LES PRISONNIERS A NIVELLES
prendre, dans ces temps de révolutions, les précautions nécessaires vis-à-vis des personnes dont les sentiments n’invitaient pas à la confiance.
Comme M. de La Fayette et ces autres messieurs refusent de donner leur parole, c’est nous avertir de les bien garder. D'ailleurs, comme je ne puis disposer de leurs personnes avant d’avoir reçu les ordres de Sa Majesté l’empereur, je dois en être responsable et je donne à M. le major de Paulus tous les moyens qu’il trouvera convenables pour la plus grande sûreté (1).
La Fayette et ses compagnons furent transférés, le 25 août, à Nivelles, ville située au bord de la Thienne, à vingt-quatre kilomètres de Bruxelles. Il écrivit de ce lieu au duc de La Rochefoucauld, qu'une mort tragique empêcha de recevoir sa lettre :
Si je recouvre ma liberté, je passerai dans un village d’Angleterre, parce que je ne puis m’arracher à l’intérêt que m’inspire ma patrie; mais, dans le cas où le despotisme et l’aristocratie d'une part, et de l'autre les factions ou la désorganisation me feraient perdre l’espoir de la voir libre, je redeviendrai uniquement américain, et, retrouvant sur cette heureuse terre un peuple éclairé, ami de la liberté, observateur des lois, reconnaissant pour le bonheur que j’ai eu de lui être utile, je raconterai à mon respectable ami Washington, à tous mes autres compagnons de révolution, comment celle de la France a été, malgré moi, souillée de crimes, traversée par des intrigants et détruite par la corruption et l’ignorance, devenues les instruments des plus viles passions.
Le même jour, il consolait sa vénérable tante, Mm’ de Chavaniac, et attestait la tranquillité de sa conscience :
Au reste mes infortunes n’ont changé ni mes principes, ni mes sentiments, ni mon langage. Je suis ici ce que je fus toute
(1) Cf. Max Büdinger, La Fayette in Œderrcich ; Vienne, 1878, in-8. Pièce justificative A.
ma vie. Mon âme, je l’avoue, est livrée à une profonde douleur, mais ma conscience est pure et tranquille, et je doute que les chefs des différentes factions qui m’ont déchiré puissent en dire autant.
De plus, il annonçait qu’il envoyait Bureaux de Pusy à Bruxelles pour demander justice au gouvernement des Pays-Bas de cette violation du droit des gens. Le
26 août, il adressa à son ami William Short, ministre des Etats-Unis à La Haye, la déclaration du 19 août, en le priant de la faire publier. Il lui raconta aussi les raisons de sa fuite et l’incident de son arrestation, et ajouta (1) :
Vous m’obligerez grandement, mon cher ami, de partir pour Bruxelles, aussitôt que cette lettre vous parviendra, et d’insister pour me voir. Je suis citoyen américain, officier américain. Je ne suis plus au service de France. En me réclamant, vous êtes dans votre droit, et je ne doute pas de votre arrivée immédiate. Dieu vous bénisse (2) !
Cependant le roi de Prusse était résolu à ne pas lâcher son prisonnier, quitte à laisser plus tard au roi de France, replacé sur son trône, le soin de décider de son sort. Le
27 août 1792, le prince de Reuss écrivit au duc de Saxe- Teschen :
Des lettres particulières donnent avis que La Fayette se vante qu’il lui sera donné la permission d’aller où bon lui semblera. Mais le roi de Prusse croit qu’il ne peut être regardé que comme prisonnier et qu’il est de la dernière importance de le traiter comme tel, étant un des plus coupables et sans doute disposé à faire du mal où il pourra. Le roi soumet aux lumières de Votre Altesse royale si elle ne voudrait pas trouver bon de se tenir assuré de cet homme abominable en le faisant transporter sous bonne escorte à
(1) Cf. Memorial de Gouverneur Morris , t. Ier, p. 365.
(2) Cf. Pièces justificatives , n° XXVI 1.
[1792] LES constituants retenus prisonniers
Luxembourg, ou, pour se tenir plus éloigné du théâtre, à Ehrenbreitstein, jusqu’à ce que Sa Majesté très chrétienne, replacée sur son trône, puisse et veuille décider de son sort (1).
Le 27 août, La Fayette instruisit de sa triste odyssée une amie, dont l’affection ne devait jamais l’abandonner, la princesse d’FIénin(2).
Le gouvernement autrichien fit trois parts de ses prisonniers : les officiers qui n’avaient pas servi dans la garde nationale furent relâchés, avec défense de rester dans le pays ; les aides de camp de La Fayette furent envoyés à Anvers et enfermés dans la citadelle ; enfin La Fayette, César de Latour-Maubourg, Alexandre Lameth et Bureaux de Pusy furent transférés, le 2 septembre, à Arlon,à 12 kilomètres de Longwy.
Ces quatre hommes étaient, en effet, aux yeux des Autrichiens, de grands criminels, puisqu’ils avaient appartenu à cette Assemblée constituante, qui avait fait la Révolution française et dépouillé Louis XVI, beau-frère de l’empereur d’Allemagne, d'une partie de son pouvoir souverain. Ainsi, par une ironie du sort, proscrits de leur pays comme royalistes, ils étaient considérés comme les pires révolutionnaires. On les retint comme des otages répondant de la sûreté du roi et de la reine de France.
Le général, brusquement séparé de ses compagnons, ne put faire ses adieux qu’à son aide de camp Louis Romeuf. En embrassant cet ami fidèle, La Fayette lui fit
(1) Cf. Vivenot, Qucllcn yir politik dcr deutschen KaiserpolitikŒstcrreichs, t. II, p. 170
(2) La princesse d’Hénin était alors réfugiée en Angleterre. Elle fut dès lors la principale correspondante du prisonnier. Les Mc me ire s de La Fayette reproduisent dix lettres à elle adressées par le général, du 27 août 1792 au 16 mai 1794.
la déclaration suivante, qu’il lui recommanda de publier après sa mort :
J’avais bien prévu que si je tombais dans les mains des gouvernements arbitraires, ils se vengeraient de tout le mal que je leur ai fait; mais, après avoir défendu contre les factieux, jusqu’au dernier instant, la Constitution libre et nationale de mon pays, je me suis abandonné à mon sort, pensant qu’il valait mieux périr par la main des tyrans que par la main égarée de mes concitoyens. Il fallait surtout éviter qu’un grand exemple d’ingratitude nuisît à la cause du peuple auprès de ceux qui ignorent qu’il y a plus de jouissances dans un seul service rendu à cette cause, que toutes les vicissitudes personnelles ne peuvent causer de peines. Au reste, ils ont beau faire, les vérités que j’ai dites, mes travaux dans les deux mondes ne sont pas perdus. L’aristocratie et le despotisme sont frappés à mort, et mon sang, criant vengeance, donnera à la liberté de nouveaux défenseurs.
Louis Romeuf écouta, en sanglotant, ce testament de son général, qu’il n’espérait pas revoir, et il eut soin d’en consigner aussitôt les termes (1).
Tandis que La Fayette voyageait sous la garde sévère des Autrichiens, ses ennemis se réjouissaient de sa chute et le gouvernement et le peuple français prenaient à son égard les mesures les plus rigoureuses. Dès le 10 août 1792, dans la première séance de la Commune de Paris, on avait renversé, aux acclamations des tribunes, les bustes de Bailly, La Fa}mtte,Necker, Louis XVI, « tous ces charlatans de patriotisme, dont la présence blesse les yeux de bons citoyens (2) ». Le 18, la Commune de Paris ordonna l’impression et l’affichage de la lettre de La Fayette à son armée, « afin qu’on apprenne à signaler l'homme qui, en se couvrant du masque du
(1) Cf. Mémoires de La Fayette.
(2) Cf. Tourneux, Proces-verbaux de la Commune de Paris , p. 6.