LETTRE DES PRISONNIERS A BONAPARTE
de remercier Talleyrand et le général Clarke, et d’écrire, le 6 octobre 1797, à Bonaparte la lettre suivante :
Citoyen général,
Les prisonniers d’Olmütz, heureux de devoir leur délivrance à la bienveillance de leur patrie et à vos irrésistibles armes, avaient joui, dans leur captivité, de la pensée que leur liberté etleur vie étaient attachées auxtriomphes delà République et à votre gloire personnelle. Ils jouissent aujourd’hui de l’hommage qu’ils aiment à rendre à leur libérateur. Il nous eût été bien doux, citoyen général, d’aller vous offrir nous-mêmes l’expression de ces sentiments, de voir de près le théâtre de tant de victoires, l’armée qui les remporta et le héros qui a mis notre résurrection au nombre de ses miracles. Mais vous savez que le voyage de Hambourg n’a pas été laissé à notre choix, et c’est du lieu où nous avons dit le dernier adieu à nos geôliers que nous adressons nos remerciements à leur vainqueur.
Dans la retraite solitaire, sur le territoire danois du Holstein, où nous allons tâcher de rétablir les santés que vous avez sauvées, nous joindrons aux vœux de notre patriotisme pour la République l’intérêt le plus vif à l’illustre général, auquel nous sommes encore plus attachés pour les services qu’il a rendus à la cause de la liberté et à notre patrie que pour les obligations particulières que nous nous glorifions de lui avoir, et que la plus vive reconnaissance a gravées à jamais dans nos cœurs.
Salut et respect,
La Fayette, Latour-Maubourg, Bureaux-Pusy.
Le 8 octobre, La Fayette témoigna à Francis Huger et au général Fitz-Patrick sa reconnaissance pour le dévouement qu’ils lui avaient montré. Il vit son généreux ami d’Archenholtz et le poète Klopstock, répondit aux invitations de la famille Parish, puis il se rendit avec sa femme et sa fille à Wittmold, près de Ploën. Ils y arrivèrent le 17 octobre 1797 et y furent reçus avec tendresse
par la comtesse de Tessé et la marquise de Montagu (i).
Ladélivrance des prisonniers d’Olmütz causa en Europe une sensation profonde ; leur captivité avait fourni le sujet d’une pièce de théâtre, le Prisonnier d' Olmïit\, jouée à Paris, le Ier prairial an V (20 mai 1797), et dédiée par son auteur, Préfontaine, à Mmo de La Fayette. On y louait l’intervention de Bonaparte (2). Dès le 22 juin 1797, Mme de Staël avait écrit à La Fayette :
Venez directement en France! Il n’y a pas d’autre patrie pour vous. Vous y trouverez la République que votre opinion appelait, lorsque votre conscience vous liait à la royauté; vous la trouverez illustrée par la victoire et délivrée des crimes qui ont souillé son origine ; vous la soutiendrez, parce qu’il ne peut plus exister en France de liberté que par elle, et que vous êtes, comme héros et comme martyr, tellement uni à la liberté qu’indifféremment je prononce votre nom et le sien pour exprimer ce que je désire pour l’honneur et la prospérité de la France.
La Fayette ne pouvait pas, pour le moment du moins, répondre à cet éloquent appel. Il fallait, au sortir d’une si longue et si rude captivité, se reprendre et se reposer. La santé de Mme de La Fayette, à jamais compromise, réclamait des soins assidus. De plus, le général, ayant appris, dès sa sortie de prison, le coup d’Etat du 18 fructidor, ne craignit pas de manifester sa désapprobation en ne remerciant pas le Directoire. Celui-ci, choqué de ce silence, fit vendre les biens que La Fayette possédait encore en Bretagne. Ce n’était donc pas le moment de
(1) Cf. La marquise de Montagu, p. 299.
(2) Cf. Le prisonnier d’Ohnüt % ou le dévouement conjugal, drame en un acte et en prose, par P.-A. Préfontaine ; Paris, 1797, in 8. fBibl. du Sénat, collection Pixérécourt, théâtre révolutionnaire, carton 51.) — M. Henry Welschinger a analysé, dans son Théâtre de la Révolution (p. 253), cette pièce," où l’auteur met en scène, dans les cachots d’Olmütz, La Fayette, sa femme et ses filles, et fait intervenir Bonaparte comme un dieu sauveur.