‹ Le général Fromentin et l'armée du NordChapitre 2 sur 73 · Destitué après la déroute de Meuin · texte numérisé non relu

Destitué après la déroute de Meuin

10. Ernouf, ami et compatriote de Fromeatio, était aussi natif d'Alençon. Il fut cassé de son grade en même temps que Jourdan, le 17 nivôse an II.

11. Tous les noms cités out été relevés par nos soins dans les archives. Pour Stettenhoffen, voyez P. J., n<» lxvi.

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ici les noms de Biron, de Beauharnais, de Ghancel et de Custine*? « Vaincre ou mourir », telle était Tinéluctable alternative. Le Comité de Salut public ne badinait pas sur ce chapitre.

La trahison de certains chefs à haute notoriété % avait encore accru, en cette année 1793, et même légitimé, la défiance qui tourmentait le Comité de Salut public. Il restait encore dans les cadres beaucoup d'officiers acquis à Tancien régime, soit par leur origine aristocratique, soit par leurs sentiments secrets dissimulés. On savait que Tannée précédente, le Roi et des gentilshommes de sa cour avaient noué des intrigues, au dehors, avec plusieurs monarchies, dont les armées nous enserraient. Ces raisons, jointes à l'extrême urgence de sauver la patrie et l'idée révolutionnaire, contribuaient à faire quadrupler les condamnations parmi les généraux, malgré les dangers que la fréquence de mutations, qui en résultait, devait nécessairement présenter, en période d'hostilités.

Fromentin n'échappa pas moins que la plupart de ses collègues, même les plus éminents, à cette fureur inouïe de révocations. Peu suspect d'incivisme, on s'imagina

1. Chancel et Custine furent exécutés, le premier le 5 février 1794; le second, le 28 août 1793.

2. Suivant l'exemple donné par Bouille après l'événement de Varennes (juin 1791) où celui-ci .avait montré tant d'impéritie, La Fayette, mécontent de la violation de la Constitution, se mit en état de rébellion, quitta son poste de commandant en chef de l'armée du Nord et des Ardennes, pour passer à l'étranger avec son état-major, le 19 août 1792. Dumouriez qui le traitait alors de petit Sylla, imitait cet exemple sept mois après, le 4 avril 1793 et ternissait à jamais son ancienne gloire. Le général de Chartres (dit Égalité fils), plus tard Louis-Philippe I«', l'accompagnait. (Voyez, pour les dates et détails complémentaires : cartons de la Guerre.)

de rincriminer sur ses contre-marches. Le l*'mai 1794, quelques clubistes jacobins d'Avesnes, lui imputant l'arrivée des Autrichiens à Landrecies et la reddition de cette ville, à la suite de son investissement, le dénoncèrent au Comité de Salut public, — comme si avec une douzaine de mille hommes, auxquels était réduite sa division décimée, isolée aux avant-postes, — Fromentin eût été à même d'annuler l'action de 60,000 ennemis! Parce qu'on était encore, à Paris, sous l'influence des publics éloges accordés par Carnot à l'ancien commandant de Bergues, cette accusation ne trouva pas d'écho immédiat ; toutefois, après l'insuccès des premières tentatives sur Charleroi (fin mai 1794), auxquelles Fromentin avait pris une part si brillante bien que malheureusement stérile, et où il avait reçu de très graves blessures, la suspension, ajournée jusque-là, l'atteignit. L'enquête ordonnée lui fut clémente et, comme pour ses amis Jourdan et Ernouf, sa réintégration eut lieu bientôt.

Cependant, il n'est pas d'existence humaine qui ne soit sujette à dépérissement, à fortiori lorsqu'elle est, comme celle du soldat, exposée aux épreuves des longs carnages. Ce n'est pas impunément que l'on court au devant des balles et des boulets. Fromentin avait eu le bonheur de braver la mort de si près et tant de fois que son corps était criblé de cicatrices. De là, un état physique assez déplorable qui le fit choisir par le ministre de la guerre pour un emploi sédentaire. En juin 1794, en effet, le gouvernement lui conférait un commandement de plusieurs forteresses, qu'il conserva jusqu'au moment où, ayant obtenu sa

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retraite, il s'isola à la campagne, ne rêvant plus désormais au monde que Toubli et le repos.

Dès qu'il eut repris l'habit civil, Fromentin vécut de sa pension réglementaire de 6,000 fr. L'esprit de l'époque s'accommodait alors très bien de mœurs austères ; la soif des honneurs ou de l'or n'aveuglait pas indistinctement les parvenus. L'armée surtout, et ce n'est pas son moindre honneur, renfermait, sous la République, maints généraux qui, comme Fromentin, furent des modèles de désintéressement. Dagobert, Hoche, Ghampionnet' moururent indigents; ils ne laissèrent pas de quoi se faire enterrer ; Lefebvre et Dugommier, nonobstant le galon, n'avaient pas la somme voulue pour payer l'instruction militaire de leurs fils ; Duquesnoy, mutilé et sans patrimoine, expirait aux Invalides en 1796; Camot enfin, après

avoir occupé les plus grandes charges de l'Etat, réintégrait ses foyers avec l'unique pécule de commandant du génie.

Fromentin doit être rangé parmi ces Spartiates. Bien que le Consulat réservât ses faveurs aux fils de la Révolution et les poussât de préférence à d'autres, Fromentin parut l'ignorer et malgré ses antécédents, il dédaigna de postuler les fonctions. Certes leur obtention eut marqué sa récompense ; il n'eût eu qu'à les vouloir, mais il ne s'en soucia pas et négligea d'accepter, comme Servan, par exemple, voire même comme Carnot, le titre d'inspecteur aux revues, qui

1. Le vainqueur du royaume de Naples mourut si pauvre, en 1800, que ses officiers furent obligés de se cotiser pour subvenir aux frais de ses funérailles. (Mémoires de Masséna, iV, p. 28.)

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lui eût conservé les prérogatives du grade. Son chef Jourdan, plus jeune de huit ans, comme lui volontaire de Tancienne armée royale, semblait pourtant lui montrer l'exemple, en continuant sa voie avec gain. Rien n'y fit; Fromentin pensa que sa belle carrière, longue de vingt-trois années, dont dix-huit ans de guerre, était suffisante à son orgueil et que son bras fatigué ne pouvait plus frapper les mêmes coups. En outre, désillusionné et plus que jamais privé d'ambition, par suite de déboires dont on verra plus loin le mal fondé, il vécut en philosophe, à la manière d'Horace, après avoir partagé si souvent les fureurs du combat.

Gomme le soldat de Philippes également, mais aussi avec plus de droits que le sceptique poète, si peu apte, lui, au rude métier des armes, il aima la vie frugale et il fixa son Tibur sous les ombrages du village de Marbaix, près Avesnes, dans une région moins froide d'aspect qu'est en général le département du Nord, et où il n'est pas rare de côtoyer des sites verdoyants, pareils à ceux de la Normandie ou même de Suisse. Gomme l'ami de Mécène, notre glorieux retraité eût pu dire alors, avec un égal accent de sincérité :

Tibur

SU meœ sedes utinam senectœ, Sit modus lasso mai*is et viarvm MilUixque !

Fromentin embrassa donc sa seconde destinée avec résolution et ne s'en détourna que pour diriger modestement, en 1806, une légion de gardes nationales du Nord, formée par ses concitoyens. Gette charge encore

importante ne put cependant le distraire de ses nouvelles amours. Sorte de Cincinnatus militaire, il consacra désormais ses jours à Fagriculture et aux vertus domestiques, au sein de sa famille, entouré de l'estime publique.

Nous ne voudrions pas clore cet avant-propos, sans dire un mot — n'est-ce pas à tous égards le sujet? — de la permanence, introduite alors auprès des troupes, d'une délégation du Comité de Salut public. En dépit des reproches qu'on serait tenté de prime abord d'adresser à l'ingérence extraordinaire du civil sur le militaire, — institution qui passerait aujourd'hui pour condamnable, dépourvue de sens commun, — nous confessons à l'endroit du rôle des Représentants à l'armée, en ces temps bouleversés, une admiration complète, issue tout entière de l'enquête poursuivie.

Ennemi par nature des sectaires et, dès lors, enclin à censurer sévèrement cette prédominance de l'élément civil aux camps qui nous semblait, avant l'étude des papiers publics, une monstrueuse prétention, nous sommes progressivement passé de la prévention au scepticisme, puis de celui-ci, à la conviction.

Loin d'avoir nui aux opérations, l'intrusion du Comité de Salut public dans ce domaine leur a donné un ressort inouï ; la surveillance des députés aux armées, les pouvoirs léonins dont ils étaient revêtus, ont imprimé de haut en bas à nos cohortes, une ardeur magique. Il faut bien se garder de le celer.

Certes, ce n'était pas une sinécure que la mission donnée alors à ces commissaires de l'exécutif. Choisis parmi les membres à poigne de l'Assemblée, ils exer-

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çaient une véritable dictature : ils précédaient nos colonnes, signaient des ordres et brisaient ceux qui les exécutaient mollement. A Theure où les troupes étaient à embaucher, à rallier, à soutenir, à relever d'un découragement souvent facile, à sauver de la défection, au milieu d'anciens éléments encore incertains, les Représentants furent vraiment l'âme de l'armée et une ressource inestimable pour la Révolution. On les voyait le sabre à la main dans les batailles, s'exposer au feu avec un sang-froid stoïque. Aux jours sombres, ils demeuraient pleins d'espérance et de foi.

Outre son côté militaire indéniable*, le contrôle administratif qu'ils exerçaient était assujétissant. Leur présence était réclamée à chaque instant, pour les objets les plus divers : ils partaient, ils étaient présents aux postes avancés, les visitant jour et nuit.

Leurs décisions étaient rapides, fermes, empreintes de fierté. — Un pays était-il conquis? ils l'organisaient, proclamaient la République, levaient des impôts sur l'aristocratie et le clergé — ces deux puis-

1. La lettre que nous publions ici moutre que les représentants étaient assimilés, en fait, aux généraux.

Ils avaient un costume assez semblable à ceux des chefs et en imposaient d'autant mieux aux soldats et aux populations.

Paris, 13 août 1794.

ARMÉE DB SAMBRE-BT-AIEUSE.

L,'B. Guiton, représentant^ à son collègue Gillet^ représentant du peuple

prés de l'armée de Sambre-et-Meuse .

c Je t'annonce, cher ami et collègue, qu'il a été remis aujourd'hui à tt la poste une botte & ton adresse, avec ordre du Comité de Salut « public à l'administration des postes de te la faire passer tout de N suite.

c Elle contient un sabre à la hussarde, un ceinturon et la ceinture « du costume ; je souhaite que tu en sois content, j'ai recommandé

sances souveraines de l*ancien Régime — puis ils en envoyaient le produit au Comité de Salut public, alimentant ainsi la guerre aux frais de ceux qui en étaient la cause. Car la lutte, on doit le reconnaître, était alors bien plus politique et sociale que territoriale et ambitieuse. Cela ressort de Fétude des mobiles, non seulement de la première coalition scellée en 1793, mais encore de l'insolent défi de l'Empereur en 1792. L'Europe féodale voulait barrer le chemin aux théories émancipatrices.

C'est en vain qu'on prétendra que les délégués persécutaient la religion. Ils comprenaient la nécessité de la respecter et reconnaissaient l'Être suprême, c'est-à-dire l'existence de Dieu. Le culte restait libre, mais ils enlevaient aux moines sans nombre, que les Autrichiens avaient conservés, dans les ci-devant Pays-Bas espagnols, comme agents de domination, des richesses, redoutables entre leurs mains, vu leur état illimité d'association, et vu le zèle essentiellement antilîbertaire qui les guidaient. Prenant le contre-pied des abus que ceux-ci avaient intérêt à perpétuer, les Représentants, h peine débarqués dans une région soumise, s'em-

« moi-môme ces fourniments à la commission des armes et aux ins- « pecteurs de la selle.

« Jimagine que tu es maintenant à ton aise pour les chevaux, car il « n'y a pas à hésiter de les prendre partout où on en trouve, ainsi « que tout ce qui vous est utile, en faisant donner des bons à payer « après l'acquittement des contributions ; espère Tinstruction de celui « de nos collègues que Ton vous envoie spécialement pour cela.

a Salut, fraternité, amitié.

« L.-B. GuiTON.

« P. S. — Je t'envoie les lettres du maréchal de Saxe, c'est un livre tt nouveau. » (A. G. Correspondance d'août 1794, armée de Sambre-et- Meuse.)

pressaient de fonder des clubs populaires, pour développer l'instinct démocratique, déjà en éveil.

Terrassant la tyrannie d'une classe accaparant tout, ils relevaient, par cette immixtion bienfaisante, le moral abaissé des faibles, qui souffraient d'un servage aussi avilissant; en résumé : ils a/franchissaient. Leur mot d'ordre était : guerre aux châteaux, où vivait alors une noblesse impudente, hautaine, possédant les privilèges de la fortune et des grades, soutien inévitable d'une royauté absolue, hier libertine et dilapidant les deniers publics, aujourd'hui vertueuse, débonnaire, mais sans prestige, sans prudence, réduite à s'adresser à l'étranger. Guerre aux châteaux, clamaient-ils donc, mais Paix aux chaumières, en d'autres termes : respect aux humbles et à ceux qui, taillables et corvéables, courbaient le front depuis quatorze siècles.

Si des excès funestes n'ont pu être évités à travers les crises de la Révolution et l'ont souillée, c'est trop sans doute, mais c'est peu relativement, à ne toiser les choses que de haut et à considérer le triomphe de l'égalité humaine, désormais assis? Ne frémit-on pas en pensant que le contraire eût pu subsister? La responsabilité d'un sang injustement répandu incombe beaucoup plus, sinon complètement, aux Représentants à l'intérieur. Les délégués civils à l'armée dans les guerres de 1793 et 1794 prêtèrent un concours efficace. Ils ont été durs pour les chefs et sans pitié pour les traîtres. Mais ils ne seraient pas arrivés à écraser l'ennemi, s'ils avaient agi autrement. A les apprécier en bloc, ils méritent une grande page. Leur correspondance quotidienne, simple, nourrie, jette sur les expéditions foudroyantes de nos colonnes une vive

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lumière et nul critique n'en pourrait démêler la philosophie sHl ne joignait sa méditation à Fétude des conceptions stratégiques.

Leur dévouement fut constant. Au milieu des camps, ils appliquaient les décrets de l'Assemblée, les plans élaborés au sein du Comité, entretenaient le souffle civique, passaient des revues, hâtaient les approvisionnements. En pénétrant sur les territoires vaincus, leur premier soin était de désarmer les rebelles, s'il s'en trouvait, et d'appeler le peuple dans ses comices. Celui-ci, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, tout heureux de disposer de ses destinées, répondait : la France et la Liberté.

Quand la Belgique, par ses Villes, se fut prononcée presque unanimement pour la réunion à la France, les Représentants groupaient les intérêts d'une même contrée et taillaient autant de départements. A cette armée du Nord, leur activité ne se ralentissait nulle part. Carnot, le plus profond d'entre eux, unissait à un patriotisme éclairé, sévère, probe, une science consommée d'ingénieur. Duquesnoy et Saint-Just, amis des sans-culottes et partisans des moyens de Terreur, nourrissaient, au bivouac, un courage farouche qui en imposa aux généraux et les empêcha de s'affaisser dans les plus terribles conjonctures; comme eux, enthousiaste des principes républicains, Drouet avait la témérité d'un dragon. Gillet* montait à cheval dix-huit heures de

i. C^cst à Gillet qu'on doit la première création des dépôts. Voir sa lettre en date du 7 août 1794 au Comité de salut public, du quartier général de Warem (Arch. de la Guerre, armée de Sambre-et-Meuse. Correspondance).

suite ^ sommait les citadelles, courait aux endroits les plus exposés, oubliant le nécessaire pour lui-même, tant ses devoirs l'obsédaient. Bien d'autres seraient encore à citer du même genre, mais il faut se borner. Dans le cours des explorations exigées par ce travail, j'ai vécu avec beaucoup de Représentants, et j'ai compris de quelle cohésion ils ont fortifié la défense, quelle crainte salutaire ils ont inspirée, et comment, par un surcroît d'énergie prodigieuse, mêlé parfois, certes, de bien des erreurs inévitables, ils ont pu forcer la Victoire à emboîter le pas.

1. Détail extrait dans sa correspondance, 1794. Voyez son rapport sur la prise de Namur (Arch. de la Guerre, armée de Sambre-et- Meuse).

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