‹ Le général Joubert, d'après sa correspondence; étude historiqueChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

JOUBERT COMMANDANT DE L' ARMÉE DE PARIS, LE 30 PRAIRIAL. — SIEYÈS CHERCHE A S'ENTENDRE AVEC JOUBERT, POUR RENVERSER LA CONSTITUTION DE L'aN ÎU ; IL ÉCHOUE. — ON VEUT METTRE JOUBERT A LA TÊTE DE L'ÉTAT. — SON MARIAGE.

Joubert rentra en France au commencement de février 1799. Qaelqaes jours après sa démission, il avait reçu de Barras la lettre suivante :

« Paris, le il février 1799.

« Nous avons reçu, mon cher général, votre lettre par laquelle vous nous prévenez que le général Delmas est investi provisoirement du commandement de Tarmée. Le Directoire a sur-le-champ arrêté le départ de Bernadotte, nommé commandant de Tarmée d'observation, pour lui donner le commandement de Tarmée d'Italie. Je désire que votre santé se rétablisse ; je ne vois qu'avec un vif regret votre départ de l'armée d'Italie. Les ennemis de la République s'en réjouissent. Donnez-moi souvent de vos nouvelles, et ne doutez jamais de l'estime particulière et de l'amitié bien sincère que je vous ai vouée.

« Barras. »

Barras, à cette époque, commençait ses intrigues avec Sieyès pour faire sortir du Directoire Larevellière et Merlin; il devait chercher à rester en bons termes avec un général brouillé avec eux.

Joubeit, à son arrivée en France, fut d'ailleurs caressé, courtisé par les chefs de tous les partis, dont chacun cherchait à attirer de son côté un homme qui jouissait d'une aussi grande considération. Ainsi, à peine arrivé à Pont-de-Vaux près de son père, il reçut de Louis Bonaparte, père de Napoléon III, la lettre suivante, qui prouve avec évidence la bonne intelligence qui régnait alors entre Joubert et la famille Donaparte. Louis Bonaparte avait servi en Italie en 1796, et il revenait alors d'Egypte, d'où son frère l'avait renvoyé en France.

« Au général Joubert, à Pont-de-Vaux.

« Tournus, 18 fructidor an VII (7 février 1799).

« Louis Bonaparte à son général Joubert.

« Je passe devant chez vous, mon général, sans pouvoir m'arrêter. Un long voyage nécessite une diligence extrême ; j'ai entrepris le voyage du Mont-Cenis à Paris à franc étrier. J'espérais avoir le plaisir de vous voir à Paris.

« Mou frère et tous les anciens enfants de l'armée d'Italie m'ont chargé de leurs amitiés pour vous ; et si j'eusse pu m'acquitter de leurs commissions, les embrassades fraternelles auraient duré longtemps.

« J'ai été étonné, en arrivant en France, de l'opinion si extraordinaire que l'on a de l'armée d'Egypte, j'espère que vous et les gens distingués de la République n'aurez pas été la dupe du babil de quelques poltrons que la vue de quelques dangers de plus effraye, parce qu'ils ne sont pas accoutumés à servir la République pour le plaisir de la servir.

« L'armée est dans le meilleur état possible ; l'union la plus parfaite régne là comme en Italie. Une seule chose met une grande différence entre cette armée-là et les autres : c'est le spectacle bizarre de mœurs entièrement opposées aux nôtres. Il manque du vin ; mais le soldat a du café, de l'excellente eau-de-vie, et l'on s'occupe à faire de la bière. Pour des femmes, le soldat en trouve ; mais tout ce qui voit principa-

lement en elles i'àme de la société, une des plus douces jouissances de la vie, n'en trouve point. Le peu qu'il y a sont absolument des machines, aussi peu respectables que les êtres malheureux qui corrompent en Europe nos mœurs et notre caractère.

« Recevez, mon cher et très cher général, les assurances multipliées de TafiTectionné dévouement de votre concitoyen et ami.

« P.-S. On me dit que votre santé n'est pas parfaite; veuillez me donner de vos nouvelles, rue du Raincy, n<» 505, près la barrière Mousseaux.

« Tous les braves de l'ancienne armée d'Italie vous regrettent beaucoup. En vérité, on n'y conçoit plus rien : ce sont les fournisseurs, objets de notre mépris, qui mènent aujourd'hui les armées. Vous ne vous attendiez pas, mon cher général, quoique un des vainqueurs du 2 frimaire, que l'on aurait fait dépendre de cette bataille le succès de l'armée d'Italie ?

« Rappelez-moi au souvenir de votre père.

« Louis Bonaparte. »

Joubert passa à Paris, sauf un court séjour en Bresse, cinq mois, de février à juillet 1799. Il fut mêlé pendant son séjour à toutes les luttes des partis qui se disputaient alors le pouvoir. Pour se rendre compte du rôle qu'il joua au milieu de cette crise qui devait aboutir an 18 brumaire, il faut se rappeler l'état intérieur de la Frai

I^ Constitution dite de Tan III, œuvre de la Gonventio vigueur depuis 1796. Deux assemblées, élues par les m( leurs, devaient se faire contrepoids ; le pouvoir exécutif à cinq directeurs nommés par le Corps législatif. La p libre, mais toute société populaire était interdite. Les cul séparés de l'Etat.

Les cinq directeurs furent Carnot, Letourneur, Barrai enfin Larevellière ; ce dernier, sensé, courageux, s'était ment associé à la proscription des Girondins ; il obliot 1 de voix beaucoup plus élevé qu'aucun de ses collègues.

Les directeurs s^installèrent au Luxembourg, en empruntant une table au concierge. La situation était effroyable. Le trésor était vide, on avait 5 fr. de rente pour 10 francs. L^armée désertait en masse, n'ayant point de solde. Nous avons vu par les premières lettres de Joubert en quel état était Tarmée d'Italie ; celle du Hhia se désorganisait, et l'insurrection de la Vendée, loin d'avoir été domptée par le régime de terreur maintenu par la Convention, grandissait chaque jour.

Il est de mode aujourd'hui d'attribuer presque exclusivement à la Convention nos grandes victoires républicaines, il serait bien plus équitable d'en faire les honneurs au Directoire Ce fut lui qui, par son énergie et son habileté, rétablit la confiance en peu de temps, et raffermit la République chancelante.

Ce fut le Directoire qui fournit les moyens de réorganiser les armées confiées à Hoche qui, après avoir pacifié la Vendée, alla sur les bords du Rhin commander l'armée de Sambre-et-Meuse, la plus belle qu'ait eue la République. Bonaparte n'aurait pas pu mener à bien en Italie ses campagnes de 1796, de 1797, s'il n'avait eu derrière lui un gouvernement énergique et intelligent.

Les victoires de nos armées dérangeaient les calculs des révolutionnaires : aussi les journaux royalistes traînaient dans la boue les généraux républicains, niaient leurs succès glorieux.

A Paris, où l'on était bien informé, beaucoup d'hommes distingués, Boissy d'Anglas, Thibaudeau, Daunou, Benjamin Constant, madame de Staël, Talleyrand, se rallièrent à cette tentative honnête de République régulière. Mais dans les départements, les royalistes n'usaient de la liberté qui leur était accordée, de la tolérance qu'on avait pour eux, que pour chercher à renverser la République. Ils parvinrent, grâce surtout à la terreur qu'ils inspiraient, à obtenir la majorité dans les Assemblées. Le massacre des Patriotes à Lyon, dans le Midi, les menaces des meneurs montraient assez que, redevenus les maîtres, ils n'épargneraient aucun des Conventionnels.

Jamais la République n'avait couru un plus grand danger, surtout à cause des divisions qui existaient entre les cinq membres du Directoire. Plusieurs hommes des plus marquants, parmi ceux qui devaient tout à la Révolution, cherchaient à s'entendre avec le roi et les royalistes. La trahison de Plchegru est un fait certain, mais que dire de Moreau, qui, en livrant au Directoire la correspondance

de Pichegru avec le Prétendant trouvée cinq mois auparavant dans QQ fourgon autrichien, eût rendu inutile un coup d'Ëtat ? Que penser de Garnot qui, par son opposition à toute action énergique du Directoire contre les royalistes, paralysait toutes les forces du goavernement ? Il dominait complètement un des directeurs, Barthélémy.

Larevellière discerna où était le salut de la Révolution; intimement d'accord avec Rev^hel, girondin comme lui, il chercha un appui dans l'armée qui était animée par le républicanisme le plus ardent, et avec le concours de Barras, qui ne pouvait attendre de merci de la part des royalistes, il fit le coup d'Etat du i8 fructidor. Les salles des deux assemblées furent fermées. Deux directeurs et 180 députés furent déportés. La publication des pièces qui montrent que Pichegru, président des Cinq-Cents, correspondait avec le prince de Gondé qui combattait la France, et que Lyon était le centre d'une vaste association royaliste, rallia au Directoire tous ceux qui voulaient conserver les conquêtes de la Révolution. Le parti Jacobin se reconstitua partout.

L'Autriche qui n'avait point donné de suite aux préliminaires de Léoben, ne pouvant plus compter sur l'appui des royalistes, signa le traité de Campo-Formio, l'une des paix les plus glorieuses que la France ait jamais faites.

Malheureusement la division se mit de nouveau dans le sein du Directoire en 1799. Larevellière, Merlin et Treilhard, marchaient d'accord, mais Barras et Sieyès, s'appuyant sur les deux conseils, entravaient la marche du gouvernement. Les royalistes étaient plus audacieux que jamais, et les Jacobins s'alliaient avec eux pour renverser les hommes qu'ils accusaient de perdre la République par lear modérantisme. C'était toujours la môme haine implacable de la Montagne contre les Girondins, qui fit jouer à Garnot un si triste rôle pendant qu'il fut directeur. Ceux qui se disaient constitutionnels ou partisans de la Constitution de l'an III, comme Sieyès, se coalisèrent avec les Jacobins comme Barras pour rendre tout gouvernement impossible.

On voulait forcer Larevellière et Merlin à donner leur démission. Aucune vexation ne leur fut épargnée. Les deux assemblées refusaient leur concours. On votait les impôts, mais on ne votait pas les lois pour la perception de ces impôts qui ne se recouvraient point.

La liberté la plus absolue de la presse, la réouverture de tous les clubs étaient demandées à grands cris, surtout par les royalistes. Le moment était bien choisi, en effet, pour diminuer la force du gouvernement qui avait à lutter contre toute l'Europe. Mais qu'importe la pairie pour Tcsprit de parti ? Le directeur Treilhard céda et donna sa démission. Sa rudesse cachait une grande faiblesse de caractère. Mais Larevellière, avec sa bonhomie, ses dehors si modestes, sa douceur habituelle, avait au fond du cœur une inflexibilité de principes, un sentiment du devoir tels qu'il résista à toutes les attaques. Merlin, qui avait pour lui la plus haute estime, avait déclaré qu'il suivrait l'exemple de Larevellière. Tous les efforts furent donc dirigés contre celui-ci. Sieyès et Barras se décidèrent à lui demander formellement sa démission : Larevellière, dans une discussion longue, orageuse, les écrasa tous deux sous le poids de son dévouement désintéressé à la République (tous savaient qu'il ne faisait de vœu que pour la retraite), en leur apprenant qu'il connaissait toutes leurs trames, tous leurs projets contre la Constitution de l'an III. Il prouva que de tous les torts qu'on lui reprochait, aucun n'était fondé, y compris son prétendu désir d'être chef de secte* Il répéta qu'il restait uniquement, parce qu'il voyait bien que ce n'était pas à lui qu'on en voulait, mais à la constitution. Il leur prédit le résu tat de leurs efforts, que Sieyès serait dupe de Barras et Barras dupe de Sieyès, et que tous deux seraient dupes de Bonaparte.

Certainement dans cette lutte, sur laquelle nous nous étendons un peu longuement, à cause de la part qu'y prit Joubert, le beau rôle appartint à Larevellière jusqu'au dernier moment. Après avoir résisté autant que sa conscience lui dit de le faire, il céda aux instances des républicains modérés et donna sa démission : « Je cède, dit-il, puisque vous croyez que ma résistance nous expose à des périls-, mais, je vous le déclare, la République est perdue. • Les trois directeurs nouveaux furent Roger-Ducos, ancien girondin, dévoué à Sieyès ; Gohier et Moulins, hommes obscurs, mais chauds patriotes. Ces choix représentaient la coalition des constitutionnels et des Jacobins.

Tel fut le coup d'Etat du 30 prairial (i8 juin), auquel Joubert prêta l'appui de son nom, et même de son épée. Car peu de temps auparavant, Barras et Sieyès l'avaient fait nommer commandant de

la i7« division militaire, qui comprenait Paris. Il fut donc chargé de maintenir la tranquillité publique pendant cette journée qui vint satisfaire toutes les rancunes des états-majors.

n est juste, d'ailleurs, d'observer que Larevellière tomba, parce qae tous sentaient qu'il n'était plus soutenu par l'armée , qui Ini avait fourni l'appui dont il avait besoin pour le coup d'Etat du 18 fructidor. Nous devons enfin ajouter que, malgré la sympathie que doit inspirer le noble caractère des directeurs renversés au 30 prairial, l'on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce coup d'Etat fut l'expression de l'état général de l'opinion publique, qui ne voyait plus dans le gouvernement la force, l'énergie, l'autorité imposante dont la France avait besoin.

Joubert n'attendit pas longtemps la récompense de sa participation aa 30 prairial. En juillet 1799, il fut nommé une deuxième fois général en chef de l'armée d'Italie.

Le 30 prairial ouvrit la voie à une foule de combinaisons politiques qui toutes avaient pour but le renversement ou la transformation de la Constitution de l'an III.

Sieyès, chef de la majorité des cinq directeurs, trois contre deux, Gohier et Moulins, était maître du terrain. « Il avait au plus haut degré, dit Sainte-Beuve, le sentiment des situations ; il avait le premier compris et proclamé la Révolution commençante dans sa brochure : Qu^est-ce q^te le Tiers-Etat ? Rien, Que doit-il être ? Tout, Sieyès fut encore le premier à deviner la solution par où elle allait finir, tt II nous faut une tête, disait-il, et un bras ». La tête c'était lui, le bras c'était un général à ses ordres ; il crut trouver dans Joubert ce général. « Sieyès, dit M. Thiers, après le 30 prairial, dit à ses collègues qu'il fallait sauver la République, si l'on ne pouvait sauver la Constitution. Il tint le môme langage à Joubert. Mais celui-ci, vieux soldat de l'armée d'Italie, en avait les sentiments, il était chaud patriote, et les vues de Sieyès lui parurent suspectes. Il s'en ouvrit aux directeurs Gohier et Moulins, et parut se rattacher à eux. >» Joubert avait prêté les mains au renversement de Larevellière et de Merlin qu'on lui avait représentés comme les obstacles les plus grands à la marche régulière de la Constitution de l'an III, c'est-à-dire à l'établissement définitif d'une République tempérée. Ce qui excuse son illusion, c'est qu'elle fut partagée par presque tous les membres du parti constitutionnel, qui comptait

dans son sein quelques-uns des hommes les plus éminents du parti républicain modéré ; mais les partisans de la Constitution de Tan III et les Jacobins ne tardèrent pas à voir où Sieyès en voulait venir, et beaucoup de ceux qui l'avaient aidé au 30 prairial se séparèrent de lui. Joubert fut du nombre, et devint bientôt, contrairement à l'opinion généralement reçue par les historiens, un adversaire de la majorité du Directoire, mais cela en secret, comme nous le verrons par une lettre de lui.

Le Directoire se personnifiait alors dans Sieyès, comme il s'était personnifié avant lui dans Larevellière, tant le besoin d'unité dans le pouvoir exécutif sera toujours puissant. Roger-Ducos était le séide de Sieyès. Barras lui prêtait aussi son concours contre les deux autres directeurs Gohier et Moulins, qui étaient sincèrement attachés à la Constitution de l'an 111, et dont la résistance au 18 brumaire ne fut ni sans énergie ni sans intelligence. Ce qui manquait à ces derniers, c'était l'appui d'un général. Beaucoup de faits puisés à des sources diverses nous font conjecturer qu'il y eut une certaine entente entre Joubert et le parti républicain constitutionnel, représenté désormais par ces deux directeurs : d'abord l'antipathie que celui-ci éprouvait pour Sieyès, incompatibilité d'humeur que sa franchise habituelle ne dissimulait guère. Sieyès n'inspira jamais de sympathie à beaucoup de gens. On sait que le principal obstacle aux arrangements pris par les auteurs du 18 brumaire, fut la répulsion profonde de Bonaparte pour Sieyès dont le concours lui était indispensable. Ce ne fut qu'au dernier moment que Bonaparte se décida à lui adresser la parole (car il ne pouvait prendre sur soi de lui dire un seul mot) pour se concerter avec lui. L'importance que Sieyès sut acquérir s'explique surtout par cette remarque anciennement faite : que rien ne réussit auprès des Français réputés tètes légères comme le renom d'esprit profond.

Chacun ne parlait qu'avec admiration de son projet de constitution, qu'il offrait toujours à tout le monde, mais qu'il remettait dans sa poche à la moindre observation. Car ce qu'il cherchait, c'était non la discussion de ses idées, mais un homme d'action qui pût l'aider à mettre en pratique ses théories, fruit de ses longues études. Il crut avoir trouvé cet homme dans Joubert. Ce choix que fit Sieyès d'un si jeune général, pour en faire l'instrument de ses desseins,

honore inflaimeût ce dernier. £n effet, quel que soit le peu de sympathie inspiré par le caractère froid et absolu de Sieyès, on ne peut nier qu'il ait été un des penseurs et des publicistes les plus éminents de la Révolution.

Lorsqu'il rencontra Joubert, il jugea celui-ci digne d'être son col* laborateur, singulier honneur que Joubert seul, parmi les hommes de la Révolution, partage avec Mirabeau et Napoléon. Sans entrer ici dans l'examen détaillé de la constitution de Sieyès , qui ne fut admise qu'en partie au 18 brumaire, le principe fondamental de cette conception digne d'études n'était rien moins que républicain. Ce que Sieyès appelait la démocratie représentative pouvait faire illusion à des esprits superficiels. Mais Napoléon ne s'y trompa point. Il vit dans ce système d'idées, qui se retrouvent en grande partie dans la Constitution impériale, l'instrument dont il avait besoin pour arriver à la monarchie. Joubert s'était peu occupé de théories et de trames politiques, mais l'honnêteté et un sens droit donnent souvent autant de perspicacité que l'habileté la plus consommée. Quoique trompé au premier abord sur les intentions de Sieyès, il devina bientôt son arrière-pensée, qui était le rétablissement de la forme monarchique, au moyen de la dictature militaire comme transition, ou tout au moins une constitution qui ne serait plus républicaine que de nom. Joubert refusa cette dictature, malgré toutes les chances de réussite que pouvaient avoir deux hommes comme lui et Sieyès, vers lesquels se tournaient alors toutes les espérances (i).

(1) Fouché raconte dans ses Mémoires une conversation qu'il eut avec Sieyès apr^leSO prairial. « Sieyès témoigna de l'inquiétude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Fouché répondit qu'il était temps que cette démocratie sans but et sans règle fit place à l'aristocratie républicaine ou gouvernement des meilleurs {aristoi) le seul qui pût se consolider. — Je lui parlai alors de Joubert, ajoute Fouché, comme d'un général pur et désintéressé; je lui disais qu'il n'y avait pas à craindre son ambition, mais qu'il ne tournerait jamais son épée contre la liberté de sa patrie. — Sieyès ne me répondit que par un: C'est bien ; je ne pus lire autre chose en son regard oblique. »

Sieyès, averti par son complice, comprit qu'il ne pouvait pas compter sur Joubert pour un coup d'Etat liberticide.

De son côté, Joubert, au dire d'Henri Martin, en voyant de près Sieyès, l'avait pris en défiance. Le jeune général se tint donc en garde contre Sieyès, c'est-àdire contre la majorité des cinq directeurs.

Aussi le fameux mot de Sieyès : Il faut une tête et un bras, c'est-à-dire Joubert au service de Sieyès, ne se réalisa pas. Le bras refusa de prêter son appui à la tête, pour imposer aux Français la Cionstitution de 8ieyès, à la place de la Constitution de Tan III. Les projets élaborés avant le 30 prairial n'eurent pas de suite. « Lorsqu'il fut appelé à commander les troupes de la capitale, dit le général Pannetier dans son oraison funèbre de Joubert, le gouvernement était alors désuni, on lui offrit d'en prendre les rênes, mais il s'y refusa. Il était sans ambition. » Cette assertion de l'ami et du compagnon d'armes de Joubert, qui dut recevoir toutes ses confidences, suffirait pour prouver que Joubert refusa de prêter son concours à Sieyès pour un coup d'Etat contre la Constitution de Tan III. Mais l'affirmation si positive du compatriote de Joubert est confirmée par d'autres contemporains. Nous citerons, entre autres, la duchesse d'Abrantès qui^ par la position de son mari et son esprit si remarquable, fut à même autant que personne autre, de connaître toutes les illustrations et les événements de la République et de l'Empire. Voici son jugement sur Joubert : « Joubert est une des plus grandes figures de notre drame politique. C'était un vrai républicain, mais sans la plus légère teinte de jacobinisme (i), et ne nourrissant, au milieu des plus nobles pensées, aucune idée que le républicanisme le plus pur aurait désavouée. Il n'était pas comme Bernadotte. . . . On a accusé Joubert d'avoir eu l'intention de se faire chef de l'Etat. Beaucoup de biographes attestent cette absurdité; quand je dis absurdité, ce n'est pas que je pense que la chose elle-même n'eôt pu être convenable, si Bonaparte eût été roi en Egypte et si Joubert eût été vainqueur à Novi, Mais comme je connais Joubert, non seulement par l'étude que j'ai faite depuis sa mort, de tout ce qui a quelque rapport avec un caractère que j'admire, mais de plus par les détails les plus minutieux, les plus circonstanciés que je tiens de ses amis les plus intimes, de ses parents les plus proches, je dis que c'est une absurdité de l'accuser d'une chose que lui-même aurait considérée comme une attaque à son honneur. »

(1) Un jour, à la Société du Manège, il venait d'entendre un discours tout à fait incendiaire : le jeune général ne put se contenir, et se levant avec une figure enflammée, disent les Mémoires du temps : « Voulez-vous donc, s'écria-t-il, que les républicains soient confondus avec des échappés des bagnes ? Les Clichyens ont bien raison de le dire, s'ils nous jugent d'après des hommes comme vous ! »

Un seul fait reste certain, c'est qu'après le 30 prairial, on voulut mettre Joubert à la tète de l'Etat ; mais il est impossible de savoir avec certitude à quelles combinaisons politiques Joubert se serait rattaché, s'il avait été vainqueur à Novi.

« Le mariage de Joubert, dit Napoléon dans le Mémorial^ le jeta dans les intrigues du Manège. » Le Manège était le nom d'une espèce de club où se réunissaient en 1799 les Jacobins, mêlés avec des hommes qui avaient des arrière-pensées contre-révolutionnaires, comme Sémonville.

Nous avons sur les intentions de Joubert un témoignage plus désintéressé que celui de Napoléon, c'est celui de Gobier, qui était président du Directoire au 18 brumaire. Dans ses Mémoires (2 vol. in-8<'^ 1824), qui sont des plus intéressants et qui sont animés d'un esprit d'honnêteté et de dignité, Gohier dit (vol. I, page 52) :

« Après le 30 prairial, Joubert fut rappelé par Farmée dltalie comme le seul homme qui pût y ramener la victoire. Ce jeune et brave militaire, dont les talents et l'instruction avaient devancé Tâge, ne voulut partir qu'après m'avoir ouvert son cœur, qu'après m'avoir fait part des renseignements précieux qu'il avait recueillis, et des moyens qu'il croyait propres pour sauver la République.

« C'est à votre patriotisme, me dit ce général républicain, que j'ai cru devoir en confier l'aperçu. C'eût été naturellement au président du pouvoir exécutif seul que ses observations auraient dû être présentées, mais à la manière dont votre collègue Sieyès s'est exprimé avec moi sur notre Constitution, à l'étrange langage qu'il m'a tenu, j'ai vu qu'il n'était pas fait pour entendre le mien. Citoyen directeur, les périls qui menacent la République sont grands, mais il reste encore assez de ressources pour la défendre, si ioics ceicœ qui lui sont vraiment attachés ne se désunissent pas, si l'énergie républicaine, au lieu d'être comprimée, se trouve soutenue par ceux à qui le 30 prairial a remis les rênes du gouvernement. Tous les amis de la République ont les yeux sur le Directoire. Barras en ce moment, dans sa profonde politique,

étudie Sieyès et il n'est pas douteux qu'après l'avoir connu, il ne forme avec vous la majorité (1). La nomination de Bernadotte au ministère de la guerre en est déjà un heureux présage. Personne n'est plus en état que ce ministre d'apprécier les observations que je lui soumets ainsi qu'à vous.

« Citoyen directeur, comptez plus encore sur l'énergie de mon caractère que sur mes talents militaires ; si je ne meurs pas en combattant les ennemis de la République, soyez bien sûr que je ne vivrai que pour la défendre. Je pars pour l'armée avec l'intention de ne pas laisser aux Austro-Russes le temps de réunir toutes leurs forces, déjà trop nombreuses. A mon arrivée, je leur livre le combat. Dans peu de jours, attendez-vous à recevoir la nouvelle d'une grande victoire ou celle de ma mort. »

// faut rapprocher de ces paroles de Jouberi qui sont, comme son testament politique , le Mémoire qu'il présenta au Directoire le 17 messidor an VU, sur les moyens et hommes à employer pour sauver la République. (Voir page 198.)

Gohier ajoute : « Nommé le 17 messidor général en chef de Tannée d'Italie, que Joubert ne s'est-il rendu de suite à son poste^ comme il en avait pris l'engagement, comme il en avait d* abord linten' tion I La bataille de Novi n'eût pas été perdue. Mais Tamour lui fit oublier ses premières résolutions, je n'ose pas dire ses devoirs. Des hommes qui ne consultèrent pas ce que Joubert devait à sa gloire, aux intérêts de sa patrie, V arrêtent, lui proposent une femme digne de lui, et Joubert se marie. L'hymen donne aux ennemis le temps de réunir toutes leurs forces. Arrivé le 23 thermidor à l'armée, Joubert se trouve à la tète de 40,000 hommes contre 80.000

Joubert n'était pas seulement un militaire distingué ; les trop courtes observations dont il m'a confié le dépôt (voirie Mémoire, page 198) prouvent que, si personne ne savait mieux que lui la manière dont il fallait défendre la République, personne aussi ne lui

(1) Joubert se trompait sur Barras. Gohier et Moulins auraient sauvé la République au 18 brumaire, si Barras s'était joint à eux T)our leur donner la majorité dans le Directoire, mais il se tint à l'écart au moment décisif.

était plus inviolablement attaché. Ces observations ne fussent-elles propres qu'à démentir l'opinion de certaines gens qui, intéressées à le placer dans leur parti, ont osé lui supposer des vues indignes de son caractère, je ne pouvais me dispenser de les publier (allusion à une opinion sur Joubert dont le Mémorial de Sainte- Hélène s'est fait l'écho ; voir plus loin).

« Les bons citoyens virent avec plaisir que le jeune et vertueux républicain, qu'on n'accusera pas de jacobinisme, pensait avec la saine partie du Directoire que la République ne peut se maintenir que par l'énergie républicaine et par les hommes qui en sont susceptibles. »

On peut donc conjecturer qu'avant son départ pour l'Italie, Joubert vit se grouper autour de lui les hommes qui croyaient encore à la possibilité de conserver en France la République avec le règne des lois et un gouvernement modéré. Un jour on parlait devant Joubert des dangers qui menaçaient la liberté à l'intérieur, des coups d'Etat qui se préparaient; il écoutait et réfléchissait profondément, et tout d'un coup élevant la tête et la voix, et mettant la main sur son épée : « Quand cela se verra, s'écria-t-il, c'est que nous ne serons pas là. »

Les Mémoires de Gohier montrent combien sont peu fondées les assertions du Mémorial de Sainte Hélène. (n Joubert, dit Napoléon, ne prétendait à rien moins qu'à tenter ce que j'ai exécuté en Brumaire. Seulement il eût agi avec les Jacobins. Les intrigues de ce parti l'avaient porté au commandement de l'armée d'Italie à la place de Scherer. Il n'eût exécuté à Paris qu'une échauffourée. Il n'avait pas encore assez de gloire, de consistance, de maturité. Jl était de nature à acquérir tout cela. Mais il n'était pas assez fait; il était trop jeune encore (29 ans). » Dans ce jugement de Napoléon sur Joubert, on doit d'abord remarquer la haute opinion qu'il avait de lui et de l'avenir qui lui était destiné. Surtout il faut se rappeler que Napoléon comprenait sous le nom de Jacobins les républicains de toutes nuances. Joubert ne pactisa jamais avec les Jacobins proprement dits, c'est-à-dire avec les hommes qui, en 1799, voulaient revenir aux mesures de 93. Ceci est suffisamment prouvé par un passage de VHistoire de la Révolution française par Tissot. Ce dernier, qui fut mêlé pendant la Révolution à toutes les menées du jacobinisme le plus exalté, et qui par suite, dans son ouvrage, donne des renseigne* ments qui ne sont pas ailleurs, dit à propos de Joubert : « Quoique

TuQ des ofûciers qui avaient approuvé le 18 fructidor, dit Tissot, quoique patriote comme un soldat de Tarmée d'Italie, Joubert, qui d'ailleurs ne connaissait ni Paris, ni la Révolution, ni les hommes dont elle avait eu un si grand besoin, avait pour eux une assez forte antipathie. Sémonville, qui s'insinuait par de petits mots progressifs, le mystérieux Sieyès, seraient parvenus sans peine à faire marcher Joubert le sabre à la main contre les Jacobins. J*ai pu juger à cette époque de ses dispositions par des paroles au moins très imprudentes, mais qui sont demeurées ignorées du parti qu'elles menaçaient. »

Joubert put marcher momentanément dans le même sens que les Jacobins, mais il appartint toujours au parti républicain modéré ; c'est avec ce parti qu'il voulait agir pour sauver la République en modifiant la Constitution de l'an III, pour fortifier le pouvoir exécutif.

A un certain moment, après nos grandes victoires de 1796-97, une fraction importante de la meilleure société parisienne s'était rattachée franchement à la tentative de République légale et modérée. Citons Benjamin Constant, qui resta fidèle jusqu'à sa mort à la cause libérale, M.^^ de Staël, Daunou, Guinguéné, Chénier, Talleyrand, de Narbonne, etc. Au sein de ce parti nouveau, dirigé par ceux des Girondins qui restaient parmi les directeurs et dans les assemblées, on caressa la pensée que Joubert, s'il triomphait en Italie, pourrait aspirer au rôle que Washington avait rempli aux Etats-Unis. Un fait semble confirmer cette manière de voir. Talleyrand prit, dit-on, une part active aux négociations pour le mariage de Joubert, dont s'occupa aussi Deydi^r, de Pont-de- Vaux, qui avait connu Sémonville au club du Manège.

Les républicains intelligents pensaient que le vice principal de la Constitution de l'an III était la division et la mobilité du pouvoir exécutif, confié à cinq directeurs dont un était rééligible chaque année, et que, pour maintenir cette Constitution, il fallait concentrer le gouvernement dans les mains d'un seul homme, ayant une renommée militaire qui le rendit redoutable aux anarchistes, aux royalistes, et aux ennemis du dehors.

Un général sincèrement républicain, populaire dans l'armée, nommé président pour cinq ans ou dix ans, pouvait mieux que tout autre maintenir la République. Cela valait certainement mieux

que la constitution de Sieyès qui, avec son grand électeur, cochon à Tengrais, comme disait Bonaparte, devait probablement aboutir, comme cela eut lieu, au renversement de la République.

Les républicains sincères eurent donc raison de se séparer de Sieyès, et la nouvelle combinaison qu'ils imaginèrent, une modification de la Constitution de Tan III. en ce qui concernait le pouvoir exécutif, et cela au bénéfice de Joubert, cette combinaison était certainement loyale, raisonnable, surtout quand on se rappelle que depuis six mois on n'avait pas reçu de nouvelles de Bonaparte^ et que presque tous avaient perdu Tespoir de le voir revenir d'Egypte.

Tous les historiens sont unanimes pour affirmer qu'on pensa à Joubert pour le mettre à la tête du gouvernement en 1799. On ne l'a dit d'aucun autre général. Hoche était mort. Masséna avait terni sa gloire par ses dilapidations qui, à Rome, avaient soulevé contre lui les officiers de son armée ; l'esprit de ruse, l'ambition déjà si impatiente de Bernadette, inspiraient une méfiance légitime ; Âugereau n'était qu'un soldat ; Moreau ii'inspirait aucune confiance aux amis de la Révolution. Sieyès d'abord, les républicains modérés ensuite, pensèrent donc à Joubert pour en faire le chef de l'Etat. L'exécution de ces projets fut d'ailleurs subordonnée aux résultats qu'obtiendrait Joubert en Italie. Sa mort allait mettre à néant tous ces desseins.

Thiers, Sainte-Beuve, tous les Mémoires du temps et tous les contemporains sont unanimes pour affirmer que la cause de la défaite de Joubert à Novi fut son mariage qui lui fit perdre plusieurs semaines à Paris.

Gohier raconte dans ses Mémoires (vol. I, page 203), une entrevue qui eut lieu chez lui entre Bonaparte et Moreau :

« Tous les deux, un moment, se contemplèrent en silence ; Bonaparte le rompit le premier, témoigna à Moreau le désir qu'il avait depuis longtemps de le connaître.

« Vous arrivez d'Egypte victorieux, lui répondit Moreau, et moi d'Italie après une grande défaite. Si Joubert, qui avait formé la résolution de profiter du premier moment d'enthousiasme que causerait sa présence, s'était rendu à l'armée aussitôt qu'il en fut nommé le chef, il n'est pas douteux que

les Russes et les Autrichiens, avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas été capables de résister à Timpétuosité de Tattaque de Joubert. Mais le mois que son mariage le retint à Paris leur ayant donné le moyen de réunir toutes leurs forces, et la reddition prématurée de Mantoue les ayant accrues de 15,000 hommes, arrivés la veille de la bataille, il était impossible que notre brave armée ne fût pas accablée par tant de forces réunies. »

Gomment expliquer la conduite de Joubert ? Selon Sainte-Beuve, il fut enguirlandé, enlacé par le beau monde ; et une coterie parisienne, prévoyant quUl allait arriver à une haute fortune politique, chercha à le fixer dans ses rangs par un mariage. « Joubert, dit ce fin observateur de la nature humaine, en veuant à Paris, était exposé à une redoutable épreuve. La où Bonaparte n'avait pas cru devoir demeurer impunément pour sa gloire, dans un Paris en fermentation, à côté d'un gouvernement qui achevait de se décomposer et de s'user, comment Joubert aurait-il pu résister ? Ses belles qualités elles-mêmes, son honnêteté, sa droiture, sa candeur, la chaleur et la pureté de son civisme donnaient prise sur lui, donnaient envie et moyen aux principaux chefs des partis de le tirer à eux sous le prétexte du bien public. »

Joubert fut séduit par M. de Sémon ville, qui, maître des requêtes avant 89, s'était lancé de suite dans le mouvement révolutionnaire ; en 1799 il s'unissait avec les Jacobins les plus exaltés, ce qui ne l'empêcha pas, après le 18 brumaire, de gagner la faveur de Napoléon, qui, sous l'empire, fit de lui un sénateur.

La Biographie générale parle de son talent inné pour l'intrigue. Ce fut à ses insinuations, dit-on, que Napoléon dut la pensée d'épouser Marie-Louise, il fut nommé par l'empereur grand référendaire du Sénat, ce qui ne l'empêcha pas, en 1814, de se rallier aux Bourbons l'un des premiers.

On est allé jusqu'à dire, mais sans en donner de preuves suffisantes, que Sémonville comme Pichegru, l'ami de Saint-Just, fut un correspondant secret de Louis XVllI. Ce qui a pu donner cette idée, ce fut la faveur extraordinaire dont il jouit auprès de ce roi qui, en 1818, le nomma marquis, et alla, contrairement à toutes

ses habitudes, lai faire visite au château de Grand-Pré en Champagne (1). Sémonville néanmoins s'empressa de se rallier à Louis- Philippe en 1830.

M. de Sémonville pensa que le meilleur moyen de gagner la faveur du Jeune général dont on voulait faire le chef de TEtat, était de le marier avant son départ pour Tarmée avec sa belle-fille ; il avait épousé la veuve d'un colonel, M. de Montholon, fils d'un président au Parlement de Metz.

Joubert se laissa malheureusement séduire ; âgé de 29 ans, d'un caractère ardent, il ne sut point résister aux entraînements de l'amour, toutes les femmes l'excuseront comme madame d'Abrantes (2). En Bresse les républicains ne virent pas de bon œil le mariage de Joubert dans un pareil moment avec une ex-noble. Ces préventions contre la noblesse étaient malheureusement trop jus-

(1) Cette existence étrange de Sémonville et de beaucoup d'autres meneurs des plus exaltés dans les clubs de 1799, ne devrait-elle pas servir de leçon aux radicaux actuels, qui font bon accueil à tous ceux qui ne reculent devant aucune violence de langage pour déconsidérer le gouvernement des républicains modérés ? Les Jacobins coalisés avec les royalistes renversèrent le Directoire ; Larevellière, Merlin, Gohier firent place à Bonaparte. Celui-ci déporta en masse sans jugement tous les chefs Jacobins qui, périrent presque tous, pendant que leurs alliés les royalistes reprenaient peu à peu leurs biens et leurs charges à la cour. Les radicaux en s'alliant aux royalistes, jouent le rôle de Bertrand, dupe de Katon. ^

(S) M°^« d'Âbrantès parle de la belle figure de Joubert ; ses portraits et la tradition en Bresse le font voir tout autre. La vérité est probablement qu'avec des traits peu réguliers, il avait une heureuse physionomie s'enflammant facilement et exprimant alors les nobles sentiments qui faisaient battre son cœur. Quant à la personne qui inspira à Joubert l'amour qui le perdit, voici le portrait qu'en trace M»« d'Abrantès :

« Ce qui devait faire le bonheur de sa vie fut la cause de sa mort ; son mariage le perdit. Mais comment n'aurait-il pas aimé celle qu'il épousait ? Qui de nous a perdu le souvenir de Zéphirine de Montholon, de sa grâce charmante, de son esprit si fin, si bien comme il le fallait toujours en tout ? Et comme elle était jolie ! Quelle expression fine et maligne sans rien de méchant ! Joubert me semble bien pardonnable. »

M. de Lalande lui-même, à ce propos, a pris soin de noter que le portrait le plus ressemblant de Joubert est celui qui le représente au cou de sa charmante femme.

Lalande parle aussi dans son journal d'une aventure de Joubert avec une femme mariée de la Bresse. Nous avons entendu des contemporains de Joubert faire des récits tellement différents de cette liaison que nous n'en dirons rien.

tifiées par la présence de tant de gentilshommes français dans les rangs de nos ennemis.

Voici deux lettres de Joubert relatives à son mariage. Le 9 juillet 1799 (21 messidor), il écrivait de Paris à son père :

« Je suis nommé au commandement de Tarmée d'Italie et ne puis le refuser, quelque critiques que soient les circonstances. M"*® Sémonville n'est arrivée que depuis quatre ou cinq jours* Je suis convenu d'en finir avant mon départ. Je dérobe ma marche au gouvernement et me rends à Grand- Pré pour y épouser M"* Sémonville, décadi prochain ; sa mère et son père Ty accompagneront. Je vous prie de m'envoyer mon acte de naissance, un certificat des annonces faites à la munimpalité de Pont-de-Vaux. Tout cela est nécessaire. Il faudra que Grognet fasse le certificat d'avance. Il faudra remettre le tout sur-le-champ, pour que le courrier soit rendu décadi à Grand-Pré. Sans cela vous m'auriez fait faire à toute une famille une démarche inutile. Je vous prie encore, mon père, de joindre votre consentement. J'ai lieu de croire que vous me l'enverrez avec plaisir. Je vous amènerai le 3 ou le 4 de l'autre mois M^^® Sémonville, son père et son époux.

« Je resterai un jour ou deux au plu*, je vais ensuite à la rencontre de Souvarow. Ne dites que le moins possible tout cela ; on le saura assez au coup frappé.

« Je vous prie de prier ma cousine Giraud de nous prêter sa maison. Ma sœur devra se trouver à Pont-de-Vaux, invitez-la. Portez mes meubles, pour en tirer le mieux parti, soit chez vous, soit chez-ma cousine. Le père Resoul viendra aussi avec son fils. »

Le 29 messidor an VII (17 juillet 1799), Joubert écrit à son père, de Grand-Pré, département des Ardennes :

« J'ai reçu, mon père, tout ce que je vous ai deipandé, et vous en remercie. Le courrier était à Grand-Pré le 26. Nous

y sommes arrivés dans la nuit du 28 au 29. A demain le mariage. Je suis charmé que cela soit fini avant de commencer autre chose.

« Comme je désire vous présenter mon épouse, sa famille a voulu faire aussi votre connaissance. Vous serez enchanté de M. et de M°»« Sémonville ; ils auront avec eux leurs deux fils. Resoul fils, le père ; Cervoni, mon premier général ; Boyer, Suchet, le frère de mon chef d'état-major ; Marchand, ma femme et moi ; voilà vos hôtes du 3 au 4. Grognet, Giraud, vous aideront à loger tout cela. Grognet a de l'argent ; demandez-lui ce qui est nécessaire pour que rien ne manque. Employez mon linge, mon argenterie, ma batterie do cuisine, la Benoîte, etc. On veut absolument connaître ma sœur et ses enfants. Donnez donc vos ordres pour que les deux André y soient avec vous. Il n'y a pas d'excuse recevable. Envoyezleur un exprès si vous ne les avez déjà avertis. Je ne les verrai

pas de je ne sais quel temps Ma future, qui vous charmera

par son intéressante physionomie et par son caractère plus intéressant encore, vous présente ses respects. Kcus vou3 embrassons tous deux.

« Je suis, mon cher père, votre soumis et affectionné fils,

« JOUBBRT. »

Deux passades de ces lettres font allusion à la mésintelligence de Joubert avec le Directoire : Je dérobe ma marche au gouvernement. Ne dites que le moins possible tout cela, on le saura assez au coup frappé. On remarquera aussi le mystère avec lequel on voulut célébrer le mariage à la campagne.

Joubert arriva à Pont- de- Vaux avec là famille Sémonville, le 4 thermidor (23 juillet 1799), et repartit le 25 pour aller se mettre à la tête de Tarmée dltalie.

On peut facilement se représenter rémotion produite dans la bonne ville de Pont-de-Vaux par Tarrivée du général et de sa brillanle société. Joubert était un véritable enfant de la Bresse, ayant pour son pays natal l'affection que lui portent tous les Bressans. Rien ne le réjouissait comme Toccasion à lui offerte de

revenir au miliea de ses compatriotes dont il partageait les goûts, les sentiments, les opinions. Il était secrétaire et membre actif de la Société populaire de Pont-de-Vaux lorsqu'il partit comme volontaire en 1791. Lorsque devenu général, il annonçait son arrivée à Pont-de-Vaux, on rangeait, sur le chemin qui conduit à la Saône, les douze pièces de canons qu'un autre enfant de cette ville, l'amiral De Court, avait jadis gagnées en triomphant des Anglais devant Toulon ; le canonnier Banboche, au moment où sur le rivage de la Saône il apercevait Joubert en grand uniforme de général de la République, tirait un coup de canon. Aussitôt tous les habitants de Pont-de-Vaux sortaient en masse pour aller au-devant de leur illustre compatriote qui, embrassant les uns, saluant les autres, faisait son entrée sur la place où est maintenant sa statue, au milieu des acclamations de tous. On a vu dans ses lettres que Joubert, avec sa bonté ordinaire, n'oublia pas d'inviter à ses fêtes de noce ses vieux amis, quelle que fût leur condition. On raconte qu'au milieu du repas qu'il fit chez son père pour célébrer son arrivée avec sa jeune femme, on tira les canons de la ville. Joubert remarqua à table qu'on avait tiré le même nombre de coups que pour |es honneurs funèbres rendus à un ofïïcier-général. Singulier pressentiment; cette remarque n'attrista d'ailleurs nullement son humeur.

La séparation de Joubert et do sa femme fut cruelle. Le jeune héros, pressant sa femme dans ses bras, lui dit pour dernières paroles : « Tu me reverras mort ou victorieux. » Les beaux esprits d'alors, qui ne voyaient rien qu'à travers les souvenirs classiques, comparèrent ces adieux à ceux d'Hector et d'Andromaque.

Joubert écrivit à son père, de Gènes, le 3 août 1799 :

(( J'arrive en bonne santé, mon 2)lctn est fait Avant la fin d'un décadi, f aurais mesuré de nouveau les forces françaises contre celles com7nandées par Souvarow. Si je suis heureux, la coalitim est perdue, si je suis malheureux, il n'y a rien de perdu pour la République. J'espère tout pour elle, et mes pressentiments m'ont rarement trompé. Conservez votre santé ; vous savez combien elle nous est précieuse à tous. »

C'est la dernière lettre que Joubert ait écrite à son père.

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