CHAPITRE X
Fromentin se rend à son poste de Landrecies et pourvoit aux premières mesures de réorganisation de cette forteresse. — Schérer prend le Quesnoy et, peu de jours après, Valenciennes et Condé (!«' septembre 1794). — Approvisionnements considérables trouvés dans cette dernière place. — Fête du 18 fructidor an II, célébrée à Tarmée en Tbonneur de la délivrance du territoire. — Le 28 février 1795,les places de Saint-Quentin, du Quesnoy et de Guise, sont mises sous le commandement de Fromentin. — Son mariage (mars 1795).
— L'organisation du 24 prairial au ministère de la guerre fait rentrer le général dans le cadre de réforme. — Discussion de cette mesure.
— A la fin de 1798, sa retraite étant régularisée, il se fixe à Marbaix (Nord). — Refus du gouvernement de Louis XVIII de le décorer. — Le monument commémoratif projeté de Wattignies. — Visite de M. Thiers au général Fromentin peu de temps avant la mort de ce dernier, arrivée à Marbaix le 19 octobre 1830. — Tombeau de Fromentin.
Nous nous sommes étendu un peu sur le siège de Landrecies en 1794, avec intention. C'est en effet dans cette place, nous Tavons déjà relaté, que le général Fromentin fut envoyé pour exercer un commandement sédentaire par décret du Comité de Salut public du 18 juillet. Il importait de montrer Tétat déplorable de la ville, à son arrivée. Le nouveau gouverneur considéra comme urgent de réparer les magasins susceptibles de renfermer des effets d'ar-
172 LE GÉNÉBAL FBOHEKTIN
tiilerie. On lui avait dépéché déjà, vers le 20 juillet, plusieurs officiers de cette arme, qui voulant être aidés dans une besogne si difficile, réclamèrent des ouvriers à l'arsenal de Douai '. Le représentant Gillet et les autorités ajoutèrent des tâcherons fournis par la population. Fromentin seconda les intelligents efforts de Gillet. 50,000 francs avaient été mis par ce dernier à la disposition d'un officier du génie pour construire des baraquements provisoires, dresser des devis et commencer la reconstruction des bâtiments militaires. On démolit la tranchée et les redoutes élevées par les Français. 4,000 ouvriers par jour furent requis *.
Cependant sans désemparer, dès le 17 juillet, le corps de Schérer s'était dirigé vers le Quesnoy, dont la chute ne tarda pas '. De là, Schérer se transporta entre Yalenciennes et Condé à Onnaing oCi il établit son quartier général, le 26 août 1794 (9 fructidor an II). Les troupes ennemies dans Yalenciennes se composaient de 3,500 hommes, y compris 2 escadrons de cavalerie et environ 150 canons. A Condé, la garnison comptait 1,300 hommes d'infanterie et un escadron de cavalerie. Le nombre de canons n'était pas connu, mais dans le bois du ci-devant prince de Croy, près la ville ^, il y avait encore des troupes. On les avait vues creuser un retranchement sur la route de Condé à Bruille et faire quotidiennement des patrouilles aux environs de
1. Arch. de la Guerre, Corresp. Lettre de Boubers, général de brigade, inspecteur d'artillerie des places du Nord et des Ardennes, au représentant du peuple Gillet, datée de Douay, 30 juillet 1794.
2. Arch. Guerre. Lettre de Gillet au Comité de salut public, du quartier général de Warem, 31 juillet 1794.
' 3. Arch. de la Guerre. Relation de Marescot sur la prisé du Quesnoy. Carton de la première quinzaine d*août. Corresp.
4. Aujourd'hui ce bois emprunte son nom à une commune frontière : Bonsecours. Le duc de Croy, maréchal de France sous Louis XV, y a fait construire un beau château qu'on voit encore et qui appartient à ses descendants.
ET L'ABMEE DU KOBD 178
Fresnes^ A la date du 3 août, le Comité de Salut public intimait Tordre aux Représentants délégués à Tarmée, de notifier le décret du 16 messidor aux places de Yalenciennes et de Condé, sitôt la prise du Quesnoy. Cet acte eut son effet. Les Autrichiens dans Yalenciennes demandèrent à capituler et obtinrent les honneurs de la guerre. Il avait suf6 de quatre jours d'un bombardement qui détruisit le faubourg de Mons *, pour appuyer la sommation, et d'une attaque à la baïonnette du général Osten sur les redoutes avancées d'Anzin encore occupées par l'ennemi. Le 10 fructidor, la capitulation était signée. On trouva dans Yalenciennes 226 bouches à feu et des approvisionnements considérables*.
A quelques jours d'intervalle, le 15 fructidor an II (1*' septembre 1794), Condé tombait à son tour entre nos mains. 1,600 hommes, 131 bouches à feu, 6,000 fusils sans compter ceux de la garnison, 300,000 kilos de poudre, 100,000 boulets, bombes ou obus, 1,500,000 cartouches, 600,000 livres de plomb et des munitions de bouche pour six mois, furent le fruit de cette dernière conquête des Républicains, désormais affranchis de la présence de l'étranger*. Un arrêté du Représentant Lacoste, du 13 septembre 1794', ordonna de décharger les bateaux de grains stationnés aux portes de la ville. La majeure partie de ces grains fut envoyée à l'armée de Jourdan. Le lendemain 14, un nouvel arrêté du Représentant du peuple prescrivit également à Pascal Yallongne, capitaine du génie à
1. Extrait du rapport d'un émissaire du 8 thermidor (2 août 1794). Corresp. A. 6.
2. Voir lettre de Lacoste au Comité de salut public, 17 septembre 1794 (Arch. G.).
3. Relation de la reddition des places de Yalenciennes et de Condé, par le chef de brigade de génie Marescot (Arch. G.).
4. Ordre général de l'adjoint aux adjudants généraux (Arch. G.}.
5. Armée Sambre-et- Meuse, voir Corresp. du l»^ au 15 septembre 1794 (Arch. G.).
174 LE GENERAL FBOMENTIN
Nord-Libre *, d^expédier à Tarmée de Sambre-et-Meuse, alors retenue au siège de Maestricht, les pelles, haches, effets militaires, pioches, qui constituaient une partie du riche dépôt de toute espèce d*engins et fournitures établi à Condé par les Autrichiens. Le 17 fructidor an II, la garnison ennemie, prisonnière sur parole, évacuait Condé.
La levée des sièges du Quesnoy, de Yalenciennes et de Condé en 1794, rendit à Tarmée française, la disposition de 12,343 hommes d'infanterie et de 2,057 hommes de cavalerie. Le 18 fructidor an II, nos troupes célébraient une fête, ordonnée par Tadjudant général, chef de brigade et de Tétat-major, Priant* au quartier général deViercet, en l'honneur de la délivrance du territoire de la République '.
Avec ces jours heureux de la fin de 1794, notre récit touche à son terme. Grâce aux pièces officielles uniquement et scrupuleusement visées pour le composer, nous avons détaché les exploits accomplis par une des pins fermes armées de la première République, pendant deux capitales années de son histoire. Nous avons montré successivement dans les premiers tâtonnements de la campagne, suivis de victoires et de désastres mêlés, — dès la fin de 1791 jusqu'en avril 1792, — les faiblesses, les trahisons des chefs de Tan* cien régime, puis, après leurs conséquences terribles mettant la patrie à deux doigts de sa perte, et sous Tinfluence d'un effort suprême de tous, le relèvement moral et matériel du pays, l'affranchissement de son sol, la conquête définitive des Pays-Bas.
1. Un décret de la Convention subdtitua alors au nom de Condé) celui de Nord-Libre.
2. Friaot (Louis): né à Villers-Morlancourt (Somme) en 1158, mort en 1829. Un des plus braves soldats de notre grande épopée militaire. Assista à toutes les Campagnes de la République et de l'Empire, fut uu modèle d'honneur et de courage.
3. Arch. G. Corresp. de septembre, pièce n« 13,829. Circulaire de Priant aux généraux, 3 septembre, datée de Viercet.
Sans insister outre mesure sur les menus épisodes — de peur d'obscurcir les principaux, essentiels à graver — nous n'avons rien négligé pour en fixer Tenchainement clair et très suffisamment détaillé, accordant une large place à la couleur locale. Problème peu facile à résoudre, vu la multiplicité des sources à consulter, se compliquant, presque toujours en Tespèce et coup sur coup — les écrivains sur la Révolution ne nous démentiront pas — d'une énumération inouïe et presque unique au cours de nos annales, de généraux titulaires et de plans de campagne. Notre vœu serait d'avoir réussi à caractériser avec précision, sinon avec quelque brio, les événements dont nous avions à discourir; *seule manière de transmettre, de cette période militaire, enchevêtrée et par cela même si ingrate à traiter, une notion instructive et frappante.
On pourra dire en tout cas sans se tromper que nous n'avons rien tronqué se rapportant, de près ou de loin, à Fromentin. Aussi pour clore ce travail, nous reste-t-il à. apprendre au lecteur la destinée du brave guerrier à partir d'août 1794, — époque où nous l'avons vu arriver à Landrecies, — jusqu'à sa mort.
Tout d'abord très absorbé par les mesures à surveiller pour la réfection des ouvrages d'art de cette place, Fromentin prodigua également tous ses soins à la réorganisation des approvisionnements. Il assura le transit des convois de munitions et des courriers pour l'armée et rendit le courage aux habitants de Landrecies, horriblement éprouvés par trois sièges successifs. Il justifia ainsi la confiance du gouvernement, très préoccupé de relever le moral des populations, après tous ces assauts et non moins soucieux d'avoir des hommes expérimentés à. la tête des garnisons. Voulant donner plus d'importance à sa mission, le ministre de la guerre, par un arrêté du 28 février 1795, étendait le gouvernement militaire de Fromentin aux places de Saint*
Quentin, du Quesnoy et de Guise. Toutefois la tâche était ardue, et plus d'une difficulté i^int souvent entraver les efforts du commandant de ce quadrilatère.
La lettre du 30 germinal an III, que Fromentin adresse à la Commission d'organisation des armées, en fournit la preuve*.
Fromentin, dont la modestie profonde, et la philosophie fortifiée par les premiers déboires de sa suspension, s'accommodaient à merveille d'un tel poste, d'ailleurs on le conçoit, fatigué par dix-sept ans de services actifs, et par dix-neuf blessures, dont sept très sérieuses, Fromentin considérait comme une sorte de demi-retraite honorable, le commandement qui lui avait été donné. Aimant le pays qu'il avait si bien défendu durant de longs mois et qu'il connaissait dans tous les recoins, il songea à y vivre heureux et entouré. N'avait-il pas motifs, après tant d'années avantureuses, de commencer à goûter les douceurs de l'existence en se formant une famille?
Le 12 mars 1795, touché des grâces et des vertus d'une jeune personne d'un village de l'arrondissement d'Avesnes, les Fayts', le général épousait en ce lieu, dont nous avons déjà eu l'occasion de citer tant de fois le nom dans le cours de notre récit militaire, Marie-Catherine Lebrun, fille de Philippe Lebrun et de Marie-Catherine Evrard".
Mais pour quelle cause ce poste, qu'il s'était flatté de conserver et dans les attributions duquel il eut aimé à se renfermer longtemps encore, lui fut-il d'abord enlevé partiellement, puis tout à fait, un peu plus tard? Il est
1. Voyez Pièce justificative, n» LYII (lettre datée de Landrecies 19 avril 1795).
2. La réuDioD des deux villages, Fayt- Ville et Fayt-ChÂteau existait encore en 1795 d'où ce nom : les Fayts. Leur division date de Tan XI, année où, par suite du rétablissement du culte, on remania et on augmenta les paroisses.