‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 226 sur 284 · PORTRAIT PAR ODILON BARROT · texte numérisé non relu

PORTRAIT PAR ODILON BARROT

il était trop disposé à préférer les tentatives où il exposait sa vie aux efforts patients et persévérants de la lutte légale. Lorsqu’il me disait que « le jour le plus heureux de sa vie serait celui où il monterait sur l'échafaud pour y confesser sa foi politique », il ne disait rien de forcé et ne faisait qu’exprimer un sentiment qui lui était naturel : c’est que la liberté était une religion pour lui, et que s’il avait la foi des martyrs, il en avait aussi la sublime résignation. Aucune vie d’homme dans nos temps modernes n’a offert une plus belle et plus parfaite unité. Aux premiers bruits de l’insurrection américaine, il s’élance, jeune encore, à travers l’Océan et, malgré les obstacles que lui opposent sa famille et le gouvernement, il va combattre aux côtés de Washington. Il semble qu’il ait pressenti les destinées de cette grande république américaine et qu’il y ait vu luire l’aurore de ce jour nouveau qui devra s’étendre sur le monde entier : aussi rapporte-t-il dans sa patrie les sentiments américains dont il s’est pénétré. Lorsqu’il proposait et faisait adopter dans l’Assemblée constituante la célèbre déclaration des Droits de l’homme, laquelle, malgré les nombreux démentis que nous lui avons donnés, sera toujours notre boussole, ce sont les souvenirs de l’Amérique qui l’inspiraient; lorsque, révolté par les violences des Jacobins et par la pression despotique qu’ils exerçaient sur la Convention, il accourait seul, désarmé, à la barre législative pour les dénoncer et braver leur fureur, c’était encore son profond respect pour la loi et pour l’inviolabilité nécessaire aux législateurs, sentiment entièrement américain, qui le guidait; lorsqu’il combattait opiniâtrément le despotisme de l’Empire, malgré le prestige de ses victoires, et que, dans les Cent-Jours, à la Chambre des représentants, répondant à un orateur qui venait reprocher à la France son ingratitude envers le grand Napoléon, il s’élevait à une si haute éloquence et promenait son auditoire frémissant à travers tous les champs de bataille où les Français avaient versé leur sang pour ce même Napoléon; en parlant ainsi il exprimait encore le sentiment américain, qui ne permet jamais de mettre en balance la personnalité d'un homme, quelque grande qu’elle soit, avec la patrie. Dans tous ses discours, si remarquables d’ailleurs par la netteté et la fermeté des principes, la sobriété du langage et

l’élévation des sentiments, se rencontrait une grâce et même une sorte de sans-façon qui avait aussi son charme et sa puissance: on y retrouvait le compagnon et l’ami de Washington, l’Américain d’adoption, mais aussi le gentilhomme français. Enfin la Providence a fait naître, presque en même temps, ces deux hommes, La Fayette et Napoléon, et les a mis en présence, comme pour offrir à notre génération les deux types très différents de la grandeur. De même qu’aux deux extrémités de Paris s’élèvent ces deux monuments, dont l’un glorifie les grandeurs du pouvoir absolu, et l’autre porte vers les nues le génie de la Liberté, et qui, tous deux debout, semblent se défier et dire à la France : Choisis! elle a porté ses hommages alternativement à l’un et à l’autre, croyant pouvoir réussir et confondre ces deux cultes contraires; on a dépensé bien des sophismes pour tâcher de les concilier; mais la force des choses et la vérité protestent, et il faudra bien, un jour ou l’autre, faire un choix. Ce jour-là la mémoire de La Fayette grandira encore.

( Mémoires posthumes d'Odilon Barrot, t. I, p. 275 à 278.)

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