BATAILLE DE NOVI
Il est essentiel, pour apprécier, comme il convient, les derniers événements militaires de la vie de Joubert, de bien se rendre compte de l'état intérieur et extérieur de la France en 1799. La République avait à défendre contre l'Angleterre, la Russie et l'empereur d'Allemagne, une ligne immense qui s'étendait du Texel au golfe de Naples. Masséna défendait la Suisse et Brune la Hollande. Jourdan commandait l'armée du Danube et Bernadotte celle du Rhin. Le Directoire avait fait dans le Piémont de grands efforts pour défendre aussi l'Italie contre les Austro-Russes. Lorsque Joubert eut donné sa démission en 1798, on avait nommé à sa place Bernadotte. Mais il était trop fin pour se compromettre vis-à« vis des autres généraux en acceptant la responsabilité des actes du Directoire à l'armée d'Italie. On fut donc obligé de confîor ce commandement en chef à Scherer, qui avait bien prouvé, après sa victoire de Loano, qu'il n'était pas à la hauteur d'une situation exigeant tant d'initiative et d'activité. Vieux, usé de corps, trop faible pour réprimer les dilapidations et maintenir la discipline, il n'inspirait aucune confiance aux soldats. Les armées ennemies avaient une énorme supériorité par le nombre. Outre 100,000 Autrichiens, Souvarow, célèbre par ses succès contre les Turcs, avait amené en Italie 60,000 Russes, vieux soldats, pouvant opposer à l'exaltation révolutionnaire des soldats français une force morale, doublant leurs forces physiques, le fanatisme religieux. Scherer
était à peine arrivé à Milan, qu'il eut à prendre une décision, Solivarow s'approchant à grandes journées. Au lieu de faire ce qu'aurait certainement fait Joubert, au lieu de manœuvrer avant de livrer bataille, pour attendre l'arrivée de Macdonald ramenant l'armée de Naples, il obéit servilement à un ordre du Directoire et livra bataille aux coalisés à Magnano sur l'Adige avec 56,000 hommes. Les pertes furent égales des deux côtés, et la situation des Français n'était nullement compromise, lorsque Scherer, sans aucune nécessité, se retira précipitamment sur TAdda, et s'empressa de céder le commandement à Moreau. Celui-ci, montra dans ces circonstances si difficiles les qualités qui le distinguaient, le calme, la patience. 11 fit une belle retraite, parvint à évacuer Milan avec tous ses parcs et les Italiens compromis, et ramena son armée dans l'Apennin.
Souvarow, voyant Moreau installé sur la rivière de Gênes, se retourna alors du côté de Macdonald, qui ramenait l'armée de Naples, mais qui avait eu le tort do perdre trop de temps en Toscane. Souvarow livra bataille à Macdonald sur la Trebbia. Chaque armée perdit 12,000 hommes ; mais les pertes des Russes furent compensées par des renforts, tandis que Macdonald ne ramena à Moreau que les débris de son armée.
Souvarow entra à Turin le 26 mai. En juin, la situation des Français en Italie était des plus critiques, lorsque eut lieu en France l'installation du nouveau Directoire, personnifié par Sieyès. Joubert fut nommé de nouveau général en chef de l'armée d'Italie, a Ses triomphes dans le Tyrol, dit M. Thiers, sa jeunesse, son caractère héroïque, inspiraient les plus grandes espérances. Les réorganisateurs lui souhaitèrent assez de gloire pour qu'il put appuyer leurs projets. »
Joubert eût probablement répondu par ses victoires aux grandes espérances qu'il inspirait, si au lieu de quitter six mois auparavant Milan, il fût resté à la tête de l'armée d'Italie. Lui qui, par son activité, son énergie, avait su, avec une armée de 10,000 hommes nourant de faijn, résister à Rivoli à toute l'armée autrichienne, l'eût pas commis les fautes de Scherer. Se rappelant qu'il avait iû Sun salut dans le Tyrol à la concentration de ses troupes, il eût 'appelé à temps Macdonald de Naples. Le Directoire, d'ailleurs, ivait tort d'ôter ce commandement à Moreau, qui avait sauvé celte
armée, el dont les qualités particulières répondaicut aux besoins de la situation en Italie.
La nomination de Joubert entrava tous les mouvements de Moreau, qui attendit un mois son remplaçant. Pendant ce temps il ne put rien faire pour secourir Mantoue et Alexandrie qui étaient encore occupées par les Français. Et Joubert, après ce mois fatalement perdu pour son mariage, arriva pour assister à la reddition d'Alexandrie et de Mantoue, qui décida du sort de la campagne en permettant aux alliés de concentrer toutes leurs forces à Novi.
« Ce noble jeune homme en arrivant, dit M. Thiers, dans les premiers jours d'août, témoigna la plus grande déférence au maître consommé auquel on l'appel&it à succéder. Il le pria de rester auprès de lui pour lui donner des conseils. Moreau, tout aussi généreux, voulut bien assister à sa première bataille et Taider de ses conseils. Noble et touchante confraternité qui honore les vertus de nos généraux républicains, et qui appartient à un temps où le zèle patriotique l'emportait encore sur l'ambition dans le cœur de nos guerriers. »
Nous placerons ici quelques lettres écrites par Joubert pendant les jours qui précédèrent la bataille de Novi. Ces lettres montrent l'état de désorganisation où il trouva l'armée d'Italie. Elles montrent aussi combien il conservait peu d'espoir de triompher de l'armée ennemie. La reddition de Mantoue surtout, ayant permis au général autrichien Kray de rejoindre Souvarow avec son armée de siège, les coalisés eurent le double d'hommes, et surtout une artillerie infiniment supérieure en nombre.
Joubert ne fit pas la faute, qu'on lui a souvent reprochée ,d'offrir la bataille. Après la prise de Mantoue, il voulut battre en retraite. Mais il était trop tard. Souvarow présenta la bataille. Le jeune général, non sans le conseil de Moreau, l'accepta. Voyons mieux dans queUes circonstances : un document contemporain et inédit va nous y aider; c'est une note envoyée au Directoire par Joubert avant son départ pour l'Italie. Elle fait voir dans quelle désorganisation étaient l'armée et la France au moment d'une nouvelle lutte avec l'Autriche et l'Italie. {Voir Mémoires de Gohier, vol. i, page 364.)
Réflexions et plan du général Joubert, — Indication des moyens et des hommes à employer pour sauver la République.
« Le Directoire exécutif avait chargé trois généraux de lui proposer un plan de campagne ; Finsuffisance des forces disponibles les a empêchés de se livrer à ce travail. En effet, le sort de la République est confié au génie et au dévouement des généraux d'Helvétie et d'Italie ; leurs mouvements dépendent des circonstances \ c*est au gouvernement, dans le court intervalle de leurs opérations, à organiser militairement la France.
« Fort de cette idée, j'ai cru de mon devoir de présenter au Directoire quelques bases sur les mouvements principaux de la campagne et sur les moyens à employer pour réparer notre désorganisation militaire. Si ces bases étaient adoptées en tout ou en partie, le ministère en embrasserait et en développerait promptement les détails.
« L'armée d'Italie doit se réunir ; le corps commandé par Macdonald, coupé de celui de Moreau, doit percer les Austro- Russes ou se faire écharper. Moreau doit se soutenir le plus possible dans les montagnes de la Ligurie et du comté de Nice.
c< Un corps de 25,000 hommes doit former l'armée des Alpes, occuper son ancienne position et demeurer sur les montagnes ou entrer dans le Piémont, suivant la conduite de l'ennemi.
« Un général qui a la confiance de l'armée et des départements limitrophes doit commander ce corps, qu'on peut, si Ton veut, appeler la gauche de l'armée d'Italie (1). Le gouvernement a 12,000 hommes en marche sur l'Helvétie, et des milliers de conscrits dans cette partie, qui, réunis aux trou-
(1) Joubert désignait ici Championnet, qui fut nommé de suife au commandement de l'armée des Alpes.
pes qui cwxîupent à présent les postes, peuvent commencer sur-le-champ à former ce corps nécessaire depuis la prise de la citadelle de Turin et de la dernière bataille en Italie.
« L'armée d'Helvétie se soutient, par conséquent elle peut et doit agir. Un corps qui se repose, tandis que les armées coalisées manœuvrent, est un corps perdu pour la campagne. Qui peut se défendre peut entreprendre ; le premier est plus difficile que le second.
« L'armée du Rhin est à former : c'est le soin qui doit occuper le plus le gouvernement. 15 à 20,000 hommes, vieilles troupes, peuvent en être le noyau, et cinquante bataillons nouvellement formés en être la force. On peut créer une brigade de six bataillons dans une, deux ou trois divisions militaires, suivant le nombre et la population des départements qui les composent. Rassembler les brigades du Nord entre Liège, Luxembourg et Landau ; les deux ailes de cette armée seront le corps de Hollande et colui du Rhin.
« Les brigades du Midi s'assembleraient entre Avignon, Grenoble et Lyon, et formeraient la réserve de l'armée d'Italie et des Alpes. Celle de l'Ouest serait répartie dans les départements menacés de soulèvement.
« On peut joindre à ce système intérieur le service actif de la garde nationale organisée en colonnes mobiles, et requise par les généraux commandant les divisions. Il y aurait alors armée active, armée de réserve et force intérieure : le gouvernement aurait un appui.
« Le moyen de lever ces nouveaux bataillons est celui-ci : Envoyer des officiers généraux dans une ou plusieurs divisions militaires avec plein pouvoir pour les former, les habiller et les armer, leur fixer un terme et les rendre responsables de l'exécution.
« Je vois bien dans les lois rendues une infanterie suffisante, mais il manque de cavalerie. Il faut assembler des corps nouveaux ou augmenter ceux qui existent ; un demi-escadron par département est de toute nécessité.
« Le Directoire, après avoir ordonné ou provoqué ces indispensables mesures, doit veiller à l'établissement des différents magasins que ces forces exigent, et aux approvisionnements des places fortes. Si Ton ne donne pas un soin particulier à cette partie essentielle, si Ton ne s'assure pas de la fidélité, des talents et du zèle des oflaciers généraux à qui le commandement en est confié, il en sera d'elles comme des places d'Italie. L'ennemi compte sur la facilité de les emporter et principalement celles de Hollande. Il faut y jeter des conscrits ; les garnisons complétées, on pourra au besoin en tirer une armée.
« La voie de la réquisition est la seule capable de donner pour les approvisionnements en tout genre des résultats prompts et analogues à la situation critique de la République, puissamment attaquée de front et entièrement désorganisée dans l'intérieur.
« A ces mesures générales, on doit en joindre d'autres aussi essentielles pour faire cesser le dénuement total où se trouvent les armées.
« Cesser toutes les grandes entreprises, donner des crédits aux caisses des armées sur les derniers cent millions décrétés, et charger le général et le commissaire en chef de l'armée de tous ses besoins et même de sa solde ; retirer toutes les armes de guerre que les citoyens peuvent avoir ; en armer les nouveaux bataillons, envoyer le superflu aux armées et ne souffrir que des armes de chasse à la garde nationale. Cette opération peut fournir 200,000 fusils dans le mois.
« Mettre en activité les manufactures d'armes nationales ; elles donneront par mois 40,000 armes blanches. Ce service coûtera 800,000 Ir. ; il n'aurait jamais dû cesser. Je remettrai au ministre de la guerre un mémoire détaillé à cet égard.
a Trouver enfin dans les réquisitions des moyens d'avoir des poudres pour le matériel de l'artillerie.
« Il est certain, d'après cet aperçu, qu'il faut être réduit aux dernières extrémités pour oser proposer un pareil
système, et il n'est que trop malheureusement confirmé qu'il n'y a pas d'autres ressources pour renforcer les deux armées existantes et en rassembler deux autres.
« Le sort de la République dépend de l'énergie du Directoire. Je pense encore qu'il a besoin de toute celle de la nation ; qu'il doit la provoquer et perdre de vue l'ancien et funeste système d'isolement qui ne convient plus à notre situation. Le système d'isolement donne de la défiance et sert le royalisme, parce qu'il emporte la lenteur dans l'exécution. Je suis persuadé qu'un jour viendra, si malheureusement on s'y livre, que des républicains qui croient l'être aujourd'hui, dans le Boioment d'une crise fatale se trouveront tout bonnement rangés parmi les royalistes, et ceyx-là sont tous les modérés. Il m'est démontré qu'il ne faut plus compter parmi les républicains que les hommes doués d'une âme forte et d'un caractère prononcé pour les mesures extraordinaires.
« Un comité particulier, par conseil, composé des membres influents, qui conviendrait avec le Directoire des propositions à faire au Corps législatif, me parait de toute urgence. Alors les formes constitutionnelles si précieuses au Corps social, -seraient conservées, le mouvement nécessaire imprimé, et le vaisseau de l'Etat se sauverait dans la tempête. Qu'arriverat-il au contraire, si faute de s'entendre, on n'avait pas profité àçi^seuh moments qui restent? Si nos frontières étaient envahies ? Le corps social se dissoudrait ; l'anarchie et la royauté, peut-être toutes les deux à la fois, succéderaient à une Constitution conservairice de nos droits, et la République périrait avec les républicains. — Le Directoire me pardonnera des réflexions que chaque membre doit avoir déjà faites en particulier ; mais elles sont tellement liées avec le rétablissement de notre réorganisation militaire, que j'ai cru devoir me livrer à ma franchise ordinaire et parler de tout ce qui peut sauver la France de l'irruption des barbares habitants du Nord.
« Paris, le 17 messidor an 7 de la République française (5 juillet 1799).
« Signé: Joubert. »
Ce mémoire de Joubert, dit Henri Martin, justifie Joubert accusé d'avoir comploté avec Sieyès le renversement de la liberté. (Voir le Mémorial de Sainte-Hélène.)
La lecture des lettres que Joubert, arrivé en Italie, écrivit au Directoire, lettres qui suivront ceci, montre également Tétat de désorganisation militaire où Ton avait laissé le midi de la France et Tarmée d'Italie après le départ de Bonaparte pour l'Egypte.
Celui-ci, pour son expédition inutile, avait emmené avec lui toutes les ressources militaires de la France dans le Sud-Est, les meilleurs soldats, toutes les armes et munitions dans les arsenaux, tout l'argent qui était dans les caisses publiques. Bonaparte laissa pour ainsi dire la France ouverte à l'ennemi sur cette frontière si menacée alors ; il sacrifiait à son ambition et à son esprit d'aventure la sécurité de la France et de la République. Fouché affirme dans ses Mémoires que les Bonapartes avaient désorganisé l'armée d'Italie, et Gouvion 8t-Cyr dit aussi dans ses Mémoires que jamais armée de la République ne fut plus complètement dénuée de tout.
C'est donc aux Bonapartes, bien plus qu'à la mauvaise administration du Directoire, qu'il faut attribuer la désorganisation des forces militaires de la France en 1799 ; et néanmoins le Directoire, même après Novi, fît face à tous nos ennemis, et lorsque Bonaparte s'empara du pouvoir au 18 brumaire, la France était triomphante et avait ses frontières naturelles. On sait dans quel état Napoléon a laissé la France en 1815.
Il est permis aussi de supposer que le Directoire, informé que Joubert vainqueur devait user de sa victoire pour le renverser, ne fit pas des efforts bien considérables pour lui faciliter la victoire sur Souvarovsr. Cela expliquerait l'inaction de Masséna dont se plaint Joubert dans ses lettres. Le général Pannetier dit en termes formels qu'on n'envoya pas à Joubert les renforts qu'on lui avait promis.
L'on retrouve encore ici l'une des funestes conséquences de la mésintelligence entre Joubert et les directeurs Larevellière et Merlin (de Douai) Dans une publication récente sur Merlin (de Thionville) par M. Jean Reynaud, l'on peut voir le plan que ce célèbre conventionnel présenta en 1799 au Directoire pour la défense du territoire Ce plan consistait à garnir de troupes toutes les places fortes du Nord et du Rhin, et à porter dans le midi de la
France toutes les forces disponibles. L'adoption de ce plan, avant le 30 prairial, était à peu près certaine, à cause de la grande influence exercée sur le gouvernement d'alors par Merlin (de Thionville), parent et ami intime de Merlin (de Douai). Ce plan de campagne, qui fut adopté en 1800 par Bonaparte, et qui eut pour résultat la victoire de Marengo, eût probablement donné aussi à Joubert des moyens suffisants pour détruire la coalition en 1799. Mais Sieyès et ses amis se gardèrent bien d'adopter les projets présentés par un homme qu'ils regardaient comme leur adversaire et suspecté de mauvaise intention à leur égard. L'effort principal des armées de la République fut porté au Nord et à l'Est. Et les victoires de Berghen et de Zurich arrêtèrent l'ennemi, mais sans le forcer à la paix, comme la victoire de Marengo, résultat qui eût été également obtenu à Novi, si Joubert avait disposé de forces suffisantes.
On remarquera, dans les lettres qui vont suivre, combien peu Joubert espérait la victoire, après l'examen des ressources qui restaient aux Français en Italie :
« Nice, le 12 thermiaor an VII (30 juillet 1799).
« Je crois devoir rendre compte au Directoire de tout ce qui m'a frappé dans la 8"»*' division militaire. La désorganisation la plus complète s'y fait voir à chaque pas ; il serait imi)Ossible de s'imaginer que ce puisse être la frontière d'un grand Etat. Les routes sont si pitoyables qu'une voiture de poste, dans cette saison, n'y peut aller qu'au pas. Marseille elle-même est dépavée et présente l'aspect d'une ville qui va soutenir un siège ; les postes manquent la plupart de chevaux, et la plupart sont désertes et le service des étapes est nul ; les communes où elles sont établies ruinées et justement irritées ; Toulon approvisionné pour trois mois seulement, pour 8,000 hommes, tandis qu'il en faut 12 pour le défendre, et Antibes manquent de grains. J'ai partout cherché les hommes chargés de l'approvisionnement de l'armée, ils ont échappé à ma surveillance, je n'ai vu personne ; il n'y a personne à Marseille. Le croiriez- vous ? Une lettre du ministre de la guerre dit
positivement : En vain la compagnie Baudin soiitient-elle qu'elle n'est plies chargée de V approvisionnement de l'armée, elle l'est toujours ; prcezAa à servir. En effet, la compagnie Baudin s'y refuse et ne se trouve nulle part. Cet état est affreux, citoyens directeurs, et je ne pourrai pas y remédier, parce qu'il faut que je me batte. Il faut donc que ce soit de Paris que partent les ordres et les moyens d'approvisionnement pour le Midi. Il n'y a pas un moment à perdre, ou le Midi est perdu pour la République. Les désordres sont sur le point d'être à leur comble. Pas un fusil sur les derrières de l'armée ; l'arsenal de Toulon, le seul qui puisse en fournir, manque de matière première pour le matériel de l'artillerie.
« Je ne connais pas encore bien l'état de la force de l-armée : sa position est dangereuse, je vais la changer dès qu'il me sera possible de le faire. J'ai ordonné au général Championnei de se porter sur-le-champ à Coni, après s'être assuré de Fenestrelle. Mon premier effort sera de lui donner la main et de conserver au moins cette place. Alexandrie est tombée au pouvoir des coalisés ; Tortone tient encore. Je conserve l'espoir de maintenir l'armée dans le Piémont, mais quels que soient mes efforts, ils seront vains, si les derrières de l'armée demeurent dans un état si pitoyable, dans un état qui prouve l'absence de tout gouvernement, ce qui prépare la Vendée la plus sanglante.
« P. 8. Tout l'effort des ennemis se fait en Italie. Si l'armée d'Helvétie continue à être spectatrice oisive avec 80,000 hommes, et qu'elle ne fasse pas un mouvement sur sa droite, nous aurons bien servi Souvarow et ses maîtres. Cette réflexion m'a paru si importante que je me suis décidé à la mettre sous les yeux du Directoire avant de fermer ma lettre. »
L'armée française, bien réorganisée, comptait 40,000 hommes, la plupart vieux soldats ; lorsque Joubert y arriva, des cris de joie retentirent sur toute la ligne. Cette armée était divisée en deux corps, Tun gardant les débouchés du Piémont à Savone, Tautre placé derrière Gavi et Saravalle, et couvrant Gênes. Saravalle fut
pris par Teanemi qui se porta sur Âcqui. A cette nouvelle Joubert resserre tous les corps de son armée, les ébranle tous à la fois, et franchit avec 20,000 hommes les gorges et sommets du Montferrat, culbute partout les coalisés, détruit en entier un escadron russe, et s'empare d' Acqui renfermant d'importants magasins. Il rallie Tarmée de Naples, et marche sur Novi pour débloquer Tortone et s'étendre dans les plaines du Piémont pour y subsister. Son intention était de manœuvrer pour contenir l'armée russe jusqu'à l'arrivée de Championnet avec l'armée de réserve.
Malheureusement Alexandrie s'était rendue le 22 juillet et Mantoue le 30 juillet. Kray. qui était jusqu'alors occupé au siège de Mantoue, rejoignit Souvarow avec 20,000 hommes, ce qui portait à 80,000 le nombre des coalisés. Joubert, en apprenant l'arrivée inattendue xle Kray, tint un conseil de guerre et se décida à rentrer dans l'Apennin ; car son mouvement en avant par la vallée d'Acqui, qui eût réussi quelque temps auparavant avec des ennemis divisés, n'avait plus d'objet. Mais Souvarow prévint la retraite des Français et les força à accepter la bataille.
Les quatre lettres qui suivent éclairent en détail la situation :
« Au Directoire.
« Gêoes, 18 thermidor an Vil (5 août 1799) .
(c Je suis arrivé le 15 thermidor au quartier-général de l'armée d'Italie. Le général Moreau faisait un mouvement sur sa ligne ; il n'a pu me remettre le commandement qu'aujourd'hui 18. La force de l'armée est de 40,000 hommes disponibles, divisés en deux corps, gardant, l'un, les débouchés du Piémont, sur Savone, et l'autre, placé derrière Gavi et Saravalle, couvrant Gênes. Sept ou huit mille hommes sont en outre répandus le long de la rivière de Gènes et doivent y rester.
a Le bruit court que Mantoue est prise ; la réjouissance s'en est faite dans toute l'armée austro-russe. Des rapports particuliers démentent cette nouvelle qui parait incroyable aux militaires. Le bruit court aussi que le général Masséna a battu le prince Charles sur les lacs, derrière Milan. Quoi qu'il
en soit, Teniiemi s'est présenté en force depuis deux jours sur la droite de Tarmée, et a coupé la communication entre Gavi et Saravalle ; il bombarde ce fort, je rapprends à l'instant, et peut-être sera-t-il rendu avant que je puisse le secourir. Je suis entré dans ces détails, citoyens directeurs, afin de vous faire connaître que l'ennemi lui-même me force d'agir avant même de pouvoir bien connaître toutes les ressources.
« Je n'ai pas trouvé un sou en caisse ; il n'y avait que des dettes. »
« Au Ministre de la guerre.
« 20 thermidor an Vil (7 août 1799).
« La reconnaissance que je viens de faire sur Gavi et Saravalle m'a tout à fait éclairé sur ma position : je dois vous en faire part.
« L'ennemi bombarde Saravalle avec 12 ou 18.000 hommes ; s'il s'empare de cette bicoque, ce sera une difficulté de plus qu'aura l'armée que je commande de déboucher pour débloquer Tortone et entrer en Piémont. J'aurais donc dû faire attaquer le corps placé devant Saravalle ; mais je n'ai pas eu sous la main plus de 10,000 hommes pour faire ce coup. Les troupes n'étaient pas rassemblées, et comme l'ennemi soutient de très près son avant-garde, je me serais trouvé avoir affaire à toute l'armée austro-russe ; je me suis donc arrêté au seul plan qui puisse procurer un succès à l'armée, celui de la rassembler et de la faire battre en même temps pour déboucher dans le Piémont. Il n'est pas sûr que je réussisse, l'armée austro-russe étant rassemblée en un seul corps, et la française en deux qui peuvent être coupés par un mouvement. Dans ce cas, il faut faire embarquer l'artillerie pour Nice et se retirer. Jugez alors de notre position : Coni et Fenestrelle seraient perdus, et nos frontières menacées. Il faut donc une bataille pour les couvrir. On manque de blé à Gênes, pour les habi-
tants même, et de fourrages. J'espère que le mouvement qui va s'exécuter améliorera notre sort.
« La nouvelle de la prise de Mantoue se soutient ; la Gazette de Livourne donne les articles de la capitulation. Cependant les rapports secrets ne disent rien de positif et plusieurs sont contradictoires (1). Je vous engage, au nom de la patrie en danger, à faire pourvoir les magasins de la 8® division militaire de vivres et fourrages, et à y envoyer bien vite un bon nombre de bataillons. Si cette précaution ne se prend pas, je ne vois pas où nous mènerait la perte d'une bataille, et je suis réduit à la donner pour ne pas voir aft'amer l'armée. Depuis que je suis à Gênes, pas un grain de blé n'y est entré, les Anglais arrêtent tout. Le gouvernement ligurien est mécontent et ne fait rien. La rivière du Levant est disposée à l'insurrection, parce que l'armée de Naples s'y est mal conduite ; le Ponent est plus tranquille. »
Lettre au général Pérignon du 2i thermidor (8 août).
(c Saravalle est pris ; l'ennemi en reste là. Je suis prévenu qu'il fait un mouvement sur sa droite et se porte à Acqui. Envoyez-y des émissaires qui reviennent promptement nous donner des nouvelles. Je suppose que demain 22, votre camp aura pris position entre le Caire et Dego. Le 23, portez 10,000 hommes d'infanterie sur votre droite par les chemins qui vont
(1) Joubert, dit-on, ne voulait pas croire à la prise de Mantoue qui avait coûté tant de peine à Bonaparte. H expia encore en cette circonstance cette faute d'avoir cédé le commandement de l'armée d'Italie à Scherer, qui avait fait un choix malheureux pour le commandement de la place de Mantoue. Le comte Latour-Foissac était un savant officier de génie, mais militaire de la vieille école comme Scherer, Il fut découragé par l'irrégularité des défenses de la place. Il était incapable de la trahison^qu'on lui a reprochée, mais il n'était pas animé de cet esprit enthousiaste qui supplée aux murailles par de l'audace. Que l'on compare sa conduite à celle du brave Rampon à Montenotte, et l'on comprendra la prévention qui régnait alors contre ceux qui n'étaient pas remplis, par l'esprit révolutionnaire, de cette confiance, de celte foi qui fit les merveilles de la campagne de 1796-97.
le plus directement à Orveda. Je désire que cette marche soit dérobée à rennemi. Au reste, je serai dans la nuit du 22 au 23 à votre quartier-général, et si l'ennemi vous prévenait, je compte sur vos talents et votre expérience pour bien le recevoir. »
Lettre au général Championnet, du i'à thermidor (9 août).
« Forcé par les circonstances, je vais livrer bataille. Vous auriez pu faire une diversion utile en présentant quelques troupes aux débouchés qui mènent à Feues trelle et Coni. Je ne puis que vous renouveler mes instructions de vous mettre sur-le-champ en mouvement. Si nous n'étions pas heureux, cela m'ôteraitau moins quelques troupes devant moi. »
L'armée française était formée en demi-cercle sur les pentes couvertes de vignes du Monte-Rotondo qui dominent la plaine et la ville de Novi. La gauche, commandée par Pérignon et formée des divisions Grouchy et Lemoine, était en avant de Pasturana. Elle avait à dos le ravin du Riasco, qui rendait ses derrières accessibles à Tennemi. Saint-Cyr commandait le centre de Tarmée qui couvrait les hauteurs à gauche et à droite de la ville de Novi. Moreau commandait Taile droite qui défendait les accès du Monte-Rotondo, du côté de la route de Tortone. L'armée de Joubert se tenait ainsi daos une position menaçante sur le flanc de TApennin. Toutes les dispositions de Joubert étaient si bien calculées, que les généraux autri chiens, d'après l'historien Botta, considérant sa position comme inexpugnable, ne voulaient pas engager la bataille. Mais Souvarow ordonna l'attaque, et résolut, avec sa bizarrerie ordinaire, de procéder par attaques successives et non simultanées. C'était un vrai barbare, incapable de savanes combinaisons stratégiques, heureusement pour nous, après Novi où il ne sut pas profiter de sa victoire, et en Suisse où il termina à Zurich sa carrière militaire. Mais il avait une énergie extrême et ne reculait devant aucun sacrifice d'hommes. Ses soldats se battaient avec une exaltation peu commune, et se servaient de la baïonnette presque autant que les Français.
Le la août, à cinq heures du matin, le général autrichien Kray commença l'attaque avec une extrême \igueur contre notre gauche. Déjà ses troupes prenaient place sur le plateau. Joubert, qui agissait depuis trois heures du matin, dirigeait les opérations au centre et à la gauche. Placé sur une hauteur, il voit la 20"»® demi-brigade, accablée par les assaillants par la faute d'un général de brigade qui ne se trouve pas à sa place. Joubert, dans une impatience des plus violentes, car il fallait à tout prix reprendre le plateau, part au galop à la tête d'un escadron de guides, et s'avance au milieu des bataillons pour les rallier ; il ordonne une charge à la baïonnette, et entraîné par son ardeur, il marche en avant des troupes, son bras levé avec son épée dirigée vers l'ennemi. Mais voyant que tout cède devant lui, il veut tourner bride pour revenir au centre de son armée, lorsqu'une balle le frappe au flanc droit au-dessous de l'aisselle, casse la cinquième côte, et tournant vers les vertèbres lombaires, y trouve une résistance qui la renvoie sur une oreillette du cœur. Joubert se sent frappé mortellement, mais il continue à montrer de sa main l'ennemi en criant : « En avant I En avant ! Marchez toujours ! » et tombe de cheval. Etendu à terre» il dit à son aide- de* camp Dave : a Tirez-moi par les jambes, prenez mon sabre et couvrez-moi. » Il était entre six et sept heures du matin (i).
Moreau prend le commandement des troupes, furieuses de la mort
(1) Joubert avait à Novi un autre aîde-de-camp, Mouton, celui que Napoléon appelait son lion, qui fut depuis maréchal de France, comte de Lobau. Celui-ci qui avait assisté à tous les désastres de l'Empire, disait n'avoir jamais versé dans toute sa vie des larmes aussi amères qu'après la mort de Joubert, sinon en voyant tomber dans les rues de Paris en 1834 son aide-de-camp Paillot. Ces paroles honorent la mémoire de Joubert comme celle du comte Lobau.
Diverses versions ont conru sur la mort de Joubert. Fouché, dans ses Mémoires, dit que celte mort arrêta quinze jours la marche du gouvernement. Il insinue à cet égard certaines accusations qui n'ont certainement droit à aucun crédit. On a également attribué la mort de Joubert à un soldat, qui voulait venger sur lui la mort d'un de ses camarades que le jeune général, toujours inflexible sur ce chapitre, avait fait fusiller pour infraction à la discipline. Mais comment expliquer que les prétendus témoins de ce fait n'aient pas arrêté et puni le coupable ? Tons ces récits rappellent trop ces vagues accusations qu'a toujours soulevées la mort violente des hommes célèDres, surtout au dernier siècle. Nous ne pensons pas que l'histoire doive attacher la moindre importance à ces explications sur la mort d'un général, qui s'explique si naturellement par sa présence à la tête de ses troupes dans une des batailles les plus sanglantes du siècle.
de leur géaéral qu'elles aimaient, et les porte en avant sur los Autrichiens qui sont partout culbutés. L'aile gauche, sous Pérlgnon, repousse aussi Bellegarde. Au centre le prince Bagration n'avait pu entamer le corps de Saint-Cyr. Trois fois les ennemis étaient revenus à la charge, trois fois ils avaient été repoussés en désordre. Il était midi, et après sept heures de combat la ligne des Français n'était pas encore entamée. Souvarow ordonne une attaque générale sur toute la ligne. Pendant quatre heures nos soldats résistent à la fureur des Russes, qui fut telle que quelques-uns de leurs régiments furent presque entièrement détruits. Malheureusement les Français s'étaient trop aventurés dans la plaine, et le général Mêlas, qui arrive avec le reste de l'armée autrichienne, rétablit avec ses troupes fraîches la bataille qui semblait perdue par les Russes. Mêlas, avec un corps d'élite allemand, tourne l'aile gauche des Français en se glissant derrière eux par le ravin de Riasco. La droite, voyant ainsi sa retraite coupée par la route de Bochetta, se rompt et gagne le plateau en désordre. Souvarow alors s'empare des hauteurs, et la bataille est gagnée par les coalisés. Pérignon et Grouchy, couverts de blessures, sont faits prisonniers. Et le brave Piémonlais baron Colli, après avoir longtemps résisté avec sa division italienne formée en carré, tombe mutilé.
Moreau commande la retraite. L'armée française se rallie à Gavi, et rentre lentement dans les Apennins, après avoir perdu 8,000 hommes tués ou pris, son général en chef, 37 canons et 4 drapeaux. Mais les coalisés avaient perdu 20,000 hommes. Les Italiens dirent que les Français tuèrent à Novi 15,000 Russes. Souvarow avoua une perte de 10,000 hommes. Ses troupes épuisées ne poursuivirent point les Français, et il lui fallut un mois pour prendre la petite place de Tortone. Ainsi les coalisés ne purent se vanter de ces grands résultats que nous avions obtenus à Castiglione, à Rivoli, à Arcole, et grâce aux bonnes dispositions prises par Joubert avant la bataille et par Moreau, l'armée française, loin de fuir en déroute, rentra simplement dans ses anciennes positions, amenant même 2,400 prisonniers à Nice. {Ârl de vérifier les dates.)
La baiaille de Novi fut la bataille la plus meurtrière livrée pendant les grandes guerres de la Révolution. Elle dura quatorze heures, et présenta cette particularité que tous les Français qui furent faits prisonniers par les Russes étaient couverts de blessures.
Que serait-il arrivé si Joubert, avec son énergie ordinaire^ avait pu porter un coup décisif avant l'arrivée de Mêlas?
L'on a prétendu que son plan de bataille consistait à resserrer sa gauche, en gardant le centre avec vingt canons, et à porter toute Tarmée à droite, en attaquant le village de Pozzolo. Cette supposition expliquerait comment sa gauche, trop affaiblie, eut besoin qu'il payât de sa personne, ce qui entraîna sa mort. Aucune précaution n'avait été négligée par lui. Il avait écrit à Championnet, commandant l'armée des Alpes, à Masséna, à Lahos, pour qu'ils combinassent leurs mouvements avec les siens. Lecourbe, lieutenant de Masséna, avait tenté une diversion sur le lac de Côme, comme Lahos sur Florence. Et l'on doit surtout remarquer que sa modestie et sa déférence pour Moreau, qu'il voulut garder auprès de lui, en réalité sauvèrent l'armée, qui se serait infailliblement dissoute sans la présence de Moreau après la mort du général en chef. Que l'on compare la conduite de Joubert avec celle de La Feuillade repoussant tout concours de la part do Vauban, ce qui amena la destruction de l'armée française devant Turin sous Louis XIV.
Cette observation sur les résultats do la conduite magnanime de Joubert est du général Jomini, qui dit également que sans la mort de Joubert, Souvarovs' eût été probablement battu, son plan étant aussi défectueux que possible. Le général russe ne fit pas une manœuvre véritable, ne procéda que par une suite de chocs meurtriers. Ce fut le mouvement dont Mêlas eut l'initiative qui décida du sort de la bataille.
Après la bataille de Novi, les coalisés se divisèrent. Souvarow avec les Russes passa le Saint-Golhard, et t^on armée fut anéantie par Masséna à Zurich et autour du lac des Quatre-Cantons. Ce pays, le plus beau dans l'Europe, déjà célèbre par le souvenir immortel de la naissance de la liberté helvétique, devait ainsi voir une seconde fois le triomphe des soldats de la liberté.
Kray et Mêlas se battirent sans relâche avec l'armée qui venait de perdre Joubert. Il y eut près de vingt rencontres en septembre et octobre. « Aucune armée républicaine, dit M. Thiers, n'a mieux mérité de la France ; car aucune n'a mieux répondu au reproche injuste fait aux Français de ne pas savoir supporter les revers. » L'héroïsme de cette armée, que semblait animer encore la grande âme de son général, permit à l'armée d'Helvétie, libre de ses mouve-
ments, de terminer la destruction de l'armée russe. En conservant Gênes, elle rendit possible la victoire de Marengo. Mêlas, fatigué par tant de persévérance, se reposa longtemps à Nice, et lorsque six mois après Novi il voulut envahir la France par la Provence, il rencontra Tami et le lieutenant de Joubert, Suchet, qui prit une éclatante revanche de la défaite de Novi.
Lorsque Joubert fut nommé pour la deuxième fois général en chef en Italie, sa première condition fut qu'on lui rendrait Suchet, avec le grade de général de division. Suchet resta avec Morcau après la mort de son ami ; mais il rentrait en France lorsque " Masséna, envoyé en Italie par le premier consul, le rencontra à Fréjus et lui confia le commandement de 7 à 8,000 hommes. Championnet venait de mourir à Antibes, le cœur brisé par la vue de son armée, désorganisée par le dénuement de toutes choses plus que par le fer de l'ennemi. Suchet résolut de défendre à outrance le pont du Var, contre 40,000 Autrichiens protégés par la flotte anglaise. Il les força à la retraite, les poursuivit, les atteignit à Ehiitz, leur prit 33 canons, 6 drapeaux, iS,000 prisonniers. L'ami le plus tendre de Joubert ^engea ainsi noblement la mort de son général, se montra digne d'avoir été formé à son /cole. Garnot compare cette défense du pont du Var, avec des retranchements faits à la hâte, à la défense des Thermopyles.
Gouvion Saint-Cyr dans ses Mémoires a fait le récit de la bataille de Novi. Il est impossible de ne pas tenir compte du jugement d'un témoin oculaire et des plus compétents ; néanmoins, pour apprécier à sa valeur le jugement qu'il porte sur Joubert, il ne faut point oublier les rivalités entre l'armée du Rhin et l'armée d'Itahe. Saint- Cyr était, comme Moreau, un tacticien de l'ancienne écolo. Desaix, qui était aussi de l'armée du Rhin et très bon tacticien également, les jugeait sévèrement, et il les quitta disant qu'avec eux on ne pouvait rien faire de grand, et il alla rejoindre l'armée d'Italie qu'il sauva à Marengo, par son élan, par une inspiration de la tactique nouvelle, qui ne voit pas seulement dans une armée la force matérielle mais aussi la force morale, l'enthousiasme politique ou* religieux qui enfante des prodiges.
Saint-'Jyr dans ses Mémoires déprécie aussi Hoche et le royalisme de l'ami de Pichegru doit aussi rendre suspects d'un peu de partialité contre les généraux révolutionnaires des Mémoires écrits par un ministre des Pourbons.
Nous citons d'abord textuellement le récit de Saint-Gyr, nous le discuterons ensuite. Quant aux faits qu'il atteste ils sont indiscutables, mais on peut en tirer d'autres conséquences que celles qu'il en tire.
Gouvion Saint-Cyr dans ses Mémoires, édition de 1831, vol. i, page 223, s'exprime ainsi :
« Dans l'armée on fat extrêmement surpris du changement aussi subit qu'inattendu du général en chef. (Moreau se plaisait à l'armée d'Italie et il eût désiré y rester.)
« Joubert et son chef d'état-major Suchet furent impénétrables, mais leurs en tours étaient moins discrets. Le bruit courut qu'il y avait une nouvelle division parmi les membres du Directoire,dont quelques-uns cherchaient à se débarrasser des autres, que pour y parvenir on avait voulu, comme au 18 fructidor, faire opérer le mouvement par un général, et qu'on avait choisi Joubert. Le parti qui l'avait proposé, connaissant sa droiture, répondait qu'on n*avait rien à craindre de lui,qu'il ne serait point embarrassant par ses prétentions et qu'on le satisferait pleinement par un commandement eu chef; que pour lui donner plus de poids dans l'opinion, il fallait préalablement l'envoyer gagner une bataille en Italie et le faire revenir ensuite à Paris couvert des lauriers de la victoire. Pour s'en assurer davantage, on l'avait marié la veille de son départ avec une jeune et belle femme, près de laquelle il serait empressé de retourner.
« J'atteste ces bruits sans pouvoir rien affirmer ; f atteste seulement et la suite le fera voir qu'il avait une envie bien prononcée de livrer aussitôt une hataille, »
Saint-Cyr par le récit détaillé de ce qui se passa dans les jours qui précédèrent la bataille de Novi appuie ses assertions sur des faits concluants.
« Le 6 août, dit-il, Joubert annonce à Saint-Cyr son projet de livrer bataille le lendemain. Celui-ci fut étonné d'une déci-
sion aussi prompte, quand rien n'était préparé pour un tel résultat, la plupart des troupes étaient encore trop éloignées du point où Tennemi avait ses principales forces. Joubert après avoir avec Saint-Cyr observé Fennemi des hauteurs, sentit le danger qu'il y avait à s'aventurer dans les plaines de Novi, et à hasarder une bataille avec une partie de son armée. »
Le 8 août, Joubert manda Saint-Cyr pour assister à un conseil de guerre où se trouvaient Moreau, son chef d'état-major et celui de Joubert*
« L'armée française ne comptait que 34,000 hommes, la moitié de l'effeKîtif de l'ennemi. Mais le parti de Joubert était arrêté ; il voulait livrer bataille malgré le peu de chances qu'il avait ; indépendamment des instances qu'il recevait de Paris, il trouva sur les lieux mêmes des influences qui, loin de le détourner, l'encouragèrent en lui laissant croire qu'il paraîtrait devant l'ennemi avec des forces supérieures. . . Le 13 août, Joubert reconnut la présence devant lui des troupes autrichiennes qui avaient pris Mantoue ; jusqu'alors on n'avait pas voulu y ajouter foi, quoiqu'on eût reçu les gazettes de Florence et de Livourne qui donnaient les articles de la capitulation.
« Joubert avait fait la campagne d'Italie sous Bonaparte, il y avait servi d'une manière distinguée ; mais il y a une immense diflerence entre exécuter les ordres d'un chef habile ou commander soi-même en chef. Lui qui avait montré tant de décision, tant qu'il commandait en spus-ordre, en parut privé lorsqu'il parut à la tête d'une armée.
« Il avait à choisir entre deux partis : attaquer Souvarow ou se retirer dans les Apennins. Le premier était déraisonnable, à cause de la disproportion des forces, le deuxième n'avait nul inconvénient.
« On lui disait : Rien ne vous oblige à livrer bataille ; l'ennemi finit le siège de Tortone, mais cette place ne peut tomber entre ses mains avant deux mois, et avant dix jours
Champioimèt, qui forme son armée dans les Alpes, vous rejoindra avec 35,000 hommes ; il vaut mieux rentrer dans les montagnes dont les positions nous sont bien connues ; ce n'est pas une affaire de quelques heures qui décidera du succès de Tennemi, il ne s'agira pas d'une seule bataille, mais de vingt combats plus ou moins acharnés, sur des points difficiles où son artillerie et sa cavalerie seront paralysées.
c< Rien ne put tirer Joubert de son état d'incertitude, ajoute Saint- Cyr, il en était si affecté qu'on peut dire qu'il en avait honte ; il nous dit qu'il ne s'était jamais vu d'une telle faiblesse, qu'il avait été plus d'une fois utile par ses conseils à Bonaparte dans des moments très difficiles, et qu'il ne concevait pas l'extrême irrésolution d'où il ne pouvait sortir. Le 14 août, au soir, il n'avait encore aucun plan arrêté. Le 15 août, de grand matin, il apprend que son aile gauche est attaquée ; il a de la peine à quitter les illusions qu'on lui a fait concevoir la veille....... Voyant faiblir son aile gauche, il
se précipite en avant en disant : « Jetons-nous parmi les tirailleurs », ce furent ses dernières paroles.
« Joubert était ajuste titre aimé et estimé de l'armée, dont il a emporté les regrets. »
Pourquoi Joubert n'eut-il pas à Novi la môme décision de caractère qu'il montra sur le plateau de Rivoli, quand, sans attendre les ordres de Bonaparte, il sut prendre toutes les dispositions qui assurèrent la victoire du lendemain ? C'est que Joubert à Rivoli était uniquement préoccupé de ses opérations militaires, à Novi il était domiué par la pensée des combinaisons politiques dans lesquelles il était mêlé.
Cet état étrange d'incertitude où fut plongé Joubert s'explique par le conflit qui dut s'élever dans son âme entre le sentiment de sa responsabilité comme général en chef et le souvenir des engagements qu'il avait pris comme homme politique. Joubert était trop bon militaire pour ne pas apprécier la justesse des observations de Saint-Cyr; mais d'un autre côté il s'était engagé, pour ainsi dire, à remporter dans le plus bref délai une victoire dont ses amis politiques de Paris avaient besoin pour réaliser leurs projets. Ne faliait-
il pas conquérir au plus tôt l'autorité et le prestige nécessaires au général désigné pour présider comme chef de TEtat à la réorganisation de la République ? Les paroles imprudentes dites à sa femme : « Je reviendrai mort ou victorieux », durent se présenter souvent à son esprit. En battant en retraite, il donnait un démenti à ses paroles.
Il ne serait pas besoin de chercher longtemps ni loin dans notre histoire pour y trouver maint exemple des fautes et môme des désastres militaires causés par Tingérenco si vite et si fatalement prépondérante de la politique dans la stratégie. M. Thiers relève nombre de faits de ce genre dans les dernières campagnes de Napoléon.
De même en 1870, après la bataille de Freschwiller, les conseillers les plus sages de Timpératrice étaient d'avis que l'armée de Mac- Mahon devait attendre l'ennemi à Châlons pour couvrir Paris ; mais ce général, contre sa propre opinion, prit sa funeste décision de marcher sur Sedan pour obéir à la Régente. Il fallait à tout prix à l'Empire chancelant à Paris une victoire pour qu'il pût se relever.
C'est ainsi que Joubert fut amené à accepter une bataille qu'il pouvait éviter, pour condescendre au désir de ses amis de Paris qui avaient besoin d'une victoire pour que le général choisi par eux eût l'autorité et le prestige qui lui étaient nécessaires pour être accepté comme chef de l'Etat.
Plaignons les hommes qui, placés à la tête des nations, ont à supporter le poids de si lourdes responsabilités. (1)
Ces hommes qui portèrent Joubert à sa fatale détermination avaient probablement été prévenus par des correspondances d'Egypte du prochain retour de Bonaparte, et ils virent que si la bataille était différée, ils perdraient Toccasion d'arriver au pouvoir en s'appuyant sur Joubert victorieux. Ces hommes, républicains ardents pour la plupart, affirmèrent, sans doute, que son honneur exigeait qu'il tint rengagement qu'il avait pris de livrer bataille le plus promptement possible.
(i) Fouchô dit aussi dans ses Mémoires, 1. 1, page 92 : « Joubert était parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes. Malheureusement le retard d'un mois, occasionné pnr son mariafife, avait donné à Fennemi le temps de se renforcer ».
Dans noire jeunesse, au temps des généreuses aspirations, nous aimions à chanter, lors de la proclamation de la République de 1848, le beau chant de Rouget de Lisle :
Mourir pour la patrie C'est le sort le plus doux.
Le plus dig^ne d'envie
Aujourd'hui que nous ne sommes plus jeune, c'est un bonheur pour nous d'élever notre faible voix pour rendre hommage au jeune héros Bressan qui, à Novi, accomplit ce grand sacrifice à la patrie. Il est bon que de temps en temps le souvenir de ces grands exemples soit^ravivé par l'art, la parole ou la presse, pour entretenir dans les générations nouvelles le feu sacré de l'amour de la patrie.