympathie pour le gouvernement de la Restauration.

(1) Lettre du 11 juillet 1814.

Aussitôt après l'abdication définitive de Napoléon, il avait couru en Normandie, puis en Bretagne, pour rejoindre et rassurer la veuve de Duroc, qui s'y était réfugiée avec sa bellesœur pendant la campagne de France. Depuis, la duchesse était rentrée à Paris, avec sa fille. Le colonel allait souvent rendre ses devoirs à la femme parfaite, t C'est toujours la même perfection, écrivait-il après l'avoir revue. Seulement on lui voue plus de dévouement et de respect pour l'air de malheur que toute sa force ne peut cacher entièrement (4)... » « La personne que nous nommons parfaite, annonçait-il une autre fois, se porte bien, ainsi que tout ce qui la touche... Que le ciel veuille ne plus lui envoyer de malheurs !.. . Je tremble toujours que la fortune ne lui envoie encore quelque horrible coup. Elle est si épuisée que je doute si elle pourrait le porter. Sa petite fille se porte à merveille, et cependant je ne la regarde pas sans effroi. Si celle-là meurt encore, alors il faudra que les plus incrédules croient à un autre monde où les récompenses seront infinies. Je n'ai pas besoin de te dire que je vais souvent dans cette maison. C'est toujours le même charme, avec un voile de tristesse pardessus (2)... »

Le colonel songeait-il déjà que la duchesse de Frioul pût un jour devenir sa femme? C'est probable, bien qu'il ne le dise point dans ses lettres de ce temps-là. Peut-être attendaitil pour déclarer sa passion d'être élevé assez haut dans la hiérarchie militaire pour que la veuve de Duroc ne craignît pas de déchoir en l'épousant. Ce qui paraît certain, c'est qu'il était résolu à n'épouser qu'elle. Une famille polonaise fort distinguée, dont il avait été l'hôte en 1812, api es la bataille de la Moscowa, vint à Paris en 4814. 11 la revit avec plaisir et lui témoigna sa reconnaissance. Le bruit courut qu'il allait s'unir à elle par des liens plus tendres que ceux de l'amitié. Et c'est sans doute à cette supposition qu'il répondait un jour par cette déclaration à son père : « Rassure-toi, je

(i) Lettre de Fabvier à. son frère (Paris, 19 avril 1814). (2) Ibid. (Paris, 6 mai 1814).

ne me marie pas, je ne me marierai même probablement jamais (1)... »

Ce qui le préoccupait sur toutes cboses à cette époque, c'était de bien convaincre la ducbesse que, loin d'imiter les faux amis qui, depuis la cbute de l'Empire, se détachaient d'elle, il tenait à honneur, plus que jamais, de lui rester fidèle. Il en voulait à certains habitants de Pont-à-Mousson, qui, après l'avoir encensée au temps de sa grandeur, l'attaquaient maintenant et faisaient méchamment retomber sur ses propriétés une part excessive des charges résultant de l'occupation étrangère. « Il me semble qu'il est mal à ces messieurs, écrivait-il, de profiter ainsi de la faiblesse d'une femme et de montrer une espèce d'animosité après avoir si longtemps adulé son mari. Tout cela, c'est de la canaille, là-bas comme ici. Je vais te donner un sujet sur lequel je te conseille d'écrire en prose et en vers, jusqu'à ce que tu la persuades. Prie-la, supplie-la de venir cette année en Lorraine; dis-lui que s'il y a quelques ingrats, quelques misérables, il y a aussi des personnes qui lui sont dévouées et qui font leur bonheur de la voir quelquefois (2)... »

Son correspondant, il est vrai, toujours un peu indolent, ne se pressait pas d'écrire, et Fabvier, peu patient, le gourmandait avec vivacité (3) : • Combien t'ai-je prié d'écrire pour engager à venir en Lorraine? Qui t'a retenu? J'ai des raisons pour croire qu'une lettre de toi aurait pu la décider. Tu ne l'as pas voulu. Eh bien? il est, je crois, trop tard. Tu ne la verras pas cette année. Tu ne la verras peut-être plus... Au reste, comme elle le dit, tu t'en consoleras facilement. Tu sauras quelque jour le mal que tu as fait. Elle est assiégée de toutes parts et tu sais qu'avec une grande force les personnes qui ont quelque ascendant sur elle sont sûres d'en faire ce qu'elles veulent, quoiqu'elle s'aperçoive souvent que ce n'est pas son intérêt qui les guide. Tu as si bien fait que, je te le répète, il est probablement trop tard pour qu'elle se décide à

(4) Lettre du 11 juillet 1814.

(2) Lettre de Fabvier à son frère (Paris, 15 juin 1814).

(3) Lettre datée de Paris (25 juin 1814).

aller à Clémery. Elle le vendra peut-être, et alors que pensestu qu'elle fasse (1)?... »

Fabvier l'aîné finit par écrire, mais il avait trop attendu et la duchesse décida que cette année-là elle n'irait point à Clémery : « Ta sublime prose, lisons-nous dans une lettre du colonel à son frère, n'a pas produit un grand effet... Je suis parfaitement certain que, la lettre arrivant deux mois plus tôt, elle y serait allée. Tu peux lui écrire une lettre d'adieu. Jamais tu ne la reverras. Elle embrassera un autre train de vie. Elle n'y sera pas heureuse, parce qu'elle part de bases fausses. Je ne veux pas te faire davantage de reproches. Tu n'y es que pour ton compte et après avoir été bien ému en lui écrivant, bien ému encore en recevant sa réponse, tu n'y penseras plus, et tout sera à merveille. Tu m'étonnerais bien si tu allais en maigrir. Ma bizarrerie contrarie ta sagesse. Mais le diable m'emporte si tu n'as pas de quoi rougir. Enfin je veux tu laisser tranquille. N'en parlons plus (2)... •

Il ne tarda pourtant pas à reconnaître que, pour passer un été sans aller à Clémery, la duchesse ne prétendait point se brouiller avec la Lorraine. Quant à son frère, il ne lui garda pas rancune. Il le lui prouva bien en allant passer près de lui une bonne partie du congé qu'il obtint vers la fin de 1814. Les trois mois qu'il lui fut permis de vivre à Nancy, à Pont-à- Mousson, à Pagny (3), avec sa famille et ses amis d'enfance, furent pour lui un repos délicieux. Ses passions, ses douleurs s'assoupirent. Mais il lui suffit de rentrer à Paris pour les sentir se réveiller dans son cœur avec une vivacité nouvelle.

En décembre, le colonel était de retour dans la capitale. Il y retrouva la duchesse de Frioul. Mais il constata qu'elle avait, comme il le craignait, changé son train de vie. « Elle est lancée dans le grand monde de la Fronde, écrit-il vers cette

(1) Lettre de Fabvier à son frère (Paris, 11 juillet 1814).

(2) Lettre datée de Paris (2 août 1814).

(3) Ses parents, qui résidaient d'ordinaire à Pont- à-Mou s son, passaient une partie de l'été et de l'automne à Pagny-sur-Moselle, où ils avaient une importante propriété, que la famille Fabvier de Nancy possède encore.

époque à son frère; elle passe toutes ses soirées dehors (1). » La veuve de Duroc avait en effet repris ses relations avec cette partie de la haute société qui, ayant servi l'Empire, le regrettait, lardait les Bourbons d'épigrammes et préparait presque ouvertement le retour de Fîle d'Elbe. Elle était étroitement liée avec l'ex-reine Hortense (qu'on appelait maintenant la duchesse de Saint-Leu) (2), et dont le salon, comme ceux de Mme Regnauld de Saint-Jean-d'Angély et de la duchesse de Rovigo, était alors un des points de ralliement du parti bonapartiste. Certes, Fabvier était trop loyal pour prendre part aux complots que l'on ourdissait dans ce monde contre le trône de Louis XVIII. On ne lui eût pas proposé de s'y associer. Mais ce qu'il entendait dans une société où prédominaient ses anciens compagnons d'armes n'était pas de nature à lui faire aimer le gouvernement que les circonstances l'avaient amené à servir et qu'il ne servait qu'à regret.

Les fautes de la Restauration, d'ailleurs, se multipliaient et s'aggravaient chaque jour. Les Bourbons semblaient prendre à tâche de provoquer, d'humilier, d'indigner la France nouvelle. Nous n'avons pas à retracer les maladresses qui leur firent perdre la confiance et la fidélité du pays au point de rendre possible la réapparition de l'Empereur et son extraordinaire succès. Bornons-nous à rappeler que de toutes les classes de la nation l'armée était de beaucoup la plus mécontente et celle qui avait le plus le droit de l'être. Ce n'était pas seulement la suppression des couleurs glorieuses que remplaçait maintenant le drapeau de l'ancien régime et de l'émigration ; c'était la disgrâce de tant d'officiers, renvoyés en demisolde sous prétexte d'économie, après avoir vingt ans lutté pour leur pays, tandis qu'on trouvait de l'argent pour donner l'épaulette à huit mille royalistes et les récompenser d'avoir conduit chez nous l'ennemi; c'était le ministère de la guerre aux mains d'un général flétri (3); c'était la grande chancel-

(1) Lettre datée de Paris (29 décembre 1814).

(2) Elle avait été élevée avec elle chez Mme Campai* et avait gardé l'habitude de la tutoyer.

(3) Le général Dupont, disgracié jadis avec éclat par Napoléon pour

lerie de la Légion d'honneur confiée à un prêtre sans conscience et sans foi (4); c'était l'avilissement presque systématique d'une décoration prodiguée à des sujets indignes qui faisait croître chaque jour la sourde irritation de nos anciens soldats.

Fabvier, si fier en 4806 de sa croix de légionnaire, ne témoigna nulle joie quand, en décembre 4844, la dignité de commandant de l'ordre lui fut conférée. « J'ai cru devoir l'accepter^ écrivait-il à son frère, puisqu'on me l'envoyait sans m'avoir prévenu. C'aurait été offenser non seulement le Maréchal, mais le Roi. — Mais je n'ai pas laissé ignorer à Son Excellence le peu de cas que j'avais le droit de faire d'une pareille faveur (2)... »

Le colonel avait son franc parler avec les puissances. Il lui était pénible d'avoir à demander quelque chose au prélat sceptique et taré qu'un gouvernement mal inspiré avait mis à la tête de la Légion d'honneur. Il lui répugnait aussi d'aller solliciter l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur, ecclésiastique moins décrié sans doute, mais dont la personne était loin d'imposer le respect. C'est à un de ces deux personnages qu'il eut affaire un jour qu'il s'était mis en tête de faire décorer son vieux professeur de Pont-à-Mousson, M. Lalliet. Il se crut un moment sur le point de réussir. Malheureusement, Lalliet avait été prêtre avant la Révolution et il eut l'imprudence de le dire. Tout manqua. « J'avais, écrit-il à ce propos, bien mitonné l'affaire. Le comte d'Artois qui m'a, je ne sais pourquoi, pris en amitié, avait joint une lettre très instante à ma pétition, que je croyais un petit chef-d'œuvre de catholicisme. Mais ce fut précisément cela qui me fit échouer. Si je n'avais parlé de la prêtrise, l'affaire était faite. Le ministre m'a dit que les prêtres devaient avoir trop d'humilité pour chercher les décorations et trop s'occuper des vrais biens pour songer

avoir capitulé à Baylen. Il fut remplacé en décembre par Soult, qui flagornait bassement les Bourbons et qui devait les trahir cyniquement trois mois plus tard.

(1) L'abbé de Pradt, archevêque de Malines.

(2) Lettre datée de Paris (29 décembre 1814).

à ceux de la terre, et que pendant son ministère aucun prêtre n'aurait de décoration. « Les évêques de Bonaparte, m'a-t-il dit, « les portent, je le sais; mais il n'est pas étonnant que faits par « un diable ils fassent les oeuvres d'un diable, etc. » J'ai réfuté tout cela en raisonnant et en goguenardant, le tout en vain. J'ai ajouté que je connaissais de saints prélats qui, malgré toute leur humilité, n'en étaient pas moins sensibles aux charmes de la croix du Saint-Esprit, etc.; que la France voyait avec plaisir que de saints prêtres trouvaient le moyen de lui être utiles dans de hautes dignités sans rien omettre de leurs devoirs envers leur patrie céleste, etc. Tu vois que je suis joliment courtisan... Quand j'ai vu que je perdais ma peine, je lui ai lâché quelques bons lazzis et suis parti en disant que j'allais prier Dieu pour que tous les ecclésiastiques pratiquassent tellement cette vertu d'humilité qu'ils prissent la résolution de laisser le soin des choses d'ici-bas à nous autres profanes, sans s'en mêler davantage (1)... »

Le brave colonel n'était pas plus heureux pour lui-même que pour le « père Lalliet » . Il souhaitait passionnément le grade de général de brigade (ou de maréchal de camp, comme on disait depuis la Restauration). L'obtenir n'était pas seulement pour lui une récompense légitime, c'était un moyen de diminuer la distance qui le séparait encore de la duchesse de Frioul. 11 ne l'eut pas, parce que le duc de Raguse lui fit préférer un colonel qui était de ses parents. « Je viens de voir, écrivait-il à son frère le 12 février 1815, passer sous mon nez un brevet de maréchal de camp et un emploi de quinze mille francs par suite d'une des injustices dont cet homme, qui ne m'appelait que son cher ami, m'a gratifié. Cela n'est rien de nouveau ; mais cela se présente maintenant. Tu sais pourquoi je le regrette. : je me trouve maintenant le premier à passer. Mais Dieu sait s'il y aura encore quelque parent I... »

Le pauvre colonel ne se doutait pas qu'il ne serait général que quinze années plus tard et qu'il faudrait une révolution pour qu'il le devînt.

(1) Lettre dat.ee de Paris (12 février 1815).

II y avait dès cette époque entre Marmont et lui un désaccord politique qui, sans détruire encore son affection pour le maréchal, ne lui permettait plus de vivre avec son chef en aussi cordiale intimité que par le passé. Le duc de Raguse, sans méconnaître les fautes de la Restauration, n'était pas d'avis que le gouvernement penchât à gauche. Selon lui Louis XVIII avait eu tort de donner la Charte ; c'était un sacrifice funeste à l'idéologie, au doctrinarisme ; la liberté de la presse était un présent détestable ; les Bourbons auraient dû conserver en entier, ou à peu près, le système autoritaire de Napoléon (1). Fabvier, lui, était libéral; il le ût bien voir depuis ; aussi ne s'entendait-il guère avec le maréchal quand la politique était en jeu ; c'est ce qu'attestent les lignes suivantes : « Je suis toujours fraîchement avec mon patron. J'ai eu, il y a deux jours, une scène assez vive dans laquelle je lui ai rappelé que dans aucun temps, même ceux de la plus grande intimité, je n'avais embrassé de ses idées que celles qui m'avaient paru bien clairement dans le sens du bien public; que j'avais même résisté autant qu'il était en mon pouvoir à ce qui m'avait paru ïnal; que j'en avais souffert la peine par les injustices dont il m'avait accablé depuis; que par conséquent je ne voulais pas épouser sa conduite et renoncer à me justifier vis-à-vis des personnes qui pourraient me croire dans son sens (2)... >

Mais s'il résulte de ce qui précède que Fabvier n'aimait guère les Bourbons et n'était plus guère content du duc de Raguse, il ne s'ensuit pas qu'il fût disposé, au moment où Napoléon revint de l'Ile d'Elbe, à trahir le gouvernemeut qu'il servait et à se joindre aux ennemis de Marmont pour l'accabler de son ingratitude.

En ce qui concerne le Roi, l'idée ne lui vint pas un instant de l'abandonner et d'aller rejoindre l'Empereur. A défaut de toute autre considération, il en était une qui eût suffi pour le retenir : c'était le devoir militaire. Non seulement il ne concourut ni de près ni de loin au triomphe éphémère de Napoléon; mais il ne tint pas à lui que l'illustre aventurier n'échouât

(1) Voir ses réflexions & ce sujet dans ses Mémoires, t. VII, p. 31-37.

(2) Lettre de Fabvier a son frère (Paris, 12 février 1815).

UN VOLONTAIRE PENDANT LÈS CËNT-jtftJà'i -tlK

dans son entreprise. Même après la défection du maréchal Ney, Louis XVIII pouvait encore se défendre. Marmont lui conseilla fort sagement de ne pas quitter Paris et, tandis que le duc et la duchesse d'Angoulême, le comte d'Artois et le duc de Berry grouperaient sur divers points de la France les forces royalistes, de se retrancher dans les Tuileries, qu'il se faisait fort de rendre imprenables. Le plan de résistance qu'il lui soumit fut en grande partie rédigé par Fabvier (1). Mais l'âme du roi, pas plus que celles de ses parents, n'était à la hauteur du péril. Il ne songeait qu'à fuir, et, en dépit de toutes les observations, il prit, dans la nuit du 19 au 20 mars, la route de Lille. Sa maison militaire l'accompagnant, Fabvier le suivit jusqu'en Flandre. Il eût voulu qu'au moins Louis XVIII ne sortît pas du royaume, qu'il défendît résolument les places fortes du Nord. IL offrait pour sa part de s'enfermer dans l'une d'elles et d'y tenir contre toute attaque. Mais la famille royale ne se jugea en sûreté que lorsqu'elle eut franchi la frontière et pris la route de Gand. Marmont se crut obligé de le suivre jusqu'au bout. Fabvier, lui, jugea, fort loyalement, que le devoir d'un soldat n'était pas de s'attacher à un souverain qui désertait son pays pour solliciter le secours de la coalition. On ne lui en fit pas du reste une obligation. Il retourna donc à Paris, non sans avoir déclaré aux princes que, s'il entendait leur rester strictement fidèle, il prétendait aussi avoir sa pleine liberté d'action pour combattre au besoin les armées étrangères.

t Me voilà de retour, écrivait-il à son frère. J'ai été jusqu'en Belgique. J'y ai escorté le Roi et les princes. Je leur ai déclaré que leur départ me déliait et que tout étranger venant en France était mon ennemi, quelle que fût sa cause ou son prétexte. J'avais offert de rester dans Hesdin ou Béthune et d'y soutenir un siège. C'est une affaire finie et j'ai le ccfeur très à l'aise d'avoir lait mon devoir... Si on a la paix, je vais aux eaux; sinon, si l'ennemi entre en France, je me rue dessus (2)... »

(1) Mémoires du duc de Raguse, U VII, p. 86-92.

(2) Lettres du 30 mars et du 6 avril 1815.

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Si Fabvier s'était honoré en servant les Bourbons tant qu'ils ne s'étaient pas abandonnés eux-mêmes, il se conduisit aussi en homme de cœur lorsqu'il prit la défense du maréchal Marmont, que l'Empereur, dans une proclamation célèbre, avait indignement calomnié. Au mépris de toute vérité, ce document, daté du golfe Juan, attribuait à la trahison la reddition de Paris par le duc de Raguse. Marmont, réfugié à Gand, riposta par une brochure qui fut interdite en France par Napoléon (1). Fabvier prit la plume à son tour pour défendre son ancien chef. Ce n'était pas, bien entendu, pour le justifier de sa défection. Le colonel savait qu'à cet égard le maréchal était malheureusement trop vulnérable. C'était pour démontrer au public abusé ce que l'Empereur savait fort bien : que Paris avait été loyalement défendu en 4814 et qu'il n'avait pas tenu au duc de Raguse que la capitale ne fût sauvée. Le récit exact et circonstancié qu'il écrivit alors des événements du 30 mars, et qu'il inséra plus tard presque sans changement dans le Journal des opérations du 69 corps, se terminait par ces lignes : « Le colonnel Fabvier, après avoir accompagné l'empereur de Russie, retourna dans la nuit à Essonnes. Il rendit compte le 4" avril à Sa Majesté de l'entrée des ennemis à Paris et de l'accueil à jamais honteux fait par les Parisiens à leurs vainqueurs. L'Empereur fut contentde la défense, dont il savait déjà les détails; ordonna des mémoires de proposition pour les troupes qui avaient combattu. Sa Majesté voulut bien alors reconnaître à la douleur du colonel Fabvier les sentiments d'un sujet fidèle et dévoué, et si Sa Majesté daignait s'informer de sa conduite dans tous les temps, elle y verrait celle d'un citoyen et d'un homme d'honneur (2). •

Le colonel voulut publier aussitôt son mémoire. Mais la police de Fouché veillait. Pas un imprimeur n'osa se charger de mettre en lumière ce petit écrit. De guerre lasse, Fabvier prit le parti de l'envoyer au général Drouot, son compatriote

(1) Il l'a reproduite comme pièce justificative dans le tome VII de ses Mémoires.

(2) Cet exposé, dont nous avons le* manuscrit sous les yeux, est daté de Paris, le 10 avril 1815.

et son ami, qui, au moins, le présenterait à l'Empereur, t Mon général, lui écrivit-il le 12 avril, j'ai l'honneur de vous adresser une note que vous avez bien voulu me promettre de présenter à l'Empereur. J'ai essayé en vain de la faire imprimer. Je ne prétends pas m'ingérer dans les affaires politiques; mais je ne veux pas laisser attaquer mon honneur sans protester. Un de mes motifs en vous adressant ceci est que je n'ai rien fait qui doive me faire perdre votre estime et celle des gens d'honneur. Plusieurs personnes m'ont parlé des dangers que présentait une semblable démarche. Tous les dangers du monde ne m'empêcheront pas de repoussser la calomnie... »

Drouot ne manqua pas de soumettre à l'Empereur la réclamation du colonel et lui en remontra le bien fondé. Napoléon, qui savait bien s'être mis dans son tort, lui répondit : « Je sais mieux qu'un autre tout ce qui s'est passé. Les circonstances m'ont fait une loi du langage que j'ai tenu; mais que les choses s'arrangent et tout sera bientôt réparé (1). »

L'Empereur rendait, au fond, justice au duc de Raguse. A plus forte raison ne méconnaissait-il pas la loyauté et les bons services de Fabvier. Il lui fit offrir un commandement dans l'armée qu'il allait conduire en Belgique. Le colonel aurait pu accepter sans déshonneur. Beaucoup d'officiers qui étaient restés, comme lui, fidèles à Louis XVIII jusqu'au moment où il avait quitté la France, se ralliaient maintenant au drapeau impérial, parce qu'en face de l'Europe hostile il symbolisait l'indépendance nationale. Ses amis, son frère même lui conseillaient d'en faire autant. Il pouvait en refusant compromettre à jamais son avenir militaire. Il n'hésita pas; il refusa.

Ce n'était pas, on s'en doute bien, que son intention fût de rester dans l'inaction pendant que ses frères d'armes défen-

(1) Mémoires du duc de Raguse, t. VII, p. 131-132. — « Une autre fois, ajoute le maréchal, le général Glausel lui parla (à l'Empereur) avec intérêt de ce qui me concernait. Il répondit : « Vous savez quelles sont les exi- « gences de la politique. Ce que j'ai fait m'était commandé; mais que « tout s'arrange, il nous reviendra et j'aurai grand plaisir à l'embrasser. «

draient la France envahie. « Une chose pour ta boussole, écrivait-il à son frère le 12 avril : si l'ennemi entre, tu sauras que je suis à cheval pour le combattre. On ne s'égare pas avec cela. »

Ses réflexions l'amenèrent bientôt à un parti qui conciliait sa répugnance à servir l'Empereur avec son 'désir de servir son pays. Il résolut d'aller en Lorraine lever un corps de volontaires et de concourir ainsi pour sa part, sans titre officiel, à la défense de la patrie. C'est ce qu'il annonçait à son frère en ces termes dès la fin d'avril : « Je compte partir sous très peu de jours. J'irai aux eaux si on ne fait pas la guerre. Mais si l'ennemi entre en France, je ne resterai pas à rien faire. J'ai l'intention de faire ce que j'avais projeté l'année dernière. Gela réussira mieux cette année; dispose, si tu peux, quelques personnes à venir avec moi. Parles-en au préfet. Je veux, sans avoir une bande de voleurs, avoir l'autorisation de marcher avec ce qui voudra me suivre à la défense de la patrie... Explique au préfet la chose comme elle est. Je dois* aller aux eaux et pour cela n'ai point d'emploi dans l'armée. Mais j'y suis connu des chefs et des soldats. Je le suis dans la province par toi et par mon père. J'aurai du monde; j'en ai déjà qui m'ont écrit... Je ne veux rien faire qu'en cas d'invasion et sur les derrières ou sur les flancs. Ces compagnies franches sont toujours des bandes de voleurs. C'est pour cela que je ne veux que l'autorisation d'avoir du monde, mais pas adopter le système de faire la guerre qu'on veut leur faire prendre (1). » . Dans le courant de mai, il devint évident que la guerre aurait lieu. La coalition, loin de vouloir traiter avec l'Empereur, l'avait mis hors la loi. Il massait presque toutes ses forces sur la frontière de Belgique, pour aller au plus pressé, laissant presque sans protection nos provinces de l'Est. Rapp, chargé de couvrir l'Alsace; Belliard, préposé à la défense de la Lorraine, n'avaient guère sous leurs ordres que des gardes nationaux mobilisés et ne pouvaient songer qu'à protéger les places. C'est de Belliard, établi à Metz, que Fabvier se fit l'auxi-

(1) Lettre datée de Paris (28 avril 1815).

liaire. Nous ne trouvons malheureusement parmi ses papiers aucune des lettres qu'il dut écrire en mai >et en juin 1815; nous n'y voyons non plus presque aucun renseignement de nature à nous éclairer sur la façon dont il organisa son corps de volontaires et sur la part qu'il prit à la guerre quand, à la suite de Waterloo, les Prussiens et les Russes entrèrent dans les départements de la Moselle et de la Meurthe. Tout ce que nous savons, c'est que sa levée d'hommes n'avait guère été favorisée par l'administration impériale, toujours méfiante à l'égard des mouvements populaires; qu'il avait cependant réuni quelques centaines de compagnons résolus, déyoués; et qu'il contribua en juillet aux succès de détail remportés sur l'ennemi par le corps franc des Vosges et de la Moselle, que commandaient avec lui le général Mériage, les colonels Viriot, Yung, Brice, l'avocat Frantz, de Metz, et quelques autres braves (1). Grâce à lui, comme à eux, si le plat pays et les villes ouvertes furent occupés par l'étranger, les places fortes furent préservées de tout outrage. Montmédy et Longwy notamment, attaqués avec vigueur, furent défendus victorieusement. Metz eut une telle contenance que les Prussiens n'osèrent pas l'assiéger et se contentèrent de la surveiller au moyen d'un corps d'observation. C'est dans cette ville que Fabvier se trouvait encore un mois après Waterloo. A ce moment le roi était rétabli, l'armée de la Loire était sur le point d'être licenciée. Paris était occupé et pillé; les derniers défenseurs de la France étaient désavoués par le gouvernement français; la terreur régnait dans les provinces de l'Est. Un ancien émigré, le comte d'Olonne, qui servait la Russie, était devenu gouverneur militaire de Nancy et menaçait de faire fusiller tous ceux des habitants qui « oseraient troubler la tranquillité publique ou qui se permettraient la moindre insulte envers un soldat allié (2) » . Les parents de Fabvier le suppliaient de faire sa soumission, de retourner à Paris, de reprendre son service auprès du Roi. Mais il était dans une

(1) Ach. de Vaulabelle, Histoire des Deux Restaurations, t. III, p. 393- 410*

(2) Ibid., t. III, p. 389-390.

exaltation qui ne lui permettait pas de se rendre à leurs prières. « J'ai souffert bien vivement, écrivait-il à sa mère le 22 juillet, de toutes vos peines et d'autant plus que j'ai blâmé de toute l'amertume de mon cœur les malheureux qui nous ont attiré tant de calamités. Il y a longtemps que je sais à quoi m'en tenir sur l'homme que l'on adorait et sur mon pays. Tout cela sont des coups du ciel; il faut les recevoir avec soumission, mais avec dignité, et si l'on se soumet à Dieu, il ne faut pas se soumettre à l'étranger. Metz a fait sa soumission au Roi. Mais nous n'en sommes pas moins disposés à la défendre pour la France contre toute la terre, et si les ennemis prétendent à nos places, ce sera sans doute un trait de lumière pour les gens mômes les plus aveuglés. »

Le même jour, il écrivait à son frère : « Je sais que vous êtes cruellement étrillés... C'est avec bien du chagrin, mon cher ami, que je me suis aperçu que j'avais mieux jugé des choses que toi. Quant à l'infernal coquin qui nous a perdus avec tant de lâcheté et de perfidie, je ne sais quelle punition le ciel lui réserve, mais à coup sûr elle n'égalera pas ses crimes. Je suis bien loin de me glorifier du triste triomphe que j'ai remporté sur toi. Le profit que je désire en tirer, c'est que dorénavant tu me laisses faire à ma guise et d'après la connaissance que j'ai chèrement payée de ce bas monde. Je n'ai pas été aussi utile dans ce pays que j'aurais pu l'être. Cependant j'y ai produit quelque bien; j'ai fait une expédition qui aurait été bien brillante si elle avait réussi; des gens bien pensants avaient prévenu l'ennemi; je suis rentré cependant sans perdre un homme... J'avais refusé le service que m'offrait l'Empereur. Je n'ai pas voulu faire de serments de fidélité, et cependant, quand le misérable a été renversé, que tout le monde voyait bien que le Roi allait remonter sur le trône, j'ai fait une attaque vigoureuse et si je n'ai pas égorgé huit cents hommes, ce n'est pas ma faute. Tout contre l'étranger! quelque mauvais, quelque honteux que soit un gouvernement, s'y réunir tous, n'importe les couleurs. Pour rien au monde je ne rentrerai dans la maison du Roi. Si le ministre m'appelle à d'autres fonctions, où je puisse être utile, je les

UN VOLONTAIRE PENDANT LES CENT-JOURS iQÏ

accepterai, quoique avec répugnance; sinon, qu'on me laisse à la demi-solde. Je ne veux pas me trouver mêlé avec des étrangers, avec des émigrés qui viennent de rentrer encore une fois avec les bagages... Il faut avoir le diable au corps pour aimer encore les faveurs après tout ceci. »

Cependant les parents du colonel le suppliaient avec insistance de quitter Metz. « Tant que la paix ne sera pas faite et publiée et l'intégrité de la France reconnue, répondait-il à son frère le 30 juillet, je ne quitterai pas ce poste. Pour aller te voir, c'est difficile. Je m'égorgerais avec le premier Russe. »

Dix jours plus tard, il résistait plus que jamais. « Je suis fort mécontent des lettres de mes parents. Ils me font des phrases de sentiment, me prient au nom de leur vieillesse, etc. Tout cela est du joué. Bref, je ne veux pas partir, en voilà assez comme cela. . . Quand je me détermine à quelque chose, ce n'est pas d'après les fantaisies que je changerai d'avis... Tout cela, c'est de la présomption de sagesse que vous avez tous...; pour mes devoirs je ne demande conseil à personne. » (9 août 1815.) Le 14, il croyait encore à une attaque possible de Metz par l'ennemi et annonçait l'intention de défendre cette place, quoi que pût ordonner le Roi. Il s'occupait encore de recruter de nouveaux volontaires. « Malgré mon mépris pour notre race, écrivait-il, j'espère que si les étrangers voulaient assiéger Metz, il se trouverait encore quelques hommes qui viendraient s'y jeter. Les ordres que le Roi pourrait donner en pareil cas seraient évidemment arrachés, par conséquent regardés comme non avenus... Parle de cela à C. H (1) et à d'autres en secret. Si la chose en vient là, il est probable que je serai envoyé pour glaner des gens d'honneur dans le pays. Je pense bien qu'on ne me laissera pas rentrer seul..* Nous n'avons rien de nouveau ici (officiel); dismoi ce que vous savez de l'Alsace, de Béfort, etc.; enfin ce qu'on dit et fait chez vous... Mande-moi un mot sur ce que

(1) Ces initiales désignent sans doute un de ses compatriotes nommé Charles Henry, brave officier dont il parle dans beaucoup de ses lettres avec la plus vive amitié.

tu penses qu'on pourrait décider de gens à venir ici en cas de besoin. Mézières, Soissons, Valenciennes ont reçu beaucoup de renforts volontaires. Notre province sera-t-elle la seule à ne pas agir? •

Effrayé de pareils projets, le père de Fabvier ne cessait de lui représenter que ses craintes à l'égard de Metz étaient vaines, que ses démonstrations belliqueuses le perdaient, qu'elles nuiraient à son avenir. Le colonel lui répondait, sans céder, en le rassurant de son mieux : « J'ai reçu des nouvelles de Paris. On est fort loin de blâmer mon séjour ici; d'ailleurs cela me serait assez indifférent. Je ne suis pas du tout aussi facile que le Meunier de La Fontaine. Je n'agis que d'après moi... Laissez faire les caquets, ils ne m'inquiètent pas du tout. Dernièrement on ne m'approchait pas, j'avais marqué trop de fidélité au Roi. Maintenant je suis un bonapartiste. Et vous croyez que c'est d'après cela que j'irai prendre mon parti?... Vous pouvez dire que malgré tout je serai bien reçu à Paris et que, quoique je ne demande rien, suivant mon habitude, je n'aurai pas moins aussi bonne part qu'un autre (1)... »

Au fond, le colonel n'était point aussi sûr du bon accueil des princes qu'il voulait le paraître. Mais même dans leur entourage sa conduite avait des approbateurs. Marmont, pénétré de reconnaissance pour le courage avec lequel son ancien aide de camp l'avait défendu pendant son exil, ne demandait qu'à le faire rentrer en grâce. Fabvier lui avait écrit et voici en quels termes le maréchal lui avait répondu :

«... J'ai reçu dans mon exil seulement deux de vos lettres; les autres ont été interceptées. Vous m'avez bien jugé et vous avez rendu justice aux sentiments qui m'animent. Quelque douloureux qu'ait été mon départ, quelque pénible que soit un état de proscription non mérité, l'un et l'autre m'ont paru mille fois plus cruels que mon retour, et les sentiments déchirants qui l'ont accompagné ont anéanti toute la joie que la vue

(1) Lettre écrite à Metz, non datée, mais antérieure de fort peu de jours au départ de Fabvier, qui eut lieu vers la fin d'août ou dans les premiers jours de septembre.

de mes amis et de mon pays aurait dû faire naître. Je regrette de ne pas vous avoir vu et que vous restiez loin de nous. Cependant je ne vous désapprouve pas; les motifs que vous me donnez sont dignes de vous, de votre conduite sûre, laquelle a toujours été celle d'une àme élevée et d'un cœur droit- — Vous pouvez vous reposer sur moi pour être (1)... comme vous le désirez, et si la chose est possible... Comptez à jamais sur l'amitié que je vous ai vouée pour la vie (2). »

On était à la fin d'août. L'armée de la Loire et les gardes nationales étaient licenciées. Mais grâce aux bons Français qui, depuis deux mois, s'obstinaient à tenir fermées nos places fortes du Nord et de l'Est, l'ennemi ne parlait plus d'attaquer ni Metz ni Strasbourg. Les garnisons allaient être licenciées à leur tour. Les négociations pour la paix étaient commencées et l'on savait que, malgré la rapacité prussienne, l'empereur de Russie ne laisserait pas démembrer la France; — Fabvier consentit enfin à quitter les bords de la Moselle. — Sa détermination de ne pas rentrer aux gardes du corps était irrévocable; et son frère ayant encore essayé de l'en faire changer: «... Je te déclare une fois pour toutes, lui répondait-il, qu'aucune considération d'amitié ni de confiance n'agiront jamais sur mes déterminations. Je veux avoir l'esprit tranquille et être conséquent avec mes principes. Ainsi laisse-moi tranquille là-dessus. Si tu me parles encore d'emploi, de tout cela, je suis capable de faire un bon serment de ne rien accepter de ce qu'on pourra m'ofïrir. Je garderai ta lettre et te la ferai relire. Tu verras que tu en penseras comme moi. Pour Dieu, je te le répète, plus de politique, plus de conseils... Rappelle-toi que j'écris comme je parle et que je ne me donne pas la peine de te mâcher les choses. Je sais d'ailleurs que tu es bon cheval de trompette et que ta première lettre sera encore une grande pièce politique... (3) »

Dans les premiers jours de septembre, l'impétueux colonel

(1) Ici une déchirure du papier a fait disparaître plusieurs mots.

(2) Fabvier a joint la copie de cette lettre, qui n'est pas datée, à celle qu'U adressait à sou frère le 14 août 1815.

(3) Lettre datée de Metz (26 août 1815).

110 LE GÉNÉRAL FABTIER

était enfin de retour à Pont-à-Mousson. Sa famille ne manqua pas sans doute de lui recommander de plus belle la douceur, la souplesse, toutes les qualités enfin qui lui manquaient, C'était peine perdue. Fort peu après, Fabvier rentrait à Paris. Ce qu'il y vit n'était pas de nature à le rasséréner et à le rapprocher des princes. On venait d'y fusiller La Bédoyère; on allait y juger le maréchal Ney; la Chambre introuvable était sur le point de se réunir; il y soufflait, comme dans toute la France, un vent furieux de réaction et de vengeance. Le colonel, dont la noble conduite pendant les Cent-Jourg méritait les éloges de tous les gens de cœur et de tous les partis, allait être traité en suspect aux Tuileries, en attendant qu'il fût persécuté. On verra dans les chapitres qui vont suivre comment les Bourbons devaient réduire ce serviteur loyal et sans reproche non seulement à cesser de les servir, mais encore à les combattre.

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