‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 239 sur 284 · V. Tracy, Carbonel, Gabillot · texte numérisé non relu

V. Tracy, Carbonel, Gabillot

Paris, 21 mai 1834. — Article d'Armand Carrel sur La Fayette.

L’affliction est profonde et morne. Les tristes circonstances au milieu desquelles s’achève cette destinée, qui semblait ne devoir s’éteindre qu’au sein des triomphes de la liberté, donneront à la douleur publique une teinte sinistre . La France

que nous voyons, est-ce bien cette France pour laquelle se dévoua, si jeune et tant de fois depuis, l’incomparable vieillard qui vient de succomber plein d’amour pour son pays? Est-ce bien une terre de liberté que celle qui recevra le fondateur octogénaire de ces institutions, la gloire de l’hémisphère américain et le mécompte de notre ancien monde? Quelles funérailles dignes de lui saurons-nous lui faire?

On traînera des canons à son convoi, on mettra sur pied tout ce qu’il y a de soldats et de gardes nationaux dans Paris, on pavoisera de drapeaux tricolores le char magnifique qui portera la dépouille du noble fermier de La Grange. Des députations des deux Chambres suivront. Les équipages armoriés de la nouvelle Cour y seront peut-être envoyés par décence. Il sera permis de faire entendre quelque oraison

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PIÈCES JUSTIFICATIVES

semi-officielle, dans laquelle une douleur de commande et une admiration triviale hasarderont peut-être les mots de grand citoyen, de héros des deux mondes, d’illustre ami de la liberté; mais la liberté ne sera pas du convoi : on la cherchera vainement dans cette pompe hypocrite où le gouvernement, ennemi de Lafayette, voudra sans doute renchérir sur la véritable et silencieuse douleur des citoyens. La liberté ne se chargera pas de mener ce deuil, comme ceux de Manuel et de Foy, pompes toutes populaires et non officielles, où le peuple parisien semblait venir puiser un renouvellement d’espérance et d’énergie en touchant le cercueil de ses héros .

Mais il en sera de Lafayette comme de Napoléon, l’un le grand représentant de la Révolution sur les champs de bataille, l’autre la personnification du principe de liberté de 89, constitué au dedans et passé dans nos institutions. Lafayette et Napoléon, les deux plus grandes renommées françaises de ce siècle, ont trouvé la mort l’un et l’autre dans des jours où cette France, qu’ils avaient affranchie et glorifiée, pliait sous le poids des déconvenues et était forcée, par le malheur des temps, d’enfermer sa douleur en elle-même. Nous laisserons passer le deuil officiel de Lafayette comme la réintégration de la statue de Napoléon sur la colonne impériale. La France a d’autres pensées; elle a des pompes plus dignes de ses héros et de ses grands citoyens. Quand elle pourra offrir à Napoléon des funérailles dignes de lui, peut-être elle ne s’interdira plus de rebâtir Huningue, et ses baïonnettes, souillées de sang français, auront conquis la réhabilitation du champ de bataille; de même aussi, quand un témoignage de vénération et de gratitude nationale pourra être offert à la majestueuse et simple renommée de Lafayette, la tribune nationale n’aura pas retenti la veille de propositions sacrilèges, de menaces stupides et forcenées contre nos institutions les plus vitales; Lyon n’aura peut-être pas été mis à feu et à sang un mois auparavant par les bombes de l’ordre public; Paris n’aura pas vu la sainteté des asiles domestiques livrée aux essais homicides d’une soldatesque imberbe; la nation n’aura pas à rougir d’elle-même en se posant en face des images de ceux qui l’ont défendue au dehors par la gloire

et le génie, au dedans par l’intelligence, par la parole et par l’exemple de toutes les vertus civiques.

Il y a un mot qui court en ce moment les salons, les rues, tous les lieux publics, et qu’il faut consigner ici parce qu’il est profondément juste, c’est que le général Lafayette meurt mal à propos. Mal à propos, oui; mais ce n’est pas pour lui, conséquent, inébranlable, pur dans sa foi, jusqu’à la dernière heure, c’est pour nous, insatiables, il y a quatre ans, de prétentions envahissantes et réformatrices; aujourd’hui, abattus et couchés avec une résignation d’orientaux sous la main qui nous frappe et nous dévalise. Après ce qui s’est passé depuis quatre mois, on pourrait nous crier : « Cachez-vous, Parisiens! le convoi d’un honnête homme et d’un véritable ami de la liberté va passer! »

(Le National du 21 mai 1834.)

Biographie de La Fayette au bas d'une image populaire coloriée.

Lafayette n’est plus!! Ce général, l’apôtre le plus pur et le plus zélé de la liberté, vient de terminer sa glorieuse carrière; il a expiré le 20 mai 1834, vers cinq heures du matin, au milieu de sa nombreuse famille.

Né le 6 septembre 1757, il y a soixante ans que M. Lafayette est célèbre. A dix-huit ans, il eut la force de se soustraire à une cour brillante, aux charmes d’une union à peine formée, pour se rendre en Amérique. Il prit une part utile à cette glorieuse guerre de laquelle date l’existence du Nouveau-Monde. Rentré en France, il y devint un des chefs de cette noblesse libérale qui souhaitait une réforme politique. Ce but une fois atteint, Lafayette fit de courageux efforts pour arrêter la Révolution sur le penchant des abîmes. Après avoir échappé miraculeusement aux fureurs révolutionnaires, il ne fut pas à l’abri des vengeances de l’émigration; mais, aussi ferme au dehors qu'il l’avait été au dedans, il persista noblement à professer sa même foi dans les cachots d’Olmütz : il y supporta

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une captivité, qui est un de ses plus beaux titres de gloire. De retour en France sous le consulat de Bonaparte, il rentra dans la vie privée, il s’éloigna de la Cour sous l’Empire et fut dans une ferme et constante opposition pendant les dernières années de la Restauration. En juillet 1830, les amis de la monarchie constitutionnelle le trouvèrent au milieu d’eux, et au moment où se décidaient les destinées de la France, il concourut au triomphe du système monarchique, et pendant les premiers orages de 1830, il prêta, comme général des gardes nationales de tout le royaume, son appui au maintien de l’ordre et des lois. La mort de cet illustre citoyen prive la France d’une grande illustration et fait un vide considérable dans les rangs déjà si éclaircis des premiers fondateurs de nos institutions. Ses obsèques se sont faites avec toute la pompe que commandait la mémoire du héros des deux mondes. Ses restes ont été déposés au cimetière de Picpus, auprès du tombeau de son épouse, et recouverts de terre rapportée de l’Amérique. L’invalide que nous faisons figurer au milieu des parents du général n’est point de la famille, mais les visites fréquentes qu’il faisait à M. Lafayette, dont il admirait toutes les actions, l’avaient fait considérer comme tel, puisqu’il était admis chez le général à Paris et jusqu’à La Grange, sa maison de campagne. La profonde vénération qu’il professait pour le grand citoyen était si connue et si grande qu’il avait reçu de ses camarades le surnom de Lafayette. Ses visites ne furent jamais intéressées; et si le général fit quelque chose pour la famille de l’invalide, ce fut toujours à l'insu du vieux soldat. Quand Lafayette tomba malade, l’invalide redoubla ses visites, se tint constamment à même de savoir des nouvelles de l’objet de son culte; et quand le héros eut rendu le dernier soupir, il demanda la permission de baiser les insignes du général, ce qu’il fit avec respect : puis il s’approcha du corps, prononça plusieurs fois le mot adieu, et disparut, malgré les instances qui lui furent faites, par les amis et les parents de l’illustre défunt, de suivre le cortège.

BIBLIOGRAPHIE

[J’ai divisé la Bibliographie de La Fayette en deux parties : i° sources manuscrites; 2° sources imprimées. Pour les sources manuscrites, je me suis borné à indiquer les principaux dépôts publics ou particuliers qui m’ont fourni des documents. Les sources imprimées forment trois parties : i° œuvres de La Fayette; 2° biographies de La Fayette et volumes consacrés à une période de sa vie ; 30 mémoires et livres contenant des renseignements sur La Fayette. Je n’ai mentionné que les principaux ouvrages, en mettant une note explicative quand besoin était. J’ai omis tous les pamphlets ; on en trouvera la liste dans la Bibliographie révolutionnaire de M. Tourneux; j’en ai d’ailleurs cité les principaux dans le cours du récit ou en note. Quant aux journaux, j’ai cru inutile d’en dresser la liste, vu que je n’en ai consulté qu’un nombre restreint. J’ai usé particulièrement, pour la période antérieure à la Révolution, de la Galette d’ Amsterdam, du Courrier de l'Europe, des Mémoires secrets de Bachaumont et de la Correspondance secrète de Métra. J’ai aussi fait des emprunts au Journal de Paris et aux gazettes révolutionnaires. J’ai cité le Moniteur, d’après la réimpression qui est à la portée de tous les chercheurs.]

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