FÊTES A NEW-YORK
États-Unis. Les deux amis s’embrassèrent et dînèrent ensemble ; Adams, courbé sous le poids de ses quatrevingt-neuf ans, incapable de sortir de sa chambre, se sentit rajeunir par l’évocation des souvenirs de l’époque héroïque, et La Fayette, toujours vert malgré ses soixante-sept printemps, revivait sa vingtième année.
Le 30 août, une grande revue et un banquet de douze cents couverts complétèrent cette triomphale réception des habitants de Boston. Le lendemain 31, La Fayette partit pour se rendre aux invitations des villes de Lexington, Concorde, Salem, Marble-Head et New- Buryport. Partout, les illuminations et les banquets se succédaient. Le ier septembre, à Portsmouth, quatre cents dames se firent présenter au général, qui n’avait rien perdu de sa galanterie d’autrefois. On revint à Boston le 2 septembre, puis on repartit pour Flartford, où, le 4, les élèves des écoles remirent une médaille en or au général; puis, sur un vapeur, les voyageurs rentrèrent, le 5 septembre, dans le port de New-York. Pendant huit jours, ce furent des fêtes inoubliables. Le 9, dans l'église Saint- Paul, on le reçut au son de cette Marseillaise, proscrite en France. Le 10, le colonel Muir, colonel du 90 d’artillerie, lui offrit une épée richement ciselée. Le 1 1 , les chevaliers du Temple lui firent une réception maçonnique. Enfin, le 1 3 , la ville de New -York donna à La Fayette une fête de nuit et un bal dans le fort abandonné de Castle- Garden, élevé sur une île artificielle. Le coup d’œil était féerique; chacun voulait adresser un dernier adieu au héros; Fenimore Cooper, qui assistait à cette grandiose manifestation, a témoigné de l'enthousiasme de ses compatriotes et des honneurs rendus à l’hôte de la nation (1).
(1) Cf. Fenimore Cooper, Lettres sur les mœurs et les institutions des Etats-Unis ; 1828, in-8.
La Fayette, tout habitué qu'il fût à la gloire, était profondément ému de ces témoignages d’admiration ; mais il ne savait comment répondre aux invitations qui lui parvenaient de toutes parts. Il en exprimait le regret avec cette bienveillance qui charmait tous les cœurs (1). Malgré ces fêtes incessantes, il écrivait à sa famille et à ses amis. De New-York, le 21 septembre, il mandait à son vieux compagnon d’armes Mathieu Dumas :
Quelle que fût mon attente sur les miracles produits ici par quarante-huit ans d’indépendance, d’instruction civique et de liberté, ils dépassent tout ce que j’aurais pu imaginer. Que serait aujourd’hui la France si notre révolution de 89 avait conservé son impulsion primitive (2)?
Le 23 septembre, La Fayette quitta New-York et dut s’arrêter à Bergen, Newark, Elisabeth-Town, Rahway, New-Brunswick, Princeton et Trenton. Le dimanche 26, il alla visiter, dans sa demeure de Bordenton, Joseph Bonaparte, qui vivait avec sa fille et son gendre, le prince de Canino. Ils dînèrent ensemble, échangeant les souvenirs d’une époque où le frère de Napoléon était au faîte des grandeurs. Sur cette terre d’exil, le prince déchu et le héros triomphant s’embrassèrent en se quittant.
Le 27 septembre, les voyageurs poursuivirent leur route; ils pénétrèrent en Pensylvanie, s’arrêtant à Morrisville, à Bristol, à l’arsenal de Frankfort, et, le 28, ils firent leur entrée dans Philadelphie. La Fayette fut reçu dans la salle où avait été proclamée l’indépendance des États-Unis, au pied de la statue de Washington. Ces grands souvenirs et la présence d’un des héros de cette glorieuse épopée soulevaient un enthousiasme indescrip-
(1) Cf. lettre de La Fayette, en date de New-York, 15 septembre 1824.
(2) Lettre inédite communiquée par M. Noël Charavay.