‹ Le général Fromentin et l'armée du NordChapitre 1 sur 73 · LIBR'AIRIE MILITAIRE E. DUBOIS · texte numérisé non relu

LIBR'AIRIE MILITAIRE E. DUBOIS

18, RDE DES GRANDS-AIIGUSTINS, 18 (Même maison à Vcrsuilles)

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En 1889, à Texposition rétrospective organisée au Louvre par la Société de rUistoire de la Révolution^ pour célébrer le centenaire de 1789, Tœil du visiteur pouvait, en scrutant bien tous les vénérables bibelots réunis dans les vitrines, découvrir trois objets de petite dimension et peu apparents, mais qui, outre leur caractère fort authentique, présentaient un réel attrait de rareté.

Catalogués sous les numéros 1372 et 1373 du répertoire, ceux-ci étaient un cachet de campagne, un collet d'habit de général, en drap garance, ceint d'une broderie à feuilles de chêne, un parement de manche du même vêtement, enfin une médaille en or, à motifs finement ciselés, commémorative de la Déclaration des Droits de l'homme. Le tout portait en suscriptioh : Objets provenant du général Fromentin,

Le général Fromentin ! Qui donc se le rappelait? Qui, hormis peut-être de trop clairsemés érudits, eût pu fournir sur ce soldat des renseignements précis?

Sur mes instances, M. Edouard Fromentin, de Valenciennes, petit-fils du général en question, envoya ces quelques témoignages matériels à Texhibition de la Salle des États. En outre, il me chargea d'indiquer que le général Fromentin avait joué un rôle à Tannée du Nord en 1793 et 1794 et qu'il avait notamment commandé faite gauche à Wattigmes. M'étant empressé de transcrire cette véridique information sur la fiche que le Comité d'installation de l'exposition demandait à ses divers prêteurs, je conçus le ferme espoir d'en lire la reproduction au livret publié par la Société.

Supposant que celle-ci élaborait un véritable inventaire descriptif et non un très sommaire recueil, où les erreurs abondent, j'étais heureux de penser qu'on saisirait la circonstance, pour entourer d'un mot de légende le nom du général républicain méconnu. Hélas ! mon espoir fut complètement déçu; le nom de Fromentin apparut dans ce document sans la plus modeste rubrique, sans la moindre date.

Je ne me considérai pas comme battu néanmoins et quand je revis un peu plus tard mon excellent ami, M. Edouard Fromentin, pour lui restituer ses reliques de famille, je m'inquiétai de tout ce qu'il savait sur son ancêtre. Après m'avoir montré son portrait*, il me communiqua différentes notes précieuses qui me donnèrent l'envie de continuer les recherches. Ayant

1. Nous le reproduisons en fac-similé en tête de cet ouvrage. Il remonte aux premières années du siècle et est dû à M^ie Boyenval, sœur du peintre plus connu de ce nom né en 1784. Jules Léonard, artiste valenciennois, notre contemporaio, en a fait une bonne copie. Le général, représenté en buste, porte Tuniforme sans autre ornement que les épaulettes aux trois étoiles d'or.

Nous donnons aussi dans le corps de Fouvragc la réduction d'une

obtenu de consulter les Archives du Département de la Guerre, je me soumis à la besogne longue et compliquée, mais éminemment intéressante, du dépouillement des cartons de la correspondance officielle, depuis 1791 jusqu'à 1795.

Par Tétude des nombreuses pièces authentiques inédites que j'y rencontrai, notamment par les lettres des généraux échangées entre eux, sur le théâtre même des opérations, à la veille des moments critiques, il me fut facile de relever les exploits du général Fromentin, et de recueillir autour de ceux-ci, une série d'engagements, parfois secondaires, il est vrai, mais encore inconnus et dès lors très utiles à l'édification des esprits. D'ailleurs, on conçoit qu'une quantité de mouvements de corps détachés n'ait pu être mentionnée par les précédents historiens, soucieux qu'ils étaient de ne pas embrouiller une épopée déjà en plus d'un cas, pour les années de la Révolution spécialement, si difficile à tirer au clair.

Aussi, mesuis-je appliqué surtout, à exploiter ce filon tenu comme ingrat et si peu fouillé. Le présent travail apporte donc à la lumière un ensemble de détails topiques, nécessaires à fixer aujourd'hui avec l'état du progrès moderne, complément d'ailleurs obligé des commentaires à grands traits, parus déjà sur la campagne de l'armée du Nord en 1792 et 1793.

Parmi les généraux qui en 1793 et surtout en 1794, sur les rives boisées de la Sambre, tinrent l'ennemi en

carte de Nicolas Visscher comprenant la région de Sambre, de l'Escaut et du Cambrésis. Fromentin s'est servi de ses tracés en 1794. On sait qu'à cette époque les cartes géographiques n'étaient pas aussi communes qu'aujourd'hui.

arrêt et furent, en cent occasions, abandonnés avec leurs divisions à tous les hasards, figure Jacques-Pierre Fromentin. La disposition fâcheuse ordonnée par le Comité de Salut public de trop éparpiller les troupes sur d'immenses espaces, les imposantes masses jetées par l'Europe coalisée sur nos frontières, sans compter l'insurrection vendéenne, dévorant une partie de nos défenseurs à l'intérieur, ces différentes causes ont empêché le commandement supérieur de confier à des lieutenants auxiliaires, pourtant habiles, un effectif sérieux, grâce auquel ils eussent pu obtenir des résultats tout à fait décisifs. Tel fut le partage de Jacques Fromentin. Laissé à lui-même dans les postes les plus périlleux, heureux certains jours, il dut aussi, la rage au cœur, céder en d'autres rencontres à des forces tellement disproportionnées avec les siennes, qu'une seule ressource lui restait pour échapper aux farouches et tyranniques accusations des terroristes : se faire tuer, ou, si la mort ne voulait pas de lui, revenir du feu, écharpé d'un coup de baïonnette ou de pointe de sabre, meurtri par une balle ou un biscaïen. Aussi, nous attacherons-nous, avec conscience, à signaler les occurrences où il paya ainsi de sa personne.

Malgré pourtant des succès fort honorables, dont il sera parlé, et qui déjà l'assurent à jamais contre l'indifférence, les motifs déduits ci-dessus n'ont pas permis à ce capitaine de dépasser les proportions d'une illustration de second plan, bien qu'encore très belle, à coup sûr, et dans Fexislence remplie de laquelle le futur homme de carrière, l'apprenti officier, trouveront beaucoup à glaner. Il nous revient, à ce propos, des vers de Corneille qui n'ont rien de déplacé ici et dont

révocation pourrait servir d'épigraphe à Tétude de plus d'un héros :

Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie,

Il lira seulement Tbistoire de ma vie.

Là, dans un long tissu de belles actions,

Il verra comme il faut dompter les nations.

Attaquer une place, ordonner une armée

Et sur de grands exploits bâtir sa renommée ^

Si donc Fromentin ne fut pas invincible, il appartient à la souche des meilleurs sujets sortis du rang et ayant prêché d'exemple, par une bravoure à toute épreuve. Mais, en relatant les actes des guerriers de la Révolution — de ce chef, nos directs ancêtres, — à quoi bon les pompeux dithyrambes? Un exposé simple, concis, autant que possible, soutenu, dénué de banalité, ne suffit-il pas au jugement public? L'opinion ne s'y trompe point et a le sens de ceux qui ont rendu service au pays. De ce côté, l'on peut dire : Sœpè vulgus rectum

videt et c'est dans cette popularité de bon aloi qu'il

faut chercher le meilleur de la gloire posthume, réservée aux gens de valeur par la postérité. Point n'est alors besoin de parer des faits suffisamment éloquents par eux-mêmes, d'attiser la sympathie par de vains plaidoyers. A n'exposer que l'impartiale vérité, les mémoires, dignes d'être classées, s'imposent d'emblée. Celle de Fromentin relève de cette catégorie.

Parti de rien, Fromentin s'est élevé par ses talents, au grade de divisionnaire, le premier alors de la hiérar-

1. Le Cid^ acte 1°', scène II, eutre Don Diègue et Don Gomès.

chie. Intrépide entre mille, plus apte à entraîner le soldat dans la mêlée qu'à tracer des plans de stratège, tel nous apparaît ce bon Français, depuis ses jeunes élans de volontaire aux armées de Louis XVI, durant les combats d'outre-mer, jusqu'aux assauts d'Hondschoote, de Wattignies, du Cateau, de Péchant, etc. C'est à l'armée du Nord, appelée à se fondre bientôt avec celle de Sambre-et-Meuse, que Fromentin a surtout gagné ses éperons, aux côtés de vaillants comme lui, ardents à disputer le sol natal aux Impériaux. Est-il besoin de citer ici quelques noms de ses compagnons de bataille, dont la grande illustration perçait déjà : Ney, Bernadotte, Duhesme, Jourdan, Duquesnoy, frère du représentant, Marceau, d'Hautpoul, Kléber, Hoche, Macdonald, Leclerc, Vandamme, Dumas! De tels chefs conduisaient à l'ennemi des recrues hâves, vêtues de mauvais habits, souvent même sans souliers, sans guêtres et sans gibernes.

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes. Tous à la gloire allaient du même pas.

Gomme la victoire était une nécessité vitale, la Convention, ou mieux sa délégation souveraine (le Comité de Salut public), si elle ne marchandait pas l'avancement aux braves d'élite, issus des couches plébéiennes — et ceux-ci, comme nous le verrons, étaient nombreux, — la Convention ne pardonnait pas les échecs. A cette terrible époque de nos annales, la responsabilité était effrayante pour les généraux. Une légère faute, se traduisant par un mouvement trop hâtif ou mal compris, pouvait entraîner leur destitution,

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sinon leur condamnation à mort. Et même pour mettre en mouvement cette nouvelle Inquisition, une simple dénonciation arbitraire suffisait. Avec de telles facilités, données à la délation, à l'envie, voire à l'inimitié, le tribunal révolutionnaire ne chômait pas un instant. Les exemples célèbres abondent. En 1793, aux seules armées du Nord et des Ardennes, les généraux Ferrand, Kellermann, Lamarche, Servan, Nayrod, d'Hilliers, Desponchez*, La Paillière, Rosières, Lavalette, Poutier", La Rozière, Stettenhoffen, Fournier, Duhamel % La Marlière*, Le Veneur, Kilmaine, Bouchard*, Davaine ®, O'Moran \ Gobert, Stengel, Lanoue *, Champmorin, Dardenne, Schauenbourg, Landremont, Hédouville®, Ernouf*^, Jourdan, — la liste s'allongerait**, étaient tour à tour révoqués et mandés à la barre. Un certain nombre se disculpa. D'autres, moins favorisés ou vraiment coupables, payèrent leurs actes, de la tête. Et pourtant, ils avaient précédemment fourni des preuves de savoir! Il n'est point superflu d'évoquer

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