ENTHOUSIASME POUR L’AMERIQUE
le prédisposait à tout voir en beau, et son esprit, avide de nouveauté, se rassasiait naïvement. Il ne connaît encore qu’une ville, et, avec une présomption juvénile, il prétend juger la nature, les hommes et les choses.
La simplicité des manières, le désir d’obliger, l’amour de la patrie et de la liberté, une douce égalité régnent ici parmi tout le monde. I/homme le plus riche et le plus pauvre sont de niveau, et quoiqu’il y ait des fortunes immenses dans ce pays, je défie de trouver la moindre différence entre leurs manières respectives les uns pour les autres... La ville de Charleston est une des mieux bâties et des plus agréablement peuplées que j’aie jamais vues. Les femmes américaines sont fort jolies, fort simples et d’une propreté charmante... Il n’y a en Amérique ni pauvres, ni même ce qu’on appelle paysans (1).
Les mots : nous autres républicains, viennent tout naturellement sous sa plume. Quel mirage ont produit la ville et les habitants de Charleston dans la cervelle de ce gentilhomme de vingt ans! Les cordiales réceptions le grisent; à un dîner magnifique, offert par un particulier, il a risqué ce qu’il sait déjà d’anglais. C’est le comble du bonheur, semble-t-il, et cependant le héros s’attendrit et, par un de ces contrastes coutumiers à sa nature, il fait place au mari et au père. Le 19 juin 1777, il écrivit à sa femme :
Vous me manquez, mon cher cœur, mes amis me manquent et il n’y a pas de bonheur pour moi loin de vous et d’eux. Je vous demande si vous m’aimez toujours, mais je me le demande bien plus souvent à moi-même, et mon cœur me répond toujours que oui; j’espère qu’il ne se trompe pas...,
perte de son vaisseau la Victoire, qui sombra en essayant de franchir la barre de Charleston, dut confirmer encore la foi de La Fayette en son étoile.
(1) Lettre de La Fayette à sa femme, du 19 juin 1777.
Embrassez bien Henriette : puis-je dire, mon cœur, embrassez nos enfants? Ces pauvres enfants ont un père qui court les champs, mais un bon et honnête homme dans le fond, et un bon père, qui aime bien sa famille, et un bon mari aussi, car il aime sa femme de tout son cœur (1).
Tout en exprimant ainsi les sentiments divers qui agitaient son âme, La Fajœtte se préoccupait d’atteindre au plus tôt Philadelphie, siège du Congrès. Il renvoya en Europe son vaisseau, qui périt sur la barre de Charleston ; puis il acheta des chevaux et des voitures et, le 25 juin 1777 (2), il quitta Charleston en brillant équipage, avec six officiers, parmi lesquels le baron de Kalb, le vicomte de Mauroy et le chevalier Du Buysson. La petite troupe arriva à Petersburg le 17 juillet, après une route pénible et fertile en accidents. Plus de voitures : c’est ce que La Fajœtte annonce gaiement à sa femme : « Vous savez que j’étais parti brillamment en carrosse; vous saurez à présent que nous sommes tous à cheval, après avoir brisé les voitures, selon ma louable coutume. » Le 23, il passa par Annapolis, oubliant sa fatigue dans le plaisir des réceptions et l’ardeur de l’enthousiasme, et il entra enfin, le 27 juillet (3), dans Philadelphie, harassé de cette course de trente-deux jours, mais heureux de toucher le but désiré.
A peine descendu de cheval, La Fajœtte courut présenter ses lettres d’introduction. Des membres du Congrès les prirent et lui dirent de revenir le lendemain. L’accueil était froid, et non sans raison. Tout ce que l’Europe
(1) Le 19 juin, pour assurer l’arrivée de ses nouvelles en France, La Fayette écrivit à ses amis de Coigny, de Poix, de Noailles, de Ségur, et à sa belle-mère, la duchesse d’Ayen.
(2) Et non le 21. — Cf. le récit du chevalier Du Buysson, publié par M. H. Doniol, t. III, p. 215, d’après les Archives des affaires étrangères.
(3) Et non le 30. — Cf. Tower, I, 179.