MANIFESTE AUX ÉLECTEURS DE MEAUX
teurs de l’arrondissement de Meaux, en date du 13 juin 1831, les principes qui avaient guidé sa conduite. Il terminait cette déclaration par ces mots :
Telles sont les observations que, dans ce moment critique d’élections, ma conscience m’a dit de publier. Si je me suis permis de rappeler des faits personnels, c’est uniquement pour obtenir, je l’avoue, plus de confiance à ce qu’on appellera sans doute des théories, comme Napoléon disait idéologie. C’est aussi pour séparer une fois de plus la cause sacrée de la liberté d’avec les hérésies qui la dénaturent, les excès qui l’ont retardée, les crimes qui l’ont profanée, et les apologies qui la perdraient encore, si elle n’avait pas son refuge dans les purs souvenirs et les sublimes sentiments qui ont caractérisé la grande semaine du peuple.
La Fayette fit imprimer ce manifeste, qui fut répandu à un grand nombre d’exemplaires. La Cour et le ministère s’en offusquèrent, et les bonapartistes ne le goûtèrent pas. Le 30 juin, le général l’envoyait au maréchal Gérard. Le 5 juin, il fut réélu député par l’arrondissement de Meaux par 486 voix contre 162 à de Rigny, et par celui de Strasbourg, par 117 voix contre 92 à Frédéric de Turckheim. La Fayette opta pour le premier de ces deux collèges, donnant ainsi une preuve de reconnaissance à ses fidèles électeurs de Meaux. Il revint de La Grange à Paris, et assista, le 27 juillet, à la fête funéraire qui eut lieu pour la célébration de l’anniversaire de la Révolution et pour l'inauguration au Panthéon de la liste des citoyens morts pendant les trois journées (1).
La Fayette, devenu un des chefs de l’opposition dynastique, soutint, le icr août 1831, Laffitte pour la présidence
(1) Cf. lettre de La Fayette, en date de Paris, 28 juillet 1851. « Il parait, dit-il, que le roi ne m’a pas reconnu sur notre premier banc de députés lorsqu’il passait au Panthéon devant nous. On m’a comblé de témoignages d’affection publique et par conséquent d'adhésion à mon programme. »
de la Chambre, et Dupont de l’Eure pour la vice-présidence. Le candidat ministériel, Girod de l’Ain, ne battit Laffitte que de cinq voix, et Dupont de l’Eure fut élu. Peu s’en fallut que le cabinet Casimir Perier ne se retirât; l’entrée d’une armée hollandaise en Belgique le maintint aux affaires. La Fayette prit part à la discussion de l’adresse au roi et demanda, le 15 août, au ministre des affaires étrangères si la France laisserait l’Autriche écraser les Italiens. Il réclama, avec sa ténacité ordinaire, la reconnaissance de l’indépendance de la Pologne, et parla ironiquement des traités de la Sainte-Alliance, qui, dit-il, « ont tous été faits contre nous, et pour la ruine de nos libertés, de notre indépendance, de notre existence sociale ». Le 1 1 septembre, il insista de nouveau pour empêcher la Prusse d’étrangler la Pologne. La nouvelle de la prise de Varsovie le remplit de douleur, mais ne ralentit pas son zèle pour cette infortunée nation. Le 20 septembre, il répondit à un discours de Thiers, et se défendit de vouloir la guerre. Il s’écriait :
Mais en même temps que nous ne voulons pas de la guerre à tout prix, nous ne voulons point aussi la paix à tout prix. Nous ne voulons point la paix aux dépens même de la paix, au prix de la paix elle-même. Car je mets en fait (du moins c’est mon opinion) qu’il ne suffit pas d’être sage à la manière dont l’entendent les puissances étrangères, mais qu’il faut être ferme et énergique pour conserver la paix (1).
Le 6 octobre 1831, La Fayette, fidèle à ses anciennes convictions, s’opposa à l’institution d’une pairie hérédi-
(1) Dans ce discours, La Fayette insinua que Thiers avait dit que les crimes de 1793 avaient été nécessaires pour défendre le sol français. « Il me semble d'ailleurs, dit-il, que dans une histoire de la Révolution dont le préopinant est l’auteur, et dont je n’ai qu’à me louer, car il y a parlé d’une manière très obligeante pour moi, il me semble, dis-je, qu’il avait déploré cette malheureuse nécessité oû l’on se serait trouvé à cette époque. »
fl8jl] ABOLITION DE LA PAIRIE HEREDITAIRE 49$
taire. Il déclara que l’aristocratie est un mauvais ingrédient en politique et affirma qu’il avait toujours été pour le système des deux Chambres, malgré l’opinion de Turgot et de Franklin. Le io, il obtint gain de cause; le 11, il ne parvint pas à faire admettre un amendement tendant à la nomination des pairs pour quinze années, et au renouvellement quinquennal de la Chambre haute. Il considérait toutefois l’abolition de l’aristocratie héréditaire « comme un bon corollaire de la nuit du 4 août (1) ». Il accepta, à cette même époque, les fonctions de maire de Courpalay, commune d’où dépendait son château de La Grange. Le 29 novembre, il assista, en uniforme de grenadier de la garde nationale polonaise, à la célébration de l’anniversaire de l’insurrection de Pologne. Il rappela qu’il avait été le compagnon d’armes de Pulawski et de Kosciuszko, et il termina son discours par les cris de : Gloire à la Pologne! Vive la Pologne!
Cette généreuse fougue trouvait des improbateurs. Elle ne pouvait plaire aux diplomates, dont les paladins ont coutume de déranger les laborieux calculs. Le duc de Dalberg écrivait à Talleyrand, le 21 novembre 1831 : « Quand les masses sont soulevées, sont poussées par des brouillons, par des La Fayette, qui peut les arrêter (2)? » Rien non plus n’était capable d’arrêter La Fayette, tout fier d’avoir écrasé la pairie héréditaire. Le 7 décembre, il continua son œuvre, en faisant supprimer les peines portées par l’article 259 du Code pénal contre ceux qui s’attribuent des titres de noblesse légalement non conférés. Comme à son ordinaire, il évoqua l’Assemblée constituante ; il rappela même le fameux décret du 1 9 j uin 1790, qui avait aboli les titres de noblesse, et à propos duquel
(1) Cf. lettre de La Fayette, en date de Paris, 15 octobre i8jt.
(2) Cf. Mémoires de Talleyrand , t. IV, p. 551.
il avait dû faire amende honorable à Louis XVI (i). Il dit avec raison que la création de la noblesse impériale avait été un pas vers la contre-révolution. Il conquit, cette fois encore, les applaudissements et le vote de l’Assemblée.
L’année 1832 ne ralentit pas l’activité de La Fayette. Par la parole et par la plume, il prodigua les conseils et réconforta les opprimés. Le 3 janvier, il écrivit au général Ostrowski; le 14, à lord Holland; le 17, à dom Pedro, auquel il recommanda son petit-fils, Jules de Lasteyrie, qui, par un heureux atavisme, voulait prendre part à la campagne pour l’indépendance portugaise. Le ier février, il stigmatisa la conduite de l’Autriche dans les affaires d’Italie. Le 5, il donnait une lettre de recommandation auprès du président Andrew Jackson au ministre plénipotentiaire de Belgique aux États-Unis, et faisait l’éloge des Belges, qui « ont maintenant pris un rang distingué parmi les nations libres », et de leur roi élu, Léopold Ier, qui « est un honnête homme ». Le 8 mars, la discussion du budget du ministère des affaires étrangères lui fournit une nouvelle occasion d’interpeller le gouvernement sur sa conduite à l’égard des peuples dont la révolution de juillet avait réveillé les espérances de liberté et de délivrance. Il se félicitait de voir le drapeau tricolore flotter sur Ancône, mais il exprimait des doutes sur les résultats effectifs de cette intervention. Le 9 avril, il défendit la cause sacrée des réfugiés politiques.
Cependant, le choléra ravageait Paris. Le président du Conseil, Casimir Perier, et le ministre d’Argout en étaient atteints. Le second se rétablit, mais le premier succomba. La Fayette, dont les soixante-quinze ans défiaient le fléau, annonçait cette perte, le 16 mai 1832 :
(1) La Fayette fit allusion à cet épisode de sa vie par ces mots : 0 II y avait peut-être quelque exagération dans les formes du décret. »