I.E TRAITEMENT DES ÉMIGRÉS PACIFIÉS
Hoche avait pu, au Fort-Neuf, étrè vivement ému du lamentable sort du jeune et romanesque SombreuiL Son humanité profonde l'avait porté à restreindre le plus possible le nombre de ceux que la justice nationale devait punir. Mais il n'avait pas contesté cette justice et, lorsque le gouvernement lui en demanda le compte, il répondit, sans commentaire, le 23 novembre 1793 :
« Quoi qu^on dise, tous les émigrés pris les armes à la main à Quiberon ont été jugés conformément aux lois et exécutés de suite. »
Si la marine lui avait fourni les moyens d'aller à rîle d'Yeu, il aurait, comme il Ta dit, livré sur le champ de bataille même, le comte d'Artois et ses compagnons à la commission militaire.
La persistance des émigrés dans ce qu'il consi-
dér^it comme un crime de lèse-patrie l'avait indigné. Lorsqu'il fut appelé à Paris, au mois de décembre 1795, il s'irrita de retrouver des émigrés partout, «jusque dans un endroit que leur présence souillait particulièrement », au Luxembourg même, dans les antichambres des Directeurs. A son retour à Angers, en prenant le commandement de Tarmée des côtes de l'Océan, il écrivait au gouvernement :
« Patience! La chevalerie française va éprouver sous peu un tel échec que nos petits-maîtres et les héros des sections pourraient bien s'en évanouir !»
Certes, son hautain mépris pour « les stipendiés de l'Angleterre » et sa colère contre « les incorrigibles ennemis de leur patrie » ne durent qu'augmenter au spectacle de l'action persévérante des € chevaliers catholiques » de Puisaye et autres revenants de l'Étranger, allant provoquer des mouvements insurrectionnels dans les départements jusqu'alors tranquilles du Cher et de Tlndre.
La pleine connaissance de leurs plans de corruption civile et militaire et de réaction implacable lui fut fournie par les papiers trouvés sur le cadavre du comte de Sérent, l'un des six tués des vingtsept émigrés débarqués sur la côte de Cancale dans la nuit du 15 au 16 mars 1196. Il réitère aussitôt les ordres les plus rigoureux contre ceux qui, malgré les précautions prises sur les côtes, pourraient encore y être, « vomis par les Anglais », et contre
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ceux qui, n'importe où, seraient rencontrés en armes. A aucun moment il n'avait réclamé le retrait des lois contre l'émigration. Il maintient, dans ses instructions militaires, que les émigrés ne doivent pas être « reçus à se soumettre dans les mêmes conditions que les autres chefs de rebelles, leur présence sur le territoire de la République ne pouvant être admissible. »
Ceux qui essaient encore de sq faire mettre à terre sont, en conséquence, reçus à coups de fusil. Quelques autres qui, ici et là, se laissent prendre en armes, sont jugés et exécutés.
Mais, par les correspondances des royalistes, de mieux en mieux saisies. Hoche a appris que la plupart des émigrés errants en Bretagne cherchent à regagner Jersey ou Londres, et que Puisaye sollicite des ministres anglais la défense expresse aux officiers de marine de recevoir à leurs bords « ces * fuyards ». Dès le commencement des négociations pour la reddition des chefs de rebelles, il s'est aperçu que, si la vie n'est pas garantie aux émigrés trouvés parmi eux, les soumissions et désarmements risquent d'être de beaucoup retardés.
L'article 1 de la loi du 3 frimaire an IV, l'une des dernières de la Convention, « autorisait à quitter le sol français quiconque ne voulait pas vivre sous les lois de la République et s'y conformer. » L'article 8 de l'arrêté directorial du 1 nivôse permettait au général en chef de l'armée des côtes de
rOcéan de « délivrer des passeports aux individus qui voudraient sortir de France et aller vivre sous un gouvernement étranger ».
Inaugurant son grand commandement, le 6 janvier 1796, Hoche avait proclamé :
€ Ennemis de la patrie, préférez-vous à la liberté la tyrannie, allez ailleurs chercher des fers ! Nous nous chargeons volontiers de vous procurer les moyens de passer sous la domination des maîtres que vous préférez, anglais, russes, allemands, turcs, le choix vous est indifférent. »
Hoche n'était pas de ceux qui aiment à faire peur et se complaisent à déployer toutes les rigueurs de la justice. l\ recherchait, disait-il, a la gloire du pacificateur plutôt que celle du vainqueur ».
Il fit donc très bon accueil aux observations rde la négociatrice. M"® Turpin de Crissé, en faveur des émigrés mêlés aux chefs indigènes disposés à se soumettre. Il jugea de haute politique d'élargir le sens de la loi de brumaire et de l'arrêté de nivôse, et d'offrir aux émigrés, que Puisaye voulait retenir de force, le transport à Jersey aux frais de la République.
Dans une instruction du 5 juin 1196, il détermine en cinq articles, d'une netteté parfaite, la conduite que ses subordonnés doivent tenir pour la protection de l'entière liberté des cultes quelconques, pour la stricte surveillance des rebelles sou-
mis, pour le traitement des Chouans, des déserteurs et enfin des émigrés :
« Aucun émigré ne peut être regardé comme chef de Chouans et traité comme tel, Les individus qui se trouvent dans le cas d'émigration doivent évacuer le territoire de la République; aucune grâce ni délai ne peut leur être accordé. »
Il rédige et signe la formule du passeport, dont tout émigré doit se munir pour être, par les soins du contre-amiral Cornic, qui commande à Saint- Malo, « conduit à Jersey sur bateau parlementaire et y être déposé. »
lï fait parvenir au prince de Bouillon, Tofficier dî Sa Majesté Britannique établi à la pointe de Jersey pour diriger la correspondance anglo-royaliste, cet avis :
« Après avoir servi Taffreux parti, que les troupes de la République viennent de détruire, plusieurs individus de la nation que vous servez se sont rendus, ont déposé des armes criminelles et demandent à passer en Angleterre. Je me hâte d'en délivrer mon pays et je les fais passer dans l'île où vous commandez. Fasse le ciel que ceux qui les ont ar-, mes soient aussi repentants de leur mauvaise action que ces malheureux le sont de leur funeste obéissance! »
Nul, parmi «ces malheureux», n'affecta plus de € repentir » que le jeune comte de Bourmont, qui, plus tard, général de division dans l'armée de Na-
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poléon, devait déserter durant la campagne de Waterloo, et, sous Charles X, recevoir le bâton de maréchal de France, après la prise d^Alger. Enseigne aux gardes-françaises en 1188, émigré à Coblentz, Tun des aides de camp du comte d'Artois durant la première campagne de France avec les Prussiens, âgé de vingt-trois ans à peine en 1796, depuis deux ans il parcourait TOuest sous toutes sortes de costumes et de pseudonymes, allait et venait de Bretagne à Paris, ambassadeur de Cormatin près le prince de Gondé, délégué des armées catholiquesroyales en Angleterre. Lors de la grande pacification, il se trouvait auprès de Scépeaux, qui avait fait de lui son major général. Il vint se jeter aux genoux d^ Hoche, se vanta d'avoir fait désarmer au moins 4,000 Chouans et implora la faveur de n'être pas embarqué pour Jersey. Car, s'écriait-il, « je préfère la mort sur la terre de France à l'idée de retourner dans un pays, dont les émigrés ont tant à se plaindre, ayant tout à reprocher au gouvernement anglais depuis l'affaire de Quiberon et toutes celles où le sang français a coulé d'un côté et de l'autre. » Ce '« patit hoiAme de salon » ne réussit pas à gagner l'estime et la confiance du pacificateur; il obtint cependant l'envoi de sa supplique au Directoire exécutif, qui autorisa son transport en Suisse. De Berne, le 18 août, il adressa au gouvernement de la République une pétition des plus pressantes afin d'être rayé de la liste des émigrés,
déclarant « ne désirer que jouir dans sa patrie du bonheur que promettaient les glorieux travaux de la Révolution ». On ne lui répondit pas. Quelque temps après, il se rendait à Londres, se^ remettait à la solde des Anglais détestés, se faisait par eux redescendre en Bretagne et redevenait Tun des plus actifs agents de la conspiration royaliste.
11 va sans dire que beaucoup des émigrés, pourvus des passeports de Hoche pour Jersey, réclamèrent des délais à rembarquement, sous prétexte d'affaires de famille et d'Intérêts. Ils leur furent accordés, avec «jouissance d'une liberté raisonnable», dont plusieurs abusèrent. L'administration municipale du canton de Nantes, alors composée de citoyens aussi modérés et estimés qu'Haudaudine, le Régulus nantais, le sauveur de la veuve du célèbre chef royaliste Bonchamps, protesta contre la présence prolongée d'émigrés tnultipliés dans la ville. Le département de la Loire-Inférieure ayant requis l'application des lois en vigueur contre l'émigration, la municipalité fit réafficher un règlement de police, obligeant les aubergistes et même les particuliers à faire connaître au bureau de police tous les étrangers logés chez eux. Un échappé de Quiberon, Thozon, fut découvert et conduit en la maison d'arrêt du Bouffay. Mais bientôt, sur les démarches de ]^mo Xurpin de Crissé, le chef de l'état-major général de l'armée des côtes de l'Océan, Hédouville, expé-
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diait au général commandant à Nantes, Duthil, Tordre de mettre en liberté le prisonnier.
€ Nous devons tenir nos promesses et obliger ainsi chacun des nouveaux convertis à tenir les leurs *, dit Hoche en pressant ses lieutenants de « faire conduire sans le moindre retard aux frontières les émigrés qui ont rendu les armes et obtenu des passeports, aucun ne devant rester sur le territoire de la République. »
Le général en chef tint ferme contre toutes les récriminations et dénonciations. AïKun des émigrés qu'il avait pourvus de passeports ne put être traduit en justice. Énergiquement, par exemple, contre les administrateurs du Morbihan, en faveur du chevalier La Haye de Silz, il intervint pour éviter les conséquences de Tinscription sur la liste des émigrés à plusieurs des chefs de rebelles soumis, qui certainement avaient été « prendre Tair de Coblentz », comme Charette, mais en étaient revenus avant ou pendant la grande insurrection de 1193.