‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 15 sur 284 · CARTEL ADRESSÉ A LORD CARLISLE · texte numérisé non relu

CARTEL ADRESSÉ A LORD CARLISLE

J’ai été révolté de l’avant-dernier paragraphe de la lettre des commissaires au Congrès; il va de l’honneur de la nation de ne pas le passer sous silence. Lord Carlisle est le président de ces messieurs ; c’est un homme de trente-cinq ans, bien constitué, bien leste, et dont la fortune, le rang et la naissance lui donnent une grande existence en Angleterre ; je vais lui écrire un billet doux et lui proposer une correction exemplaire, à la vue des armées américaines et anglaises. Je n’ai rien à faire ici de bien intéressant et, tout en tuant lord Carlisle, je peux faire à Whiteplains des arrangements plus importants. Je me flatte que le général Washington ne désapprouvera pas cette proposition, et je suis sûr qu’elle fera un bon effet en Amérique.

Le 24, il demanda à Washington l’autorisation d’envoyer un cartel à lord Carlisle, et, sans attendre la réponse, il somma, en termes hautains, le commissaire anglais de lui donner une réparation publique de l’offense faite à la France. Il s’attira de lord Carlisle une réponse ironique, concluant par ces mots : « Je pense que toutes ces disputes nationales seront mieux décidées lorsque l’amiral Byron et le comte d’Estaing se rencontreront. » Washington avait, d’ailleurs, prévu ce résultat, quand il écrivait à La Fayette, le 4 octobre :

Le généreux esprit de chevalerie, chassé du reste du monde, a trouvé un refuge, mon cher ami, dans la sensibilité de votre nation seulement. Mais c’est en vain que vous tâcherez de le conserver, si vous ne trouvez pas d’antagoniste, et, quoique cette susceptibilité pût être bien adaptée aux temps où elle existait, de nos jours il serait à craindre que votre adversaire, se couvrant des opinions modernes et de son caractère public, ne tournât un peu en ridicule une vertu de si ancienne date.

La Fayette n’avait plus qu’une pensée fixe : retourner en France.

Le 17 septembre, il écrivait de Bristol au comte d’Estaing :

Dans tous les cas, je vous prie de m’emmener avec vous, monsieur le comte ; mon cœur aime à s’attacher à votre fortune et j’espère que vous ne vous refuserez pas à l’attraction qui m’attire vers vous. D’ailleurs, dès qu’il n’y a plus de flotte ici, je me crois rappelé par mon devoir dans ma patrie.

Le 21, de Warren, il déclarait à l’amiral que, si on faisait une descente en Angleterre, il voulait y participer.

Si l’on y allait sans moi je me pendrais. J’aimerais mieux être soldat là que général partout ailleurs, et le bonnet de grenadier formerait complètement mon ambition, pourvu que j’eusse le plaisir de voir un beau feu à Londres.

Son enthousiasme pour les Américains avait baissé et sa correspondance en témoignait. Le bruit s’en répandit en France, et la Correspondance secrète le recueillit (1). D’ailleurs, Washington conseillait lui-même à son ami de ne pas se laisser détourner de son projet de faire une visite à sa Cour, à sa femme, à ses amis, par l’espoir chimérique d’une expédition au Canada (2). Cette expédition était en effet le rêve de La Fayette, qui en entretenait le Congrès et le comte d’Estaing, auquel il avait présenté un projet (3). En voyant que ni le Congrès, ni Washington ne considéraient son idée comme réalisable, le marquis sollicita, le 13 octobre, du Congrès, la permission de rentrer dans son pays pour prendre part à la guerre

(1) On lit dans la Correspondance secrète à la date du icr janvier 1779, t. Vil, p. 195 : « Le marquis de La Fayette a écrit à un ami : « Je commence à m’apercevoir que, séduit par un faux enthousiasme, j’ai fait une faute de tout quitter pour courir en Amérique; mais c’en serait une plus grande d’en revenir. Le calice est tiré; il faut le boire jusqu’à la lie, mais la lie se fait déjà sentir. »

(2) Lettre de Washington à La Fayette, en date du 25 septembre 1778.

(3) Cf. Tower, II, 13.

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