‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 21 sur 284 · ARRIVÉE DU COMTE DE ROCHAMBEAU · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DU COMTE DE ROCHAMBEAU

les caporaux par une épaulette de laine et les sergents par deux.

Puisque les plumets sont devenus une manière de distinguer les grades, il faudrait que ceux qui ont été désignés pour un grade ne pussent être portés par les autres officiers. Quant à la division légère, je demanderai la permission de lui donner des plumets rouges et noirs que j’ai apportés dans cette intention.

Les dames de Philadelphie ayant ouvert une souscription pour venir en aide aux soldats, le marquis fit inscrire sa femme pour cent g'uinées (i).

Cependant une escadre de sept vaisseaux, commandée par le chevalier de Ternay, était enfin partie de Brest, dans la nuit du i er au 2 mai 1780, emportant Rochambeau et son corps d’armée (2). Elle parut devant Newport le

10 juillet, après soixante-neuf jours de navigation. Le 12, elle entra dans le port. A peine débarqué du vaisseau le Duc de Bourgogne , Rochambeau trouva trois lettres de La Fayette (3). Fatig'ué d’une interminable traversée, préoccupé de sa tâche et de sa responsabilité, il déchiffra, non sans peine, ces nombreuses pages couvertes de l’écriture fine et pointue du marquis. Cette besogne accomplie,

11 s’empressa d’annoncer à Washington son arrivée et de

(1) Le 7 octobre 1780, La Fayette écrivait à sa femme : « Les dames firent et font encore des souscriptions pour donner quelques secours aux soldats; dans le temps que cette idée fut proposée, je me fis votre ambassadeur auprès des dames de Philadelphie, et vous êtes pour cent guinées sur la liste. »

(2) Cf. Mémoires de Rochambeau, t. I, p. 259 et suiv. — Parmi les officiers figuraient le baron de Vioménil, commandant en second de l’armée, et son frère (le futur maréchal), le vicomte de Noailles, le chevalier de Chastellux, le duc de Lauzun, le marquis de Saint-Simon, le marquis de Laval-Montmorency, le comte de Charlus, fils du maréchal de Castries, le comte de Damas, le comte de Custine, le vicomte de Rochambeau, etc.

(3) Ces lettres étaient datées de Philadelphie, 19 mai, de Morristown, 23 mai, et des hauteurs de Springfield, 20 juin. (Cf. Arch. hist. de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau, t. 1, p. 79 à 86.)

le prévenir qu’il avait en main les trois lettres de La Fayettei 1). Puis de Rhode-Island, le 16 juillet, il accusa réception à ce dernier de ses épîtres, et, le 17, écrivit mélancoliquement au comte de Vergennes :

J’ai reçu hier une lettre de La Fayette trop volumineuse pour être copiée, mais remplie de propositions d’ardeur et décousues (2).

Entre temps, Washington avait chargé La Fayette de se rendre auprès des généraux français et lui avait donné ses instructions le 15 juillet 1780. Le lendemain 16, il écrivit à Rochambeau pour le féliciter de son heureuse arrivée et lui dit :

J’ai chargé le marquis de La Fayette de vous communiquer de temps en temps quelques intelligences et quelques propositions que les circonstances ont dictées. Je pense qu’il est si important de fixer immédiatement le plan de nos opérations, et aussi secrètement qu’il sera possible, que je l’ai prié d’aller lui-même à New-London et où il pourra vous rencontrer. J’ai la plus grande confiance en lui comme officier général et comme ami. Il connaît toutes les circonstances de notre armée et de notre situation en général. Je vous prie de considérer toutes les informations qu’il vous fera comme venant de moi. Je vous prie d’établir tous les plans avec lui et je peux vous assurer que je me conformerai exactement aux intentions de S. M. T. C. qui m’ont été transmises par ses ordres et signées de ses ministres. Permettez-moi de me rapporter au marquis de La Fayette pour les particulières assurances de tout ce que je ressens en cette occasion, ce que je fais avec d’autant plus de confiance que je connais son attachement particulier et son respect pour vous (3).

(1) Cf. Arch. hist. de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau, t. I, p. 71.

(2) Archives historiques de la guerre, Correspondance du comte de Rochambcau, I, p. 68.

(3) Archives historiques de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau, I, p. 96.

[1780] COMMANDEMENT D’UNE DIVISION LEGERE 6l

La Fayette partit pour accomplir sa mission. Il avait encore écrit deux lettres à Rochambeau, les 9 et 15 juillet (1); pendant le voyage, il tranquillisa Vergennes en lui annonçant la prompte organisation de l’armée américaine (2). Il arriva à Newport le 25 juillet (3) et remit à Rochambeau les dépêches de Washington. Il exposa les idées du général en chef, qui désirait prendre l'offensive et assiéger New-York, ce qui était d’ailleurs conforme à l'instruction particulière remise par le ministère français à La Fayette, lors de son départ. Rochambeau, de son côté, avait ordre de faire du poste de Rhode-Island sa base d’opérations. Il était, de plus, sous le coup d’une attaque imminente du général Clinton, qui avait quitté New-York. Il se fortifia donc à Newport, et les Anglais renoncèrent à leur projet et se retirèrent. Le 31 juillet, La Fayette écrivait à Washington : « Les troupes françaises détestent jusqu’à la pensée de rester à Newport et brûlent de vous joindre. Elle maudissent quiconque leur parle d’attendre la seconde division et enragent de rester bloquées ici. » C’est sous cette impression qu’il rejoignit le camp près d’Obbsferry et prit, le 7 août 1780, le commandement d’une division légère comprenant 2,000 hommes choisis parmi les meilleurs tireurs et formant deux brigades, dont chacune était commandée par un général (4).

Le 9 août, La Fayette adressa à Rochambeau et au

(1) Archives historiques de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau, I, p. 87 et 95.

(2) Lettre du 2; juillet 1780, Archives des Affaires étrangères, Etats- Unis, t. XIII, n° 4J. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. $71.)

(?) Le même jour, Rochambeau écrivait au prince de Montbarey : « La Fayette arrive dans le moment et m’apporte des dépêches du général Washington. # (Arch. hist. de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau, I, p. 69.)

(4) Cf. les Mémoires de La Fayette. — C'est pour cette division que le marquis avait apporté des épées, des plumets et des drapeaux.

chevalier de Ternay une longue lettre, où, rappelant et résumant les conversations qu’il avait eues avec eux, il les priait, au nom de Washington, de venir tenter l’attaque de New-York. Rochambeau, vétéran de la guerre de Sept ans, nature calme et réfléchie, fut choqué de cette singulière mise en demeure ; il répondit à La Fa}rette, le 1 2 août, que sa situation à Rhode-Island n’était pas inutile aux Américains et lui paraissait propice pour attendre les secours promis par le roi. Il terminait par ces lignes :

Je crains ces Savannah et autres événements de cette espèce dont j’ai tant vu dans ma vie. Il est un principe en guerre comme en géométrie : vis unitd forlior. Au surplus, j’attends les ordres de mon généralissime, et je le supplie de nous accorder, à l’amiral et à moi, une entrevue (1).

Le marquis comprit que le général ne voulait pas d’intermédiaire entre lui et Washington. Le 18 août, il

(1) Voici comment cct épisode est raconté dans les Mémoires de Rochcimbeau, t. I, p. 246 :

« A peine La Fayette fut-il de retour au quartier général de Washington qu'il m’écrivit la dépêche la plus pressante, dans laquelle, après avoir rappelé nos conversations, il concluait, au nom de ce général, par me proposer de venir le rejoindre sur-le-champ pour tenter l’attaque de l’ile de New-York; et sa lettre finissait par une espèce de sommation fondée sur la politique du pays, et que cette campagne était le dernier effort de son patriotisme. Nous fûmes d’autant plus mécontents de cette dépêche que, par le même courrier, le général Washington, dans sa lettre, ne me parlait pas du tout de ce projet; mais il ne répondait pas à mes instances pour obtenir de lui une conférence, où dans une heure de conversation on conviendrait de plus de choses que dans des volumes d'écriture. J’en pris occasion d'écrire à La Fayette une lettre, dans laquelle, après lui avoir rappelé que, d’après ses propres renseignements, il était constant qu’il y avait quatorze mille hommes de troupes réglées dans les îles de New- York, indépendamment de toutes les milices du pays, que la marine française était bloquée dans Newport par une force maritime supérieure de plus de moitié, je lui prouvais que si j’abandonnais notre escadre dans ces circonstances, l’amiral anglais serait l’homme le plus pusillanime, s’il ne la brûlait pas tout d’abord après notre départ, et s’il ne venait pas nous attaquer dans nos communications, sur les bras de mer qui séparent le conti-

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