‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 219 sur 284 · PORTRAIT DE LA FAYETTE PAR MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LA FAYETTE PAR MADAME DE STAËL

M. de La Fayette, ayant combattu dès sa première jeunesse pour la cause de l’Amérique, s’était pénétré de bonne heure des principes de liberté qui font la base du gouvernement des Etats-Unis; s’il a commis des erreurs relativement à la révolution de France, elles tiennent toutes à son admiration pour les institutions américaines et pour le héros citoyen Washington, qui a guidé les premiers pas de sa nation dans la carrière de l’indépendance. M. de La Fayette, jeune, riche, noble, aimé dans sa patrie, quitta tous ses avantages à l’âge de dix-neuf ans, pour aller servir, au delà des mers, cette liberté dont l’amour a décidé de toute sa vie. S’il avait eu le bonheur de naître aux Etats-Unis, sa conduite eût été celle de Washington : le même désintéressement, le même enthousiasme, la même persévérance dans les opinions, distinguent l’un et l’autre de ces généreux amis de l’humanité. Si le général Washington avait été, comme le marquis de La Fayette, chef de la garde nationale de Paris, peut-être aussi n’aurait-il pu triompher des circonstances ; peut-être aurait-il aussi échoué contre la difficulté d’être fidèle à ses serments envers le roi et d’établir cependant la liberté de la nation.

M. de La Fayette, il faut le dire, doit être considéré comme un véritable républicain; aucune des vanités de sa classe n’est jamais entrée dans sa tête ; la puissance, dont l’effet est si grand en France, n’a point d’ascendant sur lui ; le désir de plaire dans les salons ne modifie pas la moindre de ses paroles; il a sacrifié toute sa fortune à ses opinions avec la plus généreuse indifférence. Dans les prisons d’Olmütz, comme au pinacle du crédit, il a été également inébranlable dans son attache-

ment aux mêmes principes. C’est un homme dont la façon de voir et de se conduire est parfaitement directe. Qui l’a observé peut savoir d’avance avec certitude ce qu’il fera dans toute occasion. Son esprit politique est pareil à celui des Américains des Etats-Unis, et sa figure même est plus anglaise que française. Les haines, dont M. de La Fayette est l’objet, n’ont jamais aigri son caractère et sa douceur d’âme est parfaite; mais aussi rien n’a jamais modifié ses opinions, et sa confiance dans le triomphe de la liberté est la même que celle d’un homme pieux dans la vie avenir. Ces sentiments si contraires aux calculs égoïstes de la plupart des hommes qui ont joué un rôle en France, pourraient bien paraître à quelques-uns assez dignes de pitié; il est si niais, pensent-ils, de préférer son pays à soi; de ne pas changer de parti, quand le parti qu’on servait est battu ; enfin de considérer la race humaine, non comme des cartes à jouer qu’il faut faire servir à son profit, mais comme l’objet sacré d’un dévouement absolu! Néanmoins, si c’est ainsi qu’on peut encourir le reproche de niaiserie, puissent nos hommes d’esprit le mériter une fois! C’est un phénomène singulier, qu’un caractère pareil à celui de M. de La Fayette se soit développé dans le premier rang des gentilshommes français; mais on ne peut l’accuser ni le juger impartialement sans le reconnaître pour tel que je viens de le peindre. Il est alors facile de comprendre les divers contrastes qui devaient naître entre sa situation et sa manière d’être. Soutenant la monarchie par devoir plus que par goût, il se rapprochait involontairement des principes des démocrates, qu’il était obligé de combattre; et l’on pouvait apercevoir en lui quelque faible pour les amis de la République, quoique sa raison lui défendît d’admettre leur principe en France. Depuis le départ de M. de La Fayette pour l’Amérique, il y a quarante ans, on ne peut citer ni une action, ni une parole de lui qui n’ait été dans la même ligne, sans qu’aucun intérêt personnel se soit jamais mêlé à sa conduite. Le succès aurait mis cette manière d’être en relief ; mais elle mérite toute l’attention de l’historien, malgré les circonstances et même les fautes qui peuvent servir d’armes aux ennemis.

( Considérations sur la Révolution française, t. I, p. 142 à 144.)

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