‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 112 sur 236 · CAPTIVITÉ A WESEL 34I · texte numérisé non relu

CAPTIVITÉ A WESEL 34I

roi, l'avez dépouillé de tous ses droits et de ses pouvoirs légitimes et l'avez retenu en captivité, comme c'est vous qui avez été le principal instrument de toutes les disgrâces qui accablent ce malheureux monarque, il n'est que trop juste que ceux qui travaillent au rétablissement de sa dignité vous retiennent jusqu'au moment où votre maître, après avoir recouvré sa liberté et sa souveraineté, pourra, selon sa justice ou sa clémence, prononcer sur votre sort [i).

La Fayette, après la réception de cette lettre, ne dut plus avoir d'illusions sur les dispositions des coalisés à son égard. Transférés à Trêves, lui et ses compagnons furent placés dans quatre cellules, avec un grabat et une table, sous la garde d'un bas officier, le pistolet à la main (2). Le 15, ils arrivèrent à Coblentz, où, comme dans toutes les villes, on se pressait pour les voir. Le 16, La Fayette écrivit à la princesse d'Hénin et l'avertit qu'il serait transféré le lendemain, par eau, dans la forteresse de Weselen Westphalie. C'est là, en effet, que, le 18, il fut jeté dans un cachot, avec défense de prendre l'air, ce qui lui causa des maux de poitrine et de la fièvre et le priva de sommeil. Le roi de Prusse le sollicita, pour améliorer son sort, de lui fournr des plans contre la France. La Fayette répondit au commandant de Wesel, chargé de cette commission, « que son roi était bien impertinent de mêler mon nom à une pareille idée (3) ».

Pendant ce temps-là, le 20 septembre 1792, la France

(i) Cf. Vivenot. Qucllen ^iir politik der dcutschen Kulscrpolitik Œstcrrcichs, t. II, p. 192.

^2) Le Moniteur du 4 octobre 1792 t. XIV, p. iio) rapporte une correspondance de Luxembourg, 21 septembre, où il est raconté que La Fayette se plaignit du lieu où on l'enferma et dit : « Je vais être bien mal », et que le bas officier qui le gardait lui répondit, en lui tournant le dos : « Votre roi est bien plus mal encore. »

5) Ces détails sont empruntés à la lettre que La Fayette écrivit, de Magdebourg, le 22 juin 1795, à la princesse d'Hénin.

jetait en défi à l'Europe coalisée la proclamation de la République.

La Fayette s'était, dès son arrestation, réclamé de sa qualité de citoyen américain et il avait demandé à son ami William Short de venir le chercher. Short exprima à Gouverneur Morris ses regrets de ne pouvoir intervenir, leur ami ayant été pris comme Français et non comme Américain (i). De son côté, Gouverneur Morris ne resta pas inactif. Il prévint Washington. « Pauvre Lafayette ! écrivait-il le 23 octobre 1792, Je suis obligé de garder la lettre que vous lui écrivez (2). » Il rédigea une pétition que M"" de La Fayette devait envoyer au roi de Prusse, ordonna au banquier des Etats-Unis à Amsterdam de mettre dix mille florins à la disposition de La Fayette et prêta cent mille livres à la marquise pour payer les dettes de son mari (3). Quand celle-ci fut arrêtée, il s'entremit pour obtenir sa liberté; il correspondait aussi avec Short pour tâcher d'avoir des nouvelles du prisonnier et il recevait la réponse suivante, en date de La Ha3"e, 7 décembre 1792 :

Quant à notre compatriote arrêté, et au sujet duquel vous désirez avoir des informations, tout ce que je puis vous dire, c'est qu'on observe le secret le plus impénétrable à son égard et à celui de ses compagnons d'infortune. Il est certain qu'il est l'homme de France que les Autrichiens et les Prussiens haïssent le plus. Le désir de la vengeance leur a fait commettre l'injustice la plus flagrante et la violation la plus honteuse du droit des gens. Convaincus de cela eux-mêmes, ils veulent sans doute étoulïer l'affaire et les victimes aussi (4).

En effet, la haine contre La Fa)'-ette se déchaînait

(1) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris^ t. I^'', p. jôy.

(2) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. II, p. 20J.

(j) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. I"""", p. jyj, 574 et 579. (4) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. l^'', p. 372.

[1793] LETTRE A LA PRINCESSE d'hENIN 345

de plus en plus. Les émigrés se réjouissaient de sa prise et de sa captivité. Rivarol se faisait leur porte-parole en publiant, à Liège, un pamphlet, qui se vendait vingt sols, et qui avait pour titre : De la vie politique, de la fuite et de la capture de Monsieur La Fayette (i). Ces attaques passionnées rendirent encore plus active la surveillance exercée sur le général. Le 31 décembre 1792, on le transféra avec ses trois compagnons dans la forteresse de Magdebourg(2). iSIis au secret le plus absolu, il en fut réduit à écrire, le 13 mars 1793, à la princesse d'LIénin, avec un cure-dents, sur une feuille de papier échappée à la vigilance de ses geôliers. La description qu'il fait de son cachot montre quel raffinement de cruauté déployait le gouvernement prussien à l'égard de son captif:

Imaginez-vous une ouverture pratiquée sous le rempart de la citadelle et entourée d'une haute et forte palissade ; c'est par là qu'en ouvrant successivement quatre portes, dont chacune est armée de chaînes, cadenas, barres de fer, ou parvient, non sans peine et sans bruit, jusqu'à mon cachot, large de trois pas et long de cinq et demi. Le mur du côté se moisit, et celui du devant laisse voir le jour, mais non le soleil, par

(1) Dt' la vie politique, de Li fuite et de la capture de M. La Fayette, morceau tiré de l'Histoire de la Résolution par M. de Rivarol Vaine; Liège, 1792, in-i2 de 16 pages. (Bibl. nat., Ln-'iogiô.) — Voici la conclusion de ce violent pamphlet : « Tel est La Fayette tiré du labyrinthe politique où il avait égaré sa vie; telle est sa vraie nature, prise dans les replis de son cœur et dans les détours de son esprit. Ce n'est point un homme décidé entre la sottise et la scélératesse, mais un homme qui se compose sans cesse de Tune et de l'autre; toujours faux dans les plans, toujours cruel dans l'exécution, absurde dans l'ensemble et criminel dans les détails. »

(2; Dans le transfert de W'esel à Magdebourg, La Fayette passa par Hamm et s'arrêta dans une auberge, où arrivèrent en même temps Monsieur et le comte d'Artois, venant de Dusseldorf. Le comte d'Espinchal, qui rapporte ce détail, ajoute : » On peut bien penser que ni les princes, ni personne de la suite ne communiquèrent avec les prisonniers. Le seul comte Charles de Damas, avec l'agrément de Monsieur, fut voir I^a Fayette, en reconnaissance de ses bons offices, lors de sa détention à Paris, après l'arrestation du roi à Varennes. " (Cf. Revue rétrospective, 1894, p. 312.)

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une petite fenêtre grillée. Ajoutez à cela deux sentinelles dont la vue plonge dans notre souterrain, mais en dehors de la palissade pour qu'ils ne parlent pas.

Le souvenir de la Bastille ne devait-il pas hanter les rêves de celui qui avait tant contribué à abattre cette citadelle du pouvoir absolu ?

Dans cette même lettre, La Fayette raconte que, quelque soin qu'on ait mis à les tantaliser par la privation de nouvelles, il a néanmoins appris « les succès des armées françaises, les nouvelles infamies de M. d'Orléans^ l'assassinat du roi, o\x toutes les lois de l'humanité, de la justice et du pacte national ont été foulées aux pieds, et l'abominable meurtre de mon vertueux ami La Rochefoucauld ». Il dit que les États-Unis avaient fait déposer à Magdebourg mille florins, « ce qui m'empêchera, à la ■fin de mon argent, de vivre au pain et à l'eau ». Enfin, il s'informe des siens et, touchante préoccupation de la part d'un captif, il demande ce qu'on a fait de son habitation de Cayenne : « J'espère, écrit-il, que ma femme se sera arrangée pour que les noirs qui la cultivent conservent leur liberté (i). »

Sa femme ne l'oubliait pas : dès le 8 octobre 1792, elle avait réclamé la protection de Washington en faveur de son mari et disait :

Dans cet abîme de misère, l'idée de devoir aux Etats-Unis et à Washington la vie et la liberté de La Fayette fait luire un rayon d'espoir dans mon cœur. J'espère tout de la bonté du peuple chez lequel il a contribué à former un modèle de cette liberté dont il est maintenant la victime.

( 1) Cette maison de Cayenne avait été acquise par La Fayette en 178^. Elle fut vendue, en vertu du décret de confiscation des biens du générai, et, malgré les réclamations de Mm"^ de La Fayette, les esclaves le furent également. Ceux-ci ne furent affranchis que par le décret de février 1794. (Cf. Mémoires de La Fayette.)

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