COMPLOT DE FAVRAS
n’avait pas d’autres liaisons politiques et que son langage n’avait pas changé :
Eh ! dans quel temps ne vous ai-je pas dit que l’étourdissement de votre position et la fatalité de votre indécision personnelle vous aveuglaient sur l’impossibilité de rendre permanent un état de choses que le succès seul peut absoudre? Dans quel temps, en rendant hommage à vos qualités, ne vous ai-je pas déclaré que votre goût pour les hommes médiocres et votre faiblesse pour vos goûts feraient avorter la plus belle destinée et compromettraient, en vous perdant, la chose publique (1)?
Cette lettre, que le comte de La Marck trouvait forte et capable d'humilier le destinataire (2), refroidit les rapports de La Fayette avec Mirabeau. Le mois de décembre amena la découverte d’un complot contre Necker, Bailly et La Fayette, ourdi par le marquis de Favras. Celui-ci fut arrêté dans la soirée du 24 décembre 1789, conduit à l’Hôtel de Ville et écroué, le 25, à l’Abbaye (3). Le bruit public attribua à Monsieur, frère du roi, la responsabilité de cette affaire. On colporta un papier accusant formellement le prince d’ètre à la tête du complot. Monsieur,
(1) Cf. Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 425 à 425.
(2) Cf. lettre de La Marck à Mirabeau, en date du icv décembre 1789. ( Correspondance , t. I, p. 426.)
(3) Cf. S. Lacroix, t. III, p. 28} à 285. — Gouverneur Morris raconte dans son Mémorial, t. I, p. 286, que, le 27 décembre 1789, il dîna chez La Fayette et que celui-ci le conduisit, après le repas, dans son cabinet avec Short et dit « que depuis longtemps il avait connaissance d’un complot, qu'il l’a suivi à la trace, qu’il a enfin arrêté M. de Favras; qu'on a trouvé sur lui une lettre de Monsieur, laquelle semblerait prouver que Monsieur n'y était que trop impliqué; qu’il s’était rendu, muni de cette lettre, chez Monsieur, et la lui avait remise en lui disant qu’elle n’était connue que de lui et de M. Bailly; qu’en conséquence Monsieur ne serait point compromis; que Monsieur avait été enchanté de cette assurance; que cependant, hier matin, il avait envoyé chercher La Fayette, et qu’entouré de ses courtisans, il avait parlé en termes très hauts d’une note que 1 on avait fait circuler la veille dans la soirée, dans laquelle on l’accusait d’être à la tête d’une conspiration .»
voulant détourner les soupçons, se rendit à l’assemblée des représentants, le 26 décembre 1789, et protesta qu’il ne connaissait aucunement les projets du marquis de Favras et qu’il repoussait une calomnie atroce répandue contre lui. La Fayette, qui était présent, déclara avoir donné des ordres pour rechercher les coupables, qui se trouvaient actuellement entre les mains du comité des recherches. Cette mystérieuse affaire attira à La Fayette les reproches des royalistes , qui l’accusèrent d’avoir contribué à la condamnation du marquis (1).
Le 29 décembre 1789, La Fayette fut sollicité par son collègue Malouet, un des fondateurs du club des Impartiaux, de se mettre à la tête des hommes modérés, « qui veulent la liberté, la paix et la justice pourtout le monde. » Il accueillit ces ouvertures et eut une conférence, le 31, chez Rochefoucauld, avec Malouet et ses amis (2).
L’année 1789 se termina par une manifestation de l’assemblée des représentants, qui, le 31 décembre, envoya au maire et au commandant général une députation de douze membres, « à l’effet de porter à ces deux illustres chefs les vœux sincères de la Commune et le témoignage des sentiments d’estime et d’admiration dont elle sera toujours pénétrée pour les fondateurs de la liberté. » Le soir même, La Fayette vint « témoigner aux représentants de la Commune sa reconnaissance et l’assurer de son dévouement respectueux (3). »
(x) Cf. Mémoires du comte de Paroy , éd. Charavay, p. 142 et 14;, et notice du comte d’Espinchal dans la Revue rétrospective, de Paul Cottin, année 1894, p. 500. — La Fayette a protesté contre ces accusations dans ses Mémoires. Le marquis de Favras fut pendu le 17 février 1790. Sa veuve et son fils furent présentés quelques jours plus tard à la reine, qui leur fit donner cent louis. (Cf. Paroy, p. 144.)
(2) Cf. Challamel, Les clubs contre-révolutionnaires, p. 98 à 106. — La Rochefoucauld protesta, en mars 1790, contre le manifeste du club des Impartiaux.
(?) Cf. S. Lacroix, t. III, p. 321 et 328.
Opinion de La Fayette sur Monsieur et Mirabeau (ter janvier 1790). — Il présente les hommages de la garde nationale aux représentants de la Commune et assiste à une fête en l’honneur de sainte Geneviève. — 11 retourne siéger à l’Assemblée nationale, le 4 janvier 1790. — Il refuse de fournir un poste de gardes nationaux pour Saint-Denis. — Il apaise une révolte de la garde nationale soldée (12 janvier). — Lettre à Washington.
— Il fait prêter main-forte à l’exécution du décret contre Marat. — Il remplit avec zèle ses fonctions de commandant général . — Il remet un sabre d’honneur à Aubin Bonnemère. — Mesures à prendre pendant le carnaval. — Il convie le marquis de Bouillé à s’unir à lui pour le bien de la chose publique (9 février). — Il félicite Louis XVI et proteste de son dévouement pour lui (12 et 20 février). — Il prononce un discours sur la répression des désordres dans les provinces. — 11 refuse une indemnité de cent mille livres. — Il dédaigne de se rapprocher de Mirabeau.
— Révolution de Brabant. — 11 fait à Washington le tableau de la situa tion politique de la France (17 mars). — Il passe une revue aux Champs- Elysées (21 mars). — Il présente Paoli à Louis XVI et assiste à l’installation du buste de Bailly dans la salle de l’assemblée des représentants (8 avril). — Mémoire au roi sur les bases de la Constitution (14 avril). — Tentatives de Mirabeau pour se rapprocher de La Fayette (28 avrilj. — La Fayette ne répond pas à ces avances. — Mirabeau entre en relations avec la Cour et le roi. — La Fayette est soupçonné de faire sa cour à la reine. — Il fonde, avec Bailly, la Société de 1789, le 12 mai. — Il se trouve aux prises avec Mirabeau à l’occasion des troubles de Marseille.
— Reproches à lui adressés par Mirabeau. — Long débat sur l’exercice du droit de paix et de guerre. — La Fayette appuie la motion de Mirabeau et la fait adopter (22 mai). — 11 est attaqué à ce sujet par Marat. — 11 écrit au marquis de Bouillé. — Il arrache des mains de la populace un charretier accusé de vol et arrête lui-même un des mutins (25 mai). — Il donne des avis au roi sur les moyens d’acquérir de la popularité (26 mai).
— 11 signe l’adresse des citoyens de Paris à tous les Français sur le pacte fédératif (27 mai).
Le icr janvier 1790, La Fayette eut à dîner Gouverneur Morris et d’autres amis; il donna vertement son opinion sur Monsieur et sur Mirabeau, disant « que l’un est faible et indolent, l’autre un coquin actif et habile (1). » C’était abonder dans le sens de l’homme d’État américain, qui fulminait toujours contre Mirabeau. Fidèle à sa promesse
(1) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris , t. Ier, p. 287.
de subordonner le pouvoir militaire au pouvoir civil, La Fayette vint, à la tète d’une députation de la garde nationale, le 2 janvier 1790, présenter les respects de ce corps aux représentants de la Commune (1). Le 3, il s’associa par sa présence, dans l’église Sainte- Geneviève, à l'hommage rendu à la patronne de Paris par une députation de l’assemblée des représentants, que conduisait le maire (2). Le lendemain 4, il revint siéger, avec Bailly, à l’Assemblée nationale, et tous deux y furent accueillis par des applaudissements réitérés. Le 9, il rendit compte à l’assemblée des représentants d’une « émotion » arrivée la veille à Versailles (3).
Le maire réclamait journellement le concours de la garde nationale pour des services d’ordre. La Fayette refusa, le 10 janvier 1790, de fournir une garde de quarante hommes pour le transfert des prisonniers du Châtelet dans le dépôt de mendicité établi à Saint-Denis. « D’ailleurs, je ne vous cache pas, écrivait-il à Bailly, que je craindrais de recevoir des réclamations de sa part pour aller dans une autre ville faire un service assujettissant (4). » Le même jour, il fut invité à empêcher les colporteurs de crier dans les rues des pamphlets incendiaires (5). Le 11, des attroupements eurent lieu aux environs du Châtelet, pour en tirer Favras, disait-on; le 12, c’était aux Champs-Elysées, une rébellion de soldats de la garde nationale soldée. La Fayette prit des mesures à la fois sages et énergiques ; pendant qu’un détachement de cavalerie passait par le faubourg Saint-
(1) Cf. Sigismond Lacroix, t. III, p. 34$.
(2) Cf. Sigismond Lacroix, t. III, p. 559.
(}) Cf. Sigismond Lacroix, t. III, p. 599 et 418.
(4) Cf. lettres de Bailly et de La Fayette, des 9 et 10 janvier 1790. (Bibl. nat., ms. Fr. 11697, P- 21 et 2 J.)
(5) Cf. lettre de Bailly à La Fayette, du 10 janvier 1790. (Bibl. nat., ms. Fr. 11697, p. 24.)