ÉMOTION CAUSÉS PAR. SON DÉPART
part de La Fayette. Ils l’attribuaient au mécontentement qu’éprouvaient les militaires de végéter sans avancement dans les garnisons, mais d’aucuns lui donnaient pour cause un dépit amoureux ( i ). Les renseignements donnés par la Correspondance de Métra (2) et par la Galette d'Amsterdam (3) sont inexacts, mais témoignent du bruit que
(1) On disait en effet que le jeune marquis était amoureux de la jolie comtesse d’Hunolstein, fille de Mme de Barbantane, et qu'ayant été éconduit, il avait voulu faire quelque action d'éclat pour mériter, au retour, les faveurs de sa belle. C’est ce que raconte le comte d'Espinchal dans un récit plein de sentiments hostiles pour La Fayette. (Cf. Paul Cottin, Revue rétrospective, année 1894, p. 291, communication de M. Paul Le Blanc, d'après les papiers du comte, conservés à la bibliothèque de Clermont-Ferrand.)
Les Mémoires secrets de Bachaumont, t. XXI II, p. }$, publient, à la date du 30 juin 178,', l'information suivante sur le même sujet :
« Madame la comtesse d'Hunolstein est une jeune et jolie femme attachée à Madame la duchesse de Chartres, et dont le mari est colonel du régiment de ce prince, infanterie. 11 est connu que Son Altesse en a été amoureuse, et en a eu les bonnes grâces. Le marquis de La Fayette, qui en était épris dans le même temps, ne pouvant réussir auprès d'elle, de dépit passa chez les Insurgents, et elle devint indirectement le principe de sa fortune et de sa gloire. La première fois qu'il revint d'Amérique, sa passion n’étant pas éteinte, mais bien celle du duc de Chartres, Madame d’Hunolstein fut moins cruelle, et l'on ajoute qu'il en survint un enfant. Quoi qu'il en soit, elle a depuis mené une vie très débordée... Ce qu’il y a de constant, c’est que Madame de Barbantane, sa mère, a écrit à Madame la duchesse de Chartres pour lui représenter que sa fille était désormais indigne de ses bonnes grâces et même d'approcher de sa personne; qu’en conséquence elle lui demandait la permission de la faire enfermer pour mettre un frein à son libertinage, à ses escroqueries, et empêcher qu'elle ne déshonore plus longtemps sa famille et son nom. Tel était hier le bruit général de l’Opéra et du Palais-Royal... »
(2) On lit dans le tome IV, p. 264, à la date du 2 avril 1777 : « Le mécontentement presque général de notre militaire et les offres que les agents des Américains font ou vont faire, engagent nombre de nos officiers à passer en Amérique avec congé, si on le leur accorde, et sans congé, si on le leur refuse. Le marquis de La Fayette, gendre du duc de Noailles, dégoûté de l’inexécution des promesses du ministre pour son avancement, a pris le parti de faire armer en secret un navire à Bordeaux, sur lequel il s’est embarqué avec cinquante autres officiers pour aller joindre Washington, laissant sa femme, jeune, jolie et fort riche, et un enfant de quatre ans. Au moment de son départ d’ici, qu'il avait concerté avec MM. Franklin et Deane, il avait confié son intention au duc de Coigny, son ami, qui crut devoir en avertir la famille; elle a fait courir après le marquis, mais il était déjà en pleine mer, lorsque les ordres de l’arrêter sont arrivés. »
(3) On lit dans la Galette d'Amsterdam, à la date du 13 mai 1777, les nouvelles suivantes de Paris, du 5 mai : « Le marquis de La Fayette, qui,
faisait cette’ aventure dans la société parisienne. 'L'Espion anglais raconta les faits avec plus de précision et donna des détails sur le marquis et sur sa famille, non sans une pointe malveillante (1).
Enfin, Benjamin Franklin et Silas Deane annoncèrent officiellement au Congrès, le 25 mai 1777, dans ces termes flatteurs, le départ de La Fayette :
Le marquis de La Fayette, jeune gentilhomme de grands entourages de famille ici et de grande fortune, est parti pour l’Amérique sur un vaisseau à lui, accompagné par quelques officiers de distinction, afin de servir dans nos armées. Il est extrêmement aimé et les vœux de tout le monde le suivent. Nous ne pouvons qu’espérer qu’il trouvera une réception qui lui rende le pays et son entreprise agréables. Ceux qui la censurent comme une légèreté de sa part, applaudiront néanmoins à l’esprit qui l’anime, et nous serions heureux que les prévenances et les respects qui lui seront montrés soient utiles à nos affaires ici en faisant plaisir, non seulement à ses puissantes relations et à la Cour, mais à toute la nation française. Il a laissé une jolie jeune femme et, pour l’amour d’elle particulièrement, nous espérons que sa bravoure et son ardent désir de se distinguer seront un peu retenus par la sagesse du général, de manière à ne pas permettre qu’il se hasarde trop, à moins que l’occasion ne l’exige (2).
depuis quelque temps, sans en avoir demandé permission au roi, voulait partir pour l’Amérique et servir comme volontaire dans l’armée des Insurgents, mais qui reçut à Saint-Sébastien ordre de la Cour de suspendre son voyage et obtint, depuis lors, de Sa Majesté la liberté de voyager pendant cinq mois, a profité de cette occasion de s’embarquer à Bordeaux et de passer à bord de son vaisseau, qui mouille à Saint-Sébastien, pour se rendre de là en Amérique. »
(1) Cf. à la date du 26 mai 1777, t. VI, p. 55 à 60. M. H. Doniol a reproduit cet article, t. II, p. 421. Voici un des passages :
« Je veux croire que le marquis de La Fayette, entraîné par une louable ambition, ait conçu de lui-même le hardi projet d’aller servir la cause des Insurgents; il n’y a rien là d'extraordinaire; mais s’il est enflammé de l’ardeur de la gloire, il est en même temps très jeune et d’un caractère modeste et timide. Est-il vraisemblable qu’il ait osé ou pu l’exécuter sans que sa famille en ait eu connaissance? »
(2) Cf. H. Doniol, t. II, p. 414.
Débarquement à South-Inlet le ij juin 1777. — Réception à Georgetown par le major Huger. — Séjour à Charleston. — Enthousiasme de La Fayette pour l’Amérique et les Américains. — Départ pour Philadelphie le 25 juin, et arrivée dans cette ville le 27 juillet. — Acceptation de ses services comme major général par le Congrès. — Première entrevue avec Washington, à Philadelphie. — Attaché à la personne du général en chef. — Naissance d’une seconde fille. — Blessé à la bataille de Brandywine, le 11 septembre 1777. — Sa convalescence. — Correspondance avec sa femme. — Combat de Gloucester (25 novembre). — Reçoit le commandement d’une division. — Espère l’intervention de la France. — Est chargé d'une expédition contre le Canada. — Déclare ne vouloir servir que sous les ordres de Washington. — Est obligé d’abandonner l’expédition et exhale ses regrets. — Accès de vanité. — Est consolé par Washington. — Assiste à une assemblée d’iroquois, et est surnommé Kayewla. — Reçoit les félicitations du Congrès. — Célèbre le traité de commerce et d'alliance conclu entre la France et les Etats-Unis. — Fait prêter serment aux officiers. — Conduit une expédition à Barren-Hill et fait une habile retraite (28 mai 1778;. — Apprend la mort de sa fille Henriette. — Se distingue au combat de Montmouth (28 iuin 1778). — Rejoint la flotte du comte d’Estaing à Providence (4 août). — Proteste contre les reproches adressés à la flotte française. — Evacue Rhodelsland le 30 août 1778 et est félicité parle Congrès. — Envoie un cartel à lord Carlisle et en reçoit une réponse ironique. — Propose vainement une expédition au Canada. — Obtient du Congrès un congé, le 21 octobre 1778. — Part de Philadelphie pour Boston et tombe gravement malade à Fishkill. — Fait ses adieux à Washington et s’embarque à Boston sur l'Alliance le 11 janvier 1779.
La traversée de la Victoire fut longue. ’La Fayette empêcha le capitaine de relâcher aux Iles-sous-le-Vent, où il supposait avec raison qu’une lettre de cachet l’attendait. Le seul incident du voyage fut la rencontre d’un navire, qu’on prit pour un ennemi et qui se trouva être américain. Le marquis employa ses loisirs à apprendre l’anglais. En approchant des côtes on avait à craindre les croisières ennemies, mais la fortune favorisa la Victoire , qui aborda, après sept semaines de navigation, le vendredi 13 juin 1777, à deux heures de l’après-midi, à
South-Inlet, petit port de la Caroline du Sud (1). Aussitôt La Fayette entra dans un canot avec le baron de Kalb, le chevalier Du Buysson et d'autres officiers, et il remonta la rivière, sans rencontrer personne que des nègres pêchant des huîtres. Enfin, à dix heures du soir, les voyageurs aperçurent une lumière; ils débarquèrent et leur présence fut dénoncée par les aboiements des chiens. On leur demanda qui ils étaient; le baron de Kalb, qui savait l'anglais, répondit qu’ils étaient des officiers français venant combattre pour la cause américaine. Alors ils furent reçus avec la plus grande cordialité, dans la maison du major Huger, à Georgetown.
La Fayette avait enfin touché cette terre américaine, objet de ses vœux. Tout était nouveau pour lui et le charmait. Dès son arrivée il ajouta un mot à la longue lettre écrite à sa femme pendant la traversée et confia sa missive au capitaine d’un navire en partance. « Les manières de ce monde-ci, disait-il, sont simples, honnêtes et dignes en tout du pays où tout retentit du beau nom de liberté. » Et il terminait par ces mots : « N’est-il pas vrai que vous m’aimerez toujours?» L’hospitalité du major Huger avait porté ses fruits. Après s'être reposé, La Fayette partit, le 14 juin au soir, pour Charleston, où le gouverneur Rutledge et les généraux Howe, Moultrie et Culden l’accueillirent avec distinction. Son enthousiasme ne fit que croître. Comme tout bon aventurier, notre héros avait foi en son étoile (2). L’heureuse issue de son voyage
(1) Et non le 15, comme je l’ai dit. Les dates concernant l’arrivée et le séjour de La Fayette en Amérique ont été rectifiées d’après l’ouvrage de M. Charlemagne Tower.
(2) La Fayette écrivait à sa femme, le 19 juin 1777, qu’il craignait que les Anglais n’interceptassent sa lettre. « Cependant, je con)pte assez sur mon étoile pour espérer qu’elle vous parviendra. Cette étoile vient de me servir de manière à étonner tout ce qui est ici; comptez-y un peu, mon cœur, et soyez sûre qu’elle doit vous tranquilliser entièrement. » — La