‹ Le général Grant, esquisse biographiqueChapitre 2 sur 4 · U. S. GRANT · texte numérisé non relu

U. S. GRANT

Nul doute que le général Grant n’ait aujourd’hui les mêmes sentiments qu’en 1864. Il a considéré comme un devoir patriotique d’accepter la candidature que lui offrait la convention de Chicago, parce que sa popularité devait aider puissamment au succès du parti républicain, c’est-à-dire à la ré rgamsation de l’Union sur les bases de la justice et de l’égalité jiverselles. Mais s il n’eût écouté que ses penchants, Grant serait sans doute resté à l’écart des luttes politiques.

Un des premiers soins du nouveau lieutenant-général fut de confier au général Sherman le commandement de la division du Mississipi, en se réservant la direction des opérations en Virginie. L’armée du Potomac reçut de nombreux renforts venus de tous les points du théâtre de la guerre. On réunit à Annapolis un corps considérable composé en partie de troupes noires et commandé par le général Burnside. Un autre corps, sous les ordres du général Butler, fut organisé à la forteresse Monroe et à Yorktown ; enfin, un troisième se concentra à VY inchester, sous Sigel. Ces préparatifs indiquaient que le général Grant ne se faisait pas illusion sur les difficultés de sa tâche. Il savait que le chef de l’armée rebelle, le général Lee, était digne de la réputation qu’il avait acquise. Il savait aussi que l’armée confédérée n’était pas une masse incohérente, mais bien un corps animé d’un même souffle, qui marchait sous l’impulsion d’une grande volonté. Jamais Grant n’avait encore rencontré un adversaire aussi redoutable.

Ce fut le 2 mai au matin que commença le mouvement en avant.

On comptait alors sous les armes, en y comprenant le corps de Burnside, 98,000 hommes, dont 10,000 cavaliers. L’armée passa le Rapidan sans difficulté, manœuvrant de manière à menacer le flanc de Lee et le forçant ainsi à abandonner ses positions fortifiées. La ligne de marche des fédéraux traversait un pays boisé et accidenté, que les habitants nomment la Wilderness (le désert), i es routes étant peu nombreuses et en mauvais état, il était impossible au général Grant d’employer sa nombreuse cavalerie ou même son artillerie. C’est le moment que l’ennemi choisit pour l’attaquer. Selon sa coutume, Lee voulut tenter d’arrêter les progrès de l’armée fédérale en l’assaillant franchement dès ses premiers pas vers Richmond. Mais cette tactique, qui avait eu tant de succès lorsque cOltllan, Pope, Burnside et Hooker dirigeaient les opérations, devaient échouer devant la ténacité de Grant.

Voici quels étaient les traits généraux du plan de campague des unionistes :

Pendant que l’armée du Potomac marchait contre Lee et lui fai-

sait éprouver des pertes assez sensibles pour qu’il ne pût envoyer plus tard des forces considérables vers la Pennsylvanie et le Maryland tout en se maintenant à Richmond, l'armée du général Butler devait prendre la capitale rebelle à revers. En s’emparant de Petersburg et en coupant les chemins de fer, Butler empêcherait la jonction, avec l’armée de Lee, des corps qui se trouvaient au sud de la capitale rebelle, sous les ordres de Beauregard. Il pouvait mê tenter un coup de main contre Richmond. Mais s’il échouait, l’intention de Grant était de forcer Lee à la retraite, de le rejeter dans Richmond et de n lasser ensuite toutes les forces fédérales au sud du James. On sait que Butler n’ayant pu empêcher la jonction des forces de Lee et de Beauregard, c’est cette dernière hypothèse qui se réalisa.

Le 5 et le 6, les deux armées combattirent presque sans interruption. Le 7, au point du jour, Lee se mit en mouvement, en s’abritant derrière un rideau de tirailleurs pour se retirer dans la direction de Spottsylvania Court House. L'armée fédérale le suivit immédiatement, mais jusqu’au 12, il n’y eut que des escarmouches.

Tandis qu’il s’avançait vers Richmond, Grant écrivait au Président pour lui faire part des résultats obtenus ; il ajoutait: “Je me propose de combattre jusqu’au bout dans cette direction, quand même j’y passerais tout l’été.” (/ propose to fight it out on this lino , if it takes ail summer). Ces mots peignent l’homme ; ils expriment cette volonté de fer qui devait lui donner la victoire. A peine étaient-ils parvenus à Washington que de nouveaux combats leur servaient de corollaires. Du 13 au 19 mai, la lutte continua devant Spottsylvania Court House, moins acharnée et moins sanglante toutefois qu’à la Wilderness. Pendant que Lee se croyait en sûreté dans ses retranchements, le gros des fédéraux s’était mis en marche dans la direction du Pamunkey, manœuvrant pour gagner le flanc et les derrières des rebelles. Aussi voyons-nous Grant se porter successivement du Rapidan à l’Anna, de l’Anna au Pamunkey, du Pamunkey au Chickahominy et au James, et traverser ces cours d’eau en menaçant sans cesse la droite de Lee. Après plusieurs semaines de luttes sanglantes, les manœuvres hardies du lieutenant-général devaient le conduire devant Petersburg, où l’armée rebelle, épuisée et démoralisée, ne tarderait pas à s’enfermer.

Le 23, l’armée se trouvait sur le Chickahominy, à Mechanics ville, c’est-à-dire à une douzaine de milles de Richmond-. Lee avait prolongé ses lignes de défense et opéré un changement de front ; il faisait de nouveau face à l’ennemi. Trois routes mènent à Rhhmond. Grant veut tenter un dernier effort, une dernière attaque générale contre les positions de son adversaire. Il a été renforcé par les vingt mille hommes du général Smith, venus de l’armée de Butler, et par quelques brigades de nouvelles levées C’est dans ces conditions qu’a lieu la bataille de Cold Harbor, le 3 juin. Malheu-

reusement, le mouvement offensif des unionistes n'aboutit pas. Les positions ennemies n’auraient pu être emportées qu'au prix d'énormes sacrifices, tant était grande la détermination des confédérés.

Le passage du James fut alors résolu. Un pont de bateaux avait été établi par le général Butler près de City Point. Hans la nuit du 12, les foi ces fédérales se mirent en marche parallèlement au flanc des rebelles, traversèrent le Chickahominy à Long Bridge et gagnèrent le James sans que l’ennemi fît rien pour s’y opposer. Le 14, elles avaient passé le fleuve à Wilcox Landing. Sans perdre un instant, on attaqua les fortifications de Petersburg, dont les troupes de Butler avaient vainement tenté de s’emparer. Le général Smith, qui commandait l’avant garde de Grant, ne fut pas plus heureux. Avec l’aide des troupes de couleur, il captura treize pièces d'artillerie et un certain nombre de prisonniers; mais il fut mal secondé par le 2e corps et ne put s’établir dans les retranchements en "émis. La plus grande partie de l’armée de Lee se trouvait déjà dans Petersburg, car le général rebelle avait bientôt soupçonné les intentions de son adversaire, et, avec son énergie habituelle, il avait fait face au danger. Le 16, de nouvelles attaques eurent lieu contre ses positions, qui formaient alors un vaste camp retranché; elles furent encore inutiles, et Grant dut avoir recours aux opérations plus le tes mais plus sûres d'un siège.

On a beaucoup exagéré les pertes de l’armée fédérale pendant la campagne de mai 1861. Il résulte des rapports officiels que depuis le passage du Rapidan jusqu'à son arrivée devant Petersburg, Grant perdit 7,289 hommes tués, 37,406 blessés et 9,856 prisonniers. Sur ce nombre, plus de vingt-cinq mille hommes n’avaient reçu que des blessures sans gravité ; ils rejoignirent leurs corps avant la fin de la campagne. Par contre, les fédéraux avaient capturé 10,462 prisonniers. Quant aux forces respectives des deux généraux, elles étaient de 98,000 hommes du côté des fédéraux et de 90,000 du côté des rebelles, au moment où commença le siège de Petersburg.

La marche du Rapidan au James avait conduit l’armée fédérale au sud même de la capitale ennemie, c’est-à-dire à portée de ses lignes de communication avec les Carolines et la Géorgie. Elle avait rendu possible son investissement ultérieur. Toutes les opérations de Grant tendaient maintenant à saisir les cinq ou six chemins de fer qui aboutissent à Richmond. Après plusieurs combats, parmi lesquels nous citerons le coup de main infructueux du 30 juin contre un des forts du camp ennemi, les fédéraux s’emparèrent du chemin de fer de Weldon, qui reliait Petersburg à la ( aroline du Nord. Mais les mois d’été et d'automne s’écoulèrent sans qu’on eût pu tenter une attaque générale contre les positions ennemies.

Le général Lee avait perdu un grand nombre de soldats par les désertions ; il lui fallait employer les mesures les plus rigoureuses pour que ce mal ne dégénérât pas en épidémie. Cependant on levait

dans le Sud tous les hommes valides de 17 à 60 ans. Pendant tout l’hiver, des renforts furent dirigés sur Petersburg, et au printemps suivant, quand la lutte recommença, Lee avait encore soixante mille hommes sous ses ordres.

Vers la fin de mars, l’ennemi tenta inutilement de couper les communications de l’aile gauche de Grant avec City Point, en s’emparant du fort Steadman, l’une des principales défenses du camp retranché des assiégeants. A ce moment même, un grand conseil de guerre avait lieu à City Point. Les généraux Grant, Sherman, — venu de la Caroline du Nord, — et Sheridun, qui arrivait de la Shenandoah avec sa cavalerie, y assistaient, ainsi que le président Lincoln. Immédiatement après, les opérations commencèrent.

L’armée fédérale était formée perpendiculairement à la ligne de batailLedes rebelles. Sa droite s’appuyait à l’Appoma' tox; elle devait rester stationnaire et former le pivot sur lequel le centre et la gauche allaient se mouvoir, de manière à envelopper l’ennemi. A l’extrême gauche, se trouvaient le 5e corps et toute la cavalerie de Sheridan. L’action commença le 29 mars ail matin. Dans sa marche, l’armée occupait successivement les routes qui courent de Petersburg vers le sud ; elle s’avançait avec lenteur, car l’ennemi défendait le terrain pied à pied. Le 31, il y eut une action générale, dans laquelle Lee chercha à rejeter les fédéraux vers leurs anciennes positions ; il concentrait surtout ses efforts contre l’aile gauche, où la présence de Sheridan l’inquiétait sérieusement. Ces efforts furent vains.

Lorsque l’aube du 1er avril se leva, l’armée unioniste se trouvait dans les meilleures conditions pour remporter une victoire décisive. La lutte s’engagea près de la station des Cinq-Fourches (Five Forks), sur le railway de Lynch burg. L’aile gauche de Grant exécuta avec le plus grand bonheur le mouvement célèbre qui, prenant l’ennemi en fiauc, refoula sa droite vers Petersburg, pendant que les autres corps attaquaient vigoureusement le centre et la gauche. Les charges très brillâmes de la cavalerie de Sheridan firent tomber en son pouvoir plusieurs brigades d’infanterie et quatre batteries d’artillerie. L’aile droite de Lee, brisée, désorganisée, dut se replier vers l’Appomaitox. Les fédéraux étaient désormais maîtres du Southside Railroad. IL ne restait plus à Lee qu’à évacuer Petersburg et Richmond, s’il ne voulait pas s’y voir complètement cerné. Depuis l’ouverture de la campagne, il avait perdu plus de vingt mille hommes.

La victoire des Cinq-Fourches amena l’occupation de Richmond, abandonné par Jefferson Davis et le pseudo-gouvernement confédéré. L’armée de Lee battit en retraite vers Lynchburg ; elle tenta encore de résister aux fédéraux ; mais harcelée par la cavalerie de Sheridan et par plusieurs corps d infanterie, elle diminuait rapidement en nombre. Eu arrivant à Appomattox Court FLouse, le 9 avril, Lee n avait plus que 28,000 hommes sous ses ordres. C’est alors seulement qu'il consentit à se rendre. Le général Drant ne lui imposa que deux conditions : les soldats rebelles ayant déposé leurs armes et

promis de ne plus combattre le gouvernement fédéral, ils purent rentrer librement dans leurs foyers. Ainsi se termina la grande lutte dont la Virginie était depuis quatre ans le théâtre. La paix était désormais assurée.

L’assassinat de Lincoln, qui plongea la nation dans le deuil, priva le général Grant d’un ami sincère. Ces deux hommes se connaissaient depuis peu de temps et ne s’étaient guère vus; mais ils se comprenaient. Sortis l’un et l'autre des rangs de la classe laborieuse, ils avaient les mômes instincts démocratiques, ils étaient animés du même dévouement à la patrie républicaine. Jamais Lincoln n’aurait spéculé sur la popularité de Grant; jamais il n’aurait cherché à le noircir dans l’opinion publique, à le priver des justes suffrages de ses concitoyens, et nous n’aurions pas assisté à une lutte dont les plus hauts personnages de l’Etat ont donné le triste spectâcle à la nation.

Ij est un autre homme dont Grant sut se concilier l’amitié par sa conduite loyale et généreuse. C’est le générel Sherman, qui, parvenu au terme de sa longue et brillante campagne, se trouvait, dans la Caroline du Nord, en face de la seule armée sécessionistequi pût encore offrir quelque résistance. Le vainqueur d’Atlanta, plus grand guerrier que sage diplomate, avait accordé au général rebelle Johnston, à Chapel Hill, un armistice qui pouvait paraître magnanime, mais qui compromettait sous quelques rapports le résultat des victoires fédérales, et que le cabinet de Washington refusa de ratifier. M. Stanton, secrétaire de la guerre, releva publiquement l’erreur de Sherman en termes trop sévères, et chargea Grant d’aller la réparer. Celui-ci avait l’ordre de prendre le commandement de l’armée de Sherman, de recommencer les hostilités, s’il était nécessaire, et d’imposer à Johnston une capitulation semblable à celle que Lee avait signée. Il dépendait donc de Grant de rejeter dans l’ombre et presque d’annuler celui qui était alors son rival en popularité, de remporter une nouvelle victoire sur les rebelles et de confisquer en quelque sorte à son profit la gloire de porter le dernier coup à la sécession. C’est assurément ce qu’aurait fait un ambitieux vulgaire. Grant comprit autrement sa mission. Investi du commandement supérieur de l’armée, il pouvait arriver au but qui lui était assigné par le moyen qui lui paraissait le plus convenable et en employant un intermédiaire de son choix. Après avoir fait comprendre à Sherman ce que voulait le gouvernement et ce qu’exigeait la situation, il lui laissa le soin de réparer la faute commise à Chapel Hill. Sherman dénonça l’armistice qu’il avait conclu avec l’ennemi, reçut les nouvelles ouvertures de Johnston et finit par conclure avec lui une capitulation qui mettait virtuellement un terme à la guerre. Ainsi, grâce à la délicatesse de son frère d’armes, il recueillit l’honneur de cette grande mesure, dont tout le mérite appartenait réellement au général en chef

Dès que les deux principales armées rebelles furent dissoutes, le général tarant, de concert avec M. Stanton, secrétaire de la guerre,

s’occupa de licencier les troupes fédérales, dont le maintien était pour le pays une source d’excessives dépenses. En sa qualité de lieutenant-général, il commandait alors à plus d’un million d’hommes, animés à son égard de l’enthousiasme que les soldats éprouvent toujours pour un chef victorieux. S’il ne fut pas enivré de cette puissance colossale, s’il n’éprouva pas le désir de la prolonger et de s’eii faire un marchepied pour parvenir à l’autorité suprême, à qui faut-il en faire honneur? On doit sans doute reconnaître que sa modestie, sa probité, son patriotisme sincère le détournaient naturellement de toute entreprise égoïste et ambitieuse. Mais il n’est pas moins remarquable que, malgré tant de prédictions sinistres, la guerre civile n’ait fait jaillir du sol américain aucun César, aucun Oromewll, aucun Bonaparte. Non-seulement on n’a jamais rien redouté de la part de Grant; mais nul soupçon ne s’est élevé contre aucuu des généraux qui ont partagé avec lui la gloire de pacifier l’Union. Ni Sherman, ni Sheridan, ni Thomas, ni Meade, n'a jamais inspiré la moindre appréhension aux amis de la liberté. Ne peut-on pas en conclure que la démocratie américaine est assez forte pour se défendre et qu’elle est préservée de toute tentative tyrannique parla sagesse même de sa constitution ?

Après les victoires définitives qui avaient permis au gouvernement fédéral de licencier ses armées, le président Johnson entreprit de réorganiser les Etats du Sud sans consulter le Congrès, qui ne devait se réunir qu’à la fin de 1865. C’était un abus de pouvoir, dont on ne comprenait pas encore généralement la gravité, et qui d’ailleurs aurait pu être légalisé par le Congrès, si les mesures prises par M. Johnson avaient été conformes à la véritable politique républicaine. Elles ne l’étaient pas, parce qu’elles avaient pour effet de relever l’élément esclavagiste et de lui rendre sa prépondérance. C’est l’observation que firent les membres radicaux du Congrès quand la cession commença ; mais le président soutint qu’il avait eu raison d’agir comme il l’avait fait. Selon lui, les anciens rebelles avaient ^énoncé à toute opposition factieuse et acceptaient de bonne foi, sans aucune arrière-pensée, les conditions imposées par les vainqueurs. 11 entreprit de le prouver par le témoignage du général Grant, qu’il chargea, d’inspecter le Sud et de lui présenter un rapport sur la disposition des esprits dans cette région. Le général s’acquitta de sa mission et lit dans le Sud une tournée presque triomphale. Il fuf reçu partout avec beaucoup de courtoisie, de déférence et même de cordialité apparente. En conséquence, il fit un rapport très favorable dans lequel les sécessionistes étaient représentés comme sincèrement ralliés à l’Union et animés des sentiments les plus justes à l’égard de leurs anciens esclaves.

Ce rapport indisposa quelques radicaux, et M. S umner déclara que c était un badigeonnage {whitewashing) , entrepris par l’ordre du président pour tromper le public sur la condition morale et politique du Sud. Telle était peut-être l’intention de M. Johnson. Mais on ne

peut mettre en doute la bonne foi du général Grant. Il avait vu dans le Sud les sentiments unionistes, réels ou affectés, qu'on lui montrait. Il avait vu surtout ce qu’il désirait voir, le bien plutôt que le mal, et ce n'est pas dans une inspection rapide qu'il lui était donné d’apprécier le véritable état des choses. D’ailleurs, il faut le dire, ce qui dominait dans le Sud pendant quelques mois après la guerre, c’était la lassitude, l'abattement, la satisfaction de rentrer dans l’IInion à n'importe quel prix. C’est là en réalité ce qu’a principalement constaté le général Grant dans son rapport. Un peu plus tard, l’arrogance sécessioniste, caressée et stimulée par le président, releva la tête et fit valoir des prétentions nouvelles. Mais il ne pouvait guère en être question dans une enquête faite moins d’une année après l'anéantissement de la Confédération sudiste. *

Le Congrès ne s’était point trompé sur les véritables intentions de Grant, car il ne tarda pas à adopter une loi qui avait pour objet de le récompenser de ses grands services : c’est celle qui rétablissait le titre absolu de général, dont Washington seul avait été investi dans la république américaine. Le président se hâta de conférer ce titre au vainqueur de Lee et donna celui de lieutenant-général à Sherman, pour qui le Congrès l’avait maintenu. En établissant ces distinctions honorifiques pour ses plus illustres guerriers, la République a prouvé qu’elle n’était pas ingrate ; mais elle a failli aux véritables principes démocratiques, suivant lesquels les fonctions doivent être créées, non pour le bénéfice de l'homme qui les remplit, mais pour le bien général. Etablir des grades et des distinctions pour honorer, pour récompenser certains hommes, c’est instituer des privilèges, c'est faire un pas en arrière vers le système monarchique et aristocratique. Espérons que les Etats-Unis n’iront pas plus loin dans cette voie.

Les sanglantes émeutes de Memphis et de la Nouvelle- Orléans prouvèrent bientôt que la réaction relevait la tête dans le Sud. On peut en faire remonter la responsabilité jusqu'à M. Johnson, du moins en ce qui concerne la métropole louisianaise. Quant au général Grant, il ne pouvait ni s'opposer aux mesures prises par le président, ni transmettre à ses subordonnés des ordres pour maintenir ou rétablir la tranquillité. C est seulement en vertu d’une loi adoptée plus tard par le Congrès que tous les ordres du président ou du secrétaire de la guerre aux troupes doivent passer par l'intermédiaire du général en chef.

Quelque temps après ces tristes événements, c'est-à-dire en août 1866, M. Johnson, sous prétexte d'assister à l'inauguration d'un monument élevé à la mémoire de Stephen A. Douglas, dans la ville de Chicago, entreprit un voyage qui restera célèbre dans les annales présidentielles et dans lequel il était accompagné de M. Seward et du général Grant. Il profita des manifestations faites en son honneur le long de la route pour prononcer une multitude de discours, dans lesquels il attaquait la politique du Congrès avec une excessive véhémence et critiquait surtout de la manière la plus injuste le pro-

jet du XlVe amendement à la Constitution. Le général Grant était condamné à entendre ces diatribes, puisqu’il avait été mis en réquisition par le président, son supérieur hiérarchique. Il était loin de les approuver, comme il l'a dit plus tard, et il parvint à s’y soustraire longtemps avant la fin du voyage entrepris par M. Johnson. Celui-ci dut s’apercevoir alors qu’il ne lui était pas aussi facile qu’il l’a vait cru de spéculer sur la popularité du général Grant.

Le Congrès accordait de plus en plus au général la confiance qu’il avait depuis longtemps retirée au président. Par les lois dites de [Reconstruction, dont la première date du 2 mars 1867, il remit complètement les anciens Etats rebelles sous l’autorité militaire, représentée par le général Grant et par cinq commandants de districts ; mais il le faisait avec l’intention de soustraire aussitôt que possible ces Etats au régime anormal et provisoire qui en paralysait la liberté. Le président eut le bon esprit de mettre à la tête des districts du Sud quelques-uns des généraux qui s’étaient le plus distingués par leurs services pendant la guerre- Mais il se repentit bientôt de ce choix, parce que la plupart de ces commandants se montraient beaucoup plus disposés à exécuter les lois qu’à se faire les instruments de sa volonté arbitraire. En cela, ils étaient parfaitement d’accord avec le général Grant, qui les soutint de tout son pouvoir. Ce fut malgré ses remontrances que le président rappela successivement Sheridan, Sickles et Pope, pour les remplacer par des commandants qui lui pa* raissaient plus dociles.

Lorsque. M. Johnson avait déjà signé l’ordre de rappel du général Sheridan, il demanda pour la forme au général Grant son opinion sur le changement proposé. Voici la réponse caractéristique qu’il en reçut:

“ Puisque vous m’invitez à donner mon avis, j’en profite avec plaisir, et je vous engage de la manière la plus pressante, au nom du peuple patriotique qui a sacrifié ses enfants par centaines de mille et ses trésors par milliards pour maintenir l’intégrité et l’union de ce pays, je vous engage à ne pas exiger que cet ordre soit exécuté. Le désir du pays est incontestablement que le général Sheridan conserve son commandement actuel. Nous sommes dans une république où la volonté du peuple doit être la loi suprême. Je demande que sa voix soit écoutée.

“ Le général Sheridan a rempli ses devoirs civils avec fidélité et intelligence. On ne verra dans son rappel qu’une tentative pour neutraliser les lois du Congrès. Pour jes rebelles non ralliés du Sud pour ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour régler seuls le mode de reconstruction, cette mesure sera un triomphe? Elle les enhardira de nouveau à combattre la volonté du peuple loyal parce qu’elle leur donnera lieu de croire qu’ils ont le président de leur côté. . . .

« J’ai l’honneur d’être votre obéissant serviteur,

“ U. S. Grant."

Malgré des raisons si péremptoires et si bien exprimées, le président persista dans une résolution qui privait les unionistes du Sud d'un de leurs plus courageux défenseurs.

Ceux qui, à propos de l’administration du Sud sous les lois de Reconstruction, ont traité les commandants militaires de satrapes et Grant de dictateur, ont calomnié les hommes et le système. Sheridan, le plus énergique des cinq commandants, n'a usé de son autorité que pour réprimer chez les rebelles des tendances sanguinaires, qui ont trop bien éclaté sous ses successeurs. Quant à Grant, voici ce qu’il écrivait au secrétaire de la guerre lorsque Sheridan demandait l'application de la loi martiale au Texas, où la rébellion n’avait jamais été complètement terrassée:

“ S'il faut gouverner une partie du territoire par la loi martiale, c'est une nécessité qu’il faut déplorer quand on y aura recours. On doit restreindre les effets de cette loi et laisser une pleine liberté d'action à toutes les autorités locales, ainsi qu’aux tribunaux civils, à moins qu’ils ne fassent preuve d’impuissance ou de mauvaise volonté dans l'accomplissement de leurs devoirs. '’

Ce n est certes pas là le langage d’un dictateur. Dans toute la carrière du général Grant, on retrouve le même respect de la légalité, la même aversion pour le despotisme militaire.

Il y avait un autre homme dont le président voulait se débarrasser depuis longtemps: c’était M. S tan ton, le secrétaire de la guerre, qui refusait courageusement de quitter son poste, parce qu’il était le seul représentant de la cause républicaine dans le cabinet, et qu'il jugeait sa présence nécessaire à la réorganisation du Sud dans un sens conlorme aux vues du Congrès. M. Johnson ne pouvait le destituer sans le consentement du Sénat, qui n’était pas alors en session; il le suspendit, contrairement à l’avis formel du général Grant, et appela ce dernier aux fonctions de secrétaire de la guerre par intérim. Quelques personnes ont blâmé Grant d'avoir accepté cette place; mais elles n'ont pas réfléchi que son premier devoir était de servir la République. ISlul, si ce n’est M. Stanton, ne connaissait mieux que lui les besoins du département de la guerre; par conséquent, nui ne pouvait mieux l’administrer. D’ailleurs, en occupant provisoirement la place du vrai titulaire, il se conformait aux intentions de ce dernier, dont il suivait les sages errements. Il prit aussi 1 initiative de quelques mesures utiles et signala surtout son passage au ministère par des réformes économiques, auxquelles M. Stanton lui-même ne paraissait pas encore avoir songé.

Quand le Sénat rentra en session, le président lui soumit les motifs qui lavaient décidé à suspendre M. Stanton. Ces motifs furent jugés mauvais, et le Sénat déclara que M. Stanton devait rentrer en fonctions. Le président avait sondé le général Grant pour savoir s'il céderait le poste qu'il occupait par intérim, et l'avait engagé à résister. Le général, ainsi placé dans une position difficile, répondit simplement qu’il examinerait avec attention la nouvelle loi de Te-

nure of office , et qu'il se déciderait en conséqueuce. Cette loi lui dictait clairement son devoir. Il informa par écrit le président de la résolution qu'il avait prise de se conformer à la décision du Sénat. En effet, il céda le secrétariat de la guerre à M. Stanton, dès que celui-ci se présenta pour en prendre possession.

Cette conduite irrita singulièrement M. Johnson, qui prétendit avoir été joué par le général Grant et lui défendit d'obéir aux ordres de M. Stanton comme secrétaire de la guerre. Cette défense avait été faite verbalement. Le général demanda au président s’il voulait la formuler par écrit. Il reçut pour réponse une injonction écrite de n’obéir à aucun ordre de M. Stanton, à mcins qu’il ne sût que cet or ire venait du président. Cette injonction était absurde, puisque M. Stanton était légalement secrétaire de la guerre, en dépit de M. J ohnson, et par conséquent le supérieur du général. Celui-ci ne pouvait pas plus discuter un ordre du secrétaire et en rechercher l’origine qu'un de ses subalternes n’avait le droit de discuter les ordres donnés

Î>ar le général lui-même. Le président n'osait pas se révolter contre 'autorité du Sénat en refusant ouvertement de reconnaître M. Stanton comme secrétaire de la guerre; mais il poussait le général Grant à un acte d'insubordination, qui pouvait avoir pour celui-ci les plus graves conséquences. C'est ce que le général reprocha au président dans une lettre extrêmement sévère, quoique respectueuse. De son côté, M. Johnson écrivit au général dans les termes les plus acerbes pour lui reprocher ce qu'il appellait sa duplicité. Selon lui, le général lui aurait laissé croire jusqu'au dernier moment qu'il refuserait de céder le poste de secrétaire de la guerre à M Stanton. Le général réfuta victorieusement ces allégations dans une nouvelle lettre, à laquelle M. Johnson répondit encore. Toute cette correspondance, dont copie avait été donnée à M. Stanton, fut soumise par lui à la Chambre des représentants, qui en avait demandé communication; et c’est ainsi qu’elle est tombée dans le domaine public. Elle eut pour résultat de gagner au général Grant la confiance absolue du parti républicain, et dès lors il n'y eut plus aucun doute sur le choix que ferait ce parti quand il s'agirait de trouver un candidat à la présidence.

En février 1868, quand le président entreprit une seconde fois d’évincer M. Stanton, en le remplaçant provisoirement par M. Lorenzo Thomas, le général Grant n'avait plus aucun rôle à jouer dans cette nouvelle lutte. Il assista aussi en spectateur désintéressé au grand drame judiciaire qui faillit avoir pour dénoûment la déchéance du président des Etat-Unis. Il pouvait souhaiter un tel résultat comme la plupart des républicains; mais il avait trop de réserve et de prudence pour exprimer son sentiment à cet égard.

Le 20 mai, la convention nationale unioniste républicaine se réunit à Chicago et adopta un programme ou une plate-forme dans laquelle la politique du parti républicain est fidèlement exposée. L’assemblée déclara ensuite ou plutôt proclama le général Grant

candidat à la présidence des Etats-Unis. Elle le fit avec un^ unanimité et un enthousiasme qui se voient rarement dans les réunions de ce genre. Fin agissant ainsi, elle exprima le sentiment du grand parti national pour qui le rétablissement de TUr ion était inséparable de l’abolition de l’esclavage, et qui a voulu fonder enfin la République sur la liberté universelle. La convention choisit pour candidat à la vice-présidence M. Schuyler Colfax, speaker de la Chambre des représentants, le seul homme dont la légitime popularité pût être mise en parallèle avec celle du vainqueur de Richmond.

Lorsque le comité délégué par la convention de Chicago vint annoncer au général Grant le choix qu’on avait fait de lui, il déclara en quelques paroles simples et dignes qu’il acceptait la candidature.

Un peu plus tard, selon l’usage, il écrivit au comité pour lui signifier formellement son acceptation. Une lettre de ce genre est considérée comme un document d’une grande importance, puisqu’elle doit contenir une profession de foi politique ou du moins une adhésion motivée à celle de la convention qui a choisi le candidat. Cependant le général Grant, au dire de son secrétaire, a écrit la sienne d’un seul trait, sans rature, sans changement et même sans préparation apparente. Ce qui est probable, c’est que la préparation avait été sérieuse et profonde. Mais un tel travail, chez les hommes capables d’une grande concentration de la pensée et de la volonté, peut s’accomplir dans l’esprit sans se trahir au dehors par aucune hésitation, aucun tâtonnement. Quoi qu’il en soit, voici la lettre du général Grant:

“ En acceptant formellement la nomination de la Convention nationale républicaine en date du 21 mai courant, je crois convenable d’exposer quelques vues au delà de la simple acceptation de la nomination. Les actes de la Convention ont été empreints de sagesse, de modération et de patriotisme, et je crois qu’ils répondent aux sentiments de la grande masse de ceux qui ont soutenu le pays pendant ses récentes épreuves. Je souscris à ses résolutions. Si je suis élevé au poste de président des Etats-Unis, je m’efforcerai d’administrer la loi avec bonne foi, avec économie, et de manière à répandre partout la paix, le calme et la sécurité. Dans des temps comme ceux-ci, il est impossible, ou au moins éminemment téméraire, de tracer une ligne politique invariable, bonne ou mauvaise, pour tout le temps d’une administration de quatre ans. De nouveaux aspects politiques impossibles à prévoir, se découvrent constamment; les vues du public sur ceux qui étaient déjà ouverts changent incessamment, et un fonctionnaire purement administratif doit rester libre d’exécuter la volonté du peuple. J’ai toujours respecté et je respecterai toujours cette volonté. La paix et la prospérité universelle, qui en est la suite, avec

l'économie dans l'administration, allégeront le fardeau des impôts, tout en réduisant constamment la dette nationale. Ayons la paix.

*' Je suis avec respect votre obéissant serviteur,

“ U. S. Grant. ’'

Il est évident que l’auteur de cette lettre n’a jamais fait son étude ni surtout son métier delà poli tique; mais on voit qu’il connaît toute la portée des engagements qu’il prend, et l’on sait qu’il tien ira ses promesses. La lutte à laquelle il a assisté depuis la guerre n'a pas été une leçon perdue pour lui. Quoique par sa haute position militaire il fût devenu en quelque sorte le bras droit du pouvoir exécutif, il a compris que ce pouvoir doit être subor 'onné à la légi lature nationale, et toutes les fois que ses fonctions l’ont appelé à se prononcer entre le Congrès et le président, il a sans hésitation reco nnu l’autorité supérieure du Congrès. Comme can üdat à la présidence, il devait exprimer clairement sa pensée sur cette même question. Il l’a fait dans ies termes qui ne laissent aucune place à l'équivoque. Il est d’avis que le président ne doit pas avoir de politique personnelle, et que ses fonctions consistent simplement à exécuter les lois, en suivant la ligne de conduite qui lui est indiquée par le Congrès.

Une telle subordination doit sembler trop humble à tous ceux qui ont conservé les préjugés monarchiques et qui sont encore très nombreux, même dans la république américaine; mais elle est l'in ispenble conséquehce du gouvernement démocratique. Si le peuple est vraiment souverain, comme personne n'en doute dans le Nouveau Monde, il peut bien confiera un homme ou à quelques hommes le soin o 'administrer ses affaires; mais il ne peut déléguer à nul individu le droit de le gouverner. L'administration des affaires doit être dirigée suivant les lois. Le peuple fait les lois, c'est-à-dire exprime sa volonté par ses représentants, choisis et renouvelés suivant les prescriptions du pacte fondamental; puis il charge le président d’exécuter ces lois, et de les exécuter suivant l’esprit qui les a dictées. S il donnait à ce fonctionnaire le pouvoir de les interpréter à sa manière et de faire prévaloir un certain système politique, il le mettrait évidemment au-dessus des lois, au-dessus du Congrès, au-dessus du peuple lui-même, et le gouvernement autocratique serait rétabli. Le véritable républicanisme doit donc affirmer de plus en plus énergiquement le pouvoir du Congrès, abaisser celui du président, qui a toujours été trop considérable, et s’opposer à toutes les prétentions, à toutes les entreprises de la politique personnelle. Telle est la tendance du grand parti national qui a vaincu l'oligarchie sudiste, aboli l’esclavage et rétabli l’Union. En acceptant la candidature qui lui est offerte par ce parti, en souscrivant aux sages restrictions que le peuple veut imposer désormais à l'autorité présidentielle, le général Grant a prouvé qu il comprenait les progrès de l'esprit public, et que son

unique ambition était de servir une démocratie sincèrement républicaine.

Pendant l’été qui a suivi la réunion de Chicago, le général Grant a fait un voyage dans lequel on a voulu voir une tournée électorale, mais qui n était en réalité qu’un délassement rendu nécessaire par des travaux assidus. Il a visité les lieux où s’était passée son enfance, de là s’est rendu dans le Kansas et le Nebraska, dont il a inspecté les établissements militaires, en compagnie de Sherman et de Sheridan; puis il est allé goûter quelques semaines de repos à Galena, au sein de sa famille. Presque partout il a évité les ovations qui l’attendaient; il a répondu par quelques paroles cordiales aux témoignages de sympathie, ou par !e silence du mépris aux insultes de quelques misérables, qui n’ont pas craint d’outrager en lui la cause de l’Union et de la liberté.

Le générai Grant n’est pas orateur. C’est un élément de succès qui lui manque et dont l’absence est d’autant plus remarquée en Amérique que le talent oratoire est plus commun dans ce pays. Malgré les sollicitations dont il a souvent été l’objet, il a toujours mieux aimé garderie silence que de s’aventurer sur la mer périlleuse de l’éloquence. Cette réserve lui sied d’autant mieux qu’il a conscience de sa propre valeur, et que s’il n’est pas expert dans l’art de la parole, il a du moins prouvé qu il savait agir. C’est ce qu’il a de commun avec quelques-uns des plus grands hommes dont s’honore l’Amérique. Washington et Jackson ne faisaient jamais de discours, mais ils allaient droit au but que leur indiquait le devoir ou le patriotisme. Franklin excellait dans le grand art de se taire, et cependant il a légué à la postérité plus de pensées utiles qu’ou n’en doit aux plus féconds discoureurs de sa nation. La taciturnité de Grant a souvent irrité ceux qui voulaient connaître son opinion sur toutes les questions à l’ordre du jour. Mais à quoi bon multiplier les explications et les assurances? 11 a toujours cru que les actes étaient la meilleure de toutes les professions de loi. Quand il a fallu accompagner ces actes de quelques paroles, pour répondre à la légitime curiosité du public, U l’a fait de manière à ne la sser aucun doute sur le fond de sa pensée et sur la nature de ses intentions. Le silencieux général est peut-être aujourd’hui l’homme le mieux connu d’Amérique, celui dont la franchise et la droiture inspirent à la nation la confiance la plus absolue.

Les opinions politiques ne sont pas le seul point qui nous intéresse dans un homme appelé à jouer un grand rôle sur la scène du monde. On veut aussi savoir quelles sont ses idées sur le plus grave de tous les sujets, la religion. Grant a été élevé par sa mère dans la foi méthodiste/dont elle était une adepte fervente. Mais s’il a conservé une certaine prédilection pour cette doctrine, il est fort loin de la suivre en fanatique sectateur. Voici ce qu’il répondait un jour à M. Curtin, gouverneur de la Pennsylvanie, qui l’interrogeait sur ses idées religieuses Je ne suis méthodiste qu’à mes heures. Ce que je recherche

dans cette église, c'est la pensée démocratique qui en forme la base et qui en fait une croyance esseniiellement américaine. Mais si Ton me demandait une profession de foi, mon libéralisme s’accorderait mal, je le crains, avec les intolérances qui déparent le méthodisme aussi bien que les autres religions.”

La malveillance a essayé de ruiner Grant dans l'opinion publique en lui attribuant le vice dégradant de l’ivrognerie. Quoique cette odieuse rumeur ne repose que sur des allégations puériles et complètement dénuées de preuves, elle a été avidement accueillie par le parti conservateur; mais elle a été victorieusement réfutée par le témoignage des personnes qui connaissent intimement le général, surtout par celui de l’amiral Porter. Voi.i en quels termes ce brave marin répon lit à un homme qui se faisait un jour en sa présence et devant une société nombreuse, l’écho de la calomnie propagée par une certaine presse:

“ Je déclare hautement que cette histoire de l’intempérance du général Grant est une fausseté. Je connais l’homme depuis le commencement de la guerre. .Nos relations étaient intimes lorsque nous opérions de concert sur le Mississipi; elles l’étaient également sur la rade de ïïampton, sur la rivière James et sur le Potomac. Elles n’ont pas cessé de letre depuis la fin de la guerre, tant à Washington qu’à Annapolis. J’ai reçu l’hospitalité chez lui, et il l’a reçue chez moi. Nous nous sommes trouvés ensemble dans les travaux de la guerre et au milieu des fêtes, sous un ciel serein et pendant l’orage, aux heures de la mauvaise fortune et du danger; j’ai eu toutes les oc^ casions possibles de connaître ses habitudes et d’étudier sa conduite. Eh bien, j’affirme que depuis le moment où j’ai fait sa connaissance, je ne l’ai jamais vu toucher et je n’ai jamais entendu dire qu’il eût touché à aucune liqueur enivrante, même à du vin. Comme tous les officiers de l'armée et de la marine qui ont servi avec le général Grant et vécu dans son intimité, j’ai été saisi d’indignation en lisant et en entendant l’accusation dirigée contre lui. Si ma position avait été differente, si je n’avais pas craint que l'on se méprît sur les motifs de ma conduite, j’aurais depuis longtemps flétri cette calomnie comme elle le mérite. ”

Quelle différence entre le langage clair, précis, convaincu de cet honnête homme et les insinuations hypocrites des Basiles de la presse î Le public et l’histoire jugeront.

En repoussant l’imputation d’un vice brutal, nous n’avons pas la prétention ridicule de faire passer le générai Grant pour un homme sans défaut. Il a un faible prononcé pour le tabac et ne manque guère de fumer toutes fois que les convenances le lui permettent. Sans entreprendre de justifier cette malheureuse habitude, on peut cependant en chercher l'explication et jusqu’à un certain point l’excuse dans la fatigue produite par des travaux excessifs. Car Grant est un des hommes les plus laborieux qu’il soit possible de trouver. Il n’est pas seulement assidu au travail; il accomplit promp-

tement et avec une remarquable perfection tous les ouvrages qu’il entreprend. Il ne. recule pas plus devant un labeur physique que devant une tâche intellectuelle ; et l’on peut trouver en grande partie le secret de ses succès à la guerre dans la peine qu’il a constamment prise de tout surveiller, de tout conduire en personne, dans l’attention qu’il a toujours eue de ne confier à qui que soit un travail qu’il pouvait faire lui-même.

Cet homme, qui est si sévère pour lui-même et qui comprend son devoir d’une manière sî rigoureuse, est plein de douceur et de bienveillance pour ses subordonnés. Il exige sans doute que le service se fasse, mais il donne toujours ses ordres avec la plus scrupuleuse politesse et paraît plutôt adresser une demande amicale qu’imposer sa volonté comme un chef a le pouvoir de le faire. Il n’est pas plus mal obéi, car on sent que sous cette mansuétude de formes, il y a une inébranlable résolution. 11 ne témoigne pas son mécontentement par des éclats de voix, par des jurements ou des imprécations, comme on en contracte facilement l’habitude dans les camps. Lorsque il éprouve de la colère, ce qui n’est pas commun, ou ce qu’il montre du moins assez rarement, il parle avec plus de véhémence qu’à l’ordi naire, mais sans cesser de se maîtriser lui-même et d’exprimer ses idées avec ordre. Ses plus intimes amis et ceux qui l’ont approché de plus près affirment que jamais il ne lui échappe un reproche brutal, un mot grossier ou une plaisanterie vulgaire. Ce qui l’irrite et l’émeut le plus profondément, ce sont les actes d’inhumanité; mais il peut manifester vivement son indignation ou son mépris sans oublier le respect qu’il se doit à lui-même.

Ce qu’il y a peut-être de plus singulier et de plus étonnant dans le général Grant aux yeux delà plupart des hommes, c’est l’extrême simplicité de ses manières. La pompe et le charlatanisme paraissent inséparables des grandeurs humaines ; aussi a-t-on de la peine a reconnaître le vainqueur du fort Donelson, de Vieksburg et de Richmond, le pacificateur du Sud, le général en chef de l’armée américaine, dans ce petit homme tranquille, qui ne se distingue de la foule des citoyens que par la modestie de sa mise, par l’absence de toute recherche et de toute prétention. Lorsqu’il arriva à l’armée du Potomac, précédé d’une immense réputation et déjà investi du commandement suprême, les soldats, qui avaient été habitués au luxe quasi-royal et aux allures napoléoniennes du général McClellan, s’attendaient encore à voir quelque héros de théâtre. L’humble apparence de leur nouveau chef fut pour eux un objet de surprise, et peutêtre furent-ils tentés de mettre en question une autorité si complètement dépouillée de faste et d’ostentation. Mais ils ne tardèrent pas à reconnaître la puissance d’une volonté d’autant plus irrésistible qu’elle était juste et qui a toujours fini par les conduire à la victoire. Quand le général Grant a quitté les camps pour la capitale, on a pu croire qu’il subirait l’influence d’une ville qui a conservé les traditions de l’aristocratie sudiste. Mais il est resté le modèle de la

simplicité républicaine, au milieu d’une société clans laquelle s'agitent tant de vanités ridicules et d’ambitions démagogiques.

En terminant ce récit, nous jetons un coup d’œil en arrière et nous trouvons le petit Ulysses Grant accomplissant son premier tour de force pour approvisionner de bois la maison paternelle, dans une froide journée d’hiver. C’est bien là qu’il faut voir le présage et l’emblème d’une vie consacrée au bien public. L’enfant a fait ce qui paraissait impossible à son âge pour servir sa mère et la tirer d’un cruel embarras. L’homme entreprend et mène à bonne fin une œuvre gigantesque, dans laquelle ont échoué les plus illustres, ppur servir sa patrie et la sauver d’un danger mortel. Une volonté énergique, au service de l’égoïsme, fait les conqu :rants, les monarques, et fonde les dynasties, c’est à-dire l’empire du privilège. La même puissance de volont'q vivifiée par le sentiment moral et dirigée par la raison, fait Ls véritables héros, les sauveurs et les guides de la démocratie. Sorti du peuple travailleur, le général Grant ne cherche d’autre gloire que celle de travailler pour le peuple et avec le peuple. Laborieux et utile dans son enfance, dans sa jeunesse, dans son âge viril, il n’a jamais brillé de cet éclat funeste qui éblouit un instant l«s lionimes pour les plonger ensuite dans une obscurité profonde ; mais il semble avoir h rité de cette douce lumière que répandaient autour d’eux les pères de la R publique, et qui suffit encore pour guider une grande nation sur la voie du progrès.

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