‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 120 sur 236 · LETTRE DE MADAME DE MONTAGU · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME DE MONTAGU

songer à revenir en France. Le général passa avec les siens cinq semaines à Wittmold, dans la compagnie de sa tante la comtesse de Tessé, qui raffolait de son neveu et se trouvait toujours en communauté d'idées avec lui. Dans ses causeries, il affirmait sa foi dans le triomphe de la liberté et conservait ses opinions libérales d'antan. Aussi scandalisait-il sa belle-sœur, la marquise de INIontagu, que la mort tragique de sa mère et de sa sœur avait afffermie dans sa haine de la Révolution. Cette délicate situation se trouve exposée dans une lettre adressée par la marquise à sa sœur M°"^ de Grammont :

Gilbert est tout aussi bon, tout aussi simple dans ses manières, tout aussi affectueux dans ses caresses, tout aussi doux dans la dispute que vous l'avez connu. Il aime tendrement ses enfants et est, malgré son extérieur froid, fort aimable pour sa femme. Il a des formes affables, un flegme dont je ne suis pas la dupe, un désir secret d'être à portée d'agir. J'évite le plus possible de traiter directement avec lui tout ce qui touche à la Révolution, aux choses qu'il défend comme à celles qu'il condamne. J'ai peur d'éclater; j'ai peur aussi de le blesser. Je vois avec plaisir qu'autour de moi on approuve ma réserve. Patienter et éluder, voilà sur ce point ma règle dans mes rapports avec lui Ce pauvre Gilbert! Dieu le préserve d'être

jamais de nouveau sur la scène ( i).

La Fayette alla s'installer avec sa famille et celle de La Tour-Maubourg, au château de Lemkhulen, situé près de Wittmold, et il y jouit du repos nécessaire. Toutefois il répondait aux félicitations qui lui étaient arrivées de toutes parts. Le 30 novembre 1797, il écrivit à Alexandre Lameth une lettre où, tout en le remerciant, il déclarait qu'il n'y avait entre eux aucune communauté politique et « que nous ne pouvons nous regarder ni être

(i) Cf. Anac-Paule-Dominiquc de Noailles, marquise de Montagu, p. jo6.

regardés comme amis ». Le 15 décembre, il exprimait à Masclet ses sentiments hostiles sur le 18 fructidor et se promettait de faire pour les proscrits tout ce qu'ils avaient droit d'attendre de lui. Le 20, il repoussait toute tentative de rapprochement avec Dumouriez, « qui a été, dit-il. à Kiel tout à fait aristocrate », et il écrivait à Bureaux de Pusy :

Si l'on avait suivi la conduite populaire, fraternelle et généreuse que nous proposions pour les pays étrangers, l'arbre de la liberté serait à présent établi dans toute l'Allemagne, et la Révolution de l'Europe, retardée par les Jacobins bien plus que par les rois, aurait été non seulement exempte de souillures, mais incomparablement plus rapide. Ne nous lassons pas de dire que les moyens indignes de la liberté ne font que lui nuire. On n'est libre que par des moyens vertueux, et on l'est beaucoup plus tôt.

Le 25 décembre 1797, La Fayette envoyait au même ami des notes historiques sur les événements et les hommes de la Révolution. Il avait, en effet, conçu le projet de faire, en collaboration avec son ancien compagnon de captivité, un ouvrage où sa doctrine et celle de ses amis seraient exposées clairement. De ce livre il nous reste les Souvenirs en sortant de prison, qui ont été publiés dans les Mémoires. Ce sont des documents importants pour l'histoire du parti constitutionnel. La Fayette y blâme avec énergie le jugement de Louis XVI, déplore la fin tragique de Bailly, de La Rochefoucauld, de Dietrich, de Marie-Antoinette, de Condorcet, de Barnave, attaque avec violence les Jacobins, Danton, qu'il accuse de vénalité, Robespierre, Saint-Just, Barère, « le plus froid apologiste de la terreur, au milieu de tant de crimes et de lâcheté ». Il parle de Floche et du plaisir qu'il éprouva en apprenant dans son cachot « que ce jeune

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