LA FAYETTE ET DUMOURIEZ
auriez prise d'envoyer Dumouriez dans l'armée que je commande. Je l'ai accusé hautement de folie ou de trahison envers la chose publique et moi ; je n'examine pas si j'ai eu raison ou tort ; mais, je l'aurais demandé à ses protecteurs eux-mêmes avant que M. Brissot, leur chef, l'eût déclaré le plus vil des intrigants, se peut-il qu'un général d'armée, qui a exprimé sur un lieutenant général une pareille opinion, soit censé pouvoir lui remettre la destinée d'une partie des hommes et des places qui lui sont confiés (i)?
Le 5 août, La Fayette adressa une circulaire aux administrateurs des départements que son armée occupait pour leur déclarer que la patrie était en danger et requérir le rassemblement de la moitié des compagnies de grenadiers et de chasseurs des gardes nationales (2). Le 7, le ministre de la guerre, d'Abancourt, le remercia de sa lettre du 4 aoiît, la première qu'il eût reçue sur l'état des opérations militaires, et lui confirma que son commandement s'étendait de jMontmédy à Dunkerque. Il ajoutait que le roi laissait Dumouriez dans le département du Xord, mais aux ordres immédiats du général Arthur Dillon. « Quelques désagréments, disait-il, que vous trouviez dans cette condescendance, elle en a peutêtre épargné de plus grandes (3). » Mais La Fayette ne se résignait pas ; le 8 août, il écrivit de Mouzon au ministre pour protester de nouveau contre le maintien de Dumouriez dans son armée et pour dégager sa responsabilité des événements qui pourraient avoir lieu dans la partie de la frontière qui s'étend de Dunkerque à Maubeuge (4).
Les ennemis du général ne perdaient pas leur temps et
(i) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Nord. (2) Impr.. Arch. hist. de la guerre, armée du Nord, (j) Orig., Arch. nat., DXV2.
(4) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Nord.
sapaient une popularité, devenue si chancelante que Gouverneur ]\Iorris pouvait écrire à Jeiferson,le i^"" août 1792 :
Vraiment, je crois que si M. de La Fayette arrivait en ce moment à Paris sans son armée, il serait écharpé... Qu'est-ce donc, je vous prie, que la popularité (i)?
Dès le 20 juillet, Robespierre avait réclamé à la tribune des Jacobins un décret d'accusation contre La Fayette :
Si La Fayette est impuni, nous n'avons pas de Constitution, car il n'y a pas de Constitution là où il existe un homme audessus des lois... Oui, il faut décréter La Fayette ou décréter la contre-révolution (2).
Le 4 août 1792, Jean de Bry, au nom de la commission des Douze, requit la mise en accusation de Là Fayette, mais, après un débat des plus animés, l'Assemblée nationale repoussa cette proposition, par 406 voix contre 224. Toutefois ce résultat ne fut une victoire, ni pour l'Assemblée, ni pour le g-énéral. La foule hua et maltraita les députés de la majorité et le club des Jacobins dénonça La Fa3^ette à l'indignation publique.
En vérité, La Fayette se trouvait dans la situation la plus critique. Il ne savait à quel parti s'arrêter. Les délimitations de son commandement lui causaient des ennuis avec le maréchal Luckner. Il s'inquiétait de voir les Suisses garder exclusivement les places importantes de Flandre. La politique continuait à le tourmenter. Il parlait de Louis XVI en ces termes impératifs dans une lettre adressée, le 3 août 1792, à son aide de camp La Colombe :
Ce que vous me mandez, mon cher La Colombe, pour les dispositions du roi me fait plaisir; mais je vous déclare qu'en
(i) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. II, p. 158. (2) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. IV, p. 126.
[1792J RÉVOLUTION DU lO AOUT ^2^
fait de liberté je ne me fie à lui, ni à personne, et que, s'il voulait trancher du souverain, je me battrais contre lui tout comme en 178g. Mais si, respectant la souveraineté nationale, il veut assurer dans ce pays-ci une constitution libre, jouer personnellement un rôle admirable, et éviter la perte morale et physique qui l'attend infailliblement au bout du rôle contrerévolutionnaire, alors nous pourrons parler, et ce ne sera jamais que la déclaration des droits à la main (i).
La révolution du 10 août 1792 éclaircit la situation politique : la roj^auté constitutionnelle avait vécu. C'était l'effondrement des rêves, des aspirations de La Fayette, la ruine de l'œuvre qu'il avait élaborée et soutenue. Aussi, quand la nouvelle lui parvint à Sedan^ le 12 août, demanda-t-il au ministre de la guerre des explications :
J'apprends, Monsieur, qu'il y a eu de grands mouvements à Paris, et vous sentez que j'attends avec anxiété des nouvelles plus exactes que celles qui me sont parvenues. Les désordres de la capitale sont sans doute payés par les puissances étrangères pour aider la contre-révolution, et cette opinion se fortifie bien par le rapprochement de ces mouvements et de leurs époques avec ceux des puissances étrangères (2).
Le 13 août, La Fayette adressa à son armée un ordre du jour faisant connaître la suspension du roi et lui enjoignant de se rallier autour de la Constitution (3). Le même jour, il écrivit aux administrateurs du département des Ardennes et à la municipalité de Sedan, pour leur affirmer qu'il ne manquerait pas à son serment d'observer la Constitution et qu'il ne courberait « sous aucun despo-
(i) Cf. Mémoires de La Fayette.
(21 Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Nord. — Servan, qui avait remplacé d'Abancourt au ministère de la guerre immédiatement après la journée du 10 août, répondit, le 16 août, à La Fayette qu'il croyait, comme lui, que les désordres de la capitale avaient été incités par les puissances étrangères, mais que la vigueur du peuple avait vaincu le despotisme. 11 est probable que La Fayette ne reçut pas cette lettre.
(j) Cf. Moniteur, t. XIII, p. 451.
tisme une tête qui, depuis que j'existe, a été dévouée à la cause de la liberté et de l'égalité, et souvent risquée pour elle dans les deux hémisphères (i). » Le 14, il fit arrêter, parla municipalité de Sedan, les commissaires Antonelle, Kersaint et Peraldi, qui venaient, au nom de l'Assemblée, faire reconnaître le nouveau gouvernement (2).
La Fayette résistait donc ouvertement aux hommes qui avaient pris le pouvoir et suspendu Louis XVL II se faisait envoyer par ses troupes des adresses de fidélité et de dévouement (3); mais il s'aperçut bientôt de l'inanité de ces témoignages. Le 15 août, il passa en revue ses troupes dans la plaine de Sedan et, comptant sur son ancienne popularité, il voulut faire prêter le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi, mais les murmures des officiers et des soldats répondirent seuls à cette invitation. Un capitaine des volontaires de l'Allier lui dit : « La liberté, l'égalité, TAssemblée nationale, voilà les seuls noms qui puissent entrer dans nos serments (4). »
Le général constitutionnel, comme on l'appelait, avait perdu tout ascendant sur ses troupes, et le nouveau gouvernement allait lui demander un compte sévère de sa conduite (5). Le 12 août 1792, l'ex-constituant Anthoine
(0 Cf. Moniteur, t. XIII, p. 480.
(2) Cf. Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. I''^ p. 16.
(j) Plusieurs de ces adresses, en date des 15 et 14 août 1792, et émanées des divers régiments de l'armée du Nord, sont conservées aux Archives nationales, C jçS.
(4) Cf. A. Chuquct, La première ini>asion prussienne, p. =;5.
(5) Le Moniteur, ordinairement favorable à La Fayette, l'accabla, dès qu'il vit la fortune tourner. Le 10 août 1792, il condamna en ces termes la conduite du général : « Le général La Fayette est condamné aux yeux de l'Europe entière par le décret même qui l'absout. Pour avoir le prétexte de demander impérieusement la répression des sociétés patriotiques, il avait accusé l'Assemblée nationale d'être soumise à leur influence. Or, le décret démontre évidemment que l'Assemblée n'y est nullement soumise : donc le général dénonciateur a calomnié les sociétés et l'Assemblée ; donc l'Assemblée, par son décret d'absolution, prouve à toute l'Europe qu'il était coupable. »