CONFÉRENCE AVEC LUCKNER
nadiers de la garde nationale ( i ); entre Louvres et Senlis, sa voiture se rompit deux fois et il fallut que le commandant de la garde nationale de cette dernière ville lui prêtât un carrosse pour continuer sa route (2). A peine arrivé à iVlaubeuge, il fit, le 2 juillet 1792, un ordre du jour où il déclarait qu'il n'avait quitté ses troupes qu'à cause du péril imminent de la Constitution et du roi, et que le roi avait reçu, avec une vive sensibilité, les témoignages d'attachement de l'armée (3). Se conformant aux instructions du ministre de la guerre, qui lui prescrivaient de conférer avec le maréchal Luckner sur le plan de la campagne, La Fayette écrivit à ce dernier, le 3 juillet (4^ qu'il partirait le lendemain pour Avesnes, et irait, le 5, le voir à Valenciennes. Il lui proposait de réunir leurs armées pour se porter sur Mons et attaquer le duc de Saxe-Teschen, et chargeait Bureaux de Pusy de porter sa lettre (5). Celui-ci remit la missive au maréchal, qui répondit, le même jour, que le plan de son collègue lui paraissait impraticable, et accepta le rendez-vous. La Fayette alla à Valenciennes et conféra avec Luckner ; tous deux adressèrent, le 6 juillet, au ministre, le mémoire suivant, pour conseiller au roi de faire la paix :
Le maréchal Luckner et le général La Fayette doivent à leur conscience, à leur amour pour la patrie de représenter de nouveau au roi que les moyens qu'on a mis dans leurs mains pour la défense du royaume sont très disproportionnés avec ceux que les puissances coalisées paraissent avoir préparés. Ils pensent, avec le roi, que nous devons tous périr
(i) Cf. Mémoires de Chaunicttc sur la nk'olution du lo août 1792, publiés par Aulard, p. 2g, note 2.
(2) Cf. Journal de la guerre, n" LXV, du î juillet 1792.
l,jl Cet ordre du jour fut lu par le député Goupilleau dans la séance de l'Assemblée du 7 juillet. (Cf. Moniteur, t. XIII, p. 69.)
(4) Et non le 2, comme le portent, par erreur, les Mémoires.
^5) Copie, Archives nationales, C J58.
3l6 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['792]
.plutôt que de laisser porter atteinte à la souveraineté nationale et à la cause sacrée de notre liberté; mais ils se croient obligés de lui dire que, si ces grands intérêts peuvent n'être pas compromis, une paix prompte et honorable serait le plus important service que le roi put rendre à la nation, et Sa Majesté doit se pénétrer de plus en plus de la nécessité qui la presse de faire toutes les démarches personnelles qui pourront contribuer à nous procurer ce grand bienfait. Telle est l'opinion des deux généraux auxquels le roi a confié les armées; ils attendent les ordres de Sa Majesté, mais M. de La Fayette commencera dès après-demain à faire filer des troupes de la Capelle vers Montmédy (i).
Entre temps, La Fayette recevait une adresse signée par quatre-vingt-seize cito^^ens de Besançon, en date du i" juillet 1792, et dans laquelle on lui demandait des explications sur sa correspondance avec Roland, qui, si elle est vraie, « ne vous fait pas honneur, mais encore vous place au rang des illustres séditieux », et sur sa lettre à l'Assemblée nationale, qui « compromet tout à la fois votre honneur, votre délicatesse et l'emploi dont vous êtes revêtu (2). » Dans sa séance du 2 juillet, l'Assemblée avait reçu une députation de soixante citoyens de Tulle, venant accuser La Fayette, « qui n'avait que les vices de de Cromwell », de vouloir assassiner la patrie (3). Le même jour le ministre Lajard écrivait au général de se tenir sur ses gardes :
Vous savez que le bruit a couru qu'on avait envoyé à votre armée quelques agents secrets pour tâcher d'y occasionner une insurrection. Quoique je ne croie pas à ce bruit, je vous engage fort cependant à ne pas le négliger et de vous tenir sur vos gardes (4).
(i) Oritr., Arch. hist. de la guerre, armée du Nord. — Cette lettre ne se trouve pas reproduite dans les Mémoires de La Fayette.
(2) Orifr., Archives nationales, C J58. — Cf. Pièces justificatives, noXXIV.
(3) Cf. Moniteur, t. XIII, p. ?o.
(4) Lettre du 2 juillet 1792. (Orig. aut., Archives nationales, DXV2.)
[1792] COMMANDANT DE l'aRMÉE DU NORD 317
Le 8 juillet, La Fayette annonçait, du camp de Cerfontaine, au ministre, qu'il avait renvoyé des officiers autrichiens prisonniers, afin de détruire le préjugé que les généreux ennemis cherchent à établir « sur les prétendues rigueurs que nous faisons éprouver à nos prisonniers (i). Ce préjugé est tel, » ajoutait-il, « que quelques hulans, lorsque le chirurgien venait les panser, croyaient qu'on voulait les tuer (2). » Le même jour, il demanda qu'on renforçât l'armée du Centre et qu'on eût soin d'armer les volontaires nationaux (31.
Sur ces entrefaites, La Fayette reçut, sans avoir été consulté (4), le commandement de l'armée du Xord, tandis que celui du Centre fut confié à Luckner, qui devait conserver son autorité sur l'armée du Rhin. Le 9 juillet 1792, le ministre informa de ce chassé-croisé le général :
J'ai reçu, mon cher général, les résultats de la conférence s]
que vous avez eue avec M. le maréchal Luckner. Après en ''[
avoir rendu compte au roi- et à son conseil, Sa Majesté s'est .'.
décidée à vous confier le commandement de l'armée du Nord -i
et à M. le maréchal de Luckner l'armée du Centre. Il convient, comme vous le pensez, de se tenir toujours assez près l'un de l'autre pour agir en commun. Si vous étiez dans le cas de combiner une forte résistance sur un point déterminé, M- le maréchal conservera de plus toute autorité sur l'armée du Rhin. Sa Majesté approuve que, de concert avec M. le maréchal Luckner, vous formiez la composition de deux armées, de manière à conserver auprès de vous les corps, les officiers généraux et d'état-major que vous désirerez avoir
(i) La Fayette avait écrit, le 4 juillet 1792, au duc de Saxe-Teschen, et celui-ci lui avait répondu, le 8. (Cf. Mémoires.)
(2) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre. (5) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre. (4) La Fayette se plaint de ce fait dans ses Mémoires.
5l8 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [ï792]
immédiatement à vos ordres, sans cependant nuire à la célérité de ce mouvement (i).
Pendant que La Fayette était à la frontière, sa femme veillait aux réparations et aux embellissements qui s'accomplissaient au château de Chavaniac sous la direction de l'architecte Vaudoyer. Celui-ci informa, le 4 juillet 1792, le général de l'état des travaux et de l'arrivée de neuf tableaux peints par Hoiiel et représentant des scènes de la Révolution (2).
La Fayette se rendit à Valenciennes et conféra avec Luckner. Tous les deux allèrent, avec Alexandre Berthier et Charles de Lameth, visiter le camp de Famars (3). Le 17 juillet, il était revenu dans les Ardennes. De Rimogne, près de Rocroi, il rendit compte au ministre de la guerre du combat d'Orchies, qui avait eu lieu dans la
(1) Arch. hist. de la guerre, armée du Centre, cahier n" i bis. — Ci. A. Chuquet, La première inuasioii prussienne, p. 49.
(2) Orig. aut.. Archives nationales, C 5>8. — Voici quelques passages de ce curieux document :
« Les citoyens de Chavaniac regrettent beaucoup vos girouettes, que j'ai supprimées suivant vos ordres. Ils craignent, disent-ils, de ne plus pouvoir semer, récolter, faner, couper le bois à bons moments. Le projet de Mme La Fayette est d'en replacer une quelque part ailleurs que chez vous. 11 n'y a que la maison du curé ou le clocher; et, pour la mettre au clocher, il faudrait en ûter la croix, ce qui serait peut-être sujet à inconvénient. Ne pourrait-on pas la mettre sur quelque mont voisin, sur un arbre de la liberté?... J'ai reçu les neuf tableaux des événements de la Révolution que vous avez ordonnés à M. Houel, avant votre départ. Ils sont: l'Événement du prince Lambesc ; Prise d'armes au Garde-meuble; Prise d'armes aux Invalides; Prise de la Bastille; Intérieur de la Bastille; Quête de Mme de La Fayette au Sépulcre; Bénédiction des drapeaux à Notre-Dame; Arrivée du roi à Paris le 17 juillet; Arrivée du roi à Paris le 6 octobre... Si le temps me l'eût permis, j'aurais eu du plaisir à concourir au monument de la liberté à élever sur les ruines de la Bastille, et si autrefois, sans avoir un aussi beau sujet, j'ai pu avoir quelques succès, j'aurais espéré qu'échauffé par un motif aussi puissant j'aurais pu en obtenir de plus honorables. Mon séjour à Chavaniac m'empêche d'exécuter mes pensées, mais je m'en console et m'en glorifie même en pensant que, si je n'élève pas l'arbre de la liberté, je bâtis le temple de celui qui en fut le défenseur en Amérique (la galerie Washington) et l'asile de celui qui le premier l'apporta, la propagea et la protégea en France (votre demeure). »
(j) Cf. Journal de la guerre, n» LXXX, du 11 juillet 1792.