LETTRE DE LOUIS XVI
mit d'essayer « d’amener quelque décret explicatif qui préserve d’une exécution rigoureuse (1). »
Le 28 juin, La Fayette accompagna, à Notre-Dame, le corps des chevaliers de l’arc de Paris, qui allait déposer son drapeau dans l'église (2). Le 29, le roi, conformément aux désirs de Mirabeau (3) et, d’accord avec la reine et avec l’archevêque de Toulouse (4), écrivit à La Fayette la lettre suivante :
Nous avons une entière confiance en vous; mais vous êtes tellement absorbé par les devoirs de votre place, qui nous est utile, qu’il est impossible que vous puissiez suffire à tout. Il faut donc se servir d’un homme qui ait du talent, de l’activité, et qui puisse suppléer à ce que, faute de temps, vous ne pouvez pas faire. Nous sommes fortement persuadé que Mirabeau est celui qui conviendrait le mieux par sa force, ses talents et l’habitude qu’il a de manier les affaires dans l’assemblée. Nous désirons, en conséquence, et exigeons du zèle et de l’attachement de M. de La Fayette qu’il se prête à se concerter avec Mirabeau sur les objets qui intéressent le bien de l’État, celui de mon service et de ma personne (5).
Cette lettre comminatoire fut écrite, mais non envoyée, car on la retrouva dans l’armoire de fer. La Fayette déclara, en effet, ne l’avoir jamais reçue. Toutefois, il eut
(1) Cf. Mémoires de La Fayette. — Le 26 juin, La Fayette témoigna au marquis de Bouillé son espérance que la Fédération n’amènerait pas de troubles. « Constitution et ordre public doivent être le cri de ralliement de tous les bons citoyens, et c’est une belle occasion de s’en pénétrer. »
(2) Cf. Recueil des procès-verbaux de l’assemblée générale des représentants de la Commune de Paris , t. VII, p. 428.
(;) Cf. note de Mirabeau, en date du 20 juin 1790, citée précédemment.
(4) Le dimanche 27 juin 1790, le comte de La Marck écrivait sur ce sujet à Mirabeau : « L’archevêque de Toulouse a été exact au rendez-vous de neuf heures et il m’a quitté à onze. Il arrivait de chez la reine, où il avait préparé par écrit, pour changer le style et non les choses, ce qui sera dit demain au non Balafré, d’après le premier mémoire que vous avez fait passer. Si cet impuissant capitan tergiverse, on dira franchement : j’exige. » (Cf. Correspondance , t. 11, p. 61.)
(5) Cf. Mémoires de La Fayette.
une entrevue avec la reine, ce dont le comte de La Marck avertit Mirabeau le 30 juin (1).
Cette ténacité des rojralistes s’expliquait par la crainte que leur inspirait la popularité de La Fayette, qui était alors à son apog'ée. Le 3 juin 1790, la compagnie des o-renadiers du bataillon des Filles-Saint-Thomas avait
fait frapper des jetons à son effigie. Mmo de La Fayette étant tombée malade, l’assemblée des représentants de la Commune députa deux de ses membres pour s’informer de ses nouvelles (2). Au Palais-Royal, dans le cabinet des fig-ures de cire de Curtius, on voyait représentés La Fayette et Bailly debout près d’une table où se trouvaient assis le roi, la reine et le dauphin (3). Mais cette popularité suscitait tout naturellement des ennemis au commandant général. On vendait dans les rues un libelle intitulé : Vie privée , impartiale, politique, militaire et domestique du marquis de La Fayette (4). En vain, Cahier de Gerviile dénonçait avec indignation, le 9 juin, ce pamphlet à l’assemblée des représentants de la Commune : les attaques ne cessaient pas sous les formes multiples des brochures ou des caricatures. Sur une de ces dernières, on figurait la tête de La Fayette, piquée sur un bougeoir et laissant passer par son crâne une chandelle allumée, et au-dessous se lisait cette légende : « Bon mot d’une ambassadrice. La réputation du grand
(1) On lit dans cette lettre ( Correspondance , t. II, p. 67) : « La reine a écrit une lettre de plusieurs pages sur une entrevue qu’elle a eue avec Gilles-César; vous verrez cette lettre et vous en serez content. »
(2) Cf. Recueil des procès-verbaux, t. VII, p. 529. — Le 22 juin, les députés rendirent compte que Mmc de La Fayette, pour laquelle on avait craint la rougeole, était hors de danger (p. 348).
(3) L’Oldenbourgeois Halem en témoigne dans son Paris en 1790, trad. A. Chuquet, p. 195.
(4) Ce manège dura assez longtemps, car, le Ier mai 1791, on arrêta, sur le boulevard du Temple, un colporteur qui offrait aux passants, entre autres volumes, la Vie privée de La Fayette. (Cf. A. Tuetey, t. II, n0 1369.)