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Le général Grant, esquisse biographique

L’homme qui devient un personnage politique cesse pour ainsi dire de s’appartenir à lui-même et tombe dans le domaine public. Tous ses actes et toutes les particularités de son caractère deviennent l’objet d’une curiosité légitime, parce que le peuple a le droit de connaître celui à qui il confie une partie de sa destinée ; il ne doit choisir son mandataire qu’en pleiue connaissance de cause. L’homme privé peut s’entourer d’autant de mystère que bon lui semble. Il n’est responsable de sa conduite qu’envers ceux sur lesquels il exerce une influence "bonne ou mauvaise. Aux regards indiscrets de tous les autres il peut opposer la détermination de rester libre et maître de lui-même dans les limites de sa vie individuelle. Celui qu’on appelle à de hautes fonctions, aux plus hautes fonctions de l’Etat, est obligé de payer cet honneur par le sacrifice d’une partie de son indépendance. Il peut sans doute désirer, rechercher souvent l’ombre et la tranquillité de l’isolement ; mais il sera surveillé dans toutes ses démarches, dans ses moindres actions, et c’est vraiment de lui qu’on peut dire qu'il doit se résigner à vivre dans une maison de verre.

Depuis que le général Grant est candidat à la présidence des Etats-Unis, il est devenu, comme on pouvait s’y attendre, le point de mire de tout le journalisme américain, l’objet d’éloges exagérés et d’accusations absurdes. Plusieurs biographes se sont empressés de raconter sa vie dans les plus grands détails. C’est une simple esquisse que nous offrons ici au public français. Dans ces quelques pages, nous éviterons avec un égal soin les minuties ridicules, les louanges de parti pris et le dénigrement systématique.

Parmi les biographies du général Grant, il en est une qui a été écrite sous la dictée même de son père, et qui est sans doute la meilleure à consulter pour toute la période antérieure à la guerre de la sécession. M. Grant père nous dit avec un certain orgueil qu’il vient d’une bonne souche guerrière (a goodfighting stock). Son grand-père, le capbaine Noah Grant, et le frère de celui-ci furent tués à la ba-

taille de White Plains, en 1755. Le père de notre historien était lieutenant de milice pendant la Révolution et prit part à toute la guerre qui eut pour résultat d'assurer l'indépendance de la république des Etats-Unis. 11 était du Connecticut et, après la guerre, alla s'établir dans la Pennsylvanie, d’où il fe rendit avec sa famille dans cette partie du territoire du Nord-Ouest, qui est devenue l'Etat d'Ohio. C’est à Point-Pleasant, petit village de cet Etat, sur la rivière Ohio, à vingt milles au-dessus de Cincinnati, que naquit, le 27 avril 1822, le futur vainqueur de Richmond. Il était le premier né de son père et de sa mère, qui eurent cinq autres enfants. Les prénoms qu'on lui donna alors ne sont pas exactement ceux qu'il a illustrés. On l’appela ïïiram Ulysses. Ce dernier nom était celui sous lequel on le désignait le plus ordinairement dans la famille. Il eut plus tard un frère nommé Simpson. Le membre du Congrès qui le lit entrer à West Point confondit les prénoms des deux jeunes gens, et Hiram Ulysses Grant fut inscrit sur les matricules de l’école sous le nom de Ulysses Simpson Grant. 11 voulut ensuite faire rectifier cette erreur ; mais sa réclamation ne fut pas admise, et il a conservé deux prénoms dans lesquels on a voulu voir quelque chose de fatidique, parce qu'ils ont les mêmes initiales que les mots United States, nom anglais des Etats-Unis.

Voici ce que M. Grant père dit de sa femme, la mère de notre héros : “ A l’époque de notre mariage, Mme Grant était une campagnarde sans prétention, belle, mais sans vanité. Quelque temps auparavant, elle était entrée dans l'église méthodiste, qui n’a jamais eu, je puis le dire, de membre plus dévoué ni plus fidèle. Par la régularité de sa conduite, sa fermeté et sa force de caractère, elle a été le soutien de la famille pendant toute sa vie. Elle veillait sur ses e fants avec un soin et une sollicitude qui ne se démentaient jamais. Cependant elle ne se montrait point rigide à leur égard et ne s’opposait pas à leurs amusements innocents."

Sur son propre compte, voici comment s’exprime M. Grant père, qui était tanneur de son état : “ Le travail, la frugalité, la persévérance, me firent prospérer dans mes affaires, et je pus amasser une

petite fortune, suffisante pour ma famil e . Je n’avais jamais reçu

que fort peu d’instruction, et n'avais été qu’environ cinq mois à l'école. J'ai pris des leçons de grammaire pendant quatre semaines après mon mariage. En général, je prenais un assez vif intérêt aux questions politiques, mais sans négliger mes propres affaires. J'ai rédigé la plate-forme de la dernière convention whig qui se soit assemblée à Columbus (Ohio), et j'ai contribué à la première élection de Salmon P. Chase comme gouverneur de l’Ohio. Je n'étais pas, dans le sens rigoureux de l’expression, un abolitioniste ; mais je n'ai jamais possédé d esclaves. Lorsque j’étais jeune, j'ai pris la résolution de n’en jamais avoir. C'est pourquoi j’ai quitté le Kentucky pour l'Ohio."

Elevé par une mère vertueuse, ferme, vigilante, et par un père

laborieux, sincère, ennemi de l'esclavage, le jeune Grant se fit remarquer de très bonne heure par sa rectitude morale, par une fermeté singulière, par l’amour du travail et la haine de tout privilège arbitraire. Ce qui domine en lui dès l’enfance, ce qui en a fait l’homme que l’on sait, c’est la force de volonté. Tout ce qu’il entreprend, il y persiste, il en vient à bout. Son père raconte à cet égard plusieurs anecdoctes caractéristiques, dont quelques-unes trouvent ici leur place naturelle.

Un jour d’hiver que le père de famille avait été contraint de 6’absenter sans laisser à la maison une provision de bois suffisante, le jeune Grant, âgé de sept ans et demi, entreprit de combler ce déficit. En grimpant sur une crèche, il parvint à harnacher un jeune cheval, qui était habitué à la selle, mais qui n’avait jamais été mis à la voiture. Il l’attela à un traîneau et s en alla chercher une charge de petit bois dans la forêt voisine. Il réussit, recommença et fit si bien que le soir, quand son père revint, il y avait près de la maison un énorme monceau de bois, qui pouvait suffire à la consommation de plusieurs semaines.

Là nous vovons un courage extraordinaire pour un si jeune enfant et le désir très louable de se rendre utile Voici un exemple plus remarquable encore d'intrépidité, mais sans aucun profit pour qui que ce soit. C’était quelques années plus tard. Une troupe d’écuyers et de baladins s’était arrêtée à Georgetown, le village où demeurait la famille Grant. Le futur général alla voir les exercices du cirque. Parmi les chevaux qui couraient, il y avait un pony dont le principal mérite consistait à désarçonner infailliblement quiconque essayait de le monter. Le chef de la troupe ayant demandé si quelqu’un voulait tenter l’aventure, le jeune Grant se présenta enfourcha le pony et dans une course échevelée autour de l’arène, résista victorieusement à tous les efforts que fit la malicieuse bête pour le renverser. Un singe vint au secours du ponv, grimpa sur les épaules du cavalier et se cramponna à ses cheveux, mais sans réussir à lui faire commettre la moindre maladresse. Enfin les deux animaux durent s’avouer vaincus, aussi bien que leur maître, et Ulysse S. Grant reçut pour la première fois les applaudissements d’un public enthousiaste.*; Sans attacher trop d'importance à cette petite victoire, on peut cependant y discerner un présage et comme un symbole des grands événements que la destinée tenait en réserve.

Voici quelque chose de mieux. Un jour, Grant, âgé de douze ans, avait été chargé de conduire cVux demoiselles en voiture à une assez grande distance. La route traversait une petite rivière qui n’offrait d'ordinaire aucun danger. Mais, ce jour-là, les eaux de lOhio y refluaient ; les chevaux n’y furent pas plutôt entrés qu’ils durent se mettre à la nage et que les trois voyageurs ^e trouvèrent dans l’eau jusqu’à la ceinture. Les deux demoiselles poussaient des cris d’effroi. L’eufam se retourne et leur dit simplement : “ Taisez-vous. Je vous

tirerai de là. ” En effet, il dirige ses chevaux d’une main sûre, et en moins d’une minute, l’attelage parvenait à l’autre rive.

Ces manifestations de force et de courage, dont nous pourrions multiplier les exemples, paraissaient d’autant plus remarquables, que le jeune Grant était de petite taille pour son âge ; mais il était bien proportionné, déployait plus d’adresse encore que de vigueur, et excellait dans la plupart des exercices corporels, particulièrement dans l’équitation. Il avait pour les chevaux une passion qui ne s’est pas affaiblie et qui est encore un des traits distinctifs de son caractère. Du reste, ce ne fut jamais pour lui une passion ruineuse. L'amour du travail et le besoin de se rendre utile ont toujours paru être ses tendances dominantes. Dès l’âge de douze ans, il rendait à son père presque autant de services qu’aurait pu le faire un homme. Ces occupations matérielles puren ^retarder un peu la culture de son esprit ; mais elles ne l’empêchèrent point de manifester de bonne heure ses goûts sérieux et ses aptitudes intellectuelles. Dès qu’il sut lire, son livre de prédilection fut la Vie de Washington, et parmi les branches peu nombreuses d’instruction que lui offrait une école de village, les mathématiques furent celle à laquelle il donna la préférence. Il aimait peu les amusements des enfants de son âge, évitait surtout les querelles, quoiqu’il ne permît jamais qu’on lui manquât de respect, et recherchait la conversation des personnes instruites.

Malgré son dévouaient et sa docilité ordinaires, il n’aimait pas le métier de tanneur, auquel son père semblait le destiner. Un jour que celui-ci lui avait donné à faire un ouvrage répugnant, Ulysses lui dit : “ Mon père, je n’aime pas ce genre de travail. Je le ferai, cependant, si vous le désirez, mais seulement jusqu’à 1 âge de vingt et un ans. Arrivé là, je n’y consacrerai pas un jour de plus.” Le père aimait trop son fils pour le faire travailler contre son goût. Il lui demanda aussitôt quelle occupation il préférait. Le jeune Grant répondit qu’il désirait être fermier, faire le commerce sur la rivière ou embrasser une profession libérale. Le père inclinait vers cette dernière idée ; mais il n’avait pas assez de fortune pour envoyer son fils à l’université. Il pensa aussitôt à l’école militaire de West Point, où les jeunes gens sont instruits aux frais de la nation. te Aimeriezvous entrer à West Point ?” demanda-t-il à son fils, qui s'empressa de répondre : “ Parfaitement.”

Chaque Etat a le droit d’envoyer à l’école militaire un certain nombr’e d’élèves, proportionné à sa population, et ce sont les représentants de l’Etat qui les désignent. M. Grant se hâta de prendre les informations nécessaires. Il apprit quil y avait une place vacante pour l’Ohio, la demanda pour son fils, et l’obtint immédiatement.

Le jeune Ulysses entra à l’école militaire de West Point le 1er juillet 1839, c’est-à-dire à l’âge de dix-sept ans. 11 se fit aimer de ses camarades, qui l’appelaient Uncle Sam , se distingua parti-

culièrement dans l’étude des mathématiques, et, au bout de quatre ans, passa ses examens en compagnie d’une centaine d’élèves. Sur ce nombre, trente-neuf seulement furent gradués ; parmi ces trente-neuf, Grant fut le vingt et unième. Si ce résultat n’a rien d’extraordinairement brillant, il est au moins fort honorable.

Sorti de l’école avec le grade de sous-lieutenant d’infanterie, Grant devint lieutenant en 1845, et servit sous le général Taylor dans la campagne du Mexique. Il prit part aux célèbres combats de Palo Alto, de Resaca de la Palma et de Monterey. Il passa ensuite avec son régiment sous les ordres du général Scott et fit la brillante campagne de Veracruz à Mexico, pendant laquelle il mérita deux fois d’être signalé pour sa bravoure et fut désigné pour le grade de capitaine.

Il se maria en 1850, mais sans quitter le service, fut envoyé avec son régiment dans l’Oregon, en 1852, puis en Californie, et donna sa démission en 1854, pour aller rejoindre sa femme à St. Louis. C’est dans les environs de cette ville qu’il réalisa enfin son premier rêve, qui avait été d’être cultivateur. Il passa six années sur une ferme, et ce fut là sans doute la période la plus tranquille, peut-être même la plus heureuse de son existence. Là-dessus, il est permis de s’en rapporter à sa propre déclaration. Depuis qu’il attire autour de lui un cercle d’admirateurs, une dame qui en faisait un jour partie, à Washington, lui dit : “ Général, il me semble que je vous ai vu à Saint-Louis.” — “ En effet, Madame, répondit l’illustre homme de guerre, j’avais l’habitude de vous vendre du bois. C’était le plus heureux temps de ma vie que celui où je soutenais ma famille par un rude travail.”

Cette réponse nous fa't voir que Grant n’était ni un agronome amateur, ni même un fermier à son aise, car il n’y a guère que les plus pauvres habitants de la campagne qni aillent vendre du bois au marché. Remarquons aussi que par l’occupation à l’aide de laquelle il gagnait alors sa vie, le futur général a une analogie de plus avec le président Lincoln, et que la grande République a dû son salut à deux simples bûcherons.

A l’époque dont nous parlons, Grant n’avait pas d’opinions politiques bien arrêtées et n’appartenait à aucun parti, ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu’il ne lui avait pas été permis de voter tant qu’il était à l’armée. Lors de l’élection présidentielle de 1856, quand Buchanan et Frémont étaient les deux concurrents en présence, il vota pour le premier, non par préférence politique, mais parce qu’il avait une médiocre idée du candidat républicain, qu’il avait connu au service. Cependant il se repentit plus tard de ce vote, quand il vit que la faiblesse et la duplicité de Buchanan contribuaient à plonger le pays dans la guerre civile. Grant n’était pas alors un. démocrate, comme son vote aurait pu

le faire croire ; mais il inclinait plutôt aux opinions moyennes représentées par Everett et Crittenden.

En 1859, Grant essaya d’adoucir son sort et celui de sa famille en allant à Galena, dans l’Illinois, où son père lui offrait une place de commis ou de teneur de livres dans le magasin de cuirs qu’il avait alors dans cette ville. Il resta là un an et quelques mois, tellement obscur et tellement inconnu que lorsqu’il devint célèbre, aucuu habitant de Galena, excepté les membres de sa famille et ses plus proches voisins, ne pouvait se souvenir de l’avoir vu. Quand le canon du fort Su m ter retentit, en avril 1861, Grant releva la tète et comprit qn’il avait de nouveaux devoirs à remplir. J1 ne balança pas à quitter le commerce pour reprendre l’épée. 11 se disait qu’ayant reçu une éducation militaire aux frais du gouvernement, son devoir était de rentrer au service dans la crise terrible qui se préparait. Pressentait-il qu’il sauverait la République P Aon. U l’a dit lui-même : son ambition était plus modeste ; il rêvait, la guerre terminée, de devenir maire de GaLna pour fair.ü construire un trottoir dans la rue qui, de chez 1 i, conduisait au bureau de poste.

Un matin, Grant se rendi à fc? iingfield, capitale de l’Etat. Il se présenta chez le gouverneur, M. Yates, aujourd’hui sénateur, sous ses habits de travail, qu’il n’avait pas voulu quitter. Tout simplement, sans servilité comme sans fausse modestie, il offrit ses services. Inconnu comme il l’é ait, n’ayant ni influence politique ni protecteur haut placé, l’ancien capitaine ne pouvait invoquer que de faibles titres à l’attention des autorités. L’usage était ae réserver les brevets d’officiers pour ceux qui avaient déjà formé des compagnies, des bataillons ou des régiments. M. Yateâ ne put donner au futur général en chef que des fonctions très secondaires. Mais son entente des affaires militaires, son talent naturel d’organisation, rendirent Gran très utile à l’administration locale, il organisa notamment le service de l’adjudance générale de l’Etat, qui est aujourd’hui, de l’aveu de M. Yates, le plus régulier de la République.

Cependant, Grant se décourageait; il désirait prendre du service actif^ sentant bien qu’il n’était pas dans sa véritable sphère. 11 partit un jour pour Covington, où se trouvait son père, dans l’intention de se faire présenter au gouverneur du Kentucky. Ce départ laissa à ^pringfield un vide qui révéla partiellement à M. Yates le mérite de son concitoyen. Un grade de colonel étant devenu vacant quelques jours plus tard, le gouverneur envoya immédiatement la dépêche suivan e à Grant :

“ Voulez-vous prendre le commandement du 21e régiment ? ”

Grant répondit :

44 J’accepte et je pars immédiatement.”

Le 21e d’infamerie de l’Illinois était l’un des plus indisciplinés de l’armée des volontaires. L’insubordination des soldats était

devenue proverbiale. Grant entreprit de dompter ces dispositions an i-railitaires. Il fit marcher son régiment d’une extrémité à l’autre du Missouri, an lieu de le laisser voyager par chemin de fer. Ce moyen eut un succès complet. Quand il arriva devant l’ennemi, le 21e était devenu un des bons régiments de l’Ouest.

A peu près à la même époque, Grant donna, dans les circonstances suivantes, une preuve remarquable de sa sagacité. I es brevets de tous les officiers de son régiment portaient la même date ; il fallait les classer par ordre d’ancienneté pour éviter des contestations fâcheuses. Le colonel Grant fit personnellement les choix. En les communiquant à ses subordonnés, il leur dit : “ N’attachez pas trop d’importnnce à tout cela, messieurs ; la guerre durera assez longtemps pour que ceux qui y participeront puissent trouver leur propre place.” Prononcées au moment où M. Seward annonçait que la guerre durerait quatre-vingt-dix jours, ces paroles étaient presq e prophétiques. Grant avait compris, un des premiers, l’importance de la lutte qui commençait.

Au commencement d’août, le président Lincoln promut le colonel Grant au grade de brigadier-général, en lui donnant le commandement du district de Cairo (Illinois).

C’est à ce moment que commence réellement la brillante carrière du vainqueur de Bichmond. Lorsqu’il prit le commandement de Cairo, Grant trouva des troupes à peine organisées, sans discipline, et, ce qui était plus grave, sans chefs capables. Quelquesuns de ses soldats avaient servi pendant la guerre du Mexique, mais ses officiers, tons volontaires, n’entendaient rien aux choses de la guerre. Telle était leur ignorance qu’il fallut leur apprendre comment on faisait des réquisitions pour les rations et les équipements. L’état-major même du nouveau général se composait de volontaires, que Grant dut instruire avant de pouvoir les utiliser. Pendant plusieurs semaines, il fut à la fois général, adjudantgénéral, quartier-maître, commissaire des subsistances et aide-decamp. Son activité suffisai à tout.

Dès que sa brigade, forte de trois mille hommes, fut organisée sur un pied satisfaisant, Grant prit la campagne. Le 6 septembre, il part de Cairo à la tête d’un corps expéditionnaire et prend Paducah (Kentucky) par surprise. Le mois suivant, il remporte un avantage signalé à Greenville, sur les rebelles de Jeffersou Thompson. Ses troupes faisaient partie de l’armée qui couvrait Saint- Louis, en attendant qu’elle pût arracher la partie occidentale du Kent cky et du Tennessee aux rebelles. ' eux-ci occupaient Columbus, Bowling Green, Nash ville, les forts Henry et Donelson, à l’est du Mississipi, et Belmont, à l’ouest. Il fallait les en déloger pour dégager le Missouri et l’Illinois. Un mouvement offensif fait au commencement de novembr sur New- Madrid (Missouri), par le corps d’armée du général Oglesby, força le gros des rebelles à quitter Belmont pour se retirer vers l’Ar-

kansas. Afin d’empêcher la garnison de Columbus, que commandait l’ancien évêque Polk, de leur venir en aide, le général Grant partit de Cairo, le 6 novembre, avec cinq régiments d’infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de canon. les canonnières qui portaient ces forces descendirent le Mississipi pour faire une feinte contre les positions de Polk ; mais ayant appris que des troupes avaient quitté Columbus, traversé le fleuve et gagné Belmont, où elles se trouvaient isolées, Grant résolut de terminer sa démonstration par une attaque soudaine contre ce point. Assaillis à l’improviste, les s ndh tes furent mis en dérou’e. Le général Pillow, qui vint à leur secours avec quatre régiments, n’eut pas plus de succès. L’artillerie des rebelles fut capturée, leur camp brûlé. Pillow dut se réfugier sous le canon de Columbus, jusqu’à l’arrivée de nouveaux renforts, qui lui permirent de renforcer ses lignes et de prendre l’offensive. Il disposait alors de sept mille hommes.

Le chef unioniste jugea prudent de regagner ses transports, ce qu’il fit, en dépit des confédérés qui voulaient lui couper la retraite. Les pertes s'élevaient, du côté des fédéraux, à 48ô hommes, et du côté des rebelles, à 632. Quant au but de l’expédition, il était complètement atteint. Forcés désormais de rester sur la défens ve, les chefs rebelles du Kentucky ne purent renforcer leurs collègues du Missouri.

L’affaire de Belmont était le combat le plus important qui eût eu lieu jusqu’alors sur le Mississippi. Les résultats n’en étaient pas assez clairs pour être facilement appréciés. Des journalistes qui s’imaginaient connaître l’art militaire accusèrent Grant d’avoir gaspillé inutilement le sang de ses soldats. Aujourd’hui, on comprend mieux le but véritab’e et les conséquences de cet engagement. On blâme les généraux chargés de la direction suprême des opérations de n’avoir pas adopté un plan d’ensemble ; on leur reproche justement d’avoir disséminé leurs forces, au lieu de les diriger en une seule armée contre les points stratégiques du Sud-Ouest ; mais on loue l’habileté avec laquelle Grant tira parti de ses trois mille hommes pour inquiéter et pour diviser des corps ennemis cinq ou six fois supérieurs en nombre.

Pendant le combat de Belmont, Grant avait donné la mesure de son sang-froid, de son calme admirable. Au moment où les rebelles se déployaient sur les derrières de ses troupes, entre celles-ci et les canonnières où elles devaient se rembarquer, un officier arriva bride abattue auprès du général, en criant : “Nous sommes perdus ! nous voilà cernés ! ” Grant ne sourcilla pas. “Si nous sommes entourés, répondit-il tranquillement, nous nous ouvrirons un chemin avec nos armes.” Ces quelques paroles communiquèrent aux soldats la confiance de leur général; elles ne furent pas sans influence sur le résultat de l’action.

Il n’y eut aucun mouvement important pendant les premiers mois

d’hiver. On se préparait à prendre l’offensive. Les armées de l’Ouest devaient opérer simultanément dans le Tennessee oriental, vers Knox ville, et dans la partie occidentale du Kentucky, contre Columbus et Bowling Green. En d’autres mots, il fallait qu’elles rouvrissent le Mississippi, pendant que l’armée du Potomac, commandée par le général McClellan, attaquerait Bichmondet la principale armée rebelle.

Le général Grant était revenu à Cairo après l’affaire de Belmont. Il se trouvait placé sous les ordres du général Halleck, commandant du département du Missouri. C’est à celui-ci qu’il proposa, en janvier 1862, de tenter un mouvement vers le haut des rivières Cumberland et Tennessee. Les confédérés y avaient élevé les forts Henry et Donelson, qu’ils croyaient suffisants pour tenir en échec toute l’armée de l’Ouest. E n attaquant ces points, les fédéraux devaient couper les communications entre l’est et l’ouest du Kentucky et du Tennessee ; ils prendraient ensuite à revers Columbus et Bowling- Green.

Halleck donna son consentement. Le général Grant serait aidé par une flottille de 13 canonnières et de 38 bateaux à mortiers commandée par le commodore Foote. 11 importait de donner le change aux rebelles, en leur persuadant que l’attaque aurait lieu contre Columbus. Les fédéraux exécutèrent à# cet effet plusieurs feintes, qui furent secondées par la confiance aveugle des rebelles. Ceux-ci ne prévoyaient pas une attaque par les rivières. Ils dégarnirent les forts Henry et Donelson, pour renforcer des points qui ne devaient pas être attaqués.

Pendant ce temps, l’expédition de Grant, partie de Cairo; remontait le Tennessee vers le fort Henry, de concert avec les canonnières de Foote. Elle arriva le 4 février devant les ouvrages ennemis, que défendait une garnison de trois mille hommes. Le 6, le commandant rebelle capitula avec quelques centaines de soldats ; il ne s’était pas défendu sérieusement, mais il avait réussi, grâce à la lenteur et à l’incapacité d’un des subordonnés de Grant, le général McClernand, à faire échapper la plus grande partie de ses troupes. A peine entré au fort Henry, le général unioniste se prépara à franchir les douze milles qui séparaient son armée du fort Donelson, pour mettre le siège devant cette place. Les canonnières redescendirent le Tennessee et, passant par l’Ohio, elles se dirigèrent vers le Cumberland supérieur, sur la rive gauche duquel se trouvait Donelson. Grant avait sous ses ordres une vingtaine de mille hommes et 17 batteries d’artillerie. Il attendait dix mille hommes de renforts, que devait lui amener le commodore Foote.

Le 12 février, l’armée fédérale arriva devant les ouvrages ennemis ; elle s’établit à deux milles du fort, de manière à couper le retraite aux rebelles, en ajournant l’attaque générale jusqu’à l’arrivée des canonnières. Celles-ci ne firent leur apparition que lè 14, avec les renforts attendus, qui portèrent à trente mille hommes l’armée de Grant.

La garnison rebelle, commandée par le général Floyd, ancien ministre de la guerre sous Buchanan, se composait de treize mille hommes. Ses positions figuraient un quadrilatère formé au nord par le Cumberland, à l’est et à l'ouest par deux petites rivières, et au sud par une ligne de hauteurs. Le général Floyd observait avec anxiété les mouvements des assiégeants. Il comprenait que l’inaction apparente de Grant était pleine de menaces, et qu'elle tendait à rendre plus éclatant le succès des armes fédérales, en forçant toute la garnison confédérée à se rendre. Un conseil de guerre fut réuni ; on résolut de prévenir les unionistes en se frayant un passage à travers leurs lignes.

Le 15 au matin, les rebelles assaillirent brusquement les deux extrémités des lignes fédérales. Ils les refoulèrent vers le centre, s'ouvrant ainsi deux issues, mais ils ne surent pas profiter de leur avantage momentané. Les troupes fédérales se reformèrent dans leurs premières positions. Lorsque les confédérés voulurent tenter une nouvelle attaque, ils furent repoussés avec de grandes pertes. Le général Grant, absent au commencement de l’action, avait repris le commandement ; il ordonna une charge générale dans laquelle les ouvrages avancés du fort. Donelson furent enlevés les uns après les autres. Quand vint la nuit, on avait perdu tout espoir de sauver la garnison. Pour la première fois, la lutte entre les corps ennemis, fédéraux et rebelles, s’était prolongée pendant toute la journée. Des deux côtés, on avait donné des preuves d’une grande bravoure. Les

Sert es des premiers étaient de 1,400 hommes ; celles des seconds e 2,000.

Convaincus de l'impossibilité de faire échapper la garnison, les généraux rebelles résolurent de cesser une résistance devenue in utile. Prenant avec lui douze cents hommes, le général Floyd traversa la rivière sur des bateaux plats, en laissant à son subordonné Buekner le soin de la capitulation. Buekner envoya un parlementaire à Grant pour lui demander sous quelles conditions il recevrait la reddition du fort. Le généra^ unioniste répondit :

“ Il m'est impossible d’accepter autre chose que votre capitulation sans conditions. Je me propose de marcher immédiatement contre vos ouvj âges.’'

Buekner jugea prudent de se soumettre. Il rendit au vainqueur dix mille prisonniers et quarante pièces d'artillerie. Dans un ordre du jour adressé le lendemain à ses troupes, Grant disait : “ La “ victoire que vous venez de remporter n’est pas seulement impor- “ tante par l’effet qu’elle aura produit sur la rébellion ; mais elfe a “ fait tomber entre vos mains le plus grand nombre de prisonniers “ qui ait été capturé dan^ aucune des batailles livrées sur le continent “américain. Désormais, le nom du fort Donelson sera inscrit en “ lettres capitales sur la carte de votre pays ; et vous vivrez dans la “ mémoire d'un peuple reconnaissant.”

La victoire du 16 février fut suivie de l'évacuation de Columbus

et de Bowling Green, dans le Kentucky, et de Nashville, dans le Tennessee, par les troupes rebelles. Il avait suffi de trente jours pour délivrer la plus grande partie de ces Etats de la pré-ence des insurgés. Il n'y eut qu’un cri d’enthousiasme dans tous les Etats du Nord à la nouvelle de ce succès. Les populations l’accueillirent comme le présage de la chute finale de la rébellion. On admira l’habileté et l’énergie de Grant ; mais on ne songea pas aie croire supérieur au général McClellan, bien que celui-ci n’eut accompli aucun fait d'armes comparable à la prise du fort Donelson. Le talent militaire de Grant ne devait éclipser celui de ses rivaux qu’après l’éclatante victoire de Vicksburg, en juillet 1863.

Nommé major-général dans l’armée des volontaires au lendemain du fort Donelson, Grant résolut le mois suivant de s’avancer contre Corinth (Mississipi), où l’armée rebelle du Tennessee s’était massée après l’évacuation de Nashville. Mais, de son côté, celle-ci se préparait à prendre l’pffensive. Elle avait reçu des renforts considérables. 1-e général Beauregard, qui la commandait, prit des dispositions pour attaquer brusquement Grant, alors campé près de Pittsburg Landing, sur la rivière Tennessee, avant qu’il fût rejoint par les forces de Buell parties de Nashville pour coopérer avec lui. Le plan de Beauregard était d’autant plus habile que le mouvement de Buell s’exécutait, avec une lenteur désespérante et que les troupes de Grant étaient très inférieures en nombre à l’armée rebelle.

Les fédéraux avaient établi leur camp dans des ravins qui bordent le Tennessee, près de Pittsburg Landing. Leurs lignes n’étaient pas fortifiées ; aucune précaution n’avait été prise pour repousser une attaque qu’on ne prévoyait pas. Le mouvement des rebelles, qui eut lieu le 6 avril, prit l’armée par surprise. Les divisions Bherman, Prentiss et McOlernand furent enfoncées ; elles perdirent un grand nombre de prisonniers et plusieurs pièces de canon. Les fuyards s’entassèrent pêle-mêle sur la îive du Tennessee. Deux divisions restaient seules intactes, celles de Wallace et de üurlbut ; mais n’allaientelles pas suivre l’exemple des autres corps et se débandtr à leur tour? Tiendraient-elles jusqu’à l’arrivée de Buell? La situation était telle que Grant devait se borner, en attendant les renforts, à se défendre comme il pourrait pour empêcher l’annihilation de son armée. Acculé à la rivière, il ne pouvait battre en retraite ; il fallait résister jusqu’à la dernière extrémité.

Dès qu’il eut réorganisé sa ligne de bataille, il fit établir en avant du centre une batterie de vingt canons, pendant que ses canonnières dirigeaient leur feu contre les flancs des colonnes ennemies. C’est dans ces conditions que Grant repoussa une nouvelle charge générale des rebelles qui termina l’action du 6. Beauregard massa ses troupes près de la petite église de Shiloh, et attendit le lendemain.

Pendant la nuit, l’avant-garde de Buell se montra enfin ; elle franchit immédiatement la rivière et alla se ranger en bataille à la droite des divisions de Grant. Lorsque l’aube vint, les fédéraux étaient mai-

très de la situation ; ils pouvaient désormais rendre coup pour coup à Beauregard. Le 7, après un nouvel engagement, celui-ci battit en retraite vers Corinth.

La bataille de Pittsburg landing ou de Shiloh n’eut pas de résultats immédiats, à part les pertes en hommes et en matériel, qui furent considérables des deux côtés ; mais elle ôta définitivement aux rebelles l’espoir de se rétablir dans l'ouest du Tennessee. A Richmond comme à Washington, on réclama la victoire. Si l'on considère que les fédéraux restèrent maîtres du champ de bataille le 7 au matin, on peut aisément se prononcer entre ces deux prétentions. Beauregard était parti de Corinth pour écraser l’armée de Grant ; il y revenait sans avoir accompli son dessein et sans que ses pertes considérables fussent compensées par aucun avantage. Si c’était là une victoire, qu'eût donc été une défaite ?

Renforcée par les généraux Buell et Pope, l'armée du Tennessee fut mise tout entière sous les ordres de Halleck, ce qui relégua le général Grant au second rang. Mais à peine Halleck était-il parvenu à Corinth que l'ennemi tenta un nouveau mouvement très hardi contre la région orientale du Tennessee et du Kentucky. Il fallut dégarnir l’ouest de ces Etats pour s'opposer à la marche des envahisseurs. L'armée de Corinth fut de nouveau divisée. Pendant que Buell allait se faire jouer par les rebelles, dont l’expédition devait d’ailleurs être sans résultat, les troupes qui avaient combattu à Shiloh restèrent placées sous les ordres de Grant.

Les mois d’août et de septembre furent marqués par plusieurs combats. Le 5 octobre, Grant battit le corps rebelle de Van Dora, lui prit huit canons, et, après avoir occupé Holly Springs, rejeta l'ennemi au sud de la Tallahatchie. Le premier pas vers l’ouverture du Mississipi était fait. Il fallait maintenant profiter des avantages obtenus pour attaquer Vicksburg, la clef du grand fleuve.

C'est à cette époque que le général Grant prit une mesure dont ses ennemis politiques se sont fait une arme contre lui. Le succès de ses opérations dépendait en grande partie du secret dont il entourait ses opérations. Or, ce secret était constamment divulgué ou exposé à l'être par des colporteurs, généralement des israélites, qui pénétraient dans les lignes de l’armée et en sortaient le plus souvent pour se diriger vers le Sud. Le 19 décembre , le général Grant, sur une invitation venue de Washington, ordonna que les colporteurs seraient exclus d'une partie déterminée de son département. Il est absurde de prétendre que l’ordre fût dirigé particulièrement contre les sectateurs d'une certaine religion. Il l'était contre tous les rôdeurs suspects, qu’il importait absolument de tenir à distance.

Il est une autre fait que la passion politique exploite en le dénaturant. Nous voulons parler des prétendues spéculations de Grant sur les cotons. On l'accuse d'avoir facilité à son père, M. Jesse Grant, des achats considérables de la précieuse denrée dans son département. Cette accusation ne repose sur aucune base sérieuse ; elle est démen-

tie par la conduite meme du général dans la circonstance à laquelle on fait allusion. En effet, voici ce qui arriva :

En décembre 1862, M. Jesse Grant crut pouvoir recommander un agent de la maison Mack frères, de Cincinnati, à son fils, en le priant de l'aider dans ses opérations commerciales. Le général reçut poliment cette personne, mais lorsqu'il eut lu la lettre en question, il lui dit : u Je prends toujours plaisir à rendre service à mes parents jamais comme général dans l’armée des Etats-Unis, je ne saurais faire de distinction entre les citoyens de la République, en accordant aux uns des faveurs que je refuseaux autres. Je ne comprends pas comment mon père a pu l'oublier. Sa recommandation ne saurait avoir aucune influence sur moi; Elle est inadmissible, parce que si je donnais à quelques-uns des avantages particuliers, il en résulterait une démoralisation que je veux prévenir. L’attention des chefs militaires ne saurait être distraite de leur tâche unique, qui est le salut du pays.^ Du reste, vous pouvez demander un permis de circulation pour trafiquer sur les rivières, comme le font d’autres personnes, et je vous souhaite bon succès.’'

Ces nobles paroles peignent admirablement le caractère de Grant. Elles sont la meilleure réponse qu’on puisse opposer à de méprisables calomnies.

Nous avons laissé l'armée fédérale dans le nord du Mississipi. Ayant été renforcé par plusieurs brigades, Grant se vit en mesure de travailler vigoureusement à l'ouverture du Mississipi. Il avait pour instructions de repousser l’ennemi vers l’intérieur et de détruire ses voies de communication, pendant qu'un corps d'armée commandé par le général Sherman s’embarquerait à Memphis, pour aller, de concert avec la flottille de l'amiral Porter, réduire la ville de VJcksburg. La première' partie de ce plan fut heureusement exécutée ; mais Sherman trouva les positions rebelles beaucoup plus fortes qu’il ne l’avait supposé. Il attaqua Yicksburg le 28 et le 29 décembre, sans réussir à y pénétrer. C’est alors qu'on résolut de concentrer toute l'armée fédérale du Tennessee sur ce point du théâtre de la guerre. On comprenait plus que jamais l’importance de Yicksburg, dont la possession devait assurer aux unionistes la libre navigation du Mississipi.

Grant prit le commandement des forces réunies de Sherman, de Mc Clernand et de l’ancienne armée de Shiloh. Quelques opérations préliminaires le convainquirent des difficultés d'une attaque faite du côté nord de Yicksburg, où des falaises élevées et de vastes marais formaient des fortifications naturelles d'une très grande importance. Ayant massé ses troupes sur la rive louisianaise du Mississipi, il prit des dispositions pour les transporter au sud de la ville. Il pouvait le faire aisément par terre ; mais, dans son projet d’attaque contre Yicksburg, la flottille de Porter devait jouer un grand rôle. Comment lui faire passer les nombreuses batteries qui garnissaient les abords de la ville? Faute de moyens plus rapides, Grant se rallia à

un expédient proposé antérieurement, par Sherman, mais qui jusqu’alors avait été fort peu employé à la guerre.

Vicksburg est situé au fond d’une courbe que forme le Mississipi en tournant brusquement du nord à Test pour revenir ensuite vers Touest et le sud. Une sorte de presqu’île de douze milles de largeur fait face à la ville, et, lorsqu’on descend le fleuve en bateau à vapeur, elle semble barrer entièrement le passage. L’avant-garde fédérale s'était établie au milieu des marais de cette presqu’île, et ce fut là qu’on essaya d’ouvrir une route pour les transports et les canonnières de Porter.

L’année précédente, ou avait commencé le creusement d’un canal sous la direction des officiers de Sherman. Les travaux furent repris avec vigueur; mais le canal ne fut jamais praticable. Le tracé ayant été mal exécuté, on ne put profiter des avantages du courant. Il fallut abandonner ce second plan d’opérations comme on avait abandonné le premier.

Une autre tentative, faite par voie de la rivière Yazoo, montra pour la troisième fois que Vicksburg était inabordable par le nord. Que fallait-il faire? L’armée se décourageait. A Washington, on se plaignait de la lenteur de Grant; on demandait à M. Lincoln de lui enlever son commandement. ! es sénateurs, les gouverneurs s’en mêlaient. Un représentant, qui jusqu’alors avait défendu le général unioniste, se rendit un matin chez le président pour lui demander son rappel. M. Lincoln, fort heureusement, fit la sourde oreille. Il se borna à répondre : “Le général Gra ,t me plaît; je veux l’essayer pendant quelque temps encore.”

C’est da s ces circonstances que Grant se décida à adopter le plan magnifique d’audace et de simplicité qu’il avait conçu depuis longtemps.

Tous les mouvements de l’armée de Vicksburg étaie t soumis à l’approbation de Halleck, alors gé éral en chef. Ofiicier médiocre, Hafieck avait peu de titres au commandement suprême. So esprit étroit ne pouvait comprendre une grande concept on stratégique; et-, comme il avait malheureusement de l’i fluence sur les chefs de l’administration fédérale, il lui était facile d’entraver les projets de son subordon. é. Le général Grant connaissait Halleck; il daignait son intervention, hésitant à lui soumettre un plan de campag e dont la portée devait lui échapper; il attendait; il patientait. Mais lorsque l’armée du Tennessee eut été vainement dirigée contre le côté nord de Vicksburg, lorsque Grant se fut convaincu de l’inutilité de ses efforts, il se décida à adopter son plan favori d’opérations. Il en prit toute la resp nsabilité et le mit à exécution sans l’avoir communiqué au général Halleck.

# Voici quel était ce plan : Faire marcher l’armée vers le sud de V icksburg, et traverser le Mississipi en aval de cette ville pour la prendre ensuite à revers. En cas de succès, on capturait d’un seul coup toute la garnison; mais l’armée devait abandonner sa base d’o -

pérations ; il fallait que soixante-dix mille hommes se lançassent à corps perdu au milieu du pays ennemi, comme eût pu le faire une escouade d’éclaireurs. Une défaite équivaudrait à une déroute.

D’une hardiesse excessive, ces mouvements renversaient toutes les théories de l'art militaire. Les lieutenants de Grant, Sherman, McPherson, Logan et Wilson, co damnèrent unanimement ce qu’ils considéraient comme une erreur fatale. Lorsque l’ordre de marche fut donné, Sherman se rendit auprès de so i chef; il lui dit, il lui répéta qu’il conduisait l’armée à sa perte. Le seul moyen de prendre Vicksburg était de l’attaquer par le nord. “Mais, lui dit Grant, il nous faudra rebrousser chemin jusqu’à Memphis? — Qu’importe! — U'« mouvement rétrograde serait funeste à notre cause. Je ne le ferai pas.” Sans se décourager, Sherman mit ses objectio s par écrit; il les envoya, le 8 avril 1863, au lieutenant-colonel Rawlings, chef d’état-major, qui les remit à son chef sans rie « dire. Grant lut la lettre avec attentio ‘, et, après avoir réfléchi quelques insta >ts, il la mit silencieusement dans sa poche. L’ordre de marche ne fut pas révoqué. (1)

Pour faciliter les opérations de l’armée, la flottille de Porter devait gagner le sud de Vicksburg. Aidées par deux frégates venues de la Nouvelle-Orléans sous les ordres de l’amiral Farragut, les ca nonnières forcèrent le passage des batteries. Quelques jours plus tard, le 30 avril, l’armée de Grant traversa le fleuve à soixante-cinq milles au-dessous de Yicksburg, et s’avança sur Port Gibson, où elle attaqua le corps du général rebelle Bowen. Celui-ci se retira précipitamment, après avoir perdu quinze cents hommes. L’armée fédérale se dirigeait à marches forcées vers Vicksburg ; elle n’emmenait que quelques fourgons, et les troupes vivaient presque entièrement sur le pays. Voulant donner l’exemple, Grant couchait dans la première tente venue; il se nourrissait des mêmes mets que ses hommes. On raconte qu’en quittant le Mississipi, il n’emporta qu’une chemise de rechange et une brosse à dents.

Le 12 mai, l’armée rencontra et baitit les rebelles commandés par le général Joseph E. Johnston, à Raymond, près de Jackson, capitale du Mississipi. Deux jours plus tard, tirant fut assailli à son tour par toutes les troupes de Johnston. 11 les repoussa et réussit à se placer entre elles et Yicksburg. Dès ce moment, . la métropole mississipienne était à sa merci. Si Johnston se tut joint à la garnison de Yicksburg, il aurait pu opposer soixante-quinze ou quatrevino-t mille hommes aux soixante-dix mille du général unioniste. Maïs le succès de ce dernier coupait l'ennemi en deux tronçons. D’un côté, les troupes de Johnston se trouvaient rejetées vers l’inté-

(1) Le général Grant n’a jamais mentionné la lettre de Sherman dans ses rapports officiels. C est ce dernier qui raconta les faits ci-dessus lorsqu’on lui attribua le plan de la campagne de Vicksburg.

rieur; de l’autre, la garnison de la ville, forte de quarante-cinq mille hommes et commandée par le général Pemberton, était complètement isolée.

Après avoir occupé Jackson, ou iis prirent dix-sept pièces d’artillerie, les fédéraux se dirigèrent directement vers l’ouest, c’est-à-dire vers Vicksburg. Ils rencontrèrent, le 16, à Champion Hill, les troupes de Pemberton rangées en bataille et détendues par une nombreuse artillerie. Une lutte meurtrière s’engagea, qui fut funeste au général rebelle ; après avoir perdu plus de quatre mille hommes et vingt-neuf pièces de canon, il se replia vers la ville. Le 17, ayant voulu tenter encore une fois le sort des armes, en s’opposant au passage de la rivière Big Black par les fédéraux, il ne réussit qu’à perdre deux mille six cents hommes et dix-sept canons. Enfin, le 18, Grant s’établissait devant Vicksburg.

Deux assauts infructueux, qui eurent lieu le 19 et le 22, lui ayant révélé la force des positions ennemies, le général unioniste commença un siège en règle. La tranchée fut ouverte immédiatement. Bientôt, la garnison se trouva enfermée dans la ville. La flottille de Porter s’était placée devant Vicksburg, à une petite distance des ouvrages rebelles ; elle coopérait à l’attaque en les bombardant jour et nuit. Les vivres ne tardèrent pas à manquer dans la place ; les chevaux et les mules furent abattus et servirent à l’alimentation. Lorsque cette ressource manqua, il devint évident que la reddition de V icksburg ne tarderait pas à être un fait accompli. Pemberton ne devait espérer de secours d’aucun côté. L’armée de Johnston aurait pu, si elle eût été assez considérable, inquiéter les derrières de Grant ; mais elle ne comptait que vingt-cinq mille hommes, en y comprenant les forces détachées de l’armée de la Géorgie. Comment eût-elle attaqué les lignes fédérales, soigneusement couvertes par des retranchements et défendues par soixante-dix mille hommes ?

Le 3 juillet au matin, après un siège de six semaines, et lorsque 1 achèvement des travaux d’approche rendait l’assaut imminent, Pemberton se rendit au quartier-général de Grant et lui offrit de capituler, pourvu que toute l’armée rebelle fût autorisée à sortir de la ville avec armes et bagages. Le général unioniste lui répondit comme il l’avait fait au commandant du fort Donelson, seize mois auparavant. 11 demanda la reddition pure et simple des troupes ennemies. Pemberton s’étant résigné, Vicksburg fut occupé par les fédéraux le 4 juillet, jour anniversaire de la Déclaration de l’Iudépendance américaine. Trente-un mille six cents prisonniers, deux cent vingt canons et soixante-dix mille fusils tombèrent entre- les mains du vainqueur. Jamais capture aussi considérable d’hommes et de matériel n’avait é é faite dans aucune guerre moderne depuis la célébré capitulation d’Ulm. (1)

(1) C’est pendant la campagne cle Vicksburg que le général Grant s’attira Fini-

Lorsque Von considère la nature du pays où Varmée de Grant avait opéré pour arriver devint Vicksburg ; lorsqu’on se rend compte des formidables obstr .es que lui opposaient le Mississipi et les marécages mississipiens ; lorsqu’on songe aux difficultés d’un siège au milieu d’une contrée sauvage, presque inhabitée, on ne saurait trop admirer le courage et la pa'ience des troupes, en même temps que <’habh été e l’audace de leur chef Peu d’exploits lus brillants que cette merveilleuse campagne ont été enregistrés par l’histoire. Le général qui manquait à l’armée des E a1 s-Unis ven .it enfin de se révéler.

La prise de Vicksburg fut suivie de celle de Porr-Hudson et de l’ouverture définitive du Mississipi. Alors, on rendit hommage »u talent e Grant ; on reconnut qu’il pouvait en remontrer à HVleck et ux autres généraux de cabinet. Le président Lincoln le promut au grade de major-général dans l’armée régulière, en reconnaissant publiquement qu’ l avait mal jugé son plan de campagne On sut aussi qu’au moment ou Grant commençait s i marche sur Vicksburg, un ordre était parti de Washington pour lui prescrire de revenir immédiatement sur ses pas. Les communications étant coupées, cet ordre ne fut remis au général Grant qu’après la défaite des rebelles

Cependant les opérations des fédéraux sur les autres points de l’Ouest ne faisaient pas de progrès sensibles. L’armée du Cumberland, commandée par le général Rosecrans, s’était laissé acculer et presque cerne à Cha> tanooga Après l’inutile et sanglante bataille de Chickamauga, qui eut lieu le 19 septembre, le gouvernement résolut de réunir t >utes les forces fédérales de l’Ouest sous les ordres ‘de Grant. On créa la division militaire du Mississippi, qui comprenait les départements du Tennessee, de l’Ohio et du CumËerlan i.

Le nouveau commandant se hâta de concentrer la plus grande partie de ses forces contre Bragg Aidé par une partie des troupes de Suer « an, venues de Vicksburg, et par celles de Hooker (lie et 12e corps d’armée), détacoeesde l’armée du Potom c, il reprit, le 28 octobre, es positions abandonnées la mois précédent par Rosecrans. Ses opérations subséquentes ayant été retardées par la néceessité s assurer ses communications, ce ne fui que le 29 novembre quil attaqui l’armée rebelle postée à Mission RkLe, devant Chute n ><>ga. Après eux jours de comba s et grâce à des manœuvres ex rêmement baoiles, toutes les positions ennemies furent em .ortées. Malgré leur résis.an e acharnée, les rebelles se virent rejetés pêle-mêle dans la

mitié mortelle d’un généra -politicien qui est actuellement un de ses plus acharnés adversaires. Nous voulons parler du général McC ernand. Cet officier devait ses épaulettes à des influences politiques; il était incapable de commander un peloton, mais sa présomption, sa suffisance étaient telles qu'il prodiguait à Grant, les conseils les plus saugrenus. A Champion Hill et au premier assaut contre Vicksburg, ii faillit compromettre l’armée, ce qui ne l’empècha pas de critiquer publiquement et a plusieurs reprises la conduite de Gran . Sur la demande des généraux Sherman et McPherson, il fut relevé de son commandement. Voile l’origine de sa haine cont re Grant.

direction de Dalton (Géorgie), après avoir pér i a six mille pr’sonn ers et quararre- le'ix p èces d’art llerie. D ns cette batail'e, i>une des p usre nnrquibles de la guerre, Grant s’était montré aussi bon tact cien qu’il avait été hardi s r- ratais te pendant, lt camp gne de Vicksburg. Il venait d’ouvrir les portes de la Géorgie et de préparer la marche si har de de Sherman vers Atltnta et Savannah.

La vict ire de Chattanooga valut au général Grant une récompense na'ionale. On proposa u Congrès de rét tblir le gra le de lieutenant-général créé autrefois en faveur de W^sbingt »n, puis du général Scott, pour le récompenser de ses ser ices dans la ctmpagne du Mexiqne. il s’agissait mainten >nt a'iavestir de la lieu enan e-gônérale, c’est-à-dire du c nnman 'emtmt de t utes les années, l’offic er qui avait acc mipli les plus grandes clios s et obtenu les pl s brillants su cès dans la guerre c» ntre les rebelles. La loi fut adoptée au mois de février 1864. M. Lincoln c >mprif l’i i e » ti -n du Congrès et le vœu de la na'ion ; il donna le litre n nivelle uent créé au vainqueur de D nelson. de Vicksburg et de Chat an >oga.

A peu près à ce te époque, une coterie p 'Inique qui cherchait à empêcher la réélecti »m de Jül. Lincoln voulut faire le général Grant candidat à la présidence. On espérait que sa popularité et ses opinions modérées faciliteraient son élection. Mais on comptait sans le patriotisme et le désintéressement de Grant, qui répondit à ces ouvertures par une lettre confidentielle adre^éeà M. Morris, de l’Iiiinois. Voici ceite lettre :

“ Nashville, le 20 janvier 1864.

“ Cher monsieur,

“ Je n’ai reçu qu’avant-hier votre lettre du 29 décembre. J’eu reçois beaucoup d’autre* du même genre, mais je n’y îéponds point. Cependant, votre lettre est écrite dans des termes très bienveillants, et puisque vous me demandez une réponse confidentielle, la voici :

“ Permettez-moi de vous dire que je no suis pas un politicien, que je ne l’ai jamais été, et que j’espère ne jamais le devenir. Mon seul désir e>t de servir le pays dans la crise actuelle. Pour y réussir, il est nécessaire de jouir de la confiance de l’armée et du peuple. Je ne connais d autre moyen d’obtenir cetie confiance que de la rneri er en accomplissant fidèlement mes devoirs. Aussi longtemps que j’occuperai ma p sition actue le, je ne croirai pas avoir le droit de critiquer la politique ou les ordres de ceux qui sont au-dessus de moi, ou d’exprimer mes vues personnelles, si ce n’est par l’intermédiaire des autorités de Washington et du général en chef de l’armée. Sous ce rapport, je sais que j’ai toujours agi comme un bon soldat. ”

“ Vous me dites dans votre lettre qu’il est en mon pouvoir d être élu président aux prochaines électi ns. c’est la dernière des choses de ce monde que je désire. Je considérerais ceite élection comme malheureuse pour moi, sinon pour le pays. Grâce à la Providence, je suis arrivé plus haut que je n’espéi-dis, et le grade que j occupe maintenant dans l'armée régulière me suffira amplement, si je puis le conserver. Je n’arrangerai certainement jamais 1 expression de mes sentiments ou de mes idées en vue d’obtenir éventuellement une candidature. Je ne vois pas ce qui pourrait me faire accepter les fonctions suprêmes, et je n hésite pas à dire que j - préfère infiniment ma position actuelle à aucun des emplois civils auxquels le peuple pourrait m’élire.

11 La présente lettre est confidentielle ; elle n’est pas destinée à être lue par d’autres que vous, car je désire éviter que le public entende parler de moi autrement que par mes actes, dans l’exercice de mes devoirs légitimes.

“ A.gréez, etc.

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