RÉVOLUTION DU 10 AOUT
fait de liberté je ne me fie à lui, ni à personne, et que, s’il voulait trancher du souverain, je me battrais contre lui tout comme en 1789. Mais si, respectant la souveraineté nationale, il veut assurer dans ce pays-ci une constitution libre, jouer personnellement un rôle admirable, et éviter la perte morale et physique qui l’attend infailliblement au bout du rôle contrerévolutionnaire, alors nous pourrons parler, et ce ne sera jamais que la déclaration des droits à la main (1).
La révolution du 10 août 1792 éclaircit la situation politique : la nyyauté constitutionnelle avait vécu. C’était l’effondrement des rêves, des aspirations de La Fayette, la ruine de l’œuvre qu'il avait élaborée et soutenue. Aussi, quand la nouvelle lui parvint à Sedan, le 12 août, demanda-t-il au ministre de la guerre des explications :
J’apprends, Monsieur, qu’il y a eu de grands mouvements à Paris, et vous sentez que j’attends avec anxiété des nouvelles plus exactes que celles qui me sont parvenues. Les désordres de la capitale sont sans doute payés par les puissances étrangères pour aider la contre-révolution, et cette opinion se fortifie bien par le rapprochement de ces mouvements et de leurs époques avec ceux des puissances étrangères (2).
Le 1 3 août, La Fayette adressa à son armée un ordre du jour faisant connaître la suspension du roi et lui enjoignant de se rallier autour de la Constitution (3). Le même jour, il écrivit aux administrateurs du département des Ardennes et à la municipalité de Sedan, pour leur affirmer qu’il ne manquerait pas à son serment d’observer la Constitution et qu’il ne courberait « sous aucun despo-
(1) Cf. Mémoires de La Fayette.
(2) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Nord. — Servan, qui avait remplacé d’Abancourt au ministère de la guerre immédiatement après la journée du 10 août, répondit, le tû août, à La Fayette qu'il croyait, comme lui, que les désordres de la capitale avaient été incités par les puissances étrangères, mais que la vigueur du peuple avait vaincu le despotisme. Il est probable que La Fayette ne reçut pas cette lettre.
(?) Cf. Moniteur , t. XIII, p. 451.
tisme une tète qui, depuis que j’existe, a été dévouée à la cause de la liberté et de l’égalité, et souvent risquée pour elle dans les deux hémisphères (1). » Le 14, il fit arrêter, par la municipalité de Sedan, les commissaires Antonelle, Kersaint et Peraldi, qui venaient, au nom de l'Assemblée, faire reconnaître le nouveau gouvernement (2).
La Fa}^ette résistait donc ouvertement aux hommes qui avaient pris le pouvoir et suspendu Louis XVI. Il se faisait envoyer par ses troupes des adresses de fidélité et de dévouement (3); mais il s’aperçut bientôt de l’inanité de ces témoignages. Le 15 août, il passa en revue ses troupes dans la plaine de Sedan et, comptant sur son ancienne popularité, il voulut faire prêter le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi, mais les murmures des officiers et des soldats répondirent seuls à cette invitation. Un capitaine des volontaires de l’Ailier lui dit : « La liberté, l’égalité, l’Assemblée nationale, voilà les seuls noms qui puissent entrer dans nos serments (4). »
Le général constitutionnel, comme on l’appelait, avait perdu tout ascendant sur ses troupes, et le nouveau gouvernement allait lui demander un compte sévère de sa conduite (5). Le 12 août 1792, l’ex-constituant Anthoine
(1) Cf. Moniteur , t. XIII, p. 480.
(2) Cf. Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. 1er, p. iô.
(j) Plusieurs de ces adresses, en date des 15 et 14 août 1792, et émanées
des divers régiments de l’armée du Nord, sont conservées aux Archives nationales, C 358.
(4) Cf. A. Chuquet, La première invasion prussienne, p. 55.
(5) Le Moniteur, ordinairement favorable à La Fayette, l’accabla, dès qu’il vit la fortune tourner. Le 10 août 1792, il condamna en ces termes la conduite du général : « Le général La Fayette est condamné aux yeux de l’Europe entière par le décret même qui l’absout. Pour avoir le prétexte de demander impérieusement la répression des sociétés patriotiques, il avait accusé l’Assemblée nationale d’être soumise à leur influence. Or, le décret démontre évidemment que l’Assemblée n’y est nullement soumise : donc le général dénonciateur a calomnié les sociétés et l’Assemblée ; donc l’Assemblée, par son décret d’absolution, prouve à toute l’Europe qu'il était coupable. »