CHAPITRE V
Kléber en Egypte et en Syrie. — Victoires des Pyramides et du Mont-Thabor. — Kléber général en chef de l'armée d'Egypte. — Sa victoire d'Héliopolis. — Assassinat de Kléber.
La gloire de Bonaparte, après ses victoires en Italie, et la paix qu'il avait imposée à l'Autriche à Léoben, puis à Campo-Formio, grandissait de jour en jour. Le Directoire craignait de voir ce jeune général ambitieux devenir l'arbitre des affaires publiques de la France. D'autre part, il restait une œuvre importante à accomplir : c'était de soumettre l'Angleterre, qui n'ayant point désarmé comme les autres nations coalisées, continuait la guerre contre nous. Il fallait ou opérer une descente en Angleterre, chose fort difficile, ou combattre notre puissante rivale sur mer, en Orient, aux colonies. Bonaparte avait présenté un plan de campagne contre l'Angleterre, consistant a abattre sa puissance dans la Méditerranée, dans les Echelles du Levant. Bonaparte rêvait,, comme Alexandre, la conquête de l'Orient. Le Directoire, autant pour l'éloigner que pour combattre l'Angleterre, le chargea d'une expédition en Egypte. En même temps, de Talleyrand-Périgord, ministre des affaires étrangères, était chargé de se concerter avec le sultan de Constantinople, pour arriver à une alliance contre l'Angleterre.
Bonaparte, en avril 1798, organisa une flotte ù Brest, à Toulon, a Ajaccio et à Givita-Vecchia. Les Anglais pensaient qu'il préparait un débarquement en Angleterre, et la rapidité de l'armement fut telle qu'ils n'eurent pas le temps de se rendre compte de ce qui se passait. En quelques semaines, tout fut préparé. Quatre cents navires étaient armés et équipés. Les généraux les plus expérimentés : Murât, Lannes, Junot, Marmont, Davoust, Friant, Desaix, Kléber furent heureux de prendre part à cette expédition. Il y avait dans l'armée une sorte d'engouement général pour cette campagne. Kléber, qui était toujours brouillé avec le Directoire et qui vivait très retiré dans sa modeste maison de Chaillot, vit arriver un jour le général Caffarelli, qui lui offrit un commandement de la part de Bonaparte. Kléber n'avait pas pour Bonaparte beaucoup d'estime; il se rendait bien compte qu'il avait d'ambitieux desseins ; mais l'ennui du désœuvrement et le désir d'être utile à son pays, lui firent accepter la proposition de Bonaparte; il partit pour Toulon et embarqua ses troupes sur le Franklin, dans les premiers jours de mai. Il lança l'ordre du jour suivant :
a Le général Kléber prévient les troupes de terre embarquées sur le Franklin qu'il est à bord de ce vaisseau depuis hier. Il s'empresse de leur témoigner la satisfaction qu'il éprouve en entendant les officiers de marine donner des éloges à la bonne conduite des soldats des différentes armes, et surtout au zèle qu'ils mettent à s'exercer aux diverses manœuvres.
)) Il nous restait, soldats républicains, à prouver à l'Europe qu'aucun élément ne saurait enchaîner votre courage, et que, sur mer comme sur terre, vous êtes prêts à donner de grands exemples.
» Au premier moment où le temps et les manœuvres le permettront, Kléber ira passer ses troupes en revue. »
Le rendez-vous général était fixé à l'île de Malte. L'expédition comprenait 40,000 hommes de troupes et 10,000 marins; elle avait des vivres pour deux mois et de l'eau pour un mois. Le 19 mai, on mit à la voile, sous la direction de l'amiral Brueys. La flotte anglaise, qui naviguait dans la Méditerranée, finit par surveiller ces préparatifs. Si on l'eût rencontrée, la bataille eût été remplie de dangers, car avec des navires aussi chargés que l'étaient ceux commandés par Bonaparte, il eut été très difficile de manœuvrer. Heureusement, lèvent fut contraire à la flotte anglaise, qui se vit obligée de se réfugier pendant quelques jours aux îles Saint-Pierre; elle était commandée par l'amiral Nelson. Cette heureuse circonstance permit à la flotte française de se diriger sur Malte sans être inquiétée. Arrivé devant Malte, qui appartenait à l'ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Bonaparte demanda au grand-maître de l'ordre , l'Allemand Hompesch, l'entrée du port. Celui-ci, alléguant, la neutralité de son ordre, refusac Bonaparte fit débarquer quelques compagnies, et les chevaliers capitulèrent, abandonnant à la France leurs droits sur l'île,
moyennant des pensions. Une garnison française remplaça les chevaliers de Malte. Pendant ce temps, Nelson cherchait, à travers les mers, la flotte française pour l'attaquer; il était à courir du côté du golfe de Naples, et de là il se dirigea vers l'Egypte, sans rencontrer les vaisseaux français. Ne voyant rien de ce côté, il revint vers la Sicile. Pendant qu'il naviguait ainsi, notre flotte abordait à Alexandrie le 1er juillet.
Le débarquement commença immédiatement dans la baie du Marabout. Bonaparte avait divisé son armée en cinq corps, sous les ordres de Desaix, Kléber, Menou, Bon et Régnier. Le vent étant contraire, exposait les troupes à mille dangers. Bonaparte descendit à terre le premier. Dès le lendemain, on donna l'assaut à la ville d'Alexandrie. Cette vieille cité, fondée par Alexandre-le-Grand, roi de Macédoine, n'était plus la ville florissante aux magnifiques monuments qui faisaient jadis la gloire des Ptolémée et des rois Egyptiens; elle était en ruines; une muraille à moitié démolie, ornée de quelques tours ébréchées, la défendait mal contre une attaque de vive force. Bonaparte se mit à la tête de son avant-garde, Kléber le suivait. Les soldats turcs, qui formaient la garnison d'Alexandrie, résistèrent; ils tirèrent à bout portant sur nos régiments qui s'approchaient des portes. Kléber, au premier rang, reçut une balle au front; mais les munitions et la poudre des Turcs étant de mauvaise qualité, la balle ne pénétra pas,
elle glissa et Kléber resta évanoui pendant quelques instants. Les Français franchirent les murailles au moyen d'échelles, massacrèrent dans les rues d'Alexandrie les soldats mamelucks qui résistaient; et Bonaparte entra, à midi, au consulat de France, où les clefs de la ville lui furent apportées, à l'instant, par un officier supérieur turc.
Pendant que Bonaparte marchait à la poursuite des mamelucks, Kléber avait été chargé d'organiser Alexandrie, d'y établir une garnison et de fortifier la place. Tout était a faire et les dépenses s'élevèrent à une somme importante. Comme les officiers de marine refusaient de lui verser les fonds nécessaires à tous ces travaux, il se plaignit au général en chef, Bonaparte, qui trouva qu'il dépensait trop d'argent et qui lui répondit par une lettre assez dure sur ce sujet. Kléber, indigné, écrivit en ces termes à Bonaparte :
« Général,
» J'étais loin de croire mériter aucun reproche sur l'administration des fonds. S'il est vrai qu'Alexandrie ait coûté le double du reste de l'armée, abstraction faite des réquisitions frappées ailleurs et qui n'ont jamais eu lieu ici, abstraction faite de ce qui a, sans cesse, été payé au génie, à l'artillerie et à la marine, on a droit de conclure qu'il y a eu une dilapidation infâme. L'ordonnateur en chef doit, en conséquence, taire juger rigoureusement le commissaire de la place et lui retirer, en attendant sa justification, sa
confiance. Ma conduite même doit être examinée, et je vous en fais la demande formelle. Vous avez oublié, lorsque vous avez écrit cette lettre, que vous teniez en main le burin de l'Histoire et que vous écriviez à Kléber. Je ne présume pas, pourtant, que vous ayez eu la moindre arrière-pensée; on ne vous croirait pas. J'attends, général, par le retour du courrier, l'ordre de cesser mes fonctions, non seulement dans la place d'Alexandrie, mais encore dans l'armée, jusqu'à ce que vous soyez un peu mieux instruit de ce qui se passe et de ce qui s'est passé ici. Je ne suis point venu en Egypte pour faire fortune; j'ai su, jusqu'ici, la dédaigner partout, mais je ne laisserai jamais non plus planer sur moi aucun soupçon.
» Kléber. »
Bonaparte, remarquant qu5en blâmant Kléber il s'était trompé, lui répondit courrier par courrier :
a J'ai vu avec peine que vous donniez à ma lettre un sens qu'elle n'a ni n'a pu avoir. Si je tenais le burin de l'Histoire, personne n'aurait moins à s'en plaindre que vous. »
Kléber organisa la région et ce n'était pas chose facile, dans un pays dont les mœurs, les lois, les usages, les pratiques, le sol, les productions étaient si différents de ceux de l'Europe. Ses soldats étaient très portés à piller, à vagabonder; d'autre part, les Arabes étaient batailleurs et assassinaient sans motif, par-ci par-là, les Français. Kléber fit démolir la
maison d'un Arabe qui avait assassiné un canonnier français; à cette occasion, il publia Tordre suivant :
» Soldats,
» Un de vos frères d'armes a été assassiné hier; il a reçu huit coups de stylet et un coup de sabre. Un autre a été jeté à la mer. J'en ai demandé vengeance; je l'obtiendrai, ou il sera impossible de découvrir les coupables.
» Soldats! vous serez exposés à de pareils événements tant que vous ne vous conformerez pas aux ordres du général en chef, c'est-à-dire tant que vous ne respecterez pas les propriétés des habitants, leurs usages, leur culte. Chargé de les protéger, j'ai cru, en calculant les suites de vos excès et de vos désordres, devoir ordonner ce qui suit :
Art. 1er — Celui qui s'introduirait dans la maison d'un musulman, sera regardé comme provocateur de troubles et de meurtre, et puni de mort;
Art. 2e — Celui qui escaladerait le mur de la maison d'un musulman, ou tout autre sous quelque prétexte que ce puisse être, sera regardé comme voleur et puni de mort;
Art. 3e — Celui qui, chassant dans l'intérieur de la ville, tirerait des coups de feu sur despigeons, au risque de tuer ou de blesser les habitants, ainsi que cela est arrivé, sera regardé comme assassin et puni de mort;
Art. 4e —Celui qui troublerait les musulmans, soit dans l'exercice de leur culte dans les mosquées,
soit dons les bâtiments des bains, où ils font leurs ablutions, sera regardé comme provocateur de troubles et de meurtre, et puni de mort;
Art. 5e — Le présent ordre sera lu pendant trois jours consécutifs, aux trois appels de toutes les troupes de la garnison, afin que personne n'en puisse prétexter cause d'ignorance. »
Bonaparte poursuivit les mamelucks que dirigeait Mourad-Bey; il les battit à Chebreis?, aux Pyramides et s'empara de la ville du Caire le 23 juillet. Malheureusement, le 1er août, l'amiral Nelson détruisit notre flotte à Aboukir où Brueys périt. L'armée française se trouvait ainsi en Egypte, sans moyens de communication avec la France, et la mer appartenait aux Anglais. Bonaparte écrivit à Kléber : « Ceci nous obligera à faire de plus grandes choses que nous n'en voulions faire. Il faut nous tenir prêts. »
Kléber lui répondit :
« Oui, il faut faire de grandes choses; je préparc mes facultés. »
Alexandrie se trouvait sous le coup d'un bombardement par mer; d'autre part, la population était frémissante et la nouvelle du désastre d'Aboukir n'était pas de nature à la calmer. Kléber déploya dans cette circonstance les plus merveilleuses qualités d'administrateur. Il apaisa la ville et la mit en état de défense.
Le sultan de Constantinople, suzerain de l'Egypte. se décida à intervenir après le désastre d'Aboukir. Il se préparait à envoyer une armée débarquer er
Egypte et une autre en Syrie. Bonaparte voulut le précéder en Syrie ; et, pendant l'hiver de 1798, il organisa les colonnes de marche de l'Egypte. En février 1799, il passa en Syrie avec Kléber, Régnier, Murât, Bon et Lannes, menant avec eux 13,000 hommes. Il s'empara du fort d'El-Arish et battit Ibrahim- Bey qui abandonna un riche butin, puis il prit Gaza. L'on entra alors dans le pays des Hébreux, dans cette terre de Chanaan célèbre par les récits de la Bible. Le 7 mars, l'on s'empara de Jaffa, forte de 4,000 hommes, après une vigoureuse résistance qui amena le massacre de la garnison dans les rues de la ville. Trois mille hommes qui restaient furent fusillés par ordre de Bonaparte.
Le 11 avril, les Turcs furent battus à Sedjarra. Bonaparte, continuant sa marche sur le littoral, se dirigea vers Saint-Jean-d'Acre. Junot s'était avancé dans la direction du Mont-Thabor, un peu à l'aventure; Kléber alla à son secours et le rejoignit à Nazareth.
Kléber n'avait que deux mille hommes; il rencontra l'ennemi à Loubi, près du Mont-Thabor, auprès du torrent du Jourdain. L'armée turque, qui marchait à la rencontre de celle de Bonaparte, comptait 25,000 hommes, dont 12,000 cavaliers. Junot n'avait avec lui que 500 hommes, lorsque cette armée se présenta; Kléber arriva à son aide. La bataille s'engagea au pied du Mont-Thabor, le 15 avril. Pour résister aux nombreux escadrons ennemis qui se
précipitaient bride abattue sur les bataillons français avec une impétuosité redoutable, Kléber forma ses troupes en carrés, la baïonnette en avant. La cavalerie turque arriva en foule; les fantassins la laissèrent approcher, puis déchargèrent sur elle des feux de pelotons bien nourris qui mirent le désordre dans ses rangs. Les chevaux, les hommes des premiers rangs tombèrent en si grand nombre que leurs cadavres servaient de retranchement derrière lesquels les soldats de Kléber s'abritaient pour tirer sur les Turcs dont les escadrons innombrables revenaient sans cesse sur eux. Bonaparte, qui avait commencé quelques jours auparavant le siège de Saint-Jean-d'Acre, arriva au secours de Kléber. Il assaillit les mamelucks, qui prirent la fuite. Kléber s'avança alors sur le village de Touli, s'en empara et massacra les Turcs qu'il y trouva. L'armée française s'empara du camp turc, de richesses importantes, de 400 chameaux, etc. Voici comment Kléber a écrit le récit de cette belle journée : « Le 15 avril, ma division fut réunie; et à dix heures du soir, nous nous mîmes en mouvement, dans l'espoir d'arriver une heure avant le jour au camp ennemi et de le surprendre. Trois défilés et une distance beaucoup plus grande que celle annoncée par le guide du pays déçurent notre espérance; nous n'arrivâmes qu'à six heures, et l'ennemi, quoi que en grande confusion d'abord, eut le temps de monter à cheval. Xous le culbutâmes des premières hauteurs et nous emparâmes d'un fort, où je jetai sur-le-
champ une centaine d'hommes. Le fort devait nous servir de point d'appui, et, à tout événement, de point de retraite. Il dominait la plaine et était inaccessible à la cavalerie. Je m'avançai alors avec les deux carrés dans la plaine, et à l'instant le combat s'engagea de la manière la plus vive. Déjà 4,000 chevaux nous enveloppaient; ils furent bientôt suivis de 3,000 autres, et ceux-ci d'un pareil nombre encore. Indépendamment de cette nombreuse cavalerie, qui aurait pu étonner d'autres soldats que les nôtres, nous vîmes bientôt descendre des hauteurs, sur différentes colonnes, plus de 2,000 hommes à pied, qui, se mêlant aux cavaliers, engagèrent une vive fusillade avec nos tirailleurs,
» La cavalerie nous tâta de tous les côtés, tantôt par des charges partielles, tantôt par des charges générales et en poussant des cris horribles. La bonne contenance des troupes, le feu de la mousqueterie, celui de l'artillerie, les continrent chaque fois et les forcèrent sans cesse à s'en retourner plus vite qu'ils n'étaient venus. Cependant plusieurs de leurs braves moururent à peu de distance de nos rangs ; l'un d'eux vint s'y précipiter.
» Il n'était encore que sept heures du matin lorsque tout ceci se passa. Je fis faire successivement d'autres mouvements en avant, et enfin, à midi, je fis réunir les deux carrés, celui de Junot étant trop petit pour contenir les chevaux, caissons et autres équipages. Les choses en cet état, nous restâmes fermes et j'ordonnai qu'on ménageât le feu; mon intention
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était ou de recevoir leurs charges ou d'attendre jusqu'au soleil couchant, parce qu'alors, se dispersant pour se rendre dans leurs différents camps, j'eusse profité de ce mouvement rétrograde pour faire une tentative quelconque et achever la victoire à la faveur de la nuit qu'ils redoutent pour combattre.
)) Mais un coup de canon part! on juge par son calibre qu'il est français. Le soldat pousse un cri d'allégresse; j'en profite : Verdier marche avec quatre ' compagnies de grenadiers à un fort occupé par un très grand nombre d'hommes à pied; j'envoie la cavalerie pour le seconder et charger ces fantassins. L'ennemi fuit de toutes parts; on le poursuit; dans la déroute, on lui prend une pièce d'artillerie, portée a dos de chameau, ainsi que ses coffrets. L'ennemi prend la route du Jourdain et le passe encore pendant la nuit au pont de Djesr-el-Medjame.
» Telle est la bataille dont votre présence précipita et détermina la victoire. »
A la fin de cette bataille, Kléber s'approcha de Bonaparte, qui était de petite taille et mince de corps, l'étreignit de ses grands bras et, le soulevant de terre, il s'écria : « Général, vous êtes grand comme le monde ! »
L'armée de Kléber se rendit au siège de la ville de Saint-Jean-d'Acre que Bonaparte, qui n'avait pas d'artillerie de siège, ne pouvait parvenir à réduire. Ce siège dura deux mois. Plusieurs assauts meurtriers furent infructueux; la peste décimait l'armée française. Bonaparte fit bombarder la ville, mais il fut
obligé de l'abandonner; il leva le siège le 20 mai. Le 14 juin, il rentra au Caire avec ses troupes.
Les Turcs arrivèrent en grand nombre d'une part, en Syrie, et de l'autre ils débarquèrent une année à Aboukir, en Egypte. Kléber occupait le Delta du Nil pendant ce temps; Bonaparte battit les Turcs à Aboukir le 25 juillet, et l'armée ennemie périt toute entière soit sous le feu de nos soldats, soit dans les flots de la mer.
Kléber n'arriva que le soir de la victoire d'Aboukir, et il fut le témoin de la défaite de l'ennemi.
Bonaparte ayant reçu à ce moment de son frère Joseph des nouvelles de la France, pensa que l'heure était venue pour lui de paraître sur la scène politique. Le Directoire était à la veille d'être renversé, sous un déluge d'attaques inconsidérées, de mesures impopulaires, par les difficultés croissantes d'une administration en désarroi, et par les défaites de nos armées sur le Rhin et en Italie. Bonaparte considéra que son étoile le guidait et que la France était une proie offerte a son ambition. Sans prévenir personne, il partit le 22 août, abandonnant une armée qu'il avait lancée dans une aventure périlleuse; il emmena avec lui les généraux Berthier, Lannes, Murât, Marmont, Duroc dont il pensait avoir besoin ailleurs, et il laissa Kléber en Egypte, préférant le savoir là, occupé a guerroyer comme il pourrait, que de l'avoir à ses côtés à Paris. Ses sentiments franchement républicains et sa popularité sur l'armée lui faisaient om-
brage. En partant, il autorisa Kléber à traiter de l'évacuation de l'Egypte quand et comment il voudrait: il avait bien, lui, d'autres soucis que les affaires d'Egypte! Il arriva à Paris le 25 octobre, le Directoire n'osa pas le blâmer d'un retour qu'il n'avait pas autorisé. Dès lors, Bonaparte prépara le coup d'Etat qui devait le conduire au trône.
En quittant l'Egypte, il avait fait publié l'ordre du jour suivant :
ce Soldats,
)) Les nouvelles de l'Europe m'ont décidé à partir pour la France. Je laisse le commandement au général Kléber. U armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. Il m'en coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché; mais cette absence ne sera que momentanée. Le chef que je vous laisse a la confiance du gouvernement et la mienne. »
Kléber, très surpris du départ précipité de Bonaparte, comprit ses desseins; il constata qu'il avait emporté la caisse de l'armée, et qu'il lui laissait une situation extrêmement compromise. Il dissimula les sentiments de mépris que lui inspirait la fuite de Bonaparte, et publia la proclamation suivante :
ce Soldats,
)> Des motifs impérieux ont déterminé le général en chef Bonaparte à passer en France.
» Les dangers que présente une navigation entreprise dans une saison peu favorable, sur une mer
étroite et couverte d'ennemis, n'ont pu l'arrêter; il s'agissait de votre bien-être.
» Soldats ! un puissant secours va nous arriver, ou bien une paix glorieuse; une paix digne de vous et de vos travaux, va vous ramener dans votre patrie.
» En recevant le fardeau dont Bonaparte était chargé, j'en ai senti l'importance et tout ce qu'il avait de pénible; mais appréciant, d'un autre côté, votre valeur tant de fois couronnée par les plus brillants succès; appréciant votre constante patience à braver tous les maux, à supporter toutes les privations; appréciant, enfin, tout ce qu'avec de tels soldats on peut faire ou entreprendre, je n'ai plus consulté que l'avantage d'être à votre tête, que l'honneur de vous commander, et mes forces se sont accrues.
>: Soldats, vous serez sans cesse l'objet de ma plus
vive sollicitude.
» Le Caire, 30 août 1799.
» Kléber. ))
Le nouveau général en chef adressa aux chefs de corps de son armée la circulaire suivante :
(( Général, le général en chef est parti dans la nuit du 22 au 23 août, pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent, ainsi que vous, l'importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition d'Egypte, doivent apprécier combien ont dû être puissants les motifs qui l'ont déterminé à ce voyage; mais ils doivent se convaincre en même temps que, dans ses vastes projets comme dans toutes ses entreprises, nous
serons sans cesse l'objet principal de sa sollicitude.
» L'intérêt de la patrie, me dit-il, sa gloire, l'obéis- » sance, les événements extraordinaires qui viennent » de s'y passer, me décident seuls à passer au milieu )) des escadres ennemies pour me rendre en Eu- )> rope. Je serai d'esprit et de cœur avec vous, et je » regarderai comme mal employés tous les jours de » ma vie, où je ne ferai pas quelque chose pour l'arx> mée, dont je vous laisse le commandement, et pour » consolider le magnifique établissement dont les » fondements viennent d'être jetés. »
» Ainsi, nous devons nous féliciter de ce départ, plutôt que nous en affliger; cependant le vide que l'absence de Bonaparte laisse et dans l'armée et dans l'opinion est considérable : comment le remplir? En redoublant de zèle et d'activité, en allégeant par de communs efforts le pénible fardeau dont son successeur demeure chargé. Vous les devez, ces efforts, a votre patrie, vous les devez à votre propre gloire, vous les devez à l'estime et à l'affection que je vous ai vouées. »
Kléber essaya d'organiser l'Egypte, mais il n'avait aucun des éléments nécessaires pour cela. Ne sachant que faire, il rédigea un rapport au Directoire pour lui exposer la situation critique de l'armée d'Egypte. Il ne ménageait pas Bonaparte et il exprimait les sentiments de toute l'armée à l'égard de sa conduite. Il exposait, dans ce rapport, daté du 26 septembre, qu'il n'y avait plus d'armes, ni de poudre, plus de fer ni de
plomb, que les troupes étaient nues et que les équipements et habillements de tout genre faisaient entièrement défaut, que l'argent manquait totalement : ce Le général Bonaparte, ajoutait-il, a épuisé toutes les ressources extraordinaires dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au dehors entourés d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion favorable. Cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un arriéré de 12 millions; c'est plus que le revenu d'une année dans la circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte seule à 4 millions. »
Il n'a jamais été possible d'éclaircir bien exactement la conduite de Bonaparte en Egypte; mais Kléber l'appréciait sévèrement. Son rapport, destiné au Directoire, arriva à Paris au moment où le Directoire venait d'être renversé, le 9 novembre 1799, par Bonaparte et ce fut Bonaparte qui le reçut. Il fut vivement affecté des révélations de Kléber, mais il dissimula son ressentiment.
Le 26 novembre, Kléber, ignorant ce qui se passait en France, écrivit un autre rapport adressé au Directoire dont il ne connaissait pas la chute : « Cette dépêche, disait-il, n'est que pour prévenir qu'il est
plus que probable que dans deux mois l'Egypte sera
retournée au pouvoir de la Porte, soit par la voie de négociations, soit par le sort des armes ; encore doisje supposer que je serai victorieux, car, vaincu, il n'est point de salut pour l'armée. Si Bonaparte est arrive en France dans une circonstance où son intérêt ne lui commande pas de trahir la vente'; si les dépêches que je vous ai expédiées vous sont parvenues, vous vous attendiez à l'événement que je vous annonce; dans le cas contraire, votre justice vous fera suspendre votre jugement sur ma conduite, jusqu'à ce que je puisse me faire entendre. »
Il venait en effet de se produire un fait grave. Par suite du manque d'argent et de subsistances, la 2e demi-brigade s'était révoltée et son général, le brave Verdier, avait été obligé d'emprunter, à chers deniers, 52,000 francs pour donner un à-compte aux soldats sur la solde arriérée.
C'était en Egypte, comme partout, une dilapidation éhontée dans les administrations militaires. Au général baron de Menou, son camarade en Egypte, qui se plaignait amèrement de ces agissements si funestes à l'armée, Kléber répondit : « Il semble que c'est pour la première fois que vous voyez des fripons, et que c'est pour cela qu'ils vous exaspèrent à ce haut degré. Pour moi, depuis huit ans que je fais la guerre, j'en ai vu partout et dans toutes les armées, et j'ai vu aussi que, lors même qu'on avait la plus grande latitude dans le choix des hommes, on n'en a jamais choisi un qui n'ait été, à l'instant, remplacé par deux
autres. Tout ce que l'on peut faire de plus sage en pareille circonstance, c'est d'imiter le roi de Prusse, qui, sentant qu'il ne pouvait empêcher qu'on le volât, détermina, du moins approximativement, la somme qu'on pouvait lui voler. »
On le voit, Kléber était profondément écœuré de ce qu'il voyait sous ses yeux et de ce qu'il ne pouvait empêcher!
Il fallait pourtant faire vivre l'armée. Kléber décida que les impositions seraient prélevées en nature, ce procédé étant plus commode pour la troupe et moins lourd pour les habitants. Les soldats étaient décimés par la dyssenterie ; les ophthalmies les empêchaient de faire leur service.
Pendant ce temps, Kléber négociait avec Sidney- Smith, commandant l'escadre anglaise dans les mers du Levant et avec le grand-vizir Youssouf, auprès desquels il avait envoyé le général Desaix et l'administrateur Poussielgue. Il leur avait donné mission de demander la dissolution de la triple alliance contre la France, de la Russie, l'Angleterre et la Turquie; la restitution à la France des îles Ioniennes; l'occupation par les troupes françaises de Malte et de Gazza; le rapatriement, aux frais de la Turquie, des troupes françaises d'Egypte en France; la garantie pour tous les Français résidant en Egypte de tous les privilèges anciens. Un armistice avait été conclu en attendant la solution des pourparlers.
Le 30 octobre 1799, Kléber écrivait à Sidney- Smith :
« Monsieur le général,
» Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et moi avons écrites au grandvizir le 17 août et le 17 septembre derniers.
» Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et l'Empire ottoman; mais je crois inutile de vous expliquer les motifs d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-vizir. Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des puissances avec lesquelles elle était en guerre quand nous sommes venus en Egypte, compte des motifs qui nous y ont amenés.
» Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à la paix; vous n'avez jamais pensé sérieusement qu'une armée française et chacun des individus qui la composent pussent écouter des propositions incompatibles avec la gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien ; et, certes, l'Egypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.
» Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Egypte, uniquement pour retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs et multiplié les moyens de défense à l'extérieur; mais ils la quitte-
ront avec autant de plaisir que d'empressement, si cette évacuation peut devenir le prix de la paix générale. » Les événements de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma position en Egypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers au-delà des Alpes : c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie; une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la République française savait se relever avec éclat de ses revers.
» Les forces que je commande peuvent me suffire encore longtemps; et, quelque actives que soient les croisières ennemies dans la Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver qu'elles n'ont pu empêcher l'escadre française de passer de Brest à Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre espagnole. Le moindre secours que je recevrais me rendrait pour toujours inexpugnable.
» Avant deux mois, je n'ai rien à craindre de l'armée du grand-vizir; avec 20Q hommes, je garde les défilés inondés des pays cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle est forcée d'y périr de misère.
» J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuses, pour garder les forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il sera possible de faire une attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et l'Abvssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une fonderie et une manufacture d'armes sont en activité, et me mettent insensiblement en état
de me passer des secours de l'Europe. Il est donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des deux mers avec lesquelles nous communiquons.
» Mais comme le but auquel, en définitive, il faut atteindre est la paix; qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent, comme on la fera plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang; qu'enfin, je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait, j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage, et la place honorable que vous occupez dans la carrière politique m'assure, monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'autre ambition plus noble que celle de concourir à l'achever. »
Malheureusement, le gouvernement anglais connaissait bien notre mauvaise situation en Egypte, et il avait donné ordre à Sidney-Smith de n'accepter aucune condition en dehors d'une capitulation pure et simple de l'armée française d'Egypte. Malgré les ordres qu'il avait reçus, et, de concert avec le grandvizir, Sidney-Smith signa une convention avec Kléber, le 21 janvier 1800, en vertu de laquelle l'armée française devait, sous trois mois, évacuer l'Egypte sur des bâtiments de transport fournis par le grand-vizir. Cette convention eut un commencement d'exécution, et plusieurs places furent rendues aux Turcs; Desaix partit pour la France. Tout à coup l'on apprit que lo
gouvernement anglais refusait d'exécuter cette convention et qu'il avait envoyé un nouveau commandant d'escadre, Kcith, avec mission de recevoir la reddition pure et simple de l'armée française. Kléber reçut en effet, le 16 mars 1800, la lettre suivante :
ce A bord du vaisseau de Sa Majesté la Reine Chary> lotte, à Minorque, le 8 janvier.
» Monsieur, » Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de » ne consentir à aucune capitulation avec l'armée » française que vous commandez en Egypte et en » Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les )) armes, se rendrait prisonnière de guerre et aban- )) donnerait tous les vaisseaux et toutes les munitions » du port et de la ville d'Alexandrie aux puissances » alliées; et, dans le cas où une capitulation aurait eu » lieu, de ne permettre à aucune troupe de retourner » en France, qu'elle ne soit échangée, je pense » nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux » ayant des troupes françaises à bord et faisant voile » de ce pays, d'après les passe-ports signés par cl'au- » très que par ceux qui ont le droit d'en accorder, » seront forcés par les officiers des vaisseaux que je » commande de rester à Alexandrie, et que ceux qui )> seront rencontrés retournant en Europe, d'après » des passe-ports accordés en conséquence d'une » capitulation particulière avec une des puissances » alliées, seront retenus comme prises, et tous les
i34 LE GÉNÉRAL KLÉBER.
» individus à bord considérés comme prisonniers de
» guerre.
» Keith. »
En publiant cette lettre le 17 mars, Kléber ajoutait un appel énergique à ses troupes. Il leur dit :
« Soldats, » On ne répond a de telles insolences que par des victoires; préparez-vous à combattre. »
En même temps, il écrivit au grand-vizir :
« L'armée dont le commandement m'est confié ne trouve point dans les propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse une garantie suffisante contre les prétentions injurieuses et l'opposition formelle du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité; en conséquence, il a été résolu ce matin, en conseil de guerre, que ces propositions seraient reetées, et que la ville du Caire, ainsi que ses forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée une lettre directement contraire à celle qu'il m'a adressée le 8 janvier, et que j'aie entre mes mains les passe-ports signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.
» D'après cela, toutes les conférences ultérieures entre nos commissaires deviennent inutiles, et les deux armées doivent, dès cet instant, se considérer comme en état de guerre.
)) La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution ponc-
tuelle de nos conventions, donnera à Votre Altesse la mesure du regret que me fait éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que contraire aux avantages communs de la République française et de la Sublime-Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais pénétré du désir de voir renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient depuis longtemps les deux puissances. J'ai fait tout pour rendre manifeste la pureté de nos intentions; toutes les nations y applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les auteurs do cette nouvelle dissension.
» Je préviens aussi Votre Altesse que je garderai comme otage, à mon quartier général, Son Excellence Mustapha-Pacha, jusqu'à ce que le général Galbeau, retenu a Damiette, se soit rendu à Alexandrie avec sa famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, et sur lequel on me fait des rapports très extraordinaires.
» La sagesse accoutumée de Votre Altesse lui fera distinguer aisément de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra altérer la haute considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour elle. »
Kléber fut donc obligé de se préparer à combattre; il le fit avec un courage et une énergie dignes des plus grands éloges. Il n'avait reçu de Paris aucune réponse à ses lettres et aucun secours. Bonaparte qui
au moment où il avait abandonné son année en Egypte, dans la situation la plus critique, promettant de ne pas l'oublier, de (.(regarder comme mal employés tous les jours où il ne ferait pas quelque chose pour elle,)) ne fit rien du tout; il ne s'en occupa en aucune façon, il l'abandonna complètement, et même, ô honte ! il forma le projet de faire passer Kléber en jugement pour avoir ((perdu V armée d'Egypte! »
Le 6 mars, Kléber avait reçu la nouvelle de l'attentat commis contre le Directoire, le 18 brumaire (9 novembre), par Bonaparte. Il écrivit au général Dugua : « J'ai reçu, la nuit dernière, les dépêches de
France; elles consistent en un récit sommaire de
l'événement du 18 brumaire par le général Clarke. Aucune assurance de secours, et pas un mot de Bonaparte. Que conclure de ce silence! J'en infère tout bonnement que l'on se moque de nous ! »
Le héros de Mayence et de la Vendée, profondément blessé, éleva son cœur et son courage au-dessus des tristes événements qui venaient de s'accomplir. Forcé de vaincre, il déploya les plus merveilleuses qualités qu'un homme de guerre ait jamais manifestées. Ce fut le plus grand moment de sa glorieuse existence. Il laissa une petite garnison dans la citadelle et dans les forts du Caire, dont la population était toujours en révolte, et il marcha avec 10,000 hommes contre le grand-vizir qui en avait 80,000 et qui s'avançait rapidement sur le Caire. La rencontre eut lieu près des ruines de l'antique cité d'On, appelée par les Grecs
Héliopolis (la Ville du Soleil), centre de la religion et de la civilisation de l'ancienne Egypte.
Lo 20 mars 1800, à trois heures du matin, les Français s'avancèrent et dispersèrent de nombreuses bandes de cavaliers. Une nouvelle bataille des Pyramides recommença, mais avec cette différence que l'armée française était réduite au tiers de son effectif, et que les Turcs au contraire étaient deux fois plus nombreux. Au début de la bataille, plusieurs escadrons turcs parvinrent à entrer dans le Caire où l'insurrection, mal contenue depuis plusieurs semaines, éclata dans tous les quartiers à la fois. Notre petite garnison ne pouvait rien contre une population insurgée de 300,000 habitants. Le général Régnier seconda bravement les efforts de Kléber; l'artillerie française porta l'épouvante dans les masses profondes des Turcs, qui cernaient de toutes parts la petite armée française. Les immenses bagages du grand-vizir tombèrent en nos mains. Kléber n'osa pas poursuivre les Turcs, il n'avait pas assez de troupes pour cela et, d'autre part, l'insurrection victorieuse au Caire pouvait armer la ville rapidement et forcer Kléber à l'assiéger, ce qui eût été une opération dangereuse surtout si le grand-vizir fût revenu quelques jours après sur nos derrières, au secours de la place. Kléber rentra donc au Caire le 27 mars, après une résistance acharnée. La population, aidée par cinq à six mille Turcs, se défendit avec la dernière énergie. Kléber lança dans la ville des obus, des boulets rou-
ges et mit le feu à plusieurs endroits. Il pénétra dans la place, mais il fut nécessaire de la soumettre, rue par rue, le fer et le feu à la main. L'insurrection avait massacré beaucoup de Français ; Kléber fut impitoyable contre les coupables, mais il pardonna à la cité moyennant une contribution de guerre de 12 millions au moyen desquels il paya aux troupes l'arriéré de leur solde.
La gloire de Kléber était arrivée à son apogée. Par ses talents, ses vertus, ses capacités, il soumit de nouveau toute l'Egypte à la domination française. En quelques semaines, il avait repris toute l'autorité et tout le prestige que Bonaparte avait laissé avilir.
(( Les Français, dit Henri Martin, avaient ressaisi leur ascendant. Toute l'Egypte rentra sous leur domination, et le plus vaillant de leurs adversaires, le chef mameluck Mourad-Bey, préférant les Français aux Turcs, puisque les mamelucks ne pouvaient plus régner en Egypte, traita avec Kléber et devint notre auxiliaire fidèle. Cet exemple prouvait que, si l'espoir qu'avait eu Bonaparte de soulever en masse l'Orient musulman était chimérique, il y avait possibilité de s*y faire quelques amis.
» Ce qui semblait rendre impossible aux Français de se maintenir longtemps en Egypte, c'est que la victoire même les usait, puisqu'ils ne pouvaient réparer leurs pertes par les renforts que les flottes anglaises empêchèrent d'arriver jusqu'à eux. Il y avait cependant moyen d'y suppléer jusqu'à un cer-
tain point quoique d'une façon très imparfaite : Kléber recruta parmi les chrétiens d'Egypte et parmi les noirs de l'intérieur de l'Afrique. Ces derniers, une fois enrégimentés et disciplinés, deviennent des soldats braves et fidèles. Kléber réorganisa l'administration, fit travailler à la fortification des places, et se mit en mesure de repousser vigoureusement toute agression nouvelle. »
Une catastrophe imprévue, attribuée plus ou moins exactement au fanatisme musulman, arrêta le cours de l'œuvre de Kléber et enleva à la France l'un de ses plus grands hommes de guerre. Le 14 juin 1800, Kléber fut assassiné.
Le matin de cette fatale journée, après avoir passé en revue les troupes cantonnées dans l'île de Boudah, il rentra au Caire et déjeuna chez le général Dumas, son chef d'état-major. Le repas fut très gai : plusieurs officiers supérieurs, plusieurs membres de l'Institut de France y assistaient. Vers deux heures de l'aprèsmidi, Kléber se retira avec l'architecte Protain; et ils se rendaient ensemble au quartier général, qui faisait partie du même édifice que celui où était logé le chef d'état-major, pour conférer au sujet de projets de travaux que Kléber désirait faire exécuter. En traversant une longue galerie couverte, reliant les deux partiesdu bâtiment, un musulman, nommé Soleymann, âgé de vingt-quatre ans, s'avança humblement comme pour présenter à Kléber une requête. Protain s'écarta de quelques pas pour laisser Kléber conférer avec le
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musulman s'il le désirait. Soleymann se redressa subitement comme un tigre, et plongea un poignard dans le cœur de Kléber, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Protain s'approcha en toute hâte, mais Soleymann lui lança six coups cle poignard; puis revenant sur Kléber qui. se sentant mortellement atteint, s'était affaissé, il lui fit trois nouvelles blessures. Les convives restés chez le général Damas accoururent, mais ils ne purent que relever deux mourants. Soleymann fut arrêté et empalé après l'enterrement de Kléber. Son squelette est disposé au musée du Louvre. La nouvelle de l'assassinat de Kléber produisit un sentiment de stupeur dans l'armée. Le général Menou lui succéda; mais il ne continua pas l'œuvre de son prédécesseur et ne put conserver l'Egypte. Les funérailles de Kléber eurent lieu au Caire en grande pompe, le 17 juin. Fourier prononça son éloge funèbre. Toute l'armée pleura son chef.
Desaix était mort, à la bataille de Marengo, le jour même de l'assassinat de Kléber.
ce Ainsi tomba, dit le général comte Pajol, celui qu'avaient épargné vingt batailles et cent combats. L'amour de la patrie et l'amour de la gloire furent ses seules passions. Ennemi de la dissimulation, il disait tout haut, trop haut parfois, la vérité. Jamais il n'abusa de la victoire. Impétueux et maître de luimême dans le combat, il ne se laissait ni abattre par les revers ni éblouir par les succès. Avec lui commença, avec lui finit la gloire de sa famille.))
En 1801, lors de l'évacuation de l'Egypte, les restes de Kléber furent laissés au fort d'If, près de Marseille, par ordre de Bonaparte. Ce ne fut qu'en 1818 que le roi Louis XVIII ordonna de transporter les cendres de Kléber dans sa ville natale, a Strasbourg, dans un caveau, sur la place d'Armes. En 1840, une statue en bronze lui fut élevée à cet endroit. Elle est due au ciseau du sculpteur Ph. Grass. Kléber est représenté debout, dans une fière et martiale attitude, tenant à la main la lettre qu'il vient de recevoir de l'amiral Keith, et la froissant dédaigneusement dans ses doigts crispés.
En 1882, le statuaire Clésinger a exécuté une magnifique statue de Kléber, qui orne la façade de l'Ecole militaire de Paris, à côté de celles des trois autres guerriers les plus illustres de la Révolution : Hoche, Marceau et Desaix. Le 4 août 1889, en exécution de la loi du 10 juillet 1889, la première pierre d'un monument funèbre a été posée au Panthéon en l'honneur de Kléber. La translation des cendres de Kléber au Panthéon avait été décidée, mais le gouvernement allemand a refusé de les rendre à la France. Le monument commémoratif de Kléber sera édifié auprès de celui de Hoche et à côté des tombeaux de Carnot, de La Tour d'Auvergne et de Marceau.