MALADIE GRAVE DE LA FAYETTE
contre l’Angleterre. Le Congrès lui en donna, le 21, l’autorisation dans les termes les plus flatteurs, et chargea son ministre plénipotentiaire à Versailles d’offrir, au nom de la nation américaine, au marquis, « une épée de prix ornée d’emblèmes convenables (1) ». Le lendemain 22, le président Laurens écrivit au roi Louis XVI une lettre relatant les services du major général et recommandant ce noble jeune homme à son attention. Il transmit la délibération du Congrès, le 24, à La Fayette, qui répondit, de Philadelphie, le 26 octobre, pour remercier du noble présent qui lui était fait. « Mon vœu le plus ardent, ajoutait-il, est d’employer bientôt cette épée pour leur service contre l’ennemi commun de ma patrie et de ses chers et fidèles alliés. »
Au mois de novembre 1778, La Fayette partit à cheval de Philadelphie pour Boston. Depuis son arrivée en Amérique, il avait déployé une si fébrile activité qu’il s’était échauffé le ^ang. Les derniers événements et de nombreuses veillées et libations complétèrent ce surmenage. A Fishkill, situé à huit milles du quartier général, il fut pris d’une inflammation d’intestins si grave que le malade se crut perdu et que les médecins pensèrent de même. Le bruit se répandit que le jeune héros, thc soldier's friend , l’ami du soldat, était mourant, et de toutes parts s’élevèrent des plaintes et des regrets. Washington allait prendre chaque jour des nouvelles de son ami et montrait un visage attristé. Heureusement la nature vint à l'aide du patient et des médecins : une hémorragie abondante, qui parut devoir emporter le malade, le sauva. La convalescence dura trois semaines, au bout desquelles La Fayette eut la permission de voir
(1) Le 20 octobre, La Fayette écrivit de Philadelphie au comte d’Estaing qu’il avait obtenu son congé, et qu'il porterait des instructions à Franklin.
PIÈCE ÉCRITE PAR LA FAYETTE A BORD DE C Alliance, LE 10 JANVIER I779
DÉPART POUR LA FRANCE
le général et de s’occuper de ses affaires. Il fit de tendres adieux à Washington et, quoique faible encore, reprit sa route. Il arriva, le vendredi 18 décembre 1,878, à Boston (1), où il acheva de se réconforter par du vin de Madère. Le 5 janvier 1779, il écrivit à Washington (2), et le lundi 1 1 il s’embarqua (3) à bord de la frégate l' Alliance, mise à sa disposition par le gouvernement américain (4). Au moment de lever l’ancre, il adressa un dernier adieu à son cher et à jamais bien-aimé ami Washington :
Adieu, mon cher général, j’espère que votre ami français vous sera toujours cher. J’espère que je vous reverrai bientôt, que je vous pourrai dire moi-même avec quelle émotion je quitte à présent la côte que vous habitez, et avec quelle affection, quelle vénération je serai toujours votre respectueux et sincère ami.
(1) On lit dans le Courrier de l'Europe (t. V, n° XIII, 12 février 1779, p. loi), cet extrait de la Galette de Trenton , du 31 décembre 1778, sous la rubrique de Boston, 19 décem'bre : « Vendredi dernier [18 décembre] l’honorable général marquis de La Fayette, qui s’est si noblement distingué dans la cause de notre pays, est arrivé dans cette ville, venant du quartier général. »
(2) Washington écrivit, le 28 décembre 1778, à Benjamin Franklin, pour lui recommander tout spécialement La Fayette : « Les généreux motifs qui l’ont décidé à traverser l’Atlantique, le tribut qu’il a payé à la bravoure, à la bataille de Brandywine, ses succès en Jersey, avant que ses blessures ne fussent guéries, dans une affaire où il menait de la milice contre des grenadiers anglais, la brillante retraite par laquelle il a évité une manœuvre combinée de toutes les forces britanniques dans la dernière campagne, ses services dans l’expédition contre Rhode-Island, sont de telles preuves de zèle, de son ardeur guerrière et de ses talents, qu’elles l’ont rendu cher à l’Amérique et doivent grandement le recommander à son prince. »
(j) La Fayette s’embarqua avec MM. de Raymondis, chef de pavillon, de Brosses et Duplessis, officiers d'artillerie. (Cf. le Courrier de l’Europe , t. V, n° XVI, 2; février 1779, p. 122.)
(4) L’Alliance était une belle frégate de 36 canons; elle avait pour commandant un marin français, natif de Saint-Malo, au service des Etats-Unis, et elle comptait cent trente-cinq hommes d’équipage. (Cf. le Courrier de l'Europe, t. V, n» XV III, 2 mars 1779, p. 1 j 8. )
La Fayette échappe à une tempête et à un complot et débarque à Brest le 6 février 1779. — 11 est mis aux arrêts à son arrivée à Paris et est toutefois reçu avec enthousiasme à la Cour et à la ville. — Il obtient le régiment des dragons du roi, devient le héros du jour et est célébré, même au théâtre. — 11 fait divers projets pour venir en aide aux Etats-Unis et présente à Vergennes un plan de descente en Angleterre. — Il est envoyé à Saint-Jean-d’Angely. — II est nommé, le Ier juin 1779, aide-major général des logis en Bretagne et en Normandie. — II se rend au Havre et envoie à Vergennes un plan d’expédition en Amérique. — 11 reçoit l'épée d'honneur à lui décernée par le Congrès américain. — Il correspond avec Washington. — Naissance de son fils George, le 24 décembre 1779. — 11 fait adopter l'envoi d’un corps expéditionnaire aux Etats-Unis et exprime le désir de le commander. — Nomination de Rochambeau au commandement de ce corps. — La Fayette s’embarque sur la frégate l’Hermione, à l’île d’Aix, le 11 mars 1780.
Le voyage de VA lliance ne se passa pas sans incidents ; aux abords du banc de Terre-Neuve la frégate essuya une tempête qui la priva de son mât de hune. Echappé à ce danger, La Fayette en courut un plus grand, à deux cents lieues environ des côtes de France. L’équipage, qui comptait cent trente-cinq hommes, avait été composé en partie de prisonniers ou de déserteurs anglais ; ceux-ci complotèrent de s’emparer du navire et de massacrer les officiers. Lleureusement un Américain, que les conspirateurs prirent pour un des leurs et auquel ils offrirent le commandement de la frégate, prévint le capitaine et La Fayette, qui firent mettre aux fers trente-trois des plus coupables (1). Huit jours plus tard Y Alliance entra dans le port de Brest, le 6 février 1779 (2). La Fayette quitta
(1) Le Courrier de l'Europe, dans son numéro du 2 mars 1779 (t. V, p. 158), donna des détails sur le retour de La Fayette et sur le complot dont celui-ci faillit être victime.
(2) Cette date est fournie par la Galette d’Amsterdam , qui publia, dans
RETOUR A PARIS
cette ville le 8 et arriva, le 12, à Versailles, où il fut reçu par les ministres Maurepas et Vergennes (1). Il repartit le même jour pour Paris, où sa femme l’accueillit avec une tendresse aiguisée encore par l’absence et par l’inquiétude (2). Le roi lui infligea, pour la forme, une punition de huit jours d’arrêt, que le marquis subit à l’hôtel de Noailles (3).
La Fayette, parti en rebelle et en fugitif, revenait favori et triomphant (4). De toutes parts on le félicitait,
son numéro du 23 février 1779, l'information suivante : « Le marquis de La Fayette, venant d’Amérique, est entré le 6 de ce mois au port de Brest. II en est reparti le 8 et est arrivé à Versailles le 15 au soir. « Elle rectifie celle du 12 février, adoptée par M. C. Tower d’après Mme de La Fayette, et celle du 20 donnée par M. Bardoux et répétée à tort par moi-même. 11 faut dire que La Fayette, dans ses Mémoires , n’a pas marqué le quantième du mois. Les dates du 6 février pour l’arrivée à Brest et du 8 pour le départ de cette ville concordent avec l’arrivée de La Fayette à Versailles, qui eut lieu le 12 février, comme le constate une lettre du comte de Vergennes à Montmorin, écrite ce même jour. II fallait, en effet, quatre jours pour franchir les cent quarante et une lieues qui séparaient Brest de Versailles. J’ajouterai que la date du 12 février, donnée par M“>e de La Fayette dans sa Vie de la duchesse d’Ayen, est celle de l’arrivée de son mari près d’elle, seule date qui l’intéressât.
(1) Le 12 février 1779, le comte de Vergennes écrivit de Versailles au comte de Montmorin (Arch. des Affaires étrangères, Espagne, t. 592, n° 110) : « Dans le moment, M. le marquis de La Fayette est arrivé; je ne l’ai vu qu’un instant. Il est sorti de Boston le 14 janvier sur une frégate américaine. La seule nouvelle qu’il nous rapporte est que Byron avait fait voile de Newport, en Rhode-Island, pour les lies, avec onze vaisseaux et plusieurs frégates, le ij septembre. Tout était tranquille sur le pays. Les Anglais semblaient ne vouloir y conserver que New-York, Rhode-Island et Halifax. Je n’ai pas encore vu les dépêches qu’il m'a apportées. «(Cf. H. Doniol, t. IV, p. 2.)
(2) Voici le passage de la Vie de Mme la duchesse d'Ayen, par Mme de La Fayette, p. 6; : « M. de La Fayette revint d’Amérique, le 12 février 1779, à l'instant où on ne l’attendait pas. Ma mère me prépara à cet heureux moment et me l’annonça elle-même. Je n’essayerai pas de peindre de quelle manière elle partageait ma joie, ni ce qu’elle éprouvait elle-même en voyant, à cette époque, et le caractère et les démarches de M. de La Fayette jugés comme ils l’avaient été par elle depuis longtemps, sa conduite si conforme à ce qu’elle attendait de lui et sa femme heureuse après tant d’alarmes. «
(3) Dès le 14 février, La Fayette avait sollicité du comte de Vergennes l’autorisation de voir Benjamin Franklin, qui désirait l’entretenir d’affaires importantes.
(4) Ce sont les propres expressions de La Fayette dans ses Mémoires.
on le fêtait; à la Cour comme à la ville c’était le héros du jour. Tous les ministres le consultaient, et, ce qui valait bien mieux — c’est lui-même qui l’affirme — toutes les femmes l’embrassaient. Après ses huit jours d’arrêt, il écrivit au roi pour reconnaître son « heureuse faute », et alla recevoir à Versailles une « douce réprimande ». La reine elle-même daigna lui faire obtenir, le 3 mars 1779, la permission d’acheter au marquis de Créquy le régiment des dragons du roi, qui lui coûta 80,000 livres et lui donna le grade de mestre de camp (1).
Les journaux mentionnèrent son retour (2). Le 17 avril 1779, la Comédie-Française donna la première représentation d’une comédie de Rochon de Chabannes, Y Amour français , en un acte et en vers. L’auteur y avait intercalé une tirade en l'honneur de La Fayette, et
(1) Cf. Archives administratives de la guerre.
(2) La correspondance de Grimm annonça le retour de La Fayette et raconta une aventure galante que celui-ci aurait eue avec une jeune sauvage. (Cf. éd. Tourneux, t. XII, p. 218.) — La Galette d’Amsterdam inséra, dans son numéro du 2} février 1779, les nouvelles suivantes de Paris, en date du 15 février : « Le marquis de La Fayette, venant d’Amérique, est entré le 6 de ce mois au port de Brest. Il en est reparti le 8 et est arrivé à Versailles le 15 au soir. A peine eut-il mis pied à terre qu’il se rendit chez M. de Maurepas, ministre d’Etat, dont il fut accueilli avec les démons trations de la distinction la plus flatteuse. On 11e doute nullement que ce brave officier ne reçoive aussi bientôt de Sa Majesté elle-même, ainsi que de toute la nation, les témoignages les mieux mérités de la considération qu’il s’est acquise par la manière aussi courageuse qu’intelligente dont il s’est conduit chez les Américains. On confirme aussi la nouvelle déjà annoncée que le Congrès, en reconnaissance des services que lui avait rendus M. de La Fayette, avait donné ordre à M. Franklin de lui offrir une épée enrichie de diamants. » — La correspondance secrète de Metra consacre, à la date du 3 mars 1779 (t. VII, p. 512), les lignes suivantes à notre héros : « Le marquis de La Fayette est de retour. Comme il avait quitté la France sans permission du roi, il a été puni parles arrêts pro forma. Libre au bout de douze jours, il a été présenté au roi et s’est montré publiquement. Il lui a été enjoint, ainsi qu’à tous les officiers qui sont revenus, avec lui, de ne rendre aucun compte de l’état des affaires d’Amérique, dont il ne rapporte pas des nouvelles fort satisfaisantes. » — Cf. aussi le Courrier de L'Europe, n03 des 23 février et 2 mars 1779, t. V, p. 122 et 138.