MADAME DE LA FAYETTE A OLMUTZ
un état effrayant de maigreur et de dépérissement. Cette longue et dure réclusion avait enfin miné cette vigoureuse constitution et avait mis l'infortuné à deux pas du tombeau. La présence de ces êtres si chers le rappela à la vie. M™^ de La Fayette a conté, dans une lettre à sa tante, M""*^ de Tessé, en date du lo mai 1796, quels procédés on employait à l'égard des prisonniers d'Olmûtz :
On entre chez nous à huit heures pour le déjeuner, et je suis ensuite enfermée chez mes filles jusqu'à midi. On nous réunit pour dîner, et, quoiqu'on rentre deux fois pour prendre les plats et apporter le souper, nous restons ensemble jusqu'à ce qu'on vienne, à huit heures, remettre mes fdles dans leur cage. Les clefs sont portées chaque fois chez le commandant et s'y renferment avec des précautions fort ridicules. On paye, sur mon argent, notre dépense à toutes trois, et nous avons plus à manger qu'il ne faut ; mais tout cela est d'une saleté inexprimable (i).
En vain M""" de La Fayette protesta contre cet indigne traitement; en vain, elle demanda à aller le dimanche à la messe et à être servie par les domestiques de son mari; en vain, elle écrivit à l'empereur d'Allemagne, le 6 février 1796, au ministre de la guerre, au commandant d'Olmiitz le 4 avril; ses lettres restèrent sans réponse. Elle ne put pas même obtenir d'aller consulter à Vienne des médecins sur le mauvais état de sa santé. Elle se consolait en écrivant, avec un cure-dents et un petit morceau d'encre de Chine, la vie de sa mère sur les marges d'un
(i) Masclet inséra, dans le Morning Chronicle du 4 novembre 1796, une lettre d'un soi-disant officier autrichien, datée d'Olmutz, i$ août 1796, et où se trouvaient des détails circonstanciés sur la misère de La Fayette, de sa femme, de ses filles et de ses compagnons. La lettre était, paraît-il, d'un des prisonniers. César de la Tour-Maubourg; elle fut traduite et imprimée en 1797, à Paris, sous le titre : Lettre d'un officier autrichien à son frère. (Cf. Bibl. nat., Ln" 10918.)
volume de Buffon (i). Cette situation intolérable menaçait de se prolonger, quoique de plus en plus l'opinion publique s'émût de tant d'infortune et que les amis du captif continuassent leurs protestations.
Washington n'oubliait pas son ami, et, bien que forcé par ses fonctions à une grande prudence, il faisait des démarches et se tenait au courant de tout ce qui concernait le prisonnier. Il avait appris, par le D"" BoUmann et Francis Huger, qui s'étaient réfugiés en Amérique, les détails de la malheureuse tentative d'évasion du captif, et il savait, par les gazettes, que M'"" de La Fayette avait rejoint son mari à Olmùtz. Il entretenait une correspondance avec James Monroë, ministre des États-Unis à Paris (2). Le 20 février 1796, il écrivait à Thomas Pinckney, consul américain à Londres :
Je vous dirai franchement que mon cœur souffre de voir cet homme honorable traité d'une manière aussi cruelle et que je souhaite vivement sa délivrance. Comme président des États-Unis, je ne dois pas engager le gouvernement dans une démarche dictée uniquement par mes goûts particuliers. Le caractère public dont je suis revêtu m'empêche d'agir, dans cette circonstance, comme je le ferais si j'étais simple citoyen. Cependant tel est mon désir de contribuer, autant que je le puis, à une action aussilouable, que je ne trouverais pas mauvais que vous fissiez connaître à l'ambassadeur d'Autriche à Londres le vœu du peuple et le mien, afin qu'il puisse, s'il le juge convenable, en informer sa Cour 13).
(i) Cf. Vie de M™» de La Fayette, p. 576, et La marquise de MiVitaf;;u, p. 295.
(2) James Monroc écrivit de Paris, le 5 janvier 1796, à Washington. Il lui manda qu'il était impossible de dire pour le moment quelle sera la disposition finale de la F'rance envers La Fayette, mais que les erreurs de la tête seront pardonnées quand les passions seront apaisées. Il exprimait l'espoir de servir la cause du prisonnier et de faire une démarche auprès du {,'ouvernement autrichien, avec l'autorisation du président. (Cf. Jared Sparks, t. XI, p. ji.)
[^} Cf. Washington^ correspondance et écrits, mis en ordre par Gui^ot, t. IV, p. ?o.
[l79^] LETTRES DE WASHINGTON 357
Washington fit plus; il écrivit, le 15 mai 1796, une lettre confidentielle à l'empereur d'Allemagne, où il lui exposait que les Américains et lui-même gardaient une profonde reconnaissance des services rendus par La Fayette et s'intéressaient à son sort; que sa longue captivité et ses malheurs le recommandaient à la pitié de tous, et il ajoutait :
Souffrez donc, Sire, qu'en cette occasion je sois l'interprète du vœu général, et laissez-moi vous supplier de lui accorder la permission de venir dans ce pays, sous quelque condition ou restriction qu'il plaise à Votre Majesté d'imposer (i).
Le duc de Liancourt ayant écrit, le 25 juillet 1796, à Washington en faveur de La Fayette, le président des États-Unis lui exposa en termes précis, le 8 août, quelle était sa situation dans cette affaire délicate :
Par rapport à M. de La Fayette, je puis vous assurer, sans vous ennuyer des détails, que tout ce que mon amitié sincère a pu me porter à entreprendre, et tout ce que mon devoir m'a permis de faire, a été essayé par moi pour sa délivrance... Personne autant que moi ne compatit aux douleurs et à la pénible situation de cette noble famille ; mais il est malheureusement trop certain que M. le marquis de La Fayette, bien qu'il soit par le fait enfant adoptif de notre pays, ne peut être réclamé comme citoyen par notre gouvernement, ni par notre peuple, malgré l'attachement réel et bien mérité que lui ont acquis ses services. Nous ne pouvons qu'exprimer des vœux bien sincères pour sa délivrance. Tenter davantage ne le servirait pas et pourrait plonger les Etats-Unis dans de graves embarras (2).
M"'' de Staël s'employait activement à la délivrance
(i) Cf. le texte complet de cette remarquable lettre aux Pièces justificatives, no XXIX.
(2) Cf. Washington, correspondance et écrits, mis en ordre par Gui\ot, t. IV, p. 50.
•J^S LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['yÇ''']
de La Fayette. Elle écrivait, de Coppet, le 2 1 septembre 1796, à Gouverneur Morris, qui était alors à Vienne :
Ouvrez la prison de M. de La Fayette. Vous avez déjà sauvé la vie de sa femme, sauvez toute la famille. Payez la dette de votre pays. Quel plus grand service peut-on rendre à sa patrie que d'acquitter les dettes de sa reconnaissance? Y a-t-il une calamité plus rigoureuse que celle qui a frappé La Fayette? Jamais plus éclatante injustice a-t-elle attiré l'attention de l'Europe (i)?
Gouverneur Morris ayant répondu que la question était difficile, M"" de vStaël lui répliqua, le 2 novembre 1796 :
Il paraît certain que l'empereur a reçu M™" de La Fayette avec bonté, qu'il lui a permis de lui écrire, et qu'il n'avait jamais reçu ses lettres... Il me semble que si vous parliez, pendant une heure seulement, à ceux de qui dépend son sort, tout serait décidé (2).
D'ailleurs, Gouverneur Morris, qui avait reçu une •lettre de la marquise de Montagu, en date de Ploën, 27 novembre 1796,1e priant d'intervenir auprès du gouvernement autrichien, rendit visite, le 18 décembre, au baron de Thugut et lui parla de La Fayette. Le ministre autrichien nia qu'on exerçât aucuns mauvais traitements envers le captif et déclara que sa femme pourrait quitter la prison quand elle le voudrait. Il ajouta que La Fayette serait probablement délivré à la paix. Gouverneur Morris exhorta, le 19 décembre, M'"'^ de La Fayette à la patience et fit passer à Thugut, le 31, une lettre de celle-ci (3").
En Angleterre, les amis de La Faj^ette protestaient, à
. (i; Cf. Mémorial de Goiwcrncur Morris, t. I"^'', p. 417. (2) Ibidem, t. I^'', p. 419.
(j) Ibidem, t. l'^'', p. 420 à 424.
[l79<^] MADAME DE STAËL ET BARRAS 3)9
la Chambre des Communes, contre sa détention. Le i6 décembre 1796, le général Fitz-Patrick souleva un débat à ce sujet et termina son discours en ces termes :
Je fais la motion qu'il soit présenté au roi une humble adresse disant qu'il paraît à cette Chambre que la détention du général La Fayette et celle de MM. La Tour-Maubourg et Bureaux de Pusy dans la prison de l'empereur d'Allemagne, allié de Sa Majesté, sont extrêmement injurieuses et préjudiciables à Sa Majesté Impériale et à la cause commune des alliés.
En vain Fox, Sheridan et Wilberforce appuyèrent cette motion en termes éloquents ; la Chambre la repoussa, sur les observations de Pitt, qui invoqua la neutralité de la Grande-Bretagne.
En France, le Directoire exécutif avait commencé des négociations par Tintermédiaire du général Clarke. M""" de Staël avait plaidé avec chaleur la cause de La Fayette auprès du général Pichegru, qui l'écouta avec froideur, et de Barras, qui ne fut pas insensible à ses objurgations. A ce dernier elle dit, si nous en croyons Barras lui-même :
Vous, cher Barras, qui n'êtes point glacé, vous qui avez une âme de Provence, comme je les aime, je m'adresse à vous comme citoyen, comme républicain, comme membre du Directoire... Barras, il faut que nous rendions La Fayette à la France, à la République. Je garantis qu'il en sera le meilleur citoyen, après vous, s'entend.
Barras promit à M""" de Staël de prendre en main les intérêts de son protégé. Il en parla à ses collègues Reubell et La Revelliere-Lépeaux, et tous trois exprimèrent le regret de n'avoir pas songé à La Fayette, lors de l'échange conclu avec l'Autriche pour la fille de Louis XVI.
Barras proposa de charger Bonaparte de cette négociation, et il en écrivit au général, qui accepta la mission (i). Carnot, de son côté, mandait à Clarke, le 16 floréal an V (5 mai 1797) :
Obtenez provisoirement, si vous le pouvez, la liberté de La Fayette, Bureaux-Pusy et La Tour-Maubourg. L'honneur national est intéressé à ce qu'ils sortent des cachots, où ils ne sont retenus que parce qu'ils ont commencé la Révolution (2).
Le 25 prairial (13 juin 1797), il écrivait au général Moreau que le Directoire exécutif avait chargé Bonaparte « de réclamer auprès de l'empereur, avec lequel nous sommes en négociations de paix, la mise en liberté des prisonniers d'OlmiJltz >. . Le gouvernement autrichien, qui avait signé avec la République française les préliminaires de paix à Leoben, le 15 avril 1797, prêta enfin l'oreille aux réclamations qui lui parvenaient de toutes parts et qu'appuyaient les généraux avec lesquels il négociait. Le baron de Thugut se décida à faire une enquête sur la situation des prisonniers et, le 20 juillet, en chargea le marquis de Chasteler. Celui-ci partit de Vienne, le 23, arriva à Olmiitz le 24 et se présenta, le 25, à La Fayette, qui le reçut aimablement dans son cachot. Il lui demanda s'il avait à se plaindre de mauvais traitements, et le captif dit qu'il n'aurait pas souffert des traitements personnels, mais que pour tout le reste il était on ne peut plus mal. Il dénonça la barbarie qu'on avait eue de le laisser deux ans sans nouvelles de sa femme et de ses enfants. Le marquis de Chasteler lui dit ensuite que l'empereur le mettrait en liberté « bien que la paix avec la France ne soit pas encore définitivement
(I) Cf. Mémoires de Barras, t. III, pp. 5o et 51.
[zj Cf. Mémoires sur Carnot par son fils, éd. de 189;, t. II, p. ,'5.