‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 94 sur 284 · INSURRECTION DE NANCY · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE NANCY

de la populace; mais la majorité de la nation rn’en sait beaucoup de gré.

Un rêve de repos traversait son esprit, car il ajoutait :

J’espère que nos travaux finiront avec l’année; alors votre ami, cet ambitieux dictateur, si noirci, jouira avec délices du bonheur d’abandonner tout pouvoir, tout soin politique, et de devenir le simple citoyen d’une monarchie libre.

Citoyen d’une monarchie libre, voilà le rêve de La Fayette ; il ne songe pas à l’établissement de la République, lui qui se posait en républicain alors qu’il n’avait pas vingt ans. Aussi ses adversaires politiques, qui n’avaient pas le même éloignement pour le régime républicain, avaient-ils beau jeu pour l’attaquer. L’insurrection de Nancy leur donna de nouvelles armes. Bouillé signala les désordres causés par le régiment suisse de Chàteauvieux, auquel s’étaient joints les régiments du Roi et de Mestre de camp, et les conflits sanglants qui s’étaient produits. Cette nouvelle causa une grande émotion dans l’Assemblée nationale. Le 31 août, une discussion s’engagea sur cette douloureuse situation. Les uns voulaient faire exécuter le décret contre les rebelles, les autres, comme Robespierre, réclamaient une enquête. Deux officiers de la garde nationale de Nancy, députés par leurs camarades, racontaient les faits d’une manière défavorable aux auteurs de la répression. La Fayette intervint en ces termes :

Je ne dirai qu’un mot dans cette question. Les informations qui sont ordonnées feront connaître les auteurs du trouble, mais en ce moment, notre situation est délicate. C’est parce qu’elle est délicate qu’un bon citoyen doit donner son avis, s’il en a formé un. Le mien est que M. Bouillé a besoin du témoignage de l’approbation de l’Assemblée, et qu’on doit le

lui donner. Je le réclame pour lui, pour les troupes obéissantes et pour les gardes nationales, qui, créées par la liberté, mourront pour elle et courront toujours partout où les appellera la défense de la Constitution et de la loi (i).

Sur la proposition de Barnave, l’Assemblée décréta de rédiger une proclamation pour rétablir l'ordre. La Fayette écrivit, le 31 août, au roi pour lui proposer d’envoyer à Nancy, en qualité de commissaires, Duport- Dutertre, Duveyrier et Mathieu Dumas (2). La répression violente de l’insurrection parle marquis de Bouillé obtint l’approbation enthousiaste de La Fayette. « Vous êtes le sauveur de la chose publique, écrivait-il à son cousin, le vendredi 3 septembre; j’en jouis doublement, et comme citoyen, et comme votre ami. » Pendant ce temps, Mirabeau et le comte de La Marck dénonçaient à la Cour le général et lui prêtaient le désir d’être envoyé à Nancy pour se faire valoir (3). Une émotion populaire éclata dans Paris : le 2 septembre 1790, une foule vint protester aux abords des Tuileries, où siégeait l’Assemblée nationale, contre les massacres de Nancy , et réclamer à grands cris le renvoi des ministres. La Fayette la dissipa. Ce fut un coup terrible pour sa popularité que cette approbation de la conduite de Bouillé. Le 13 septembre, Marat signala, dans son Ami du peuple (4), à l.’indi-

(1) Cf. Moniteur, t. V, p. 530.

(2) Duveyrier et Cahier de Gerville furent désignés pour porter à Nancy la proclamation de l’Assemblée nationale.

(j) Le ior septembre 1790, La Marck écrivait à Mirabeau : « J’ai oublié de vous dire, mon cher comte, que La Fayette a cherché et cherche peutêtre encore à être envoyé à Nancy, pour y rétablir l’ordre. Je vous laisse à juger s’il faut lui laisser étendre et étaler ainsi son importance par tout le royaume. » Sur quoi Mirabeau disait, dans sa note du j septembre à la Cour : « M. de La Fayette fait tout ce qu’il peut pour être envoyé à Nancy. » [Correspondance, t. II, p. 158 à 161.) La correspondance de La Fayette ne confirme pas ces soupçons.

(4) Dans son n° 220.

Page 1