LA FIN DE HOCH
La loyauté et la magnanimité de Hoche dans Texécution des conditions de la paix qu'il avait faite lui valurent l'enthousiaste affection des campagnes bretonnes et vendéennes. Les dames aristocrates» qui lui avaient fourni d'utiles collaboratrices, reconnaissaient avec stupéfaction, dans ce fils d'un palefrenier, l'idéal du « chevalier sans peur et sans reproche. » Elles l'enveloppaient de leurs caresses pour le séduire à « la bonne cause de la religion et de la monarchie. » Comme elles voyaient que c'était impossible, elles lui disaient : « Que ne vous faites-vous roi ! »
Il y avait longtemps, lorsqu'il n'était* que caporal aux Gardes françaises, qu'une dame de la cour de Versailles, un jour de revue, s'était écriée en l'admirant : « On ferait un général de ce jeune
homme! » Général en chef, il était bien au physique comme au moral « quelqu'un qui doit commander aux autres. » Grand, cinq pieds sept pouces, svelte sans maigreur, et, dans la raideur de Tuniforme, élégant, il avait la démarche fière. Longs cheveux et yeux noirs, petite bouche à jolies dents, il en imposait par sa beauté grave, que souvent adoucissait un sourire séduisant. Une volonté de fer s'accusait par le froncement de ses sourcils, et, quand l'émotion le gagnait, quelquefois jusqu'aux larmes, on sentait en lui l'homme par excellence, celui qui, comme il le disait, ne coanaisaâit qu'un moyen de se faire aimer : aimer.
La première fois qu'il s'était trouvé en présence des chefs royalistes assemblés, le 30 mars 1198, au château de la Prévalaye, la veille de l'ouverture des conférences de la Mabilais, plusieurs, on Ta vu, avaient admiré « l'élévation de son âme et son grand amour de la gloire. » L'un d'eux, un émigré, Louis de Frotté, lui avait fortement serré la main en prononçant ces paroles :
« Les bons Français sauront un jour remdre à leur pays son bonheur et son gouvernement. L'Angleterre eut son Monck. La France en offrira un, je l'espère, plus illustre encore, et alors je serai fort aise de servir sous vos ordres ! »
Après Quiberon, au mois de janvier 1196, à Angers, un autre jeune émigré, Constant de Suzannet, reçu en conférence pacificatrice par le
général en chef de Tarmée des côtes de TOcéan, lui avait tenu un langage du même genre :
« Vous êtes dans le pays de Dugueslin... Le roi de France peut faire un connétable... Immortalisez votre gloire, général, en la consacrant au repos de votre pays... Nos soldats seront les vôtres et les vôtres seront nos frères; vos officiers seront nos camarades. Un seul homme au monde sera audessus de vous, et cet homme est le petit-fils de Henri IV et de Louis XIV ; il vous traitera presque en égal. »
Comme il s'était abstenu de protester, Tabbé Dernier en conclut qu'il attendait des offres sérieuses. Le curé de Saint-Laud se figura quelque temps avoir surpris la confiance de Hoche, comme il capta plus tard celle de Bonaparte, qui fit de lui l'un- des signataires du Concordat et un évèque d'Orléans. Il demanda au comte d'Artois l'autorisation de travailler à la séduction du grand général républicain. Le fuyard de l'île d'Yeu s'empressa de lui conférer pleins pouvoirs « afin de présenter, au nom du Roi, à Hoche et à tous ceux qui abandonneraient les drapeaux de l'erreur pour ceux de la justice, non seulement qu'ils conserveraient les grades et appointements dont ils jouissaient, mais encore que Sa Majesté se réservait le plaisir de leur témoigner son affection par des grâces proportionnées à la nature des services qu'il pourraient rendre. »
Bernier ne retrouva pas Toccasion d'user de ses capacités diplomatiques. L'illusion qu'il avait produite « d'un prêtre comme il en faudrait beaucoup » fut dissipée par la reprise d'armes de Stofïlet. La saisie de sa correspondance d'Agent général des armées catholiques et royales acheva d'édifier le Pacificateur, qui ne le considérait plus que comme « un vil cafard ».
Après la pacification générale, le présomptueux Louis de Frotté reprit son idée de la Prévalaye et persuada au comle d'Artois qu'il était capable de séduire Hoche, encore plascomi^èlement que n'avait été gagné Pichegru à l'armée du Rbin. B réclama au Trésor anglais des millions, que Pitt ne vouhll pas donner o avec rengagement de reconnaître publiquement Louis XVIII roi de France et de lui assurer une paix glorieuse, aussitôt sa proclamation dans son royaume » . D'Artois ne put que fournir une lettre, toute de sa main, pour le vainqueur de Quiberon, qu'il traitait « d'homme d'honneur, ne comptant ses intérêts pour rien, n'écoutant que la voix de sa conscience », et à qui il exprimait « combien il lui serait doux de partager avec un brave Français, comme lui, la gloire d'ouvrir au Roi les portes de son royaume. »
De Londres, Frotté fit parvenir à Hoche un billet assez développé, où il lui demandait des passeports pour deux personnes, à l'effet d'avoir avec lui « un entretien, dont le résultat pouvait être de la plus
LE g^:néral hoche a quiberon 267
grande importance pour leur commune patrie. » Hoche répondit, le jour même de la réception du billet, 13 septembre 1796 :
« ... Il n'est si grand intérêt, monsieur, qui ne se puisse traiter par écrit. Bien que je ne voie pas comment vous pouvez être utile à la République, ni comment, avec des sentiments aussi diamétralement opposés, nous pourrions jamais concourir ensemble au retour de Tordre à Tintérieur, j'aurais été satisfait de pouvoir vous convaincFe, de vive voix, de l'inutilité de vos efforts pour rallumer la guerre. Votre âoignement (en Angleterre) ne me le permet pas. Veuillez donc me faire connaître, par écrit, quels sont vos projets, et croire que je les seconderai, s'ils tendent à consolider le gouvernement républicain actuel. Moi seul aurai connaissance de ce que vous voudrez bien me faire parvenir, »
Il va sans dire que billet et réponse furent immédiatement transmis au Directoire exécutif. Ils accompagnaient plusieurs pièces, émanées de ce même Frotté, contenant tout le plan nouveau de la conspiration royaliste, qui s'enveloppait des apparences de la légalité, en même temps qu'elle s'appliquait à maintenir les cadres insurrectionnels.
Le général y joignit, le 14 septembre, un mémoire explicatif, où était prouvée toute la gravité du danger royaliste, que laissaient grossir d'aveugles gouvernants, qui ne s'occupaient que de
la répression des anarchistes et confondaient avec eux tous les patriotes ardents.
« Citoyens Directeurs, concluait Hoche, trop de vos amis, j'ose le dire, vous ont abandonnés. Ouvrez les yeux! N'attendez pas que le reste se livre au désespoir et se perde en voulant sauver illégalement la République. Que viendra-t-on vous parler de terroristes?... Où sont-ils? Où est leur armée? Celle des Chouans est partout. N'a t-elle pas occupé 410,000 républicains? Et, après tout, pourquoi le royaliste, pour couvrir ses desseins perfides, ne prendrait-il pas le bonnet rouge? »
Un mois plus tard, le 46 octobre, celui qui se refusait à être le restaurateur de la monarchie et se déclarait si hautement le défenseur de la Répubhque envers et contre tous, essuya, au sortir du spectacle, le coup de pistolet d'un ouvrier de l'arsenal de Rennes. Cet ouvrier, à la femme duquel il envoya aussitôt 25 louis pour soulager sa misère, n'était que l'instrument d'un émissaire de l'Agence du Roi à Paris, du major général du comte de Rochecotte, commandant des Chouans du Maine, qui le fit évader des prisons de Laval, avec son complice, et ainsi empêcha le procès d'aboutir.
Hoche fut encore exposé à un ou deux empoi* sonnements, qui bouleversèrent sa santé, en novembre, à Brest, tandis qu'ayant brisé les résistances du très suspect Villaret-Joyeuse, il achevait les préparatifs de l'expédition d'Irlande. On n'ignoi-e
pas que le secret de cette héroïque revanche de Quiberon fat, dès l'origine, livré aux Anglais par les agents de la conspiration royaliste, entretenus dans les ministères et jusque dans les bureaux du Directoire. Ce ne furent cependant pas les vaisseaux de la Grande-Bretagne qui empêchèrent la flotte vengeresse de sortir de Brest et de gagner la baie de Bantry. Ce furent les tempêtes qui sauvèrent TAngleterre du plus grand danger qu'elle ait jamais couru.
De ce désastre. Hoche se releva vite. Envoyé à rimmortelle armée de Sambre-et-Meuse, au mois d'avril 1197, il repassa le Rhin et, par cinq victoires remportées en cinq jours, à Neuwied, Ukerath, Altenkirchen, Dierdorf et Montabauer, il s'ouvrit la route de Vienne, où nul obstacle ne pouvait plus l'empêcher d'arriver.
Bonaparte seul lui en ferma la route, faisant précipitamment signer par l'Autriche ses préliminaires de paix de Léoben, livrant la république de Venise à l'empereur d'Allemagne, au lieu de supprimer l'Empire et de proclamer les droits des peuples, comme eût fait son rival.
Hoche revint tout de suite à son idée fixe de Taffranchissement de l'Irlande et de la ruine de l'Angleterre. Celle-ci fut une seconde fois sauvée, grâce à la conspiration royaliste, toujours à sa solde, et qui retint à l'intérieur son redoutable ennemi jusqu'au coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797).
On sait que, si Hoche avait eu les trente ans indispensables, d'après la Constitution de Tan III, pour être ministre, il eût accepté le portefeuille de la guerre, que lui. avaient attribué les Directeurs La Réveillère-Lépeaux, Barras et Reubell, malgré Carnot et Barthélémy, le 16 juillet précédent. Investi du pouvoir, sans doute, il eût agi lui-même contre la conspiration royaliste, dont il avait, le premier, Tannée d'avant, signalé « le masque légal »; sans doute, il eût mis la main au collet des trois traîtres qu'il avait personnellement éprouvés, Pichegru, sur le Rhin, Willot, en Vendée, et Villaret-Joyeuse, à Quiberon, TIle-d'Yeu et Brest. Mais son coup d'État n'eût ressemblé en rien à celui de Bonaparte; il aurait usé de la dictature à Paris, comme il en usa dans l'Ouest, ayant hâte de s'en démettre, aussi grand citoyen que grand soldat.
11 était en son camp de Wetzlar, près de Coblentz, quand se produisit l'événement du 4 septembre. Le 13, il tombait malade. Il expira le 19» heureux de savoir que la République avait prévenu le suprême assaut de la Réaction, mais désespéré de n'avoir pas réalisé le rêve de sa vie : à Londres même, saisir la caisse, qui subventionnait les guerres civiles françaises et les coalitions européennes ; obtenir et assurer, avec la fondation de la République nationale, entourée de sœurs, libres comme elle, la pacification du monde,
Lorsque, le 23 septembre n97, la grande armée
d'Allemagne alla solennellement déposer le corps de son général en chef au fort de Petersberg, à côté de celui de Marceau, mort lui aussi avant Tâge, à vingt-sept ans, le 21 septembre 1796, elle avait inscrit sur des enseignes à la romaine, en français et en allemand :
* « Général en chef à 24 ans, — an I de la République ;
« 11 débloqua Landau, — an II de la République ;
« Il pacifia la Vendée, — ans III et IV de la République ;
« Il vainquit à Neuwied, — an V de la République ;
« Il chassa les fripons de l'armée, — an V de la République ;
« Il déjoua les conspirateurs, — an V de la République. »>
L'inscription pour la statue de Hoche, rédigée en 1832 par k ministre Villemain, à la demande de la veuve du général, sç terminait ainsi :
« Wissembourg, Quiberon, le passage du Rhin,
« Neuwied, Allen kirchen,
« La route de Vienne et la côte d'Irlande
« Diront à la postérité la plus reculée
n Ses vertus guerrières et ses grands desseins.
« Mort trop tôt pour la France,
«< S'il eût vécu, sa gloire toujours croissante
« N'eût jamais rien coûté à la liberté de sa patrie. »