CHAPITRE V
Situation politique et militaire de Fabvier, de 1815 à 1816. — La Terreur
blanche. — Premiers rapports de Fabvier avec les indépendants. — Les
. ultras, Canuel et les événements de Lyon. — Mission du duc de Raguse.
Rentré à Paris (fin de septembre 1815), Fabvier y retrouva les allies, ivres de leur victoire et ne dissimulant pas, comme en 1814, leur arrogance, leur avidité, leurs exigences. Un soldat sans reproche, qui n'avait voulu ni suivre les Bourbons à Gand, ni prêter serment à Napoléon pendant les Cent- Jours; un bon Français qui, jusqu'au bout, avait combattu pour la patrie, et pour elle seule, ne put constater sans indignation que la famille royale et ses plus chauds partisans, loin de rougir de l'avilissant appui de l'étranger, semblaient au contraire s'en glorifier. Les princes, d'autre part, n'avaient ni le cœur assez haut, ni l'esprit assez large pour comprendre ce que sa conduite., au milieu des derniers événements, avait eu de noble et de glorieux. S'il ne put leur cacher entièrement son dégoût, ils ne cherchèrent pas à lui dissimuler leur colère.
« Tout va au plus mal, écrivait-il à son frère le 30 septembre. Le premier besoin de la France, le départ des étrangers, est encore fort incertain. Leur insolence accroît à tel point qu'on ne sait raisonnablement que penser des excès auxquels ils veulent enfin arriver. Ils insultent le Roi dans son palais, la nation dans tous ses souvenirs, sa richesse, son existence et son honneur. Et le pis de tout, c'est encore la démence qui dirige toute la conduite de la maison régnante. Rien ne peut la peindre. Les princes se livrent à tous leurs caprices, à ceux
de leurs flatteurs et toujours ils paraissent unis aux étrangers, malgré leur mépris, et le public ne leur en fait pas grâce. Tu peux m'en croire sur parole, tout cela finira mal. Pour ma part, voici où j'en suis. J'ai été parfaitement accueilli. Le ministre m'a porté pour le commandement de la légion de la Moselle (1). C'était une chose arrêtée. Mais depuis ce dernier bouleversement, je ne sais sur quoi compter. M. le duc de Berry m'a reproché fort vivement que j'avais combattu les étrangers et que je n'avais pas été à Gand, etc. J'ai répondu d'après ma façon de penser. Il a prétendu que c'était du bonapartisme. Je lui ai dit que s'il appelait bonapartistes ceux qui haïssaient les étrangers, il y en avait beaucoup en France et que je me mettais du nombre. Gela a fait une scène assez vive. Je l'ai prié de se rappeler qu'il parlait à un homme dont la réputation était assez solide pour ne pas beaucoup s'effrayer de son opinion : que j'avais combattu avec quelque honneur. — Il n'y a pas de quoi se vanter, m'a-t-il dit, dans l'armée de Bonaparte, une armée de bandits, de traîtres, etc. Je l'ai quitté là sans vouloir en entendre davantage, quoiqu'il me rappelât. Tu vois que cela sent la demi-solde. »
Fabvier n'obtint pas le commandement qu'on lui avait fait espérer. C'est ce dont, peu après, il informait son correspondant ordinaire :
c Je te dirai que je n'ai point la légion de la Moselle. Je m'en console d'autant plus facilement que je n'ai pas la façon de penser que l'on exige et que je ne veux pas la feindre. Il ne tenait qu'à moi de l'avoir... Je n'avais qu'à faire une platitude ou ne pas me conduire comme je l'ai fait, rester aux eaux (2), j'étais parfait. Ce n'est pas par ignorance que je me conduis mal, c'est par choix. C'est ce qui me rend plus coupable. J'ai pourtant de beaux exemples : tant de gens que j'ai
(1) L'armée de la Loire venait d'être dissoute. La France n'avait plus de troupes. Le Gouvernement cherchait à s'en procurer de nouvelles en organisant des légions départementales. Il n'y travaillait que mollement, et, en fait, il ne parvint pas à les mettre au complet. C'est seulement à partir de 1818 et grâce à la loi Gouvion-Saint-Gyr que l'armée fut solidement rétablie.
(2) Pendant l'été de 1815.
vus sollicitant de l'emploi chez le maréchal Davout (4) et que je retrouve ici jurant qu'ils sont la pureté même... Tu n'es encore guère avancé si tu te gênes de ce qu'on te dit. Pour moi, les propos de la chrétienté ne me feraient pas perdre un quart d'heure de sommeil. Ce qui me touche amèrement, ce sont les maux passés, présents et suuout futurs de mon pays (2)... Ah! je me ferais tambour si je pouvais battre le ralliement par toute la France et ensuite la charge contre nos ennemis, que j'abhorre chaque jour davantage. Il n'est sorte de trame qu'ils n'ourdissent. Chaque jour et dans tous les lieux qu'ils occupent ils cherchent à détruire dans le peuple le respect dû à la bonté et aux malheurs du Roi. On cherche l'origine des cris séditieux (3) : eh bien! c'est encore eux... Voilà le malheur qu'il faut déplorer. C'est l'amitié de telles gens. Qu'ils enlèvent nos tableaux, nos millions. Mais ils bravent la justice céleste en jetant au milieu d'un peuple abattu tant de semences de discorde. J'attends la crise du désespoir. Que le Roi et la France en pleurs se jettent dans les bras l'un de l'autre; que tout soit anéanti ou que nous soyons délivrés... Je t'ai mandé ce qui m'est arrivé... Tu sais que je me suis fait des règles fort étroites. Ce qui m'arrive en est la preuve. Je n'avais qu'à biaiser, j'étais parfait. La vérité m'a fait tort. Ah! dût- elle me conduire au fond de son puits, je ne la quitterai pas. Je ne quitterai pas davantage la partie, du moins volontairement, et s'il y a quelque danger, je montrerai d'une manière honorable qu'on s'est trompé en me jugeant (4)... »
Les nobles sentiments exprimés par Fabvier dans ces dernières lignes et qu'attestaient encore à cette époque jd'autres lettres de lui que nous pourrions citer (5) ne l'empêchaient pas d'être suspecté par le gouvernement. Il eût été dès lors
(1) Ministre de la guerre pendant les Gent-Jours.
(2) Lettre de Fabvier à son frère (Paris, 25 oetobre 1815).
(3) La Chambre introuvable discutait alors cette loi sur les cris et discours séditieux, dont la police royale et les tribunaux d'exception allaient peu après faire un si abominable usage.
(4) Lettre de Fabvier à son frère (Paris, 30 octobre 1815).
(5) Lettres à son frère du 8 novembre et du 4 décembre 1815.
disgracié sans réserve si Marmont, qui lui portait toujours la plus vive affection, ne se fût fait un devoir de le défendre. Ce maréchal était maintenant un des quatre majors généraux de la garde royale. A ce titre, lui et ses trois collègues avaient à exercer à tour de rôle le commandement supérieur de cette garde et de la division militaire de Paris. Il demanda et obtint que son ex-aide de camp fût attaché à son état-major. (24 novembre 1815.)
Il avait gardé et garda toute sa vie pour Fabvier la plus haute estime. Dans ses Mémoires, écrits à une époque où ce dernier était depuis longtemps et pour jamais séparé de lui, il le représente comme un « officier de la plus grande distinction »; comme un « homme d'un esprit remarquable, d'un caractère fort élevé et du plus grand courage »; mais, ajoute-t-il, « d'une ijature ardente et emportée (1) ». Le colonel, de son côté, tout en déplorant les égarements et les faiblesses du maréchal, ne pouvait se défendre d'une sympathie respectueuse pour une àme qui, malgré de regrettables défaillances, n'était, en somme, devenue ni basse, ni méchante. « Il s'est mis en avant de toute sa force, écrivait-il le À décembre 1815 (2), pour sauver ses amis dans le malheur. Sa conduite est très honorable. J'espère qu'il continuera. » Effectivement, on sait que Marmont, après avoir essayé de préserver les deux généraux Faucher (3) et d'autres victimes de la réaction royaliste, employa tout son crédit et risqua sa faveur pour obtenir la grâce du comte Lavalette. Il y a même lieu de croire que ni lui ni Fabvier ne furent 6ans contribuer au salut de ce condamné (4).
Le CQlonel n'entendait pas se lier sans restriction à la fortune du maréchal. Il l'aimait; mais il y avait en 1815, plus
(1) Mémoires du duc de Raguse, t. VII, p. 255.
(2) Lettre de Fabvier a son frère.
(3) Exécutés à Bordeaux le 27 septembre 1815.
(4) Voir sur l'évasion de Lavalette ses Mémoires, et ceux du duc de Raguse. Le prisonnier fut caché pendant plusieurs semaines par M. Bresson,*chef de la division de la comptabilité au ministre dos affaires étrangères. Ce fonctionnaire, qui ne l'avait jamais connu avant cette époque, était un ancien député des Vosges à la Convention et aux Cinq-Cents.
encore qu'en 1814, des limites au delà desquelles son dévouement se refusait à le suivre. « J'ai fait, lisons-nous dans une de ses lettres, les conditions que tu penses bien. La patrie, toute malade qu'elle est, avant tout(l). » A certains moments, sans doute quand son chef lui semblait pactiser trop ouvertement avec le parti ultra-royaliste et avec la contre-révolution, i! avait à son égard des accès de franchise un peu brusques; il était tenté de rompre. Mais il ne pouvait s'y résoudre. « Il y a entre cet homme-là et moi, écrivait-il à son frère le 2 juillet 1816, une amitié de guerre qui subsiste et se renoue malgré tout. » Le duc de Raguse pour sa part, semblait ne pouvoir se passer de lui. S'il allait pour quelques semaines dans ce domaine de Châtillon-sur-Seine où il était en train de se ruiner en embellissements et en entreprises industrielles, il emmenait Fabvier qui, du fond de cette retraite, envoyait à Nancy les lignes suivantes : « Je suis ici avec le maréchal et trois ou quatre hommes, toujours très bien avec le maître de la maison. 11 me montre une amitié que rien n'altère, pas même des torts inévitables que j'ai envers lui. Il sait, à n'en pouvoir douter, que mon amitié est bien désintéressée et que je souffre le premier quand je me vois obligé de lui dire des choses qui ne sont pas de son goût (2)... »
Chose singulière, Fabvier n'inspirait pas moins de confiance et d'amitié à la duchesse de Raguse qu'à son mari, ce qui doit surprendre, car on n'ignore pas qu'une radicale incompatibilité d'humeur séparait depuis longtemps le maréchal et sa femme et que, dès cette époque, ils vivaient d'ordinaire loin l'un de l'autre. Le colonel était fort lié avec les Perregaux, parents de la maréchale. Il allait aussi chez eux en villégiature. Il s'efforçait de ramener la paix dans le ménage troublé de Marmont. Mais la tâche était par trop difficile, et il eût fallu, pour la remplir, des talents diplomatiques qu'il n'avait pas. Aussi ne réussissait-il guère et le constatait-il parfois avec quelque tristesse (3).
(1) Lettre de Fabvier à son frère (Paris, 4 décembre 1815).
(2) Ibid. (Châtillon-sur-Seine, 18 juillet 1816).
(3) Marmont avait épousé la fille du fameux banquier Perregaux. Dans
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On doit bien penser que, dans sa position nouvelle, les loisirs ne lui manquaient pas. Son emploi n'était guère, les trois quarts de l'année, qu'une sinécure. Aussi son activité cherchait-elle sans cesse quelque aliment qui la pût satisfaire. Il apprenait l'anglais et travaillait à la rédaction des Victoires et Conquêtes des Français. Entre temps, il faisait connaissance avec sir Sidney Smith et se demandait un moment s'il ne le suivrait pas comme volontaire dans son expédition contre les Barbaresques (1). Mais il était retenu par sa passion pour la duchesse de Frioul, la 'petite dame, comme il l'appelait dans ses lettres. Il s'indignait à la pensée que cette femme parfaite pût devenir l'épouse d'un autre. Il parlait avec mauvaise humeur d'un plan conjugal qu'il lui supposait, d'un gringalet qu'il voyait fort bien chez elle,, de l'embarras qu'elle témoignait à son égard. Il allait la voir fréquemment et se plaignait d'être toujours au même point avec elle. Pourtant le colonel, dans une lettre du 44 mars 1816, se disait décidé à « avoir une explication avec elle ». L'eut-il effectivement? Nous ne savons. En tout cas, elle ne tourna pas au gré de ses désirs. A ce moment, la duchesse ne voulait sans doute pas se remarier. On peut croire aussi qu'elle hésitait à unir son sort à celui d'un officier plus qu'à demi disgracié et dont l'avenir militaire semblait à ce moment fort compromis. Quoi qu'il en soit, à partir de juin 4816, il n'est plus question d'elle dans la partie de la correspondance de Fabvier que nous avons sous les yeux. En revanche nous y voyons que cette année et la suivante il paraissait souhaiter un autre mariage. Il voulait maintenant
ses Mémoires (t. VII) il lui reproche fort amèrement son orgueil, son caractère acariâtre et peu généreux. Après avoir profité sous l'Empire de ses prospérités, elle lui rendit, s'il faut l'en croire, la vie insupportable, quand elle le vit, sous la Restauration, réduit à un revenu modique, et fit ostensiblement cause commune avec ses ennemis politiques.
(1) « C'est un homme curieux, lisons-nous dans sa lettre à son frère du 4 février 1816. Mais il ne me fait pas du tout l'effet d'un Anglais, plutôt d'un Portugais, d'un Napolitain. Il m'a assez intéressé par ses récits de toutes ses aventures. Il m'a sondé pour savoir si je voudrais être des siens pour l'expédition contre les nations barbaresques. Je ne m'en suis pas soucié. Cependant si on était bien tranquille en France sur les étrangers, cela me plairait assez. Je n'ai jamais vu d'expédition maritime. Celle-là ne serait pas longue... »
épouser la jeune Polonaise dans la famille de laquelle il avait été recueilli et soigné en 1812, après la terrible blessure qu'il avait reçue à la Moscowa. Mais ses parents à lui, nous ignorons pour quels motifs, s'opposaient à cette union. Le colonel maugréait. Mais, à ce qu'il semble, il ne maugréa pas longtemps. Les passions politiques allaient pour longtemps lui faire négliger l'amour.
On était en pleine Terreur blanche. Après l'assassinat du maréchal Brune; après les exécutions de Labédoyère, des frères Faucher, du maréchal Ney, la Chambre introuvable avait jugé bon tf organiser la réaction par une série de lois draconiennes que les autorités civiles et militaires appliquaient avec une rigueur parfois sauvage. La presse était bâillonnée. Grâce aux mesures nouvelles sur la liberté individuelle (1) et sur les cris et discours séditieux (2), la France voyait renaître le régime des suspects. Plus de cent mille citoyens, dénoncés comme bonapartistes ou républicains, étaient sous les verrous. Grâce aux cours prévôtales, chaque département avait une sorte de tribunal révolutionnaire qui jugeait sans appel et dont les procédés expéditifs rappelaient fort 1793. Grâce à la prétendue amnistie de janvier 1816, les personnages les plus marquants de la Révolution et de l'Empire étaient proscrits. Ceux qui demeuraient en France étaient traqués, mis en prison, traduits en justice, menacés de la guillotine ou de la fusillade. La Restauration ramassait les blessés de Waterloo pour les porter à l'échafaud, aux applaudissements de nos vainqueurs (3).
Si les juges n'osaient condamner Drouot, si Berryer arrachait Cambronne à l'échafaud, d'autre part les vaincus de
(1) 29 octobre 1815.
(2)9 novembre 1815.
(3) On sait que Wellington non seulement ne fit rien peur sauver le maréchal Ney, mais contribua au contraire à ce que sa sentence de mort fût exécutée. Le comte de Rochechouart, qui commandait la place de Paris et qui dut présider a l'exécution, raconte dans ses Mémoires qu'un officier étranger se donna le plaisir d'assister à cheval et en grand uniforme à la mort du brave des braves, et, la victime une fois tombée, de faire sauter sa monture par-dessus le cadavre encore chaud du prince de la Moscowa.
la Vendée ne rougissaient pas de prononcer la peine capitale contre Travot, leur loyal adversaire de la veille (1). Le général Debelle était traité avec la même rigueur. Le général Chartran était exécuté à Lille. Le général Bonnaire, vieux et irréprochable militaire, était dégradé sur la place Vendôme par un ancien soldat de l'armée de Condé et en mourait de douleur. Mouton-Duvernet subissait le dernier supplice à Lyon; des femmes du grand monde allaient danser sur la terre encore humide de son sang et, peu après, des royalistes, célébrant par un banquet la mort de ce vaillant homme, trouvaient de bon goût de se faire apporter un foie de mouton, qu'ils criblaient sans péril de coups de couteau. Lefebvre- Desnouettes, Rigaud, Gilly, Drouet d'Erlon, Lallemand aîné, Lallemand jeune, Clause!, Brayer, Ameilh, etc., étaient condamnés à mort par contumace. Dans le département de l'Isère, à la suite de l'insignifiante échauffourée de Didier, le général Donnadieu faisait en quelques semaines tomber vingt-cinq têtes (mai-juin 1816) et recevait en retour d'éclatantes récompenses. Réprimer des complots ne suffisait pas à la sollicitude de la police. Des agents provocateurs livraient au bourreau Pleignier, Carbonneau et Tolleron, dits les Patriotes de 1816 (27 juillet).
Écœuré par tant de basses vengeances, Fabvier ne prenait nul soin de déguiser ses sentiments. Tant que le général Drouot, son compatriote et son ami, était demeuré en prison, il n'avait cessé de lui rendre visite et de s'employer pour lui. L'acquittement de cet homme de bien le transporta de joie (2).
Il était heureux, d'autre part, d'avoir à féliciter son frère du dévouement dont il faisait preuve comme avocat envers les accusés de la Terreur blanche. Fabvier aîné, plus foncièrement royaliste que son cadet et surtout moins emporté, n'en détestait pas moins l'affreux régime que les ultras faisaient alors peser sur la France. Son éloquence grave, émue, péné-
(1) La peine de ce général fut commuée en vingt ans de détention. Il en fut de même de celle de Debelle.
(2) Lettre à Fabvier aîné du 9 avril 1816.
trante avait déjà sauvé beaucoup d'innocents, rendu la liberté et le repos à beaucoup de bons citoyens. Le colonel l'en complimentait non sans une douce malice. < J'ai appris avec beaucoup de plaisir, lisons-nous dans une de ses lettres (1), tous tes succès depuis quelque temps. Cela t'a fait dénoncer. Ton nom a été plus haut que tu ne penses. Il a rencontré le mien. Madame (2) elle-même a daigné s'occuper de moi, il y a quelque temps; mais comme il y a de bonnes âmes partout, il s'en est justement rencontré une qui a fait de moi un éloge beaucoup trop beau. Quand il a été prouvé que j'étais loin d'être un bonapartiste, on a conclu que j'étais un jacobin, un élève de l'École polytechnique... Du reste, on a dit que j'étais dans les bons principes en sortant de Paris à l'usurpation, que c'est mon séjour en Lorraine qui m'a gâté. Ainsi prends-en ta part. Et si j'avais pris un régiment, comme tu le voulais (3), je serais en prison à l'heure qu'il est et peut-être pendu. »
Vu ce qui précède, on doit bien penser que Fabvier ne fréquentait guère ni les salons des princes ni le faubourg Saint- Germain. « Je ne vais pas beaucoup dans le monde, écrivaitil un jour. On s'y tue de politique et on y rencontre trop de canaille. Mais j'ai quelques sociétés intimes où on me reçoit avec la plus aimable amitié et cela vaut mieux que ces grands salons qui sont de vrais cloaques... »
Quelles étaient ces sociétés intimes? Il est souvent question, dans ses lettres de ce temps-là, des généraux Miollis et Bourcier, ses anciens protecteurs, avec lesqnels il s'honorait, malgré leur disgrâce, d'entretenir les plus cordiales relations. Ces deux vieux officiers se tenaient à l'écart de la politique. Il n'en était point ainsi du colonel Victor de Tracy et du général Foy, qu'il avait connus, le second en Espagne, le premier à l'École polytechnique, puis à Constantinople. Ces deux personnages étaient du parti des mécontents actifs. En attendant que la Chambre des députés s'ouvrît devant eux, ils travaillaient obscurément, mais avec une énergie singulière, en compagnie
(1) Datée du 25 mai 1816.
(2) La duchesse d'Angouléme.
(3) Pendant les Ont-Jours.
des Manuel, des Benjamin. Constant, des Laffitte, des Chauvelin, et sous la direction morale de La Fayette, à la formation de ce groupe des indépendants (appelés libéraux à partir de 1819) dont l'opposition devait à la longue amener la chute de la Restauration. C'est probablement par leur entremise que Fabvier fut mis en rapport avec ce monde, où il trouva grand accueil, car s'il n'était ni orateur ni écrivain de marque; il était homme d'action et l'on savait qu'en face du péril le cœur ne lui manquerait pas. Vers le milieu de 1816, La Fayette l'invitait à venir passer quelque temps avec lui dans son château de la Grange (1). Bientôt, ses relations avec les indépendants devinrent tout à fait cordiales. Il en arriva à penser comme eux à peu près sur tous les points. Pas plus qu'euxmêmes il ne songeait alors à conspirer. Mais il était déjà bien décidé, quoi qu'il pût lui en coûter, à mettre son nom et sa voix au service d'un parti dont le programme se résumait à ses yeux en ces deux articles : Libération du territoire, triomphe de la liberté constitutionnelle.
Il applaudit de grand cœur à l'ordonnance du 5 septembre 4816 qui, en dissolvant la Chambre introuvable, semblait ouvrir à la France terrorisée une ère nouvelle de réparation et de sécurité. La loi du 5 février 1817, qui assurait à la bourgeoisie, c'est-à-dire à la classe la plus attachée aux droits constitutionnels, la prépondérance dans les élections, le remplit de joie et d'espérance. Mais, par contre, l'évolution si sage que venait d'exécuter Louis XVIII sur les instances de son favori du moment, le comte Decazes, exaspéra les ultras, qui jurèrent la perte de ce ministre et la ruine du cabinet Richelieu, dont il était l'âme. Cette faction ignorante et haineuse, qui rêvait le rétablissement des privilèges nobiliaires et ecclésiastiques et qui le croyait possible, sentait la France lui échapper peu à peu sous une administration nouvelle, qui tendait à la suppression ou à radoucissement des lois d'exception. Encouragée par le comte d'Artois, ses fils, la duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, les principaux dignitaires
(1) Lettre de Fabvier à non frère (Paris, 25 mai 1816).
de l'Église et les coryphées de l'émigration, elle jugeait sans doute que la fin justifie les moyens. Aussi n'hésita-t-elle pas à en employer de fort coupables pour reconquérir le pouvoir. D'une part, elle s'efforçait de retarder l'évacuation du sol français par les étrangers; de l'autre elle ne cessait, par des provocations de tout genre, d'entretenir à l'intérieur un désordre moral qu'elle dénonçait à grand bruit comme l'effet des menées révolutionnaires. Un de ses procédés habituels consistait à susciter, par d'infâmes agissements de police, des complots bonapartistes ou républicains pour les noyer ensuite dans le sang et s'attribuer le mérite d'avoir sauvé l'État. C'est ainsi notamment que la servait en 1817 un misérable renégat qui, par l'excès de son royalisme de fraîche date, pensait faire oublier ses excès révolutionnaires d'autrefois et dont Fabvier allait avoir le courage de révéler au grand jour l'ignominie.
Ce personnage, nommé Canuel, avait été jadis, en Bretagne et en Vendée, le lieutenant le plus zélé du général républicain Rossignol. On se rappelait l'avoir vu en bonnet rouge au club populaire de Lorient et l'avoir entendu dénoncer avec violence les ci-devant et les brigands, c'est-à-dire les royalistes. L'ostentation de son dévouement à la Convention lui avait valu d'être nommé général de division dès 1793, à l'âge de vingt-six ans. Pourvoyeur de la guillotine, il ne s'était guère signalé par d'autres exploits personnels que par des exécutions sommaires de chouans. Après la Terreur, il était rentré dans l'obscurité. Dédaigné par le Directoire et l'Empire, il n'avait jamais eu l'honneur, au temps de Napoléon, de marcher à l'ennemi. Aussi s'était-il rallié, en 1814, avec le plus bruyant empressement, aux Bourbons, qui avaient eu le tort de le tirer de l'oubli. Pendant les Cent-Jours, on l'avait revu en Vendée, mais cette fois dans les rangs de l'insurrection royaliste et à côté de La Rochejacquelein. Vaincu par Travot, il avait pris sa revanche en présidant sans pudeur le conseil de guerre qui, le 18 mars 1816, condamnait à mort ce vaillant soldat. Il exerçait maintenant un grand commandement, celui de la 19e division militaire, dont Lyon était le chef-lieu, et pouvait à son gré terroriser la seconde ville du royaume.
Les lauriers de Donnadieu empêchaient Ganuel de dormir. Il lui fallait une insurrection à réprimer, des conspirateurs à châtier (1). II eut bientôt organisé à Lyon une police secrète qui, d'accord avec certaines sociétés catholiques, avait pour principal but non pas seulement l'espionnage, mais la provocation directe à la révolte. Ses agents (presque tous militaires) avaient pour mission de s'aboucher avec les anciens soldats de l'Empire, avec les officiers à demi-solde, avec les paysans propriétaires qu'alarmaient les menaces des émigrés et des prêtres, de raviver leurs colères et leurs alarmes, de les entraîner enfin jusqu'à ce commencement d'exécution nécessaire pour qu'il pût sévir et signaler avec fracas l'existence d'un complot. Les bruits les plus absurdes, les promesses les plus décevantes étaient répandus dans la ville et dans les campagnes par ces provocateurs : Napoléon, par exemple, avait passé de Sainte-Hélène en Afrique; il allait apparaître avec deux cent mille nègres; ou bien encore il allait arriver des Antilles; ses principaux lieutenants étaient réunis en Suisse; plusieurs grandes puissances favoriseraient la Révolution. Dès le mois, d'octobre 1816, Canuel rapportait ces bourdes — en affectant d'y croire — et dénonçait l'insurrection comme très prochaine au préfet du Rhône et au lieutenant-général de police de Lyon. Mais ces deux fonctionnaires se montraient fort incrédules. Le second surtout, vieux Lyonnais (2), fort bon royaliste et qui l'avait été dans un temps où il y avait quelque mérite à l'être, ne cessait de nier la réalité ou la gravité du danger et mettait loyalement le comte Decazes, son chef hiérarchique, en garde contre les prétendues alarmes de l'ancien terroriste. Il s'appelait Gharrier- Sainneville. Canuel, il est vrai, vingt fois confondu, ne se
(1) On lui attribuait ce mot atroce : « J'ai marché dans le sang jusqu'à la cheville pour la République; pour les Bourbons, ce sera jusqu'aux genoux. » (Mémoires du duc de Raguse, t. Vil, p. 235.)
(2) Il était né à Grenoble (en 1768). Mais il y avait plus de vingt ans qu'il habitait Lyon. Il avait été, de 1805 à 1815, adjoint au maire de cette ville, à laquelle il avait rendu de grands services tant en cette qualité que comme administrateur des bureaux de bienfaisance. Il était lieutenant-général de police depuis la fin de 1815.
tenait jamais pour battu. En février 1817, il signalait encore une effroyable conjuration. Mais le lieutenant de police et le préfet démontraient qu'elle était l'œuvre d'un certain Brunet, son émissaire. Trois mois après, en mai, le commandant de la 19e division, grâce à la maladresse d'un autre espion à ses gages, le capitaine Cormeau, subissait encore pareille déconvenue.
Canuel, malgré tout, ne lâcha pas prise Ses agents parvinrent à fanatiser deux pauvres diables, le capitaine à demisolde Oudin et le cultivateur Garlon, qui avait commandé une compagnie de fédérés pendant les Cent-Jours. Ces malheureux, convaincus, sur l'assurance des provocateurs, que Lyon se soulèverait à leur exemple, que l'armée tournerait comme en 1815, convinrent de donner le 8 juin le signal de la prise d'armes qui devait combler les vœux du général. Rien n'était plus facile à ce dernier que de les en empêcher, puisqu'il était au courant de tout et qu'Oudin se présenta chez lui deux jours avant cette date. Mais il fallait qu'ils tombassent dans le piège; aussi ne prit-il aucune mesure préventive. Sainneville aurait pu, comme précédemment, déjouer ses desseins. Mais ce fonctionnaire était alors à Paris. Son absence fut singulièrement mise à profit par l'ex-lieutenant de Rossignol.
Le 8 juin, l'échauffourée si péniblement préparée par Canuel eut lieu à point nommé. Échauffourée misérable et qui serait risible si, par ses conséquences, elle n'avait fait couler tant de sang et tant de larmes. A Lyon, il n'y eut pas un mouvement, pas un coup de fusil. A peine put-on signaler, le soir, quelques altercations de cabaret et un meurtre, celui du capitaine Ledoux, agent provocateur du général, tué dans la rue par quelques amis de Garlon et d'Oudin, qui avaient la preuve de sa trahison. Quant aux deux chefs de Y 'insurrection , ils firent sonner le tocsin dans onze petites communes suburbaines formant deux groupes séparés l'un de l'autre de plusieurs lieues. Le nombre des volontaires qui accoururent à leur appel ne dépassa pas deux cent cinquante, dont cinquante ou soixante à peine avaient des fusils. Deux détachements de vingt à trente hommes, envoyés par Canuel, suffirent
à les disperser. Il n'y eut d'essai de résistance nulle part, si ce n'est à Saint-Genis-Laval, où fut tué un gendarme, victime unique de la révolte. Dès le matin du 9 juin, il n'y avait plus nulle part trace de soulèvement. La victoire, on le voit, avait été facile.
Le général ne la célébra pas moins comme le plus signalé service qu'eût depuis longtemps reçu la royauté. Le préfet du Rhône, M. de Chabrol, soit qu'il voulût maintenant complaire aux ultras, soit que son opinion fût vraiment modifiée, parut persuadé que la monarchie venait d'échapper à un grand péril. On le crut aussi à Paris dans le premier moment et Canuel fut nommé baron.
Fort peu de jours après le 8 juin., grâce au zèle du général, du préfet et du maire de Lyon (1), plus de trois cents personnes étaient arrêtées dans les villages; deux cent quinze l'étaient dans la ville. Des colonnes mobiles parcouraient le département du Rhône, pillant et réquisitionnant comme en temps de guerre; les maires de campagne dénonçaient leurs administrés et aidaient à les dépouiller. A Lyon, les maisons d'arrêt étaient pleines; les sentinelles tiraient parfois à bout portant sur les prisonniers; on entassait dans les caves de l'hôtel de ville de pauvres gens qui demandaient vainement quel était leur crime. Dès le 13 juin la cour prévôtale faisait tomber deux têtes. Puis les jugements se multiplièrent et le sang continua de couler. Par un raffinement d'iniquité, Canuel divisa les accusés ruraux en onze séries différentes correspondant aux communes insurgées; il semblait ainsi qu'il y eût eu onze conspirations; c'était le moyen de trouver et de punir plus de chefs. Quant aux Lyonnais, on les réservait pour une douzième série. Dans l'espace de deux mois (juin-août 1817), cent cinquante-cinq insurgés, ou prétendus tels, dont cent vingt-deux seulement étaient présents, furent jugés. Quarante-cinq furent soumis à une longue surveillance et à un cautionnement qu'ils étaient pour la plupart hors d'état de payer; quarante-deux furent condamnés à un
(1) C'était ce même de F argues qui, déjà maire en 1815, avait accueilli Napoléon par une proclamation enthousiaste.
emprisonnement plus ou moins long, trente-quatre à la déportation, six aux travaux forcés, enfin vingt-huit à la peine de mort. Parmi ces derniers, seize étaient contumaces. Onze subirent le dernier supplice. Deux mois durant, la guillotine fut promenée de village en village. Les soldats qui protégeaient l'exécution du capitaine Oudin étaient ivres, comme leur chef; l'un d'eux dépouilla le cadavre de la victime de son pantalon et de ses souliers. A Saint-Genis-Laval un enfant de seize ans, le jeune Dumont, coupable seulement de menaces, fut décapité devant la maison de sa mère, et cette pauvre femme fut peu après contrainte de payer 150 francs pour les frais de l'exécution de son fils.
Canuel continuait à provoquer et à dénoncer. Il avertissait le gouvernement que l'insurrection devait se reproduire, mais avec des forces bien plus imposantes, le 14 juillet. Cette date passée, c'était le 25 août que devait éclater la révolte. Ce bruit, répandu à Lyon, y causa une telle panique que six mille habitants quittèrent précipitamment la ville. Le commerce et l'industrie étaient alors presque paralysés dans le chef-lieu du Rhône et aux alentours. Les trois quarts des métiers étaient abandonnés. La délation, la terreur étaient partout.
Fort heureusement Sainne ville, rentré à Lyon dès le 13 juin, s'était donné pour tâche d'éclairer le gouvernement. Le préfet, le maire et surtout le général avaient tout d'abord voulu l'empêcher d'interroger les prisonniers. Ils eurent beau faire; le lieutenant de police acquit bientôt la preuve que le vaste complot qu'ils se vantaient d'avoir déjoué se réduisait à bien peu de chose et que Canuel était, en somme, le principal coupable. Les nouvelles menées de ce dernier ne lui échappèrent pas. S'il ne put arrêter les procès commencés, il s'efforça du moins, et avec succès, de prévenir le retour de pareils holocaustes. Les renseignements accablants pour le général qu'il fournit à M. Decazes convainquirent sans peine ce ministre que le gouvernemeni avait été trompé par Canuel. Le gouvernement, ne voulant pas se brouiller avec les ultras, hésita quelque temps à prendre un parti. Mais les dénonciations
contre Canuel s'étant multipliées, le Roi se résolut, vers la fin d'août, à ordonner une enquête et à charger un des plus hauts dignitaires de l'état du rétablissement dePordre à Lyon.
C'est à Marmont que fut confiée cette importante mission. Le titre de lieutenant du Roi fut conféré à ce maréchal et, avec lui, un pouvoir à peu près discrétionnaire sur les territoires formant la 19e et la 7e divisions militaires. A Grenoble comme à Lyon toutes les troupes étaient mises à sa disposition, sans réserve; tous les dépositaires de Pautorité publique étaient placés sous ses ordres. Il était, en un mot, investi d'une véritable dictature.
Dès le 3 septembre, Marmont arrivait à Lyon, accompagné du colonel Fabvier, qu'il avait pris pour chef d'état-major et à qui revient principalement dans l'histoire l'honneur des mesures réparatrices ordonnées peu après par le duc de Raguse.
Tout d'abord, le maréchal fut à tel point circonvenu par le général Canuel, le préfet de Chabrol, le maire de Fargues, enfin par tous les ultras de Lyon, qu'il parut disposé à leur donner entièrement raison. Il reçut assez mal Sainneville, qui persistait à les accuser. Bientôt, il est vrai, Fabvier, qui ne fréquentait pas exclusivement, comme lui, le monde officiel et qui était plus facilement abordable, acquit la conviction que les assertions du lieutenant de police étaient d'une exactitude absolue. Son âme généreuse s'enflamma aussitôt. Il n'eut plus de repos qu'il n'eût dessillé les yeux du maréchal. Marmont, détrompé peu à peu par lui, mis par lui en présence de témoignages accablants pour Canuel et pour ses complices, regarda dès lors comme un devoir d'honneur d'éclairer le gouvernement sur la conduite de ce misérable et de réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il avait fait. Au commencement, il avait sollicité pour lui une récompense. Au bout de quelques semaines, au contraire, il le dénonçait comme ayant mérité « mille fois » la peine capitale (1).
C'est Fabvier qui, de toutes parts, recueillit les plaintes
(1) Mémoires du duc de Raguse, t. VII, p. 249-250.
longtemps comprimées que motivait l'odieuse politique du général. Chargé déportera Paris les premiers résultats de son enquête, il fit, par la chaleur et la vivacité de ses récits, une impression profonde sur les ministres. De là date sans doute l'amitié que M. Decazes lui témoigna par la suite et dont il devait lui donner encore des preuves trente ans plus tard (1). De retour à Lyon, le colonel, assisté d'un avocat, dépouilla pièce par pièce l'inique procédure de la cour prévôtale (2) et rédigea le rapport lumineux qui en faisait ressortir les illégalités (3). Ne pouvant rendre la lumière aux morts, il concluait du moins à ce que justice fût faite aux condamnés vivants. Il demandait que les amendes et les cautionnements fussent remis, que la peine de la déportation prononcée contre certains accusés fût commuée en un emprisonnement de deux ans, celle des travaux forcés en un emprisonnement d'un an, enfin que grâce entière fût accordée à ceux qui n'avaient été condamnés qu'à la détention simple.
Ces conclusions furent adoptées par le duc de Raguse (4) et sanction néespar le gouvernement. Les prisons s'ouvrirent bientôt et les populations terrorisées par le général Ganuel reprirent quelque assurance. En outre, le maréchal ne voulut pas quitter Lyon sans faire justice de certains militaires ou fonctionnaires qui s'étaient particulièrement fait remarquer par leurs violences pendant la dernière crise. 11 destitua sept des maires ruraux les plus compromis et purgea l'état-major de la dix-neuvième division de six officiers qui l'avaient déshonoré. Il va sans dire qu'il avait déjà exigé et obtenu le rappel de Canuel et même celui de Chabrol (5). Mais il dut consentir,
(i) Voir plus loin, chap. xvii.
(2) Les accusés de la douzième série ne furent jugés que le 29 octobre. L'un d'eux fut condamné à mort. Mais, grâce à Marmont, il ne fut pas exécuté.
(3) Dans tous ses arrêts, la Cour avait outrepassé sa compétence ; dans la plupart, elle avait fait une application abusive de la loi ; nombre d'accusés avaient été condamnés pour des crimes ou des délits qui n'étaient même pas énoncés dans les actes d'accusation.
(4) Qui a joint ce rapport comme pièce justificative au tome VII de ses Mémoires.
(5) Il est vrai que peu après Canuel devint inspecteur général d'infanterie et Chabrol sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur.
d'autre part, au déplacement de Sainneville qui, nommé lieutenant général de police à Strasbourg, reçut comme compensation le titre de maître des requêtes au Conseil d'État (4). Le gouvernement se serait honoré en frappant Canuel de la peine qu'il méritait. Mais redoutant le scandale de certaines révélations, et ne voulant pas exaspérer les ultras, il tenait à ce que l'affaire fût étouffée. 11 y réussit bien mal, comme on va le voir.
Fabvier, pour sa part, n'était guère disposé à faire le silence. Rentré à Paris en novembre 1817, il écrivait à son frère : t Personne n'est plus en état que moi de donner la vérité sur les événements de Lyon. J'ai passé deux mois dans le travail et les recherches les plus assidues et les plus cruelles. Ce n'est pas en vain, car je sais la vérité. Mais nous sommes trop loin et c'est une chose trop compliquée. Si j'étais seul cependant, si les fonctions que j'ai remplies n'étaient pas trop secondaires, rien ne m'arrêterait et ce serait au public que je parlerais... Si jamais tu vas à Lyon, que tu entres ailleurs que dans un salon, il y a à parier que tu n'entendras pas de mal de moi... Il est probable que les rapides trompettes des ultras feront parvenir bien du mal de moi jusque là-bas (à Nancy), Que cela ne t'effraye pas et ne t'empêche pas de dormir. »
(1) Marmont fut, pour sa part, nommé ministre d'État.