‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 112 sur 284 · RENTRÉE DE LA FAYETTE A METZ · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE LA FAYETTE A METZ

De plus, la fête projetée en l’honneur des Suisses de Châteauvieux soulevait les polémiques les plus violentes. Collot-d’Herbois, Robespierre, Marat et la majorité des Jacobins en soutenaient la nécessité; les constitutionnels s’élevaient au contraire contre un projet qu’ils sentaient dirigé contre leur chef, La Fayette. André Chénier prêtait à ces derniers le secours de son talent et de sa plume incisive. Le général eut quelque peine à s’arracher au spectacle de cette lutte; toutefois, il repartit pour Metz, le 20 mars 1792(1), tandis que Rochambeau, malade, menacé d’une hydropisie de poitrine, était hors d’état de rejoindre son armée (2), au grand désappointement de ceux qui le considéraient comme l’homme de guerre le plus propre à conduire nos armées (3).

Le 30 mars 1792, le comte Louis de Cobenzl écrivait à Kaunitz que La Fa}mtte pourra faire quelque tentative vers Trêves etCoblentz, mais qu'il ne s’éloignera pas de la frontière, parce qu’on lui suppose le projet de se saisir, en cas de guerre, de la personne du roi et de la famille royale et de la transporter, avec son corps d’armée, dans l’intérieur du royaume ou vers les provinces méridionales, pour avoir des otages précieux, lorsque tôt ou tard il sera réduit à capituler (4). D’autre part, le 7 avril, le général Biron écrivait de Valenciennes à Talleyrand :

Il me semble que si M. de Rochambeau ne peut pas revenir, le seul parti à prendre serait de faire passer le maréchal

(1) On lit dans la Chronique de Paris, du 21 mars 1792 (nc 8 r , p. $24) : « M. La Fayette est parti hier pour se rendre à Metz. »

(2) On lit dans le Journal de Paris, du 4 avril 1792 (n°95, p. $86) : « Pendant que les généraux Luckner et La Fayette sont allés rejoindre les années dont ils ont le commandement, le maréchal de Rochambeau est retenu ici par le mauvais état de sa santé. »

($) Cf. Arch. hist. de la guerre, armée du Nord, registre de correspondance de Biron, lettre du $i mars 1792 à Dumouriez, p. 91.

(4) Cf. Vivcnot, Quellen \ur politik der deutschcn Kaiscrpolitik Oesterreichs; 1875, t. Ier, p. 229.

de Luckner à notre armée et de laisser le commandement de celle d’Alsace à M. de Gelb, qui, avec le Rhin devant lui, sera plus que suffisant à une très bonne défensive. Le nom de Luckner fera beaucoup et le danger de confier à M. de La Fayette l’armée active et le destin de la France sera moins grand (i).

Les ennemis de La Fayette l’attaquaient de tous les côtés : ils firent courir le bruit qu’il était venu de nouveau à Paris, dans le but de s’opposer à la fête des Suisses de Châteauvieux. A cette fausse nouvelle, ce fut une explosion de colère dans la presse du parti avancé. Au club des Jacobins, on l’attaqua avec violence et on l’accusa de vouloir empêcher la fête projetée en l’honneur des soldats de Châteauvieux . Le 6 avril , Robespierre s’écriait :

C’est La Fayette que nous avons ici à combattre; c’est La Fayette, qui, après avoir fait dans l’Assemblée constituante tout le mal que le plus grand ennemi pouvait faire à la patrie, c’est lui qui, après avoir feint de se retirer dans ses terres pour briguer la place de maire, non pour l’accepter, mais pour la refuser, afin de se donner par là un air de patriotisme, est ensuite promu au généralat de l’armée française, pour mettre fin aux complots ourdis depuis trois ans (2).

Le g avril, Collot-d’Herbois disait :

Je dis que l’ennemi de la chose publique, c’est cet homme qui ose opposer sa volonté au vœu national, ce personnage nouvellement arrivé à Paris qui se nomme La Fayette (3).

(1) Cf. Arch. hist. de la guerre, armée du Nord, registre de correspondance de Biron, p. 122. — Le ij avril, Dumouriez écrivit à Biron : <c Soyez sûr, mon ami, que M. de La Fayette ne commandera point l’armée du Nord, que, si M. de Rochambeau se trouvait malheureusement hors d’état de faire la campagne, on y ferait passer le général Luckner. »

(2) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. III, p. 46 5 .

(3) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. 111, p. 479.

[l791 2] attaques CONTRE LA FAYETTE 289

Le Patriote français, du 10 avril 1792 (1), renfermait ces menaces significatives :

On dit que M. La Fayette est à Paris. Que vient-il y faire? Croit-il retrouver encore le 17 juillet? Non, il ne retrouvera que les hommes du 14 juillet. Que vient-il faire enfin? Nous tromper? Le temps de l’erreur est passé. Relever son crédit? Il est perdu sans ressource. La séance d’aujourd’hui l’a prouvé, la journée entière l’a prouvé.

Marat écrivit au maire Petion, le 11 avril 1792, et lui dénonça « que le sieur Mottié est accouru à Paris pour travailler l’armée et faire manquer la fête civique pour les tristes restes de Châteauvieux (2). » Le Père Duchesne mettait dans la bouche de MmE Veto des propos accusant La Fayette, le fidèle Blondinet , d’avoir manigancé avec son cousin Bouillé le massacre de Nancy.

D’autre part, le Journal de Paris , du 12 avril 1792, démentait le bruit de la présence de La Fayette dans la capitale :

On a affirmé à la tribune des Jacobins et on a publié dans le journal de cette société que M. de La Fayette était arrivé à Paris et que c’était lui qui excitait l’opposition presque universelle qui s’est élevée parmi les citoyens de la capitale, et surtout dans la garde nationale, contre la fête scandaleuse préparée pour des soldats rebelles, que la justice de la nation suisse avait condamnés aux galères et que la clémence de la nation française en a tirés. Il est faux que M. de La Fayette soit venu à Paris, et c’est un mensonge très gratuit; mais tous les moyens sont bons pour l’esprit de parti.

Au sein de l’Assemblée législative, Gouvion protestait, le 9 avril, contre la présence des soldats de Châ-

(2) Cf. le texte de cette lettre de Marat aux Pièces justificatives , n° XXI .

[WJ

teauvieux, assassins de son frère, tué à Nancy, et donnait, le 17, sa démission de député de Paris pour aller servir à l’armée du Centre, sous les ordres de son ancien chef(i). Le 15 avril, la fête des soldats de Châteauvieux eut lieu, et dans l’hymne satirique qu’André Chénier publia, le jour même, sur « ces guerriers illustrés par le sang de Desilles », on pouvait lire cette strophe sur La Fajœtte :

Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,

Et ce beau jour luira bientôt!

C’est quand tu conduiras Jourdan à notre armée Et La Fayette à l’échafaud (2).

En même temps, on chantait à la cérémonie une ronde et un chœur en l’honneur des Suisses de Châteauvieux, dont les paroles étaient de Marie-Joseph Chénier et la musique de Gossec.

Tandis qu’on vilipendait ainsi La Fayette, il était à Metz et s’occupait avec zèle du bien-être de ses troupes. Il allait, à l’hôpital, goûter la soupe et il faisait observer au médecin Marchand que le bouillon était trop faible (3).

Le 19 avril 1792, il adressa une circulaire aux officiers généraux pour leur annoncer l’intention du roi que l’ar-

(1) On publia sur ce fait une caricature, dont je possède un exemplaire, et qui a pour légende : La démission motivée du 17 avril 1792. Elle représente : i° Gouvion à la iribune, disant : « Je pleure mon frère et l’inutilité de sa mort pour tous les contre-révolutionnaires, même des deux Chambres. » — 20 Bouillé le traître, avec cette légende : <« Je ne laisserai pas pierre sur pierre. » — 30 La Fayette, son parent, avec cette légende : « L’appel nominal. » — 40 Malseigne. — ǰ Denou.

(2) Cet Hymne d’André Chénier fut publié dans le Journal de Paris du 15 avril 1792, n° 106, p. 429.

(3) Le 15 avril 1792, le médecin Marchand écrivait à La Fayette (Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre) : « Dans les différentes visites que vous avez faites à l'hôpital de Metz depuis votre arrivée, vous avez constamment trouvé le bouillon trop faible et les diverses épreuves que vous avez fait faire sous vos yeux , quoiqu’elles aient produit quelque amélioration, n’ont pu totalement corriger le défaut dont vous vous plaignez et qui existe dans ledit hôpital depuis l’ordonnance de 1788. »

Page 1