CHAPITRE IV
Siège de Mayence. — Paix avec la Prusse. — Grandeur de la France. — Kléber passe le Rhin. — Insuccès sur la rive droite du Rhin. — CampagDe de 1796. — Kléber vainqueur à Altenkirchen. — Démission de Kléber.
Kléber ne prit pas de repos. A peine la forteresse de Maastricht avait-elle ouvert ses portes devant son armée victorieuse, qu'il reçut l'ordre de partir pour l'armée du Rhin (21 novembre 1794j^*^agte,s.ait de prendre Mayence que les alliés oaAifmient def5ti\s le mois d'avril 1793, époque où jpcRer avait défefedu cette place sans succès, malgré^s héroïques etf(/rts. Le Comité de Salut public avait penj(§ que |£jeber, connaissant parfaitement la situation et les jftoyens de défense de cette place, était plus que tout autre en état de s'en emparer, « Accoutumé, dit Pajol, à voir tout céder à la valeur des troupes, le gouvernement se persuadait qu'il dépendait uniquement de l'armée de mettre la France en possession de Mayence, enviée depuis longtemps. Il se contenta d'intimer Tordre, de s'en emparer et négligea, comme par le passé, de fournir aux troupes les moyens propres à les seconder. »
Kléber fut très contrarié d'abandonner Jourdan et une armée qui avait pris, avec lui, l'habitude de
vaincre. Il écrivit à Jourdan : « Il faudrait, cher camarade, que tu connusses toute l'estime et le sincère attachement que je t'ai voués pour comprendre la peine que j'ai ressentie en recevant l'ordre de quitter l'armée victorieuse que tu commandes. Pourquoi te le dissimulerais-je? J'en ai pleuré comme un enfant. Le tribut payé à l'amitié et à la sensibilité de mon âme, que des gens sans entrailles appelleraient faiblesse, j'ai sans doute dû prendre mon parti, et je
pars après-demain matin Si j'ai le bonheur de
réussir, je ne demande d'autre récompense que celle de rentrer sous tes ordres; c'est lu le terme de mon ambition. » Ce fut dans l'armée un grand chagrin que de voir partir Kléber. Il était très aimé des soldats et des officiers. Sa haute stature, son air martial, ses allures militaires, sa bravoure, avaient fait de ce guerrier une personnalité nécessaire dans l'armée de Sambre-et-Meuse. Il était comme la personnification populaire dô ces volontaires dont il était l'idole. Le Comité de Salut public n'aimait pas Kléber; il redoutait même sa popularité parmi les troupes; il le déplaça et lui confia le commandement en chef de l'armée devant Mayence. Le représentant du peuple, Gillet, qui avait été le témoin journalier depuis plusieurs mois des travaux et des victoires de Kléber, ne partageait pas l'avis du Comité de Salut public; il eût désiré le voir rester dans l'armée de Sambre-et- Meuse. Il écrivit à Jourdan : « Je vois partir Kléber avec regret; c'est une perte pour nous. Je le regrette
comme ami, comme général. » Toute l'armée pensais ainsi.
Il arriva le 29 novembre devant Mayence, au village de Alicourt; il y trouva le représentant Merlin (de Thionville), aveclequel il avait déjà fait campagne, et le représentant Neveu. «Ils étaient, a écrit Kléber, au milieu d'une suite aussi nombreuse que bizarre et dégoûtante. Ils avaient réuni autour d'eux les clubistes et propagandistes de toute la Germanie. Chacun de ces intrigants venait offrir ses services, ses secours et faire entrevoir, comme la chose du monde la plus facile, la prise d'une des meilleures places fortes de l'Europe. Déjà l'on désignait les emplacements des batteries incendiaires pour battre telle ou telle rue, suivant la petite vengeance particulière que chacun de ces misérables avait à exercer. On m'entourait, on me pressait pour sonder mon opinion. L'émettre devant toutes ces canailles, eût été non seulement me compromettre, mais engager une lutte au lieu d'une discussion. »
Kléber n'avait pas grande confiance dans les troupes qu'on lui donnait à commander devant Mayence; il les savait indisciplinées, manquant de tout, habituées à être mal commandées et à mal obéir; d'autre part, le siège que le Comité de Salut public lui ordonnait d'entreprendre, en plein hiver, lui paraissait une faute assez grave et une manœuvre de la plus haute difficulté. Il n'y avait ni artillerie, ni canonniers, pas $ d'approvisionnements, pas d'ambulances. Il écrivit de nombreuses lettres au Comité de Salut public pour
demander ce qui lui était nécessaire. Sa correspondance, très volumineuse et qui a été conservée, indique dans quelle situation précaire était son armée. Le froid fut très vif; il descendit pendant ce terrible hiver, de 1794 à 1795, jusqu'à 20 degrés au-dessous de 0. Les soldats, mal cantonnés, mal nourris, mal soignés, mouraient en très grand nombre, et ceux qui survivaient étaient absolument démoralisés. Dès son arrivée, les commissaires Merlin et Neveu désiraient qu'il attaquât de suite, sans préparatifs. Il s'y refusa nettement, ne voulant pas compromettre, par une imprudence, la vie de milliers d'hommes qui lui était confiée. « Si j'avais avec moi, disait il, mes petits Philistins (ses soldats de Sambre-et-Meuse), je tenterais le coup, au risque de perdre 1,000 hommes, car il en périra le double en restant ici en panne; mais, de cette armée, je ne connais ni soldats, ni généraux, à peine en suis-je connu. Il faudrait d'ailleurs un autre moral que celui qui règne ici. Si je ne réussis pas, c'est sur moi que retombera la responsabilité de l'insuccès. »
La situation autour de Mayence était extrêmement difficile a maintenir. En effet, le côté gauche du Rhin était libre, mais le côté droit était occupé très fortement par les Autrichiens. Mayence, située sur le Rhin, ne pouvait être investie que d'un seul côté du Rhin, ce qui rendait toute chance de l'affamer impossible. Il eût été nécessaire de passer le Rhin d'abord, de battre les Autrichiens ensuite; puis, de revenir bloquer
la place. D'autre part, cette région avait été depuis trois ans tellement pressurée par toutes les armées qui l'avaient occupée et dévastée plusieurs fois, qu'il était impossible d'y vivre; c'était une sorte de désert aride et couvert de ruines. Il eût été nécessaire, en route, d'établir des pièces de siège de très gros calibre, pour bombarder les forts et la ville, et l'on n'en avait pas. Kléber fit en vain valoir les raisons graves et multiples qui rendaient le siège de Mayence impossible pratiquement. Les Thermidoriens pensaient qu'avec du courage une armée bien commandée peut tout. En rase campagne, cela est possible lorsqu'il s'agit d'une armée française; mais devant une forteresse de premier ordre, comme Mayence, ce n'est plus vrai. Il fallut obéir; Kléber exécuta les travaux et fit les attaques qu'il y avait lieu de faire en pareille circonstance; il fit son devoir très honnêtement, mais ses prévisions ne se réalisèrent malheureusement que trop; les chevaux moururent de faim, faute de fourrage; les soldats, à moitié gelés, allèrent mourir dans les hôpitaux. Kléber attaqua la redoute de Zahlbach avec succès, mais il fut forcé d'en resterla. Les soldats, ne sachant plus où trouver du bois, démolissaient les maisons restées debout dans les campagnes voisines pour en tirer les poutres et les planches. Le commissaire civil, Ferraud, qui était très brave devant l'ennemi et qui paya de sa vie, par la suite, sa bravoure devant l'émeute, n'admettait pas que les soldats dévastassent ainsi le pays; il courut à
l'endroit qu'on lui indiquait et déclara aux démolisseurs qu'il les ferait fusilier.
« Autant vaut mourir d'une balle que de froid, » lui répondirent-ils; et ils continuèrent.
Kléber, lui-même, tomba malade. Depuis plusieurs années, il menait une existence si- pénible et si dure qu'il avait contracté une maladie dartreuse. Le 13 février 1795, il fut obligé de prendre un congé et d'aller se soigner à Strasbourg, dans son pays natal. C'est là que, le 10 mars, il reçut un décret de la Convention, le nommant commandant en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse; mais trois semaines plus tard, il recevait un autre décret, le nommant commandant en chef de l'armée du Rhin. Il ne prit possession d'aucun de ces deux postes. Le 7 avril, il écrivait à Jourdan :
« On médit que tu es à Coblentz avec les représen- » tants Gillet et Cavaignac. Eh bien! profite, si tu » m'aimes, de cette circonstance pour me demander, » sans quoi je resterai accroché à l'armée du Rhin. » Mes chevaux filent sur Crevelt; ils sont partis le 3, » je comptais les suivre le 5; le 4, au soir, une lettre » du Comité du Salut public m'enjoint de rejoindre » l'armée de Rhin, pour en prendre possession jusqu'à
» l'arrivée de Pichegru Cette armée, excellente au
» fond, mais détruite, dénuée par l'ineptie, ne demande » point un commandement provisoire, mais un chef » doué de tous les talents, de toute l'énergie pos- » sible; et Kléber n'est pas l'homme qu'il faut. Je ne
i» suis quelque chose, moi, qu'avec toi; que quand tu » m'as encadré dans mes devoirs, etc.. Tire-moi donc » d'ici, je t'en conjure. Non seulement tu me rendras » service, mais tu serviras encore la chose publique. » Il me tarde bien de t'embrasser. »
Deux jours avant celui où Kléber écrivait cette lettre, la paix avait été signée à Baie, avec le roi de Prusse, dont les troupes, depuis Valmy, avaient constamment été battues. Désespérant de rien retirer de sa participation à la coalitiou européenne contre la France, et ruiné complètement par cette guerre, le roi de Prusse se retira de la coalition. Barthélemv, ministre de France en Suisse, signa à Baie, le 5 avril 1795, un traité de paix avec la Prusse, qui donnait à la France les provinces prussiennes de la rive gauche du Rhin : Clèves et Gueldre. Le roi de Prusse s'engageait à intervenir auprès des princes allemands pour arriver à la paix et à ne rien entreprendre en Hollande, pays que Pichegru venait de conquérir. Toute la rive gauche du Rhin était française! Treize millions d'ames venaient dètre ajoutés à la France! En dix-sept mois, la France avait gagné 27 batailles, 120 combats et pris 116 places fortes ! Le rêve de Richelieu était accompli! La France était, à ce moment, ce qu'avait été l'ancienne Gaule ; elle s'étendait des Alpes au Rhin!
Kléber fut, comme il le désirait, rappelé à l'armée de Jourdan; le siège de Mayence continua sans lui, pendant de long mois et dut être, plus tard, aban-
donné. Pendant ce temps, la trahison de Pichegru empêchait les efforts de Jourdan d'aboutir à l'expulsion des Autrichiens, et elle le forçait à abandonner les bords du Rhin.
A peine arrivé au quartier général, Kléber avait été chargé par Jourdan de commander 40,000 hommes, la moitié de l'armée et Sambre-et-Meuse; et, il lui I avait été ordonné de franchir le Rhin; mais là encore, les éléments manquaient. Voici, en effet, ce qu'écrivait, à cette époque, Kléber au représentant Gillet ;
« Veut-on continuer la guère, il faut passer le » Rhin. Veut-on une paix prompte et avantageuse, il. » faut encore passer le Rhin : 60,000 hommes sur » la rive droite rendront messieurs les princes alle- » mands tellement souples, qu'ils passeront par- » dessus bien des formalités. Mais comment se fait-il )) qu'on ne se soit pas occupé plus tôt des moyens de » passage? Il n'est ici pas un bateau, pas un cable de )) prêt; on est encore à savoir où l'on prendra le pre- » mier des agrès ; il nous manque d'ailleurs 3,800 » chevaux; d'où les tirer? »
Kléber prépara tout ce qui était nécessaire pour passer le Rhin, pendant le mois d'août 1795; il fit venir de Strasbourg des ingénieurs, des ouvriers et des instruments; il prit tout ce qui pouvait être utilisé dans les localités des environs, et fit même venir de Hollande des bateaux et des mariniers. Quelques officiers du génie, qui n'avaient plus rien à faire à Mayence, vinrent l'aider dans l'organisation du
passage du Rhin. Lorsque tout fut prêt, Jourdan arriva à Crcvelt et prit le commandement de l'aile gauche. Le 5 septembre, Kléber publia l'ordre du jour suivant : « Aujourd'hui, mes camarades, nous passons le Rhin. Depuis longtemps vous attendez ce signal, avec l'impatience du courage. Il est donné; volez a la victoire. Dans cette belle entreprise, j'attends tout de votre valeur; familiarisés avec la gloire et les périls, cette expédition est digne de vous. Audacieux dans l'attaque, intrépides dans le combat, emportant tout à la baïonnette, tel est le caractère des Français, tel est le caractère que vous saurez soutenir. Le général Jourdan est parmi vous; il vient partager vos dangers et vos triomphes. »
Le passage commença, le 5 septembre, à Eichelkamp, à huit heures du soir. Voici, d'après un manuscrit de Jourdan, comment l'opération s'effectua :
Les bateaux, réunis à Essenberg, ayant été remontés en face d'Eichelkamp, l'avant-garde, aux ordres de Lefebvre, se rendit au point d'embarquement. Tilly la suivit et se plaça en seconde ligne. Six bataillons de Grenier étaient dans l'île d'Uerdingen, et le reste de sa division en arrière de Bodberg. Grenier ne devait faire embarquer ses troupes que quand, par le débarquement de celles de Lefebvre et le feu de l'artillerie, l'ennemi serait forcé de s'éloigner des bords du Rhin. Championnet laissa trois bataillons dans les batteries devant Dusseldorf, et se porta à l'embouchure de l'Erfft. Ces mouvements furent exé-
86 LE GÉNÉRAL KLÉBKR.
entés avec tant d'ordre, tant de silence, que l'ennemi n'en eut aucune connaissance et resta dans la plus parfaite sécurité.
A une heure du matin, trois mille hommes entrent dans les bateaux et débarquent sans obstacle. Lefebvre. en abordant à la rive droite, envoie prévenir le commandant des postes prussiens, que l'armée française passe sur Eichelkamp, comme territoire ennemi, dépendant de l'Electeur palatin, qui n'avait pas retiré son contingent de l'armée de la coalition, mais il l'informe qu'il respectera le territoire du roi de Prusse, qui avait fait la paix avec la Convention. Puis, il réunit ses troupes, se porte sur la route de Duisbourg, tourne à droite, s'avance sur l'Aggerbach, rencontre à Spick quelques bataillons que le comte d'Erbach, informé de l'approche des Français, avait envoyé défendre le passage d'Aggerbach, entre au pas de charge dans le village, culbute les Autrichiens et répare le pont qui avait été rompu.
Au premier coup de fusil, les batteries françaises avaient déployé leur feu et réduit au silence celles de l'ennemi. Grenier reçoit l'ordre de commencer son passage Malheureusement, ses bateaux touchent sur un banc de sable, et sont contraints de revenir derrière l'île.
Pendant que ceci se passait sur la gauche, les embarcations de Ghampionnet débouchèrent de l'Erfft; et ses grenadiers, débarquant sur la rive droite, enlevaient les redoutes autrichiennes. Mar-
chant à leur tête, le général Legrand se présente sous les murs de Dusseldorff, somme le gouverneur de lui ouvrir ses portes, et ne lui accorde que dix minutes pour délibérer. Les dix minutes s'écoulent. Aussitôt les batteries de la rive gauche, tirant sans relâche sur la ville, y jettent l'épouvante. La capitale du duché de Béry allait être brûlée ; elle se soumit. Les Français prennent possession de Dusseldorff, et Championnet continue de faire passer son infanterie.
A sept heures du matin, toute l'infanterie de Lefebvre était sur la rive droite, et celle des généraux Tilly et Grenier commençait de passer. Lorsque le jour permit de distinguer les objets, Jourdan se porta en avant et s'aperçut que l'ennemi opérait sa retraite sur Ratingen, sous la protection de deux mille chevaux restés en bataille à portée du canon. Apprenant que Lefebvre avait enlevé le poste de Spick, et que Championnet s'était rendu maître de Dusseldorff, le comte d'Erbach avait abandonné les bords du fleuve. Ce passage du Rhin ne coûta aux Français que deux cents hommes.
Le passage du Rhin n'eut pas les heureuses conséquences que l'on était en droit d'en attendre. Pichegru, qui opérait avec l'armée du Rhin, dans le Haut-Rhin, resta dans l'inaction au lieu d'opérer sa jonction avec Jourdan. Livré à leurs seules forces, en présence de troupes beaucoup plus nombreuses que les siennes et en pays hostile, sur la rive droite du Rhin, Jourdan et Kléber ne purent rien tenter;
leur situation devint très critique, et ils furent obligés de repasser le Rhin, le 17 octobre, un mois après l'avoir franchi dans l'autre sens, glorieux et pleins d'espérance. Kléber avait essuyé tant de déboires et de tracasseries de la part de l'Etat-major de Pichegru, sous les ordres duquel il s'était trouvé placé, à un moment, qu'il avait écrit à Jourdan :
(( Je viens te déclarer que, dussé-je être arrêté, lié, » garrotté et même guillotiné, je ne continuerai pas » à commander les quatre divisions de l'armée de » Rhin-et-Moselle. »
Ii avait repris le siège de Mayence, sur la rive droite du Rhin, cette fois; mais le matériel de siège n'avait pas été augmenté pendant son absence, et il était absolument insuffisant. Il en fit venir une grande quantité de Strasbourg; mais il fallut beaucoup de temps pour cela et, pendant ce temps, l'ennemi le harcelait. Championnet se fit battre au commencement d'octobre; la place de Mayence, d'autre part, s'était ravitaillée fortement au commencement du siège, par la rive droite du Rhin laissée libre. L'armée ennemie, commandée par Clairfayt, s'était considérablement augmentée. Jourdan, désespéré, demanda un congé le 6 octobre; Kléber demanda son changement avec insistance; il ne pouvait rien obtenir de l'Etat-major de Pichegru qui trahissait. Les vivres et les munitions manquaient. Les 15,000 hommes que Kléber commandait avec Bernadotte et Championnet, étaient malades, misérables et décou-
rages. Il n'y avait plus qu'a repasser le Rhin, Un historien de Kléber, M. Postel, raconte d'après le comte de Pajol ce qui se passa alors:
« Une erreur de Marceau que Jourdan venait de s'adjoindre, faillit tout compromettre : par inadvertance il mit le feu aux équipages de pont de Kléber. Voici de quelle façon se produisit cet incident, dont les conséquences pouvaient devenir si funestes :
» Le 18 octobre, au soir, Kléber avait pris les devants avec ses aides de camp, afin de s'assurer que tout était prêt pour le passage du Rhin. Parvenu à Engcrs, il aperçut tout à coup un bateau enflammé qui descendait le fleuve. Ne doutant pas un seul instant que ce ne fût un brûlot lancé contre nos ponts, il envoya en toute hâte le capitaine Pajol à Neuwied, afin de prévenir du danger l'adjudant général Bonnamy, déjà arrivé sur ce point, et le capitaine Tirlet, chargé de la construction et de la garde des ponts. Kléber leur prescrivait en outre d'activer le plus possible le passage de l'artillerie et des équipages, et aussi de prendre toutes les mesures propres à préserver les ponts, si précieux en ce moment. Ces recommandations étaient d'autant plus urgentes que bientôt le danger devint plus grand; car à ce premier brûlot, il en succéda vingt et jusqu'à trente autres, qui formaient une vraie flotille de flammes.
)) Les divisions Marceau et Ghampionnet arrivèrent dans la plaine de Neuwied avant que le premier pont, sur lequel les équipages défilaient, fût atteint
par les flammes. La division Bernadotte était un peu en retard, parce que, dans la dernière partie du trajet, l'arrière-garde avait dû engager le combat avec une colonne ennemie qui la serrait de trop près. L'affaire ne fut pas longue : attaqués avec fureur, les Autrichiens se mirent en retraite.
» La division Marceau avait en partie franchi le Rhin, quand le premier bateau enflammé arriva au pont et brisa deux cordes d'ancre. Cet accident fut réparé en un instant; mais bientôt on aperçut la flotiile en feu, qui approchait et menaçait les ponts d'une destruction complète. On organisa immédiatement, en travers du fleuve, tous les obstacles qu'on put établir à la hâte. Ils furent inutiles. Le premier pont fut rompu en trois endroits, et ses débris, mêlés aux brûlots, entraînèrent, la perte de l'autre pont, dit de l'Ile. Il ne resta plus alors, de tous les moyens de passage réunis sur ce point à grands frais et avec tant de peines, que quelques bateaux qui avaient résisté entre l'île de Weissenthurn et la rive gauche. » Kléber se trouvait sur la rive droite, coupé de ses communications et acculé au Rhin, où il pouvait être précipité à tout moment, avec les deux divisions et demie qu'il commandait. La situation était critique. Ce qu'il y avait de plus triste, c'est qu'elle était la conséquence de l'exécution maladroite d'ordres que Marceau avait donnés. En effet, ce général, avant de quitter ses lignes d'Ehrenbreitstein, avait prescrit de détruire les bateaux qui se trouvaient près de
cette place. Le détachement chargé de cette mission avait mis le feu aux embarcations amarrées a la rive droite, et les avait ensuite laissées aller au courant du fleuve, qui les jeta contre nos ponts de Neuwied.
» Marceau, s'apercevant du mal qu'avait causé l'ordre dont il aurait dû indiquer tous les détails d'exécution, se livra à un violent désespoir, et voulait se brûler la cervelle. Kléber, toujours calme au milieu des plus grands dangers, dut s'occuper de le ramener à des sentiments meilleurs. Il lui ordonna de se mettre à la tête de quatre régiments de cavalerie de sa division restés sur la rive droite, et de se préparer à concourir avec eux à repousser l'ennemi, qui ne manquerait pas de venir attaquer; Marceau trouverait ainsi le moyen de réparer le mai dont il était la cause involontaire. »
Kléber écrivit à Jourdan ce qui se passait :
(( Ce qui t'étonnera, lui disait-il, c'est que ce n'est » point l'ennemi qui a envoyé ces brûlots; ils nous » sont arrivés par un ordre inconsidéré, mal exécuté » peut-être, du pauvre Marceau, qui a fait brûler tous » les bateaux qui se trouvaient sur la rive droite, au » lieu de les faire passer sur la rive gauche. Il en est » désespéré, et, s'il ne meurt pas sur le champ de » bataille, il est déterminé à ne point survivre aux » malheurs qu'il aura occasionnés, et à ne jamais )) entendre les reproches qu'on pourrait lui faire. »
Kléber fit venir le chef des pontonniers.
— Combien de temps te faut-il pour construire un nouveau pont?
— Général, j'ai besoin de vingt-quatre heures.
— C'est bien; je t'en donne trente, mais tu m'en réponds sur ta tête?
Puis il rassemble ceux qui restaient sur la rive droite du Rhin, et leur dit :
<c Soldats! les Autrichiens commencent enfin à se montrer dignes de combattre avec nous. Eh bien! faisons leur voir que lorsque nous sommes arrêtés par un fleuve, c'est sur eux et non pas dans le fleuve que nous nous précipitons. Ouvrons-nous dans leurs rangs le passage que le Rhin nous refuse encore! ))
L'ennemi s'était, en effet, approché et il menaçait les divisions de Kléber. Celles-ci se précipitent sur lui avec fureur; les Autrichiens plient et se retirent en désordre. Le délai accordé au chef des pontonniers étant expiré, ce pont ayant été reconstruit, l'armée de Kléber le franchit et Kléber, le dernier, arrive sur la rive gauche. L'enthousiasme des troupes pour Kléber était au comble; on l'avait surnommé le Dieu Mars. Au sujet de ce passage du Rhin, le général Cafarelli a écrit à propos de Kléber: «Voyez-vous cet Hercule? Eh bien! son génie le dévore et le tue. On raconte de lui cent actions militaires magnifiques. Ce n'est rien encore auprès de ce qu'il est capable de concevoir et d'exécuter. Kléber s'installa à Bassenheim, à la fin d'octobre. Le corps
qu'il commandait était dans un dénuement effroyable. » Kléber écrivait à Jourdan : « La misère est vraiment grande, et le mécontentement universel. Le soldat ne reçoit toujours qu'une livre de pain par jour; je n'ai pas une goutte d'eau-de-vie à lui distribuer, et avec cela il est pieds nus et sans capote. Les officiers sont on ne peut plus décourage et il est à craindre qu'ils n'accroissent encô'rc le mécontentement général. Je t'invite à me/tre sous les yeux du gouvernement le tableau fidèle de l'état de l'armée^» afin qu'il se hâte de prendre des mesures efficaces, s'il veut prévenir sa désorganisation... Dep.uis deux jours, plus de 400 soldats des 23e et 87e demi-brigades ont abandonné leurs drapeaux! »
Le Directoire ne prenant aucune mesure pour améliorer cette situation, Kléber demanda un congé. Le 10 décembre, pendant une ronde, il entra dans un poste et trouva l'officier vêtu de guenilles et coiffé d'un vieux bonnet graisseux : «Vous n'avez donc pas de chapeau? — Non, mon général, mes effets ont été brûlés par un accident et je n'ai pas d'argent pour en acheter. »
Kléber lui donna, le lendemain, l'un de ses chapeaux et quelques vêtements que l'officier ajusta, comme il put, a sa taille.
Heureusement, le 17 décembre, Marceau battit les Autrichiens à Salzbach; Jourdan en profita pour accepter l'armistice que lui offrit le général Glairfayt. Le 1er janvier, Kléber signa une convention qui ter-
9i LE GÉNÉRAL KLÉBER.
minait cette triste campagne de 1795, et interrompait provisoirement les opérations militaires.
L'armistice dura jusqu'au 21 mai 1796. A ce moment, l'empereur d'Autriche le dénonça et les hostilités recommencèrent. Kléber avait profité de ce répit pour réorganiser les divisions de l'armée de Sambreet-Meuse qu'il commandait, et refaire certaines parties des fortifications de Dusseldorff, de Alken, Coblentz, Trêves, Trarbacht et Treis. Malheureusement les finances du Directoire étaient en mauvais état, et il était bien difficile d'obtenir les fonds nécessaires pour les dépenses urgentes qu'il convenait de faire. L'or se cachait ou était passé à l'étranger; la ruine et la dilapidation étaient partout. L'Etat payait ses fournisseurs avec des assignats qui perdaient, au change, une grande partie de leur valeur. Les fournisseurs de l'armée se rattrapaient en volant l'Etat, en ne livrant que de mauvaises marchandises et même en n'en livrant pas du tout ; de telle sorte que l'armée de Kléber, notamment, ne pouvait pas avoir de souliers.
Jourdan chargea Kléber de la direction de l'aile gauche de son armée, avec ordre de se porter sur les rivières de la Sieg et de la Lahn, de manière à combiner des mouvements permettant à Moreau, qui commandait en chef l'armée de Rhin-et-Moselie, après la trahison de Pichegru, de franchir le Rhin. Kléber, à la veille d'attaquer les Autrichiens, commandés par l'archiduc Charles, près de Dusseldorff, adressa à ses
soldats la proclamation suivante qui respire le plus pur patriotisme :
« Soldats !
» L'orgueil et l'opiniâtreté ont empêché nos ennemis de profiter des dispositions pacifiques que leur avait manifestées le Directoire exécutif. Ils vous préparent, mes chers camarades, de nouveaux lauriers à cueillir; vos triomphes dans la Belgique, sur le Rhin, doivent être à la République un sûr garant de ceux que vous allez obtenir. Bientôt vous combattrez encore ces armées que vous avez vues si souvent fuir devant vous; en les rencontrant dans les plaines, vous vous rappellerez Fleurus ; en les attaquant sur les montagnes, vos victoires de Jemmapes, de Louvain, du Limbourg, se retraceront à votre mémoire; le passage des rivières vous mettra sous les yeux vos succès sur la Sambre, la Boër et le Rhin. Partout donc où vous pourrez trouver l'ennemi, d'agréables souvenirs porteront dans vos âmes la conviction que rien n'est impossible à votre courage. Dignes de vous-mêmes, vous fournirez de nouveaux traits à l'étonnement de l'Europe, attentive à vos marches, et de nouvelles actions à la reconnaissance de vos concitoyens. Les brillants exploits de vos frères d'Italie, allumeront dans vos cœurs la noble ambition de rivaliser de gloire avec eux. Mais le courage ne doit pas être la seule vertu qui doit vous
caractériser : un amour ardent de vos devoirs me ré-
pond de la discipline, que vous observerez dans le pays que vous allez conquérir. Les propriétés des paisibles habitants des campagnes seront donc respectées; vous ne souffrirez pas que des hommes ennemis de votre gloire et de votre honneur, ternissent vos victoires par des actions indignes de l'humanité, se portent partout au pillage et ne présentent aux malheureux paysans que l'horrible spectacle de ces hordes du Nord qui, jadis, ne quittaient leur pays que pour porter chez leurs voisins le fer, la flamme et tous les crimes qui accompagnent l'anarchie et la licence. Le soldat français traite en frères ceux qui ne sont pas armés contre lui; les chaumières surtout, où reposent l'innocence et la paix, seront toujours un asile assuré pour ces vertus. Par votre conduite, vous inspirerez, mes camarades, la plus grande confiance aux habitants du pays; ils ne déserteront pas leurs maisons, vous les forcerez à vous estimer, vous parviendrez même à gagner leurs cœurs. Toutes les mesures sont prises pour que rien ne vous manque; mais si, dans la rapidité de votre marche, quelque service ne pouvait pas suivre, vous recueilleriez déjà le prix de votre bonne conduite dans l'empressement qu'apporteraient les gens du pays à vous procurer votre nécessaire; au lieu que, si vous jetiez la terreur ailleurs que dans l'armée ennemie, vous ne trouveriez plus qu'un désert, qui ne vous offrirait aucune ressource, qui vous laisserait en proie à la famine et à toutes ses horreurs. Votre propre intérêt
vous fait donc un devoir d'observer une exacte discipline; je n'aurai pas la douleur de sévir contre ceux qui s'en écarteraient, car, je le déclare, je le ferais sans ménagements; un prompt jugement des coupables vengerait nos camarades et l'honneur de mon pays. Mais non ! je n'aurai à retracer au gouvernement que vos triomphes; vos frères des autres armées J n'auront à s'entretenir que de vos exploits. Mar- j chons; que l'ennemi en fuite sur le Rhin, comme en j Italie, soit bientôt forcé d'implorer notre clémence; qu'il sache que des armées composées d'hommes aussi vertueux que braves, n'ont jamais prêté en vain le serment de revenir victorieuses!
» Kléber. »
Ce langage si noble et si ferme était tout l'opposé de celui que Bonaparte tenait, à ce même moment, à ses soldats en Italie. Au lieu de leur défendre le pillage et de les menacer de châtiments exemplaires f s'ils s'y livraient, Bonaparte leur promettait, au contraire, « de grandes villes, de fertiles provinces, des richesses a conquérir. » Il permettait le pillage et s'efforçait beaucoup plus de se faire de ses soldats des partisans pour sa personne et des soutiens pour son ambition que de conserver à la patrie républicaine des citoyens austères et braves. Comme Kléber, Hoche et Jourdan tenaient à leurs troupes un langage tout différent de celui de Bonaparte. Ils étaient dans la vérité des grandes traditions démocratiques et
humanitaires, tandis que Bonaparte, lui, préparait déjà la trahison et la dictature qui devaient mener la France aux abîmes.
Kléber passa le Rhin, le 30 mai 1796, à Dusseldorff, ville qu'il occupait depuis son premier passage du Rhin, et se dirigea vers Altenkirchen, où les Autrichiens étaient établis. Le général Lefebvre les délogea des hauteurs fortifiées, situées en avant de cette petite ville, après un combat sanglant. Kléber rendit compte de ce combat à Jourdan en ces termes :
« Ce matin, à 4 heures, l'avant-garde du général Lefebvre avait ordre de se mettre en mouvement et de diriger sa marche sur Altenkirchen; il était chargé d'attaquer cette position. La tête de la seconde division, aux ordres de Colaud, devait suivre à une demilieue la queue de Lefebvre et se mettre en bataille, en seconde ligne, dans la position en avant de Weyerbusch, dès que la première commencerait son attaque, afin de la soutenir. Lefebvre culbuta d'abord tous les avant-postes ennemis; et dès qu'il déboucha sur les hauteurs opposées à celles d'Altenkirchen, une canonnade des plus vives s'engagea de part et d'autre. Lefebvre, à qui la position ennemie était parfaitement connue pour y avoir combattu l'année dernière, partage aussitôt sa troupe en trois colonnes, donne le commandement de celle de gauche à Soult, celui de celle de droite au chef de la 25e demi-brigade, Brunet, et de sa personne reste à celle du centre avec le général de brigade Levai. Les deux colonnes de
droite et de gauche avaient ordre de déborder les ailes de l'ennemi et de les tourner; la colonne du centre était chargée de l'attaquer de front. Toutes ces dispositions s'exécutent avec le plus grand ensemble; partout on entend battre la charge; partout on voit les colonnes gravir des hauteurs presque inabordables; partout enfin on voit déployer la plus grande audace et la plus grande intrépidité ; l'ennemi oppose à cette attaque la plus vigoureuse résistance; mais enfin la baïonnette triomphe, et des charges de cavalerie, exécutées à propos et avec valeur, achèvent sa défaite, qui bientôt se change en déroute la plus complète.
» Trois mille prisonniers, parmi lesquels se trouvent les trois bataillons du régiment de Jordis en entier avec leur colonel et tous les officiers, quatre drapeaux, douze pièces de canon, quantité de caissons d'artillerie, partie des équipages tombés en notre pouvoir, sont les trophées de cette éclatante journée.
» Le combat ne dura que deux heures, mais il fut d'autant plus vif et plus sanglant pour l'ennemi. On ne vit jamais infanterie marcher et attaquer avec plus d'ordre, et jamais cavalerie mépriser davantage la grande supériorité de son ennemi.
)) Kléber.
» 4 juin 1796. t
Le 19 juin, Kléber, poursuivant sa marche, battit
encore l'ennemi à Uckerath. Il reçut alors du Directoire la lettre de félicitations dont voici le texte :
(( Nous vous adressons nos félicitations sur la » manière dont vous avez ouvert la campagne, par » de glorieux succès, à Uckerath et à Altenkirchen. » Le général en chef, Jourdan, n'a pas laissé ignorer » qu'ils sont dus à la sagesse, à l'activité de vos dis- » positions, à ce talent heureux et brillant qui vous » caractérise. Les braves troupes, sous votre com- » mandement, savent que vous les conduirez toujours » à la victoire. Le Directoire a la même confiance et » recueille avec intérêt les titres que vous acquérez à » l'estime nationale. »
Kiéber, dont la modestie égalait le mérite, répondit que, ce guidé par un grand maître, secondé par le zèle infatigable des officiers généraux et la plus étonnante valeur des troupes sous ses ordres, il lui restait peu de chose à faire pour obtenir ces éclatants succès. »
Les Autrichiens tenaient néanmoins en échec les deux armées de Moreau et de Jourdan. Ces deux généraux avaient mission de réunir leurs armées qui eussent pu alors refouler les Autrichiens ensemble. Les 110,000 hommes qui les composaient pouvaient triompher de l'armée ennemie, à condition qu'ils soient massés ensemble et non divisés en deux armées séparées et parallèles, car 1 armée autrichienne s'étant placée entre Moreau et Jourdan, allait, par grosses masses, de l'un à l'autre alternativement, et les battait fraction par fraction, à tour de rôle, étant
chaque fois supérieure en nombre à chacune des deux armées françaises. Kléber avait, à diverses reprises, exposé à Jourdan que le système que Moreau et lui pratiquaient depuis plusieurs semaines, de rester ainsi séparés l'un de l'autre, de marcher parallèlement, sans fusionner leurs armées, avait l'inconvénient grave de ne pas mettre en présence de l'armée autrichienne une masse assez forte, assez compacte, assez profonde pour la refouler; que les ennemis étant, chaque fois, à chaque bataille, plus nombreux que les Français, puisqu'ils allaient de Jourdan à Moreau et de Moreau à Jourdan, qui, eux, se trouvaient toujours séparés, isolés l'un de l'autre, il n'était pas étonnant que les Autrichiens empêchassent la marche en avant des deux armées françaises parallèles. L'ennemi, toujours en mouvement, était placé entre les deux armées françaises; or, comme il était à lui seul de beaucoup plus considérable en forces que chacune de ces deux armées, il avait raison assez aisément de l'une et de l'autre en les attaquant alternativement.
Jourdan refusait d'opérer sa jonction avec Moreau, ' et, de son côté, Moreau refusait d'opérer la sienne avec Jourdan. Ils ont prétendu ensuite, l'un et l'autre, : qu'ils avaient des ordres du Directoire pour agir comme ils le faisaient. Gouvion Saint-Gyr, dans ses mémoires, déclare que Garnot avait bien indiqué la fusion des deux armées comme l'objectif à réaliser. De son côté, Kléber, voyant que Jourdan ne voulait
pas de cette réunion, s'emporta à diverses reprises dans les explications qu'il eut, à ce sujet, avec son supérieur.
Jourdan ordonna à Kléber de continuer sa marche en avant, sans s'inquiéter de Moreau. Le 10 juillet, il occupa Friedberg et se présenta devant la place forte de Francfort le 12. Le gouverneur de cette ville , Wartensleben, déclara à Kléber qui l'invitait a capituler, qu'il ne pouvait pas répondre avant trois jours, car il avait envoyé des délégués auprès de l'archiduc Charles, pour demander l'autorisation de capituler. Kléber lui répondit que la République française considérait la ville de Francfort comme une ville ennemie, car elle s'était toujours montrée animée des sentiments les plus violents et les plus habiles contre le nouvel ordre de choses établi en France, et qu'il ne pouvait admettre aucun délai, qu'il allait commencer immédiatement le bombardement et donner l'assaut. Klébertfit en effet préparer les échelles, les sacs de terre et tous les moyens d'attaque employés en pareil cas. Quelques obus bien dirigés mirent le feu sur plusieurs points de la ville à la fois; le 15, Francfort ouvrit ses portes. Le lendemain, Kléber passa la rivière de Kinzig.
Jourdan, à ce moment, tomba malade; Kléber, qui le remplaça comme général en chef, demanda à Moreau, le 1er août, où et quand il désirait opérer la jonction des deux armées. Moreau n'accepta pas, il se borna à répondre à Kléber qu'il avait ordre du
Directoire de marcher sur la Bavière et le Tvrol. Kléber s'empara de Konigshofen et de Bamberg; battit les Autrichiens à Altendorff et à Forckheim; mais il dut céder, le 7 août, le commandement à Jourdan qui était guéri de son indisposition. Moreau, de son côté, n'avançait pas, de telle sorte que l'armée de Jourdan était trop en avant et isolée. Kléber voyant que ses avis n'étaient pas écoutés, que Moreau et Jourdan ne voulaient pas s'unir, finit par perdre patience; et cédant à son caractère emporté, il entra dans une grande colère. Jourdan le mit aux arrêts. Kléber donna immédiatement sa démission.
Ace moment, Carnot, considérant que Jourdan ne tirait pas parti des succès de son armée, qu'il ne comprenait pas ses instructions et que l'insuffisance de son instruction militaire, malgré ses grands mérites et ses grands services, pouvait compromettre la savante campagne qu'il fallait faire contre l'archiduc Charles, le remplaça par le marquis de Beurnonville. Kléber consentit alors a rentrer à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le 12 octobre, le Directoire, sur la proposition de Beurnonville, offrit à Kléber le commandement en chef; il refusa, trouvant que le plan adopté par le Directoire n'était pas exécutable. Voici la lettre qu'il écrivit au Directoire en réponse au décret de nomination qu'il lui envoya :
« Kléber au Directoire exécutif; » J'ai reçu, Citoyens-Directeurs, avec la plus vive
sensibilité, le témoignage de confiance que vous me donnez en me conférant le commandement en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse; j'y répondrais mal si je pouvais me déterminer à l'accepter.
» Pénétré du plus ardent amour pour mon pays, prêt à verser pour lui la dernière goutte de mon sang, il n'est qu'un sacrifice que je me sens incapable de pouvoir jamais lui faire, c'est de compromettre ses intérêts en acceptant une place que je ne me trouverais pas en état de remplir entièrement. Celle de général en chef exige un homme qui réunisse aux talents d'un habile capitaine ceux d'un excellent administrateur et, plus encore, dans les circonstances actuelles, un génie créateur. Je ne suis, Citoyens- Directeurs, qu'un soldat.
» Pour mettre dans les opérations cette audace, cette intrépidité qui amènent quelquefois le succès, il suffit d'être sévèrement attaché à ses devoirs; mais, pour les combiner, pour faire marcher de concert toutes les parties qui les rendent presque infaillibles, il faut être un grand homme, un homme vraiment privilégié de la nature; car, ici, ni la volonté la mieux prononcée ni les efforts de l'application la plus opiniâtre ne peuvent suppléer à ce qu'elle aurait refusé.
» Les raisons qui ne m'ont jamais permis de répondre, dans d'autres temps, à la même marque de confiance subsistent toujours; mes actions, mon langage, furent et seront toujours les mêmes. Je redoute
peu la responsabilité personnelle; que peut-elle avoir d'effrayant pour celui qui a fait à sa patrie tous les sacrifices qu'elle exige? Mon premier conseiller, celui dont je crains le plus la censure, c'est le sentiment de mes propres forces; c'est ma conscience. Je ne pourrais impunément la braver. Elle m'ordonne de ne pas compromettre les intérêts de la République en acceptant une place au-dessus de mes moyens.
» J'obéis à sa voix, et, quoi qu'il arrive, je ne la méconnaîtrai pas. Je ne puis mieux mériter ni justifier vos bontés, Citoyens-Directeurs, qu'en sachant moi-même y mettre des bornes, en vous priant de reconnaître celles dans lesquelles la nature m'a renfermé et que le bien de mon pays ne me permettra jamais d'outre-passer.
» A son arrivée à l'armée de Sambre-et-Meuse, le général Beurnonville l'a partagée en deux ailes; il m'a confié le commandement de la droite, se réservant plus spécialement celui de la gauche. Je crois, dans cette place, pouvoir servir plus avantageusement la République que dans celle où m'appelait votre confiance. Veuillez donc me permettre, Citoyens-Directeurs, de ne pas la quitter. J'emploierai tous mes moyens pour seconder le général Beurnonville, dont les talents administratifs et les connaissances militaires doivent nous promettre les plus heureux succès. Nous travaillons sans relâche et de concert ; et aussitôt que les subsistances et les effets d'habillement nous permettront de marcher en avant, l'armée
nous donnera des preuves qu'elle n'a rien perdu du moral qui la caractérise. Ses revers ne peuvent être attribués aux batailles qu'elle a livrées; mais, nu et sans pain, que peut l'homme le plus brave? Quand le soldat verra que le gouvernement s'occupe de venir à son secours, qu'il aura de quoi se mettre à l'abri de l'intempérie des saisons, que les subsistances seront en partie assurées, alors. Citoyens-Directeurs, la République aura bientôt de nouveaux triomphes à célébrer. Les soldats de Sambre-et-Meuse sont encore les mêmes qui ont chassé les Autrichiens de la Belgique, et les ont poussés jusqu'aux frontières de la Bohême. Dignes d'eux-mêmes et de la cause qu'ils défendent, ces enfants de la Révolution en seront toujours les plus solides appuis.
» L'indiscipline et l'insubordination étaient venues de ce que les distributions ne se faisaient pas, de ce qu'il n'y avait plus dans les services aucune espèce d'organisation. Ces crimes et tous ceux qui en étaient découlés disparaîtront avec la cause qui les a produits.
» Aussitôt que tous ces maux seront réparés, nous reprendrons l'offensive; nous attaquerons l'ennemi partout où nous le rencontrerons; et la victoire, qui fut si longtemps fidèle à nos drapeaux, couronnera encore nos efforts. Les forces que nous avons devant nous ne peuvent nous en imposer; dès que nous aurons réuni quelques moyens de transport, que le soldat nraura plus à craindre la faim et le froid, nous irons soutenir les brillants exploits de l'armée de
Rhin-et-Moselle. et prendre part aux événements qui doivent nous donner une paix glorieuse, une paix qui nous fasse recueillir le fruit des travaux accomplis pour l'obtenir. »
Cette lettre était une ironie peu voilée des reproches que Kléber faisait, depuis longtemps, au Directoire. Ses soldats ne recevaient ni subsistance ni habillement: il s'était plaint souvent, on ne lui avait pas répondu. Il ne voulait point se charger de mener au combat une armée sans vivres et sans souliers. Il avait fait tout ce qu'il était humainement possible de faire; il ne pouvait plus continuer à sacrifier par milliers l'existence de ses malheureux compagnons d'armes. Il avait assez du système que l'on pratiquait; il était écœuré, navré. Voyant que l'on ne donnait pas à ses soldats ce dont ils avaient absolument besoin, il se retira complètement du service, en déclarant que, y rester plus longtemps dans des conditions qui étaient faites à l'armée « ce serait se déshonorer. ))
Il le fit en décembre 1796. Beurnonville ne pouvant plus, lui aussi, rester à la tête d'une armée à laquelle tout manquait, était parti, le 14décembre, laissantlà le service, endisantàKléber qu'il lui abandonnait lecommandement en chef par intérim. Kléber, dès le lendemain, écrivit au ministre de la guerre du Directoire :
« Le général Beurnonville, étant tombé malade, » m'a remis le commandement en chef de l'armée de » Sambre-et-Meuse, en se réservant toutefois de cor- » respondre directement avec vous, citoyen Ministre, » et avec le Directoire exécutif.
108 LE GÉNÉRAL KLÉBRR.
)) Je vous prie donc de m'indiquer l'officier général )) auquel je dois remettre à mon tour le commande- » ment provisoire si, lors de l'arrivée de la permis- » sion de me retirer du service, que j'attends d'un » moment â l'autre, le général Beurnonville n'était » pas encore rétabli.
» Je vous prie, citoyen Ministre, de vouloir m'an- » noncer bientôt que je suis libre de me retirer; je » vous en aurai une obligation toute particulière.
» Kléber. ))
Puis, comme le Ministre de la guerre ne se hâtait pas de lui donner sa liberté, il lui écrivit de nouveau le 26 décembre. A la fin de sa lettre, on lit ces mots :
ce Je vous aurais volontiers parlé d'une pension de retraite, mais je n'ai ni l'âge, ni les années de service nécessaires pour avoir quelques droits à la gratitude nationale. En me livrant à une branche d'industrie quelconque, j'espère trouver de quoi vivre et rendre toujours, quoique dans une carrière différente, des services à ma patrie. »
Quelle sanglante ironie ! Alors que les fournisseurs des armées, les banquiers juifs, les tripoteurs, les négociants véreux s'enrichissaient autour du Directoire, Kléber, le brave des braves, et l'armée deSambre-et-Meuse mouraient de faim, et abandonnaient le drapeau pour ne pas mourir de froid à son ombre, et ne pas le déshonorer par leur noire indigence!
Le 26 décembre, le Directoire accepta la démission
LK GKNÉRAL KLÉBER. 109
de Kléber, et lui alloua un traitement de réforme. Il se retira à Strasbourg, puis à Ghaillot. près de Paris, dans une modeste maison de campagne. Très aigri par les tribulations et les malheurs qu'il avait éprouvés, il faisait remonter la cause des difficultés au milieu desquelles le Directoire se débattait à l'incapacité de ses membres. Il y avait alors, dans le public, dans l'armée, dans la presse un parti formidable de mécontents ameutés contre le Directoire. Kléber était dans les rangs de ce parti. On assure qu'il dénigrait, sans cesse, le Directoire. Sa parole acerbe n'avait pas d'expressions assez violentes pour décrier les membres du gouvernement. Les Directeurs, avertis de cette attitude, le tirent surveiller, puis tâchèrent de le calmer. Le ministre de la guerre, Pétiet, ancien fonctionnaire de Louis XVI. et que Kléber avait connu comme commissaire général aux armées en 1792, homme d'une haute intégrité, essaya de lui faire entendre la voix de la raison et de l'apaisement. Il le conduisit un soir à une fête chez le général Barras, président du Directoire. Celui-ci était occupé à jouer aux cartes, selon son habitude, lorsque Kléber entra. Sa haute stature et ses anciens services étaient très connus ; il fit sensation bien que l'on fût à ce moment tout absorbé par la renommée croissante du jeune Bonaparte. Barras, lui, ne s'occupa pas de Kléber; ce ne fut qu'après avoir fini sa partie de piquet, qu'en se promenant dans les salons, il dit quelques mots insignifiants, en passant, à Kléber. Celui-ci quitta le Luxembourg mécontent.
— Gomment, dit-il à Pétiet, c'est ainsi que votre gouvernement reçoit un homme comme moi, qui et rendu des services et occupé un poste important?
— De quoi vous plaignez-vous? dit Pétiet; il vous a parlé, il n'est pas plus communicatif avec les autres invités.
— Ne me parlez plus de vos Directeurs, je ne veux plus voir aucun d'eux.
Kléber continua ses attaques et ses invectives contre le Directoire. Le 18 fructidor approchait; le Directoire fit sonder les opinions de Kléber et s'informa s'il pouvait compter sur sa popularité dans l'armée et si, au besoin, il consentirait à défendre le gouvernement légal de son pays. L'on assure que Kléber répondit qu'il n'avait pas à intervenir, qu'il était partisan du respect absoludu gouvernement légal du pays, qu'il consentirait, s'il en était besoin, à tirer sur les ennemis du Directoire, mais qu'eu le faisant, il tournerait le dos aux Directeurs; que son républicanisme était hors de tout soupçon, mais qu'il entendait la République autrement que les Directeurs.
Le Directoire ayant réussi à dissoudre le Conseil des Cinq Cents et à exiler ses ennemis après fructidor, Kléber fut porté sur la liste de proscription comme entaché de royalisme. L'on prétend que Hoche, qui n'aimait pas Kléber, l'avait desservi auprès des Directeurs. Quoiqu'il en soit, il ne fut l'objet d'aucune mesure et d'aucune poursuite. Son nom ne fut pas maintenu sur la liste des proscrits, et il continua à vivre dans sa paisible retraite de Chaillot.