DÉMARCHES DE WASHINGTON
Washington, très affecté de la triste situation de son ami, mais forcé par sa situation de chef de gouvernement à une grande prudence, répondit, le 31 janvier 1793, à M"" de La Fayette. Il lui faisait savoir qu'il déposait chez M. Nicholas Van Staphorst, d'Amsterdam, deux mille trois cent dix florins, dont elle pouvait disposer. « Cette somme, disait-il, est le moins dont je sois redevable pour les services que m'a rendus le marquis de La Fayette et dont je n'ai jamais reçu le compte (i). >> Cette lettre n'était pas encore parvenue à M™° de La Fayette, quand celle-ci, étonnée de ne pas recevoir de réponse, écrivit de nouveau, le 13 mars 1793, à Washington pour se plaindre de son silence :
S'il m'est réservé de revoir mon époux et d'être réunie à lui, ce doit être grâce à votre bonté et à celle des Etats-Unis. Je ne puis rien faire pour lui ; je ne peux ni recevoir une ligne de lui, ni lui écrire. Tel est le traitement que j'éprouve, mais je ne ferai aucune démarche qui soit indigne de celui que j'aime, ou de la cause à laquelle il n'a jamais cessé d'être fidèle.
En même temps Washington écrivait, de Philadelphie, le 16 mars 1793, à la marquise, pour lui exprimer sa douleur et l'assurer de son inaltérable affection à l'égard de son mari (2).
Dans son cachot de Magdebourg, La Fayette réussissait parfois à tromper la surveillance de ses gardiens. C'est ainsi qu'un jour il reçut un numéro du journal la Minerve, rédigé à Hambourg, par le publiciste d'Archenholtz, et où on parlait de lui avec sympathie. Touché de
,1) Cf. Jared Sparks, t. X, p. 314.
(2) Le 15 mars 1705, Jefîerson écrivait, de Phiiadelpiiie, à Gouverneur Morris que le Président avait vu avec satisfaction que les ministres des Etats-Unis en Europe se préoccupaient de la triste situation de La Fayette. (Cf. Tlie Writings of Jefferson, t. III, p. 524.)
ce procédé, le prisonnier écrivit, le 27 mars 1793, à celui-ci pour lui raconter sa triste aventure et lui confier ses espérances :
Est-il possible, au reste, d'échapper à tant de barrières, de gardes et de chaînes? Pourquoi non? Déjà un cure-dents, de la suie, un morceau de papier ont trompé mes geôliers. Déjà, au péril de la vie, on vous portera cette lettre.
Ces projets d'évasion, quelque chimériques qu'ils parussent, soutenaient le captif. Grâce à un dévouement, il put écrire, le 22 juin, à la princesse d'Hénin :
Alexandre Lameth a été si mal qu'il a fallu l'enterrer tout à fait ou lui donner un peu d'air. Le général, après avoir bien injurié le médecin, s'en est cependant remis au choix du roi, qui cette fois n'a pas voulu la mort. Il en est résulté que chacun de nous, à diflférentes époques de la journée, est conduit par un officier de garde dans un petit jardin qui occupe un coin du bastion et s'y promène pendant une heure avec lui. Jamais sultane favorite ne fut plus sévèrement dérobée à l'approche des curieux. Mais enfin, après plus de cinq mois, j'ai éprouvé, non sans saisissement, le contact de l'air extérieur, j'ai revu le soleil et je m'en trouve bien.
Cette heure de promenade et la réception de lettres de sa femme et de la princesse, une visite du duc de Brunswick, « frère du grand manifesteur », tout cela ragaillardit La Fayette, dont la robuste constitution et l'inaltérable sérénité d'esprit défiaient toutes les rigueurs de la coalition. Aussi, le 4 juillet 1793, en dépit de ses gardiens, il célébra le dix-septième anniversaire de la déclaration de l'indépendance des Etats-Unis en envoyant l'hommage de sa sympathie à Pinkney, ministre des Etats-Unis à Londres, dont la bienfaisante intervention avait obtenu de^ geôliers couronnés de lui laisser apprendre que sa femme et ses enfants vivaient.
[l79l] ÏL EST TRANSFERE A NEISSE 347
Entouré, comme je le suis, de fossés, de remparts, de gardes, de doubles grilles et de palissades; renfermé sous un quadruple rang de portes, de barres, de grillages, dans un étroit et humide souterrain, et condamné à toutes les tortures morales et physiques qu'une tyrannie vindicative peut amonceler sur moi, j'ai pourtant la satisfaction de tromper aujourd'hui la bande couronnée et ses vils agents, en vous adressant l'hommage de ma sympathie... Grâce à votre bienfaisante intervention, mon cher Monsieur, les geôliers couronnés ont, après un silence de huit mois, consenti à me laisser apprendre que ma femme et mes enfants vivaient; veuillez leur faire savoir que ma santé est passablement bonne. Faites parvenir à mon général révéré et paternel ami mes tendres respects ; rappelez-moi au souvenir de mes amis en Amérique. J'ai laissé au compte des Etats-Unis les deux milles florins qui ont été déposés à la banque, d'une manière si secourable pour moi. Je tire sur elle à mesure que j'ai besoin d'argent; de manière que, si je mourais, ou si, par quelque heureux hasard, auquel je pense toujours, je sortais d'ici avant que cette somme fût dépensée, Sa Majesté prussienne fût responsable de ce qui resterait.
Le 1 6 juillet 1793, La Fayette, qui lisait en cachette les Mémoires du baron de Trenck et les méditait, s'entretint avec la princesse d'Hénin et donna son opinion sur Dumouriez, dont il avait, disait-il, pénétré les traîtres desseins. Le 2 octobre, il écrivit à sa femme ; le 24, il fit discrètement allusion, dans une lettre à la princesse, à ses espérances d'évasion (i), mais tous ses projets échouèrent, car La Fayette fut brusquement séparé de ses compagnons d'infortune Alexandre Lameth, Bureaux de Pusy et César de La Tour-Maubourg, et transféré au fond de la Silésie, à Neisse, 011 il arriva le 16 janvier 1704 (2).
(i) Cf. aux Pièces justificatives, n» XXVIII, le texte de celte lettre inédite de La Fayette à la princesse d'Hénin, qui fait partie de ma collection révolutionnaire et n'a pas été insérée dans les Mémoires.
(2) Avant de quitter Magdebourg, il écrivit, le j janvier 1794, à la princesse d'Hénin, à La Colombe et au roi de Pologne. (Cf. Mémoires de La Fayette.^
La Fayette correspond, de Neisse, avec la princesse d'Hénin et La Tour- Maubourg (27 janvier et 6 mars 1794). — Il est rendu aux Autrichiens et conduit à Olniïitz, avec La Tour Maubourg et Bureaux de Pusy (17 mai). — 11 est privé de toute correspondance. — Tentative du Df Bollmann et du fils du major Huger pour le faire évader (8 novembre 1794). — Il fuit, mais est rattrapé et reconduit dans son cachot. — Mémoire de Lallv-Tollendal au roi de Prusse. — Articles de Joseph Masclet. — Mise en liberté de M^e de La Fayette (22 janvier 1795). — Elle se rend à Altona et gagne Vienne, à l'aide d'un passeport américain. — Le fils de La Fayette se rend en Amérique et est très bien accueilli par 'Washington. — Mme de La Fayette obtient une audience de l'empereur d'Allemagne et lui arrache l'autorisation d'aller, avec ses filles, partager la captivité de son mari (24 octobre 1795). — Elle rejoint son mari à Olmijtz et est soumise à un traitement rigoureux. — Mauvais état de la santé de La Fayette. — Elle conte à M™*^ de Tessé les agissements de ses geôliers. — Vaines protestations auprès de l'empereur et des ministres. — On lui refuse d'aller consulter un médecin à Vienne. ■ — Démarches faites par Washington. — Lettre de lui à l'empereur d'Allemagne (15 mai 1796), et au duc de Liancourt {25 juillet). — Correspondance entre Mme de Staël et Gouverneur Morris. — Démarche de celui-ci auprès du baron de Thugut (18 décembre 1796I. — Intervention du général Fitz-Patrick, de Fox, Sheridan et Wilberforce à la Chambre des Communes d'Angleterre (16 décembre 1796). — Négociations commencées par le Directoire. • — M^^ de Staël implore Barras. — Barras charge Bonaparte de cette difficile mission. — Lettres de Carnot à Clarke et à Moreau (5 mai et ij juin 1797). — Enquête du marquis de Chasteler auprès des prisonniers d'Olmûtz (25 juillet 1797)- — Engagement pris par eux de quitter les Etats autrichiens. — Refus de l'empereur de les mettre en liberté. — Lettre de Carnot à Bonaparte (r'"" août 1797 . — Mission de Louis Romeuf. — Le baron de Thugut consent à remettre les captifs entre les mains du consul américain à Hambourg. — La Fayette et ses compagnons quittent OlmiJtz, le 19 septembre 1797, et se rendent à Hambourg, en passant par Dresde et Leipzig. — lis arrivent à Hambourg le 4 octobre 1797, chez le consul américain Parish, et Gouverneur Morris accomplit la formalité de la mise en liberté. — L'empereur déclare qu'il a libéré La Fayette par égard pour les Etats-Unis.
A peine installé dans sa nouvelle prison de Neisse, La Fayette s'empressa de tranquilliser la princesse d'Hénin sur son sort, par une lettre, datée du 27 janvier 1794. Il recevait de temps à autre des nouvelles de son amie, et cet échange d'idées le réconfortait. La Tour-