ACCÈS DE VANITÉ
et je le crains à ce point que je voudrais redevenir simple volontaire, à moins que le Congrès ne m’offre les moyens de réparer cette triste affaire par quelque glorieuse opération... Pour vous, mon cher général, je sais bien que vous ferez tout pour me procurer la seule chose que j’ambitionne : la gloire.
Le 23 février, La Fayette insista de nouveau sur son affligeante et ridicule situation :
Je suis envoyé avec grand bruit à la tête d’une armée pour faire de grandes choses. Le continent et bientôt la France, l’Europe, et, qui pis est, l'armée anglaise, sont dans l’attente. Combien ils seront trompés ! combien on se rira de nous !... J’avoue, mon cher général, que je ne puis maîtriser la vivacité de mes sentiments, dès que ma réputation et ma gloire sont touchées.
Cet accès de vanité, qui est une des caractéristiques de La Fayette, dut faire sourire le sage et désintéressé Washington (1). Toutefois celui-ci consola paternellement le marquis par sa lettre du 10 mars :
Quelle que soit la peine que votre ardeur pour la gloire vous fait ressentir de ce désappointement, soyez assuré que votre réputation est aussi belle qu’elle fut jamais et qu’aucune nouvelle entreprise n’est nécessaire pour effacer cette tache imaginaire.
La Fayette mit à profit ses loisirs forcés; il distribua un peu d’argent à ses hommes, qui réclamaient leur paye arriérée, approvisionna les forts et tâcha de se concilier
(1) La Fayette ne cessait de chanter les louanges de Washington. Il écrivit, le 12 mars 1778, au baron de Steuben : « Ce grand homme ne peut avoir d’autres ennemis que ceux de son pays... Je crois le connaître autant que qui ce soit; son honnêteté, sa franchise, sa haute raison, sa vertu, dans toute l’acception la plus étendue du mot, sont au-dessus de toute louange. »
les Hurons et les Iroquois, alliés des Anglais, mais qui massacraient indistinctement amis et ennemis. C’est ainsi qu’une jeune Américaine fut tuée par les sauvages qu’un officier anglais, son amant, avait chargés de l’escorter. Une assemblée générale eut lieu à Johnson’s Town, sur la rivière Mohawk, et La Fayette s’y rendit en traîneau. « Cinq cents hommes, femmes et enfants, lit-on dans ses Mémoires , bariolés de couleurs et de plumes, avec leurs oreilles découpées, leurs nez chargés de joyaux, et leurs corps presque nus marqués de figures diverses, assistaient à ces conseils. Les vieillards, en fumant, y parlaient fort bien sur la politique. » La Fayette sut séduire ces Troquois, qui lui donnèrent le nom d’un de leurs guerriers, Kayewla, et conclurent avec lui un traité d’alliance. Les Onéïdas et les Tuscaroras, « nos seuls vrais amis », demandèrent un fort, qui resta sous la garde de l’officier Gouvion.
Cependant le Congrès déclarait, le 2 mars 1778, qu’il avait une haute opinion de la prudence, de l’activité et du zèle de La Fayette, et qu’il était pleinement convaincu que ni lui ni aucun des officiers qui l’accompagnaient ft-’ avaient manqué en rien à ce qui pouvait donner à l’expédition le plus d’effet possible. La Fayette trouva, en rentrant à Albany, ce baume consolateur, et s’empressa de remercier Washington, le 25 mars. D’Albany, il regagna le camp de Valley-Forge, en Pensylvanie (1). La nouvelle du traité de commerce et d’alliance défensive conclu, le 6 février 1778, entre la France et les États- Unis, fut célébrée avec le plus vif enthousiasme, le 2 mai, par l’armée américaine, dont La Fayette, ceint d’une écharpe blanche, traversa les rangs, accompagné
(1) Cf. lettres de La Fayette à sa femme, de Valley-Forge, 14 avril, et de Germantown, 28 avril.