‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 108 sur 236 · PROTESTATION DES FUGITIFS 33 I · texte numérisé non relu

PROTESTATION DES FUGITIFS 33 I

de Givet. Là, ils furent arrêtés par les sentinelles autrichiennes et conduits au comte d'Harnoncourt, commandant des volontaires limbourgeois, qui refusa de les laisser continuer leur route et annonça au général Clerfayt cet événement inattendu (i). Alors, les fugitifs rédigèrent et signèrent la protestation suivante ;

Les soussignés, citoyens français, arrachés par un concours impérieux de circonstances extraordinaires au bonheur de servir, comme ils n'ont cessé de le faire, la liberté de leur pays, n'ayant pu s'opposer plus longtemps aux violations de la Constitution que la volonté nationale y a établie, déclarent qu'ils ne peuvent être considérés comme des militaires ennemis, puisqu'ils ont renoncé à leurs places dans l'armée française, et moins encore comme cette portion de leurs compatriotes que des intérêts, des sentiments ou des opinions absolument opposés aux leurs, ont portée à se lier avec les puissances en guerre avec la France, mais comme des étrangers, qui réclament un libre passage que le droit des gens leur assure et dont ils useront pour se rendre promptement sur un territoire dont le gouvernement ne soit pas actuellement en état d'hostilité contre leur patrie.

A Rochefort, ce iq août (2).

La Fayette. — La Tour-Maubourg. — Alexandre Lameth. — Laumoy. — Du Roure. — A. Masson.

— SiCARD. — BUREAUX-PUSY. — ViCTOR La ToUR-

Maubourg. — Victor Gouvion. — Langlois. — SiONViLLE. — Alex. Romeuf. — Phi.-C. dAgrain.

— Louis Romeuf. — Curmer. — Pillet. — La Colombe. — Victor Romeuf. — Charles La Tour- Maubourg. — Soubeyran. — Al. dArblay. — Ch. Cadignan.

(1) C'est à onze heures du soir que le comte d'Harnoncourt avertit le général Clerfayt de l'arrestation de La Fayette et de ses compagnons. (Copie, Arcli. hist. de la guerre, armée du Nord.)

(2) L'original de ce document a fait partie de la collection de M. Alfred Bovet et il appartient actuellement à M. Henry Mosnier. Cette protestation parut dans la Ga:{ettc de Leydc et dans le Moniteur du 8 septembre 1792.

3P LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l792]

Cette protestation fait honneur à La Fayette et à ses compagnons. Ce sont des vaincus des luttes politiques qui se retirent en pays neutre et s'indignent à l'idée qu'on puisse les confondre avec les émigrés qui font cause commune avec les ennemis de la France. Ce sont des citoyens français ayant abdiqué leurs grades dans l'armée et s'exilant volontairement pour ne pas subir un gouvernement contraire à leurs principes. Cette noble attitude ne toucha pas les Autrichiens. Le général Clerfayt garda ses prisonniers. De Rochefort, le 21 août, La Fayette prévint de sa fuite et de son arrestation sa femme, qui était à Chavaniac :

J'aurais pu, avec plus d'ambition que de morale, avoir une existence fort différente de celle-ci; mais il n'y aura jamais rien de commun entre le crime et moi. J'ai le dernier maintenu la Constitution que j'avais jurée. Vous savez que mon cœur eût été républicain, si ma raison ne m'avait pas donné cette nuance de royalisme, et si ma fidélité à mes serments et à la volonté nationale ne m'avait pas rendu défenseur de droits constitutionnels du roi; mais moins on a osé résister, plus ma voix s'est élevée, et je suis devenu le but de toutes les attaques. La démonstration mathématique de ne pouvoir plus m'opposer utilement au crime et d'être l'objet d'un crime de pkis, m'a forcé de soustraire ma tête à une lutte où il m'était évident que j'allais mourir sans fruit. J'ignore à quel point ma marche pourrait être retardée, mais je vais me rendre en Angleterre, où je désire que toute ma famille vienne me joindre... Je ne fais point d'excuse, ni à mes enfants, ni à vous, d'avoir ruiné ma famille. Il n'y a personne parmi vous qui voulût devoir sa fortune à une conduite contraire à ma conscience. Venez me joindre en Angleterre ; établissons-nous en Amérique; nous y trouverons la liberté qui n'existe plus en France, et ma tendresse cherchera à vous dédommager tous des jouissances que vous avez perdues.

Je l'ai publiée dans la Révolution française, en i88j (t. V, p. 4jr, en donnant le fac-similc des signatures, que je reproduis également ici.

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