‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 125 sur 236 · J IL VIT DANS LA RETRAITE 39I · texte numérisé non relu

J IL VIT DANS LA RETRAITE 39I

card dans les montagnes ; les paysans le saluaient avec respect et demandaient de ses nouvelles. Rentré à La Grange, il écrivit, le 8 octobre 1804, à Jefferson pour le remercier de ce que le Congrès avait décidé que les immenses terrains à lui concédés comme ancien major général, seraient placés en Louisiane. Il déclinait aussi l'invitation de se rendre aussitôt dans ce pays, malgré les sollicitations de Du Pont de Xemours ( i ). Au même moment, son cousin Louis-Philippe de Ségur lui offrait, de la part de Joseph Bonaparte, un rang élevé dans la Légion d'honneur. La Fayette refusa, estimant que cette dignité, n'étant pas l'accompagnement d'un emploi, ne serait plus, disait-il, u que la chevalerie d'un ordre de choses contraire à mes principes. »

De sa retraite, La Fayette suivait, non sans anxiété, les opérations militaires de Napoléon, car son fils et son gendre Lasteyrie servaient dans la grande armée. Il assista, le 12 février 1806, à un dîner donné par des Polonais à Kosciuszko pour célébrer l'anniversaire de naissance de ce grand patriote. Il s'occupait avec succès

(i) Du Pont de Nemours écrivit, le 17 vendémiaire, an XIII (9 octobre i8o4\ à La Fayette, la lettre suivante :

« Mon général, voici ce que Victor me marque le 9 août :

« Dites à M. de La Fayette qu"il se garde bien de laisser les spécula- « teurs en terres mettre la main sur ce qui lui revient. Le président, sur " la réponse que lui fera le ministre nouveau des intentions de M. de La « Fayette, les choisira dans un lieu où elles vaudront deux millions tour- " nois, ce qui est plus qu"il ne faut pour payer ses dettes en en vendant « une petite portion, et pour rendre sa famille très riche en gardant le « reste. Outre cela, il lui réserve une belle place avec des appointements " suffisants pour vivre honorablement, et la bourse comme le cœur de ses « amis lui seront ouverts. Mais il faut qu'il arrive, et, s'il craint les doubles « voyages, directement à la Louisiane. Nous vous attendons avec lui, et « vos anciens plans se réaliseront avec facilité, d

« Je pense, tout compté, mon général, que cela vaut mieux que les billevesées dont nous pouvons nous occuper ici, et à votre place, je répondrais très affirmativement.

" Salut et attachement bien tendre.

« Du Pont (de Nemours;. »

de ses exploitations agricoles. C'est ce qu'il annonça, le 6 novembre 1806, à Jefferson. La Fayette se félicitait, dans une autre lettre à Jefferson, du 20 février 1807, de n'avoir, au milieu de ces hécatombes, perdu ni un parent, ni un ami. Toutefois, Georges La Fayette subissait le contre-coup de la disgrâce de son père ; mal vu de l'empereur, il n'avait aucune chance d'avancement, quoiqu'à la sanglante bataille d'Eylau il eût sauvé la vie du général Grouchy. La Fayette constatait amèrement cette injustice. « C'est pourquoi, écrivait-il à Jefferson, le 19 avril 1807, il est décidé à revenir près de nous aussitôt que les circonstances lui permettront de quitter la division à laquelle il est attaché. » En effet, Georges La Fayette et Louis de Lasteyrie quittèrent l'armée et vinrent à La Grange au mois de septembre 1807 (i). M°' de La Fayette s'affaiblissait de jour en jour ; cette admirable femme, qui, selon l'expression de Charles Fox, était venue à Olmûtz (( sur les ailes du devoir et de l'amour », s'en allait mourant victime de son dévouement pour son mari. On la transporta d'abord à Aulnay, chez M"" de Tessé, puis à Paris, dans l'appartement de celle-ci. C'est là que, le 24 décembre 1807, elle s'éteignit au milieu des siens, à l'âge de quarante-huit ans (2). La Fayette ressentit de cette perte un violent chagrin, qu'il exprima en termes touchants dans une lettre écrite, en janvier 1808, à son ami César de La Tour-Maubourg :

Pendant les trente-quatre années d'une union où sa tendresse, sa bonté, l'élévation, la délicatesse, la générosité de son âme charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je

(i) Le 18 septembre 1807, La Fayette écrivit à J'eli'ersoii : << Mon fils et mon gendre, le neveu du philosophe agriculteur, sont à présent avec nous.»

(2, Cf. m™» de Lasteyrie, Vie de M^'= de La Fayette, p. 41J, et l'acte de décès aux Pièces justificatives, n" XXXI bis.

[l8l0] LETTRE A JEFFERSON 393

me sentais si habitué à tout ce qu'elle était pour moi que je ne la distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize, lorsque son cœur s'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle, mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livrée à tant de distractions et pour laquelle néanmoins il n'y a plus ni bonheur, ni bien-être possible.

Dès lors, La Fayette se confina dans la retraite, se contentant d'observer les événements et d'en causer avec ses amis. Napoléon le tenait en suspicion ; il essaya de le compromettre, en juillet 1808, dans une des conspirations du général ]\Ialet, mais l'amitié de Jacquemont, père du célèbre voyageur, détourna le coup (i). Le 18 novembre 1809, La Fayette écrivait à Jefferson :

Les routes sont couvertes de rois et de princes qui viennent faire leur cour et recevoir des ordres pour la Confédération du Rhin et les autres territoires dépendants du trône supérieur. J'aimerais mieux voir des députés populaires se rendant à une fédération générale de liberté et d'égalité, mais je ne puis m'empêcher de remarquer la prodigieuse influence du mouvement révolutionnaire égaré dans sa route, de l'enthousiasme et des talents dont une monarchie aristocratique aurait toujours empêché le déploiement.

Le 20 février 18 10, il entretint Jefferson de la rupture avec le pape, du mariage de Bonaparte avec une archiduchesse d'Autriche, alliance qui « plaît généralement aux gens de l'ancien régime et mécontente ceux qui ont pris part à la révolution (2) ». L'année 181 1 lui enleva sa

;i) C'est ce que raconte La Fayette dans ses Mémoires.

(2) Cf. Mémoires de La Fayette. — En juin 1810 le général Thiébault rencontra à Paris chez un libraire La Fayette, lui demanda pourquoi il n'était pas au Sénat, et reçut cette réponse : « J'ai refusé d'y être ; l'arbitraire du gouvernement ne me permet d'y prendre aucune part. » Thiébault, en rapportant cette anecdote [Mémoires, t. IV, p. 595 et 596), traite assez mal

vénérable tante M""* de Chavaniac, qui mourut, le 6 mai, à l'âge de quatre-vingt-douze ans (i).

Cependant, La Fayette gardait entière la foi politique de sa jeunesse ; il ne s'inclinait pas devant le despotisme triomphant. Napoléon disait de lui en 1812 :

Tout le monde est corrigé ; un seul ne l'est pas, c'est La Fayette! Il n'a jamais reculé d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien, je vous dis, moi, qu'il est tout prêt à recommencer.

Les événements allaient donner raison à cet amant incorrigible de la liberté. La campagne de Russie sonna le glas de l'Empire. Elle causa à La Fayette des chagrins personnels, car son fidèle compagnon d'armes le général Louis Romeuf et son neveu Alfred de Noailles y trouvèrent la mort. La lettre suivante, écrite à l'érudit Charles de Pougens, le 22 décembre 181 2, exhale ses plaintes et ses regrets :

La campagne de Russie, dont vous avez vu, dans le dernier bulletin, les plus récents détails, m'a été particulièrement fatale. J'ai perdu à la bataille de la Moskowa le général Romeuf, mon intime ami, que vous avez connu mon aide de camp, et à qui j'étais attaché par les plus tendres liens de la reconnaissance et de l'affection. Le frère de ma belle-fille, Victor Tracy, jeune homme de talents supérieurs et plein des plus aimables qualités, a été fait prisonnier. Nous craignons encore qu'il ne soit blessé. Les communications sont presque impossibles et qui sait quand on peut espérer de le revoir?

La Fayette. « La dignité de ce citoyen des deux mondes, dit-il, le calme de sa ligure, le ton de ce démagogue à talons rouges, ses airs et sa politesse de marquis, ses excès de courtoisie envers des gueux couverts de haillons et de boue, que chez lui, par exemple, il reconduisait jusque sur le palier, tout ce contraste de ses allures aristocratiques avec sa conduite politique ne m'a jamais permis de voir en lui quun factieux, de même que ses sentiments à Teau de rose, opposés à son rôle révolutionnaire, me Tont toujours fait juger comme une dupe de lui-même et des autres. » (i, Cf. H. Mosnier, Le cliMeau de Chavaniac-Lafaycltc, p. 42.

[l8l2] LETTRE A POUGENS 395

Enfin mon pauvre neveu Alfred Noailles, marié à une femme charmante, sa cousine, entouré de tout ce qui pouvait rendre sa vie heureuse, vient d'être tué au passage de la Bérésina, où il servait comme aide de camp du prince de Neuchâtel. Mon beau-père va recevoir à Genève, où il est en ce moment, la nouvelle de la mort de son malheureux petit-fils (i).

Dans cette même lettre, La Fayette nous apprend qu'il trouvait une consolation dans ses travaux champêtres et qu'il recevait du botaniste Thouïn des arbres pour ses plantations :

Je ne m'élève pas au-dessus des occupations agricoles; j'ai réuni, à force d'échanges, une exploitation de plus de cinq cents arpents qui, joints aux bois et plantations, me forme un arrondissement contigu de sept cents arpents. Je n'ai sous moi qu'un maître charretier et, sans m'élever à de grandes prétentions scientifiques, je puis dire qu'avec un peu de théorie et dix ans d'expérience sur le même terrain, je suis devenu pour notre canton un assez bon cultivateur. Cette occupation donne à l'esprit et au corps un peu d'exercice sans aucune fatigue, du moins pour un homme qui aurait la libre disposition de ses deux jambes et la faculté de montera cheval, et moi-même, tout boiteux que je suis, étant logé au centre de mon arrondissement et ménageant bien mes promenades, je trouve moyen de faire et de voir l'essentiel.

La Fayette ne se désintéressait pas non plus des arts ; il aimait le théâtre et il écrivait, dans cette même année 1812, à Talma pour lui demander quel jour il pourrait l'admirer dans Sylla (2). Il passa l'année 18 13 dans sa propriété de La Grange, attentif aux graves événements qui s'accomplissaient en Allemagne. La victoire de Dresde, où fut frappé d'un boulet français son ancien ami,

(i) Je dois à M. Noël Charavay la communication de cette lettre inédite. (2) Cf. catalogue d'une vente d'autographes dirigée par Jacques Charavay le 14 février 1861.

le général Moreau, le désastre de Leipzig et le retour éphémère de fortune à Lutzen, causèrent à son cœur de patriotiques émotions. La maladie de son oncle, le comte de Luzignem, le mauvais état de la santé de M. et de M"' de Tessé le forcèrent à venir s'installer à Paris au commencement de janvier 1814. Le 17 de mois, il racontait à Pougens ses tribulations ;

Ma vie se partage depuis quelques jours entre les deux malades; il me reste pourtant bien du temps pour déplorer notre situation militaire, politique et intérieure... Les ressources guerrières de la France sont encore bien plus grandes qu'on ne croit. Il y a une nombreuse population d'anciens soldats qui ne savent pas reculer. Si l'ancienne ardeur se ranimait, les étrangers n'avanceraient pas impunément (i).

Le comte de Luzignem et le comte de Tessé succombèrent. Sa tante. Madame de Tessé, « cette maternelle amie de plus de quarante années », mourut le i*"" février 18 14 (2). Ce fut une grande douleur, dont les malheurs de la patrie diminuèrent l'intensité. L'ennemi envahissait la France et menaçait la capitale. La Fayette resta à Paris. Le vieux patriote sentit son sang bouillonner et il voulut reprendre son épée pour défendre la patrie envahie. Tandis que son fils et son gendre Lasteyrie entraient dans la garde nationale et que son autre gendre, Charles de La Tour-Maubourg, engagé dans la ligne, était blessé et pris, La Fayette offrait son concours à des chefs de la garde nationale et convenait avec Ternaux de marcher à la tête d'un bataillon. D'autre part, il proposait à un maréchal de se dévouer avec lui pour arracher l'abdication, «qui alors eût été si salutaire ».

(i) Ori^:. aut., Britisli Muséum, ms. 24024, fol. 107. (2) C". La marquise de Monlagu, p. 249 et 450.

[1814] VISITES AU ROI ET AU DUC d'ORLÉANS 3Q7

Mais le maréchal se déroba poliment à ces dangereuses ouvertures. Partout, La Fayette l'a dit lui-même, on le trouva téméraire et on n'écouta pas ses conseils. L'ennemi parut devant Paris, les sénateurs, réunis le matin de l'attaque, se dispersèrent et, le 31 mars 18 14, les étrangers entrèrent dans la capitale. La Fayette, consterné de tant d'impuissance, s'enferma chez lui et fondit en larmes.

La Fayette, après ce premier moment de patriotique douleur, écrivit au comte d'Artois, le 15 avril 1814, pour lui exprimer sa satisfaction « de voir, dit-il, votre retour devenir un sig'nal et un gage du bonheur et de la félicité publique ». Puis après avoir essayé de conserver cette cocarde tricolore, dont il était le père, il se résigna à arborer la cocarde blanche et se présenta, en uniforme, à la première audience royale. Le roi et son frère le reçurent avec politesse. Il alla aussi rendre visite au duc d'Orléans, qui sut flatter si bien l'amour-propre de son interlocuteur que La Fayette nous a laissé de cette entrevue un récit enthousiaste :

Il parla de nos temps de proscription, de la communauté de nos opinions, de sa considération pour moi, pour mes principes, pour mon caractère, et ce fut en termes trop supérieurs aux préjugés de sa famille pour ne pas faire reconnaître en lui le seul Bourbon compatible avec une constitution libre,

La Fayette dut aussi remercier le roi de Prusse, qui avait fait mettre en liberté Charles de La Tour-Maubourg, gendre du général, et avait chargé Alexandre de Humboldt de l'en prévenir. Il rencontra chez M"' de Staël l'empereur de Russie Alexandre I" et eut avec lui une conversation des plus curieuses. Le monarque se plaignant que les Bourbons n'eussent que des préjugés

de rancien régime. La Fayette dit que le malheur devait les avoir en partie corrigés. « Corrigés ! s'écria Alexandre. Ils sont incorrigés et incorrigibles. Il n'y en a qu'un, le duc d'Orléans, qui ait des idées libérales; mais pour les autres, n'en espérez jamais rien. » — « Si c'est votre opinion, sire, pourquoi les avez-vous ramenés? » — « Ce n'est pas ma faute ; on m'en a fait arriver de tous les côtés. Je voulais du moins les arrêter, pour que la nation eût le temps de leur imposer une Constitution ; ils ont gagné sur moi comme une inondation... » Dans cette même soirée, Talleyrand se montra très caressant pour La Fayette. Celui-ci ne tarda pas à comprendre la justesse des paroles de l'empereur de Russie. La Charte lui parut, en raison de la forme d'octroi, le premier pas de la contrerévolution. Le retour des émigrés et des chouans, le licenciement de la vieille garde, les ordonnances royales, la loi contre la liberté de la presse, tout prouvait que les Bourbons n'avaient rien oublié, ni rien appris. La Fayette, désillusionné, rentra à La Grange et. le 14 août i8i4,il écrivait à Jefferson :

Bonaparte ou les Bourbons : telle a été et telle est encore la seule alternative possible dans un pays où l'idée d'un pouvoir exécutif républicain est regardée comme le synonyme des excès commis sous ce nom. Pendant ce temps, le roi d'Espagne, vil idiot, rétablit l'inquisition après avoir chassé les Certes; le pape reprend tout l'ancien système; le roi de Sardaigne détruit toutes les utiles innovations qui s'étaient faites en Piémont, et l'empereur d'Autriche soumet toutes ses anciennes possessions à la politique illibérale de son cabinet. Cependant, les avantages dus à une première impulsion philanthropique se sont, malgré tous les événements, considérablement étendus. Nos réformes ont jeté de profondes racines, que la puissante main de Bonaparte n'a pu arracher; elles résisteront bien aux faibles et incertains efforts de leurs adversaires actuels.

[l8li)] RETOUR DE NAPOLÉON 399

C'est dans ces sentiments de foi robuste en l'avenir de la France que La Fayette assista, de sa retraite de La Grange, aux fautes incessantes du gouvernement de la Restauration. Toutefois il venait de temps à autre à Paris. Le 14 janvier 1815, il passa la soirée chez M""" de Staël, où il y avait nombreuse et brillante compagnie. Il s'y rencontra avec lord Wellington, le duc de Richelieu, le duc de Broglie, et on lui présenta un jeune Suisse, Simonde de Sismondi, qu'il accueillit avec sa bienveillance accoutumée (i). La nouvelle du débarquement de Napoléon en Provence vint l'arracher au repos ; il comprit que par la force des choses l'empereur redevenait, « pour le malheur de la France, l'homme de l'armée et même l'homme de la Révolution ». Il se rendit à Paris et ne put s'empêcher d'admirer la belle attitude et les manières toutes républicaines de Bonaparte. Les royalistes l'avaient mis dans cet état d'esprit par les injures et les calomnies dont ils l'avaient abreuvé pendant le temps de leur pouvoir. Le valet de chambre Hue lui reprochait sa conduite dans les journées des 5 et 6 octobre 1789 (2); un autre pamphlétaire le traitait de misérable. La Fayette avait préparé une verte réponse à ses ennemis, mais le retour de Bonaparte le vengeait suffisamment pour qu'il ne publiât pas son factum. Toutefois, il ne crut pas à la sincérité des promesses libérales de l'empereur et il retourna à La

(i) Cf. Lettres inédites de Sismondi éerites à sa mère pendant les Cent jours, publiées par MM. P. Villari et G. Mûnod\ Paris, 1877, in-8. — On lit dans !a lettre du 15 janvier 1815 (p. ij) : a J'allai à huit heures chez Mme de Staël, qui me présenta à lord Wellington, et ensuite à M. de La Fayette; l'un et l'autre furent extrêmement aimables pour moi... M. de La Fayette témoigne beaucoup de regrets de ne m'avoirpas vu à mon précédent séjour à Paris. Il me dit avoir compté me rencontrer chez M™« de Tcssé, sa tante, qui est morte l'année passée; mais, comme il vit toujours à la campagne, nous nous étions manques. »

(2) Cf. Hue, Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI; Paris, impr. royale, 1814, in-8.

400 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l^Ml

Grange. Benjamin Constant, rallié à Napoléon et conseiller d'Etat, tâcha de convertir La Fayette, mais celui-ci lui envoya, le 9 avril 181 5, un exposé des motifs de son incrédulité. Joseph Bonaparte fit agir le général Mathieu Dumas, qui le supplia, de la part du prince, de venir à Paris. Le même jour, ig avril, La Fa3'ette répondit affirmativement. Il arriva dans la soirée du 20 et le lendemain'jil fut reçu par Joseph. Après s'être embrassés, ils discoururent sur la situation, sur les dangers de la patrie, sur les principes de l'empereur, sur la nécessité de la convocation immédiate d'une Chambre des représentants. Le général refusa toute faveur et conclut en ces termes :

Quant à moi. il ne me convient pas de rentrer dans les affaires par la pairie, ni par aucune autre faveur de l'empereur. Je suis un homme populaire, c'est par le choix du peuple que je dois sortir de ma retraite. Si je suis élu, je m'unirai à vous, comme représentant de la nation, pour repousser l'invasion et l'influence étrangères, en conservant néanmoins toute mon indépendance.

La publication de Vactc additionnel aux constitutions de V Empire souleva également les critiques de La Fayette. Le général assista, le 23 avril, à un dîner offert par la colonie américaine à M. Crawford, qui retournait aux Etats-Unis. Il conversa de nouveau avec Joseph Bonaparte, qui promit presque la convocation d'une Chambre. Il dîna chez le prince avec Benjamin Constant. Mathieu Dumas, Horace Sebastiani et le comte de Lavallette. Puis il retourna à La Grange, où, le i*^"' mai 1815, Benjamin Constant l'avertit que le décret de réunion des députés avait paru et l'engagea à poser sa candidature. Il donna, le 3 mai, son approbation à ce qui lui paraissait u l'unique moyen de salut »; le 8, il fut élu président du collège électoral du département de Seine-

[iSl^] IL EST ÉLU VICE-PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE 40I

et-Marne réuni à Melun, et, le lo, il fut élu député à la majorité de 56 voix sur 79 votants, en même temps que le général Le Brun, fils du duc de Plaisance. Le 15 maij il écrivit à la princesse d'Hénin :

Napoléon, républicain en Provence, demi-républicain à Lyon, empereur absolu à Paris, a trouvé qu'il n'y avait de salut pour lui qu'à se faire constitutionnel. Son esprit et son caractère sont comme deux courants qui se combattent; c'est un étrange mélange de mesures impériales, terroristes, libérales ; mais l'opinion publique est plus forte que lui, et, comme il a un talent prodigieux, il se soumet à tout ce qu'il ne peut pas dominer avec une habileté dont les autres étaient loin.

Le 4 juin 181 5, la Chambre des députés procéda à l'élection de son président. Au deuxième tour de scrutin, sur 42 7 votants, La Fayette n'obtint que 75 suffrages contre 277 donnés à Lanjuinais (i). Le 5, il fut nommé troisième vice-président par 247 voix. La majorité absolue était de 246, et encore La Fayette ne fut-il proclamé que parce qu'on lui compta tous les suffrages sans la désignation de général (2). En somme ce n'était pas un succès éclatant. Le 7, Napoléon présida la séance d'ouverture et

(1) Au premier tour de scrutin, sur 474 votants Lanjuinais obtint 189 voix, Flaugergues, 74; La Fayette, 68 (dont 17 sans la désignation de gcnérai \ Merlin de Douai, 41 ; Dupont de l'Eure, 29; Bedoch, 24 ; etc. Au deuxième tour, les votants ne furent plus que 427, ce qui réduisit la majorité absolue à 214. Lanjuinais obtint 277 voix; La Fayette, 75; Flaugergues, 59. ^Cf. Proccs-pcrbaux des séances de la Chambre des représentants du ) juin au 8 juillet 1815; Paris, 1844, in-8, p. 427.)

(2) Sur 490 votants. Flaugergues obtint 40 j voix; Dupont de l'Eure, 284; La Fayette, 247, et Bedoch, 212. Flaugergues et Dupont de l'Eure furent seuls proclamés tout d'abord, parce que, parmi les suffrages de La Fayette, la plupart portaient général La Fayette et les autres La Fayette, ce qu' créait une sorte de confusion entre le père et le fils. « Quelques membres, dit le procès-verbal, font observer que les suffrages donnés sans désignation à M. La Fayette doivent être considérés comme positifs en faveur de M. le généra! La Fayette père. La Chambre consultée adhère à cette observation, et M. le général La Fayette est proclamé l'un des vice-présidents de la Chambre. » Le lendemain 6 juin, le poste de quatrième vice-président pchut au général Grenier.

échangea quelques mots avec le général, qui raconta, le lendemain, les faits dans une lettre à sa belle-fille Emilie de Tracy (i) :

Pendant la grande séance j'étais resté à mon poste, à côté de Georges, oubliant que le bureau était de la députation, lorsqu'on est venu me chercher pour recevoir l'empereur. C'est dans le salon, où il s'arrête, que nous avons renouvelé connaissance. « 11 y a douze ans que je n'ai eu le plaisir de vous voir», a-t-il dit. J'ai répondu assez sèchement : >■ Oui, sire, il y a ce temps-là. » Nous sommes entrés dans la salle où l'ennuyeuse cérémonie du serment par appel nominal a eu lieu. Vous serez content de son discours; je ne l'ai pas été de sa figure, qui m'a paru celle d'un vieux despote irrité du rôle que sa position le forçait à jouer.

La Fayette avait protesté, avec son fils Georges, député de la Haute-Loire, contre la formule du serment imposé aux députés, et Napoléon avait dit : « Voilà donc La Fayette qui m'a déjà déclaré la guerre! » Ce fait explique le peu de cordialité de la première entrevue. La discussion de l'adresse à l'empereur, qui eut lieu le lo juin, lui fournit une nouvelle occasion de manifester son opposition. Un certain nombre de députés réclamèrent que le projet fût lu et discuté en comité secret ; la formation de la Chambre en comité secret ne pouvant avoir lieu que sur la demande de vingt-cinq membres, le bureau s'inscrivit et son exemple fut suivi par le nombre réglementaire de représentants. Le procès-verbal ne relate pas les détails de la séance secrète, mais La Fayette a raconté son rôle personnel dans la discussion. Il déclara que l'Assemblée, au lieu d'être la représentation nationale, risquait de n'être plus que le club Napoléon. L'adresse contenait la phrase suivante :

(ly II n'existe pas de procès-verbal de la séance impériale du 7 juin iHi5«

[l8l)j DISCOURS CONTRE NAPOLÉON 405

Reprenant aujourd'hui l'exercice de tous ses droits, se ralliant autour du grand homme que sa confiance investit de nouveau du gouvernement de l'Etat, la France s'étonne et s'afflige de voir des souverains en armes lui demander raison d'un changement intérieur, qui est le résultat de la volonté nationale et qui ne porte atteinte ni aux relations existantes entre les autres gouvernements, ni à leur sécurité.

La Fayette réclama contre l'expression de grand homme appliquée à Bonaparte et proposa de la remplacer par celle de monarque ; mais Lanjuinais fit adopter le qualificatif de héros, en faisant malignement observer « que l'expression de grand homme supposait des vertus morales dont celle de héros pouvait plus aisément se passer ».

Cependant Napoléon partit pour l'armée le 12 juin. La nouvelle du désastre de Waterloo et du retour de l'empereur se répandit à Paris le 21 juin. La Fayette, apprenant par Fouché et par Regnaud de Saint-Jean d'Angeh' que Napoléon voulait se faire nommer dictateur, courut à la Chambre et y prononça un discours véhément; il s'écria :

Voici le moment de nous rallier autour du vieil étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de l'égalité et de l'ordre public ; c'est celui-là seul que nous avons à défendre contre les prétentions étrangères et contre les tentatives intérieures { 1).

Puis, comme mesure préalable, il proposa le projet d^arrèté suivant :

(i) Cf. Mémoires de La Fayette. — On lit dans le Proees-verbal : « Un membre, fixant l'attention de la Chambre sur les dangers de la patrie qu'elle seule peut sauver, rappelle les prodiges qui s'opérèrent sous l'étendard tricolore de 89 et fait sentir la nécessité de rallier les Français à ce signe sacré de la liberté, de l'égalité et de l'ordre public... » -

Art. I. La Chambre des représentants déclare que l'indépendance de la nation est menacée.

Art. II. La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison; quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera traître à la patrie et sur-le-champ jugé comme tel.

Art. III. L'armée de ligne et les gardes nationales qui ont combattu et combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance et le territoire de la France, ont bien mérité de la patrie.

Art. IV. Le ministre de l'intérieur est invité à réunir l'étatmajor général, les commandants et majors de légion de la garde nationale parisienne, afin d'aviser aux moyens de lui donner des armes et de porter au plus grand complet cette garde citoyenne, dont le patriotisme et le zèle éprouvé depuis vingt-six ans offrent une sûre garantie à la liberté, aux propriétés, à la tranquillité de la capitale et à l'inviolabilité des représentants de la nation.

Art. V. Les ministres de la guerre, des relations extérieures, de la police et de l'intérieur sont invités à se rendre sur-lechamp dans le sein de l'Assemblée.

La Chambre adopta tous ces articles, sauf le quatrième. Lucien Bonaparte vint déposer sur le bureau un message impérial ; l'Assemblée se forma aussitôt en comité secret. La Fayette nous apprend que, comme Lucien accusait la France d'ingratitude envers l'empereur, il l'apostropha en ces termes :

De quel droit le préopinant accuse-t-il la nation d'avoir été légère, d'avoir manqué de persévérance envers l'empereur Napoléon? Elle l'a suivi dans les sables d'Egypte et dans les déserts de Russie, sur cinquante champs de bataille, dans ses revers comme dans ses succès, et c'est pour l'avoir suivi que nous avons à regretter le sang de trois millions de Français !

Le même jour il y eut séance publique à huit heures du soir. La Chambre arrêta de nommer une commission

'iBl^] ABDICATION DE NAPOLÉON 405

de cinq membres, chargée de se concerter avec une commission de la Chambre des pairs « pour recueillir, sans délai, tous les renseignements nécessaires sur l'état de la France et proposer tous les moyens de salut public ». Le président et les quatre vice-présidents furent désignés pour cette mission. Ils se rendirent aux Tuileries, où ils eurent, avec les ministres, sous la présidence de Cambacérès, une réunion qui dura jusqu'à trois heures du matin. La Fayette proposa de demander à l'empereur son abdication, mais, malgré l'appui de Lanjuinais et de Flaugergues, cette motion fut écartée. Le lendemain, 22 juin, ministres et députés pressèrent Napoléon d'abdiquer, mais celui-ci refusait. La Fayette lui fit dire par un ministre que si on n'avait pas l'abdication, il proposerait la déchéance. L'empereur céda enfin, et, à la séance de la Chambre, on apporta la lettre par laquelle Napoléon abdiquait la couronne en faveur de son fils. On proposa d'accepter l'abdication, de déclarer la Chambre Assemblée constituante, et de nommer le maréchal Macdonald généralissime des armées de terre et de mer, et le général La Fa3'ette commandant en chef provisoire des gardes nationales de France, avec le maréchal Oudinot comme lieutenant. L'Assemblée accepta simplement l'abdication, au nom du peuple français, sans mentionner le fils de Napoléon ; puis, elle arrêta de nommer une commission de cinq membres, dont trois choisis dans la Chambre des représentants et deux dans celle des pairs, « pour exercer provisoirement les fonctions du gouvernement ». La Chambre des députés nomma Carnot et le duc d'Otrante, puis, au scrutin de ballotage, le général Grenier contre La Fayette (i). La Chambre des

(i) Au premier tour de scrutin. Carnot obtint 324 voix: le duc d'Otrante.

406 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['^l^]

pairs écarta aussi la candidature du général et désigna le duc de Vicence et Quinette.

Le gouvernement provisoire donna le commandement des gardes nationales au maréchal Masséna et nomma La Fayette, le 23 juin, un des six commissaires chargés de porter aux puissances alliées l'expression des intentions du peuple français (i). La Fayette, tout mécontent qu'il fût, ne crut pas devoir refuser cette mission ; le 24 juin, lui. Laforest, Sebastiani et d'Argenson demandèrent l'agrément de la Chambre, qui leur accorda un congé. Le 25 juin, ils partirent et s'arrêtèrent à Laon. Puis, voyageant jour et nuit, les commissaires se dirigèrent sur Mannheim, arrivèrent à Kaiserslautern, au quartier général de Barclay de ToUy, qui les envoya à Wissembourg. En route, ils se décidèrent à gagner Haguenau, où se trouvaient les souverains alliés. Ils y arrivèrent le 30 juin, et leur venue causa de la surprise et de l'irritation. On refusa de les recevoir; en vain La Fayette écrivit à l'empereur Alexandre et se présenta chez lui, en simple particulier; il fut éconduit et le souverain lui fit dire par le comte Capo d'Istria que ses engagements avec ses alliés l'empêchaient de le voir à Haguenau, mais que ses sentiments étaient toujours les mêmes. Cependant on consentit à désigner quatre plénipotentiaires pour conférer avec eux : lord Stewart, pour l'Angleterre ; le général Walmoden, pour l'Autriche ; le comte Capo d'Istria, pour la Russie; le général Kenesbeck, pour la Prusse. Les pourparlers n'aboutirent pas,

i95 : le général Grenier, 204; La Fayette, 142; Flaugergues, 46; Lambrechts, 42. Au second, le général Grenier fut élu par jp voix.

(i) Les six commissaires étaient les députés La Fayette, La Forest, Horace Sebastiani et d'Argenson, le pair de France Doulcet de Pontécoulant et le conseiller d'Etat Benjamin Constant. Ce dernier remplit les fonctions de secrétaire de la commission.

[1815] CONFÉRENCE d'hAGUENAU 407

les plénipotentiaires étrangers déclarant qu'on ne pouvait traiter de la paix à Haguenau. Au cours des discussions, lord Stewart, qui était le porte-parole de la coalition, dit à La Fa3-ette : « Je dois vous prévenir, iMonsieur, qu'il n'}' a pas de paix possible avec les puissances alliées, à moins que vous ne nous livriez Bonaparte. » — « Je suis bien étonné, répondit le général, que, pour proposer une telle lâcheté au peuple français, vous vous adressiez de préférence à un prisonnier d'Olmiitz. »

Les commissaires du gouvernement provisoire repartirent et furent accueillis, dans leur course à travers les départements de l'Est, par les cris de : Vive la nation! vivent nos députés! Ils rentrèrent à Paris le 5 juillet 18 15, accompagnés de deux officiers étrangers, alors qu'on venait de signer la capitulation.

Le soir mémie, le gouvernement provisoire, les plénipotentiaires d'Haguenau, le général en chef et les ministres tinrent conseil aux Tuileries. La Fayette déclara « qu'il pouvait être nécessaire, dans les circonstances où nous étions, de faire des transactions, mais qu'elles devaient être résolues en commun, n'avoir d'autre but que l'intérêt général, et être telles enfin, qu'on pût toujours en rendre compte à l'Assemblée et au peuple, toute transaction particulière étant une lâcheté et une infamie ». Le 6 juillet, il se rendit à la séance de la Chambre. Il fut nommé, avec Dupont de l'Eure. La Rochefoucauld- Liancourt. le général Sorbier et Laffitte, pour aller porter aux puissances alliées la déclaration de l'Assemblée. Puis, il rendit compte de sa mission :

Vos collègues plénipotentiaires, au nom du peuple français, auprès des puissances alliées, ont rendu compte à la commission executive des trois conférences qu'ils ont eues à Haguenaa, et dans lesquelles on leur a renouvelé l'assurance que

408 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['Si)]

les cours étrangères n'avaient point la prétention de se mêler de la forme de notre gouvernement. Nous aimons à vous rendre compte, Messieurs, et les officiers étrangers, chargés de nous accompagner, ont pu remarquer eux-mêmes que l'esprit public des départements traversés par nous est conforme aux sentiments manifestés dans votre déclaration d'hier. Ceux de nous qui se trouvent à la séance d'aujourd'hui, regrettant que leur absence ne leur ait pas permis d'y participer, vous prient de recevoir leur adhésion à cette délibération.

Le 7 juillet, la commission executive donna sa démission, et Blûcher entra dans Paris. Le préfet de police nommé par le gouvernement royal, Decazes, fit fermer les portes du Palais-Bourbon, et, quand, le 8, les députés s'y présentèrent, des sentinelles les empêchèrent d'entrer. La Fayette demanda, à travers les grilles, si c'était un ordre du prince régent d'Angleterre, et dit à haute voix qu'il rentrait chez lui, et qu'il recevrait avec plaisir ses collègues dans sa maison. Un grand nombre de représentants se rendirent rue d'Anjou-Saint-Honoré, et là. ils convinrent avec le général d'aller chez le président Lanjuinais signer une protestation. Le ii, enfermé volontairement chez lui, il exprimait à sa vieille amie la princesse d'Hénin ses sentiments sur la situation :

Nous avons, du moins, mes amis et moi, la consolation de penser que nous n'avons rien négligé pour éviter les malheurs qui fondent sur nous. Je dois ajouter que, si notre Chambre a eu quelques erreurs politiques, ses intentions ont toujours été irréprochables et sa conduite indépendante et noble. Vous pouvez être assurée que cette Assemblée, et la masse immense des populations réunies, après la chute de Napoléon, sous le vieux drapeau tricolore, sont le véritable parti national..

Fort de sa conscience, La Fayette alla attendre, dans sa retraite de La Grange, au milieu des siens, la venue de jours meilleurs et la réalisation d'espérances que les revers de la fortune ne pouvaient déraciner de son cœur.

La Fayette se retire à La Grange. — Lettre à lord Holland (^15 décembre 1815 . — Sévère jugement sur la seconde Restauration. — Portrait de lui par lady Morgan. — Il échoue à une élection de Paris (20 septembre 1817). — Il est nommé député par le département de la Sarthe {20 octobre 1818). — Louis XVIII en est affligé. — Curiosité des Parisiens pour voir le général prêter serment. — Lettre de M me de Rémusat. — Séance royale (10 décembre!. — Entrevue avec La Revellière-Lépeau.x. — Attaques dirigées contre lui par les royalistes (avril 1819). — 11 proteste contre l'annulation de l'élection de Grégoire (6 décembre 1819). — Il correspond avec le général anglais sir Robert Wilson. — Il proteste contre l'accusation d'avoir voulu émigrer à la tête de son armée. — Il demande la réorganisation de la garde nationale (10 février 1820). — Il réclame le maintien intégral de la Charte et de la loi électorale (2 mars). — 11 parle en faveur de la liberté individuelle (8 mars). — Eloquent discours sur la loi relative aux élections (27 mai). — Dîner américain (4 juillet 1820). — Lettre au président Monroë {20 juillet . — Sympathie pour les patriotes napolitains 12 février i82i\ — 11 s'affilie à la Charbonnerie française. — Procès de Sauquaire-Souligné et de Goyet (14 mars). — Magistral discours sur le budget des dépenses (4 juin 1821;. — Eloquente critique de la politique gouvernementale. — Il ne faut pas rendre la Révolution responsable des excès commis. — Eloge de l'enseignement mutuel. — Succès immense de ce discours, violemment attaqué par les royalistes. — Dîner américain 4 juillet). — Article malveillant d'une gazette autrichienne. — Appréciation de la mort de Napoléon (5 juillet). — 11 encourage l'insurrection de la Grèce contre les Turcs. — Il assiste au procès et à l'acquittement de Béranger 8 décembre 1821). — Programme de la Charbonnerie.— Déclaration de principes de La Fayette. — Complot de Belfort. — Départ de La Grange '2^ décembre 1821). — Arrivé près de Lure, La Fayette apprend que tout est découvert et rebrousse chemin (i^''" janvier 1822). — 11 passe quelques jours chez le député Martin de Gray et rentre à La Grange. — Il attaque avec force la contre-révolution 25 juillet 1822)1. — Arrestation et procès des quatre sergents de La Rochelle, du général Berton et du lieutenant-colonel Caron. — Protestation contre l'accusation de complicité portée par le procureur généra de la cour de Poitiers ff'" août . — Le gouvernement n'ose pas le poursuivre. — Une tentative d'évasion des quatre sergents de La Rochelle, favorisée par La Fayette, échoue. — Recommandation en faveur du professeur Chauvet, proscrit comme complice du général Berton. — Il inspire des craintes au sous-préfet de Coulommiers (16 septembre 1822). — Dîner chez la duchesse de Broglie (26 février 1823). — Il proteste contre le décret d'expulsion de Manuel et empêche les gardes nationaux de toucher à ce député (j et 4 mars 182J). — Il s'abstient d'assister aux séances. — Il vante la conduite patriotique du sergent Mercier et de ses hommes. — Lettre sur l'abolition de l'esclavage (11 mai 1825). — Indignation de l'exécution du patriote espagnol Riego (2î novembre). — Dissolution de la Chambre des députés 24 décembre 182J). — Il témoigne

410 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['^l')J

dans le procès de Sauquaire-Souligné et de Mn'« Chauvet (7 février 1824). — Il échoue aux élections dans l'arrondissement de Meaux (25 février 1824). — Il projette un voyage aux Etats-Unis.

La Fayette se condamna à la retraite : le nouveau gouvernement ne pouvait lui convenir, et il fallait attendre du temps un remède aux maux dont souffrait la France. De La Grange, il écrivit à lord Holland, le 15 décembre 1815 :

Les principes de 89 avaient armé contre nous le royalisme et l'aristocratie; le despotisme d'un conquérant leur a donné pour auxiliaires les peuples. C'est avec cette force contre nature que Pillnitz et Coblentz ont reparu à nos portes. Il fallait, pour se défendre, ou s'abandonner à un mouvement national qui suppose enthousiasme et confiance, ou s'unir au gouvernement régulier d'un général qui craignait sa nation plus que l'ennemi. La majorité agissante a préféré le second parti; il a été appuyé par tous, sans humeur et sans réserve.

La Fayette portait un sévère jugement sur la seconde Restauration :

Je ne dirai pas avec Charles Fox, dans ses mémoires sur Jacques II, u qu'une restauration est la pire des révolutions, parce qu'elle a les inconvénients d'une révolution de plus, en même temps qu'elle prive les peuples de ce qu'il y avait d'avantageux dans les révolutions précédentes ^ ; mais je dirai qu'une restauration n'a, pas plus que tout autre événement, le pouvoir de réparer nos véritables pertes; que son objet ne doit pas être de satisfaire des intérêts ou des vanités de privilégiés, encore moins des vengeances de partis; qu'elle n'est enfm préférable aux autres coinbinaisons qu'autant qu'elle offre à tous une plus grande sécurité pour les droits et les avantages dont la nation est en possession ou qu'elle a voulu recouvrer. Si la dynastie actuelle avait offert aux intérêts publics et privés un égal degré de sécurité, elle eût été préférable à toute autre. Malheureusement elle n'a jamais voulu s'associer à la régénération de toutes choses en France;

FlSlô] PORTRAIT DE LA FAYETTE PAR LADY MORGAN 4I 1

elle s'est constituée étrangère aux principes, aux succès, à la

politique de ce pays pendant plus de vingt ans Je le dis

avec sincérité aujourd'hui : malgré la preuve acquise que les . personnes royales ne cesseront jamais de me haïr et de vouloir me nuire, je les préférerais encore si je pouvais me persuader qu'elles céderont enfin à l'évidence de leur intérêt, de leur sûreté, et qu'elles voudront autre chose que ce qu'elles font aujourd'hui pour la destruction de ce que j'ai voulu passionnément en me consacrant à la défense des droits et des intérêts de ma patrie, comme du genre humain, penp dant toute ma vie.

Ainsi pensait, en l'an de grâce 1815, l'incorrigible champion du parti constitutionnel. Il eût accepté la Restauration, si ce régime avait donné des garanties de liberté à son pays. Comme il s'en fallait de beaucoup que Louis XVIII réalisât ces espérances, La Fajette restait confiné dans son château de La Grange. Il y recevait de fréquentes visites. En 18 16, lady Morgan, pendant son voyage en France, fut reçue par le général; elle en a tracé un portrait très curieux ;

Pas une ride ne sillonne son front; son air noble, sa taille droite et élevée annonce que son corps a conservé autant de vigueur que l'esprit qui l'anime. La grâce, la force, la dignité sont encore le partage de cet homme extraordinaire; et, quoique engagé depuis plus de quarante ans dans des scènes aussi variées qu'extraordinaires, il ne paraît pas avoir encore atteint son année climatérique. Aussi actif dans sa ferme qu'élégant dans son salon, il est difficile de retrouver dans un des plus habiles agriculteurs et des hommes les plus polis qu'aient produits la France, le guerrier et le législateur, mais on y reconnaît toujours le patriote. Conservant dans toute la perfection tous les talents et toutes les facultés de sa jeunesse, M. de La Fayette n'a rien perdu de la fidélité de sa mémoire, et ses vues atteignent encore à tout ce que les conceptions humaines offrent de plus relevé. Sa conversation brille d'anec-

dotes relatives aux personnages et aux événements les plus remarquables des derniers cinquante ans (i).

La FaA'ette avait eu jadis les relations les plus étroites avec Bernadette; il conservait une sympathie véritable pour celui qu'il considérait comme « un des hommes les plus séduisants par sa brillante bravoure, ses manières nobles, engageantes, et sa générosité chevaleresque ». Il avait vainement cherché à le voir lors du séjour du prince royal de Suède à Paris, en 1815. Un de ses amis d'Amérique lui ayant demandé une recommandation pour le prince, La Fayette écrivit à son ancien ami, le 27 février 181 7 :

J'ai souvent pensé, pendant les fameux Cent-Jours, à ce que nous nous étions promis de faire ensemble pour l'indépendance, la liberté et les couleurs nationales. Mais, depuis que la confiance d'un peuple généreux et libre a porté votre dynastie sur le trône du Nord, je jouis, mon cher prince, de tous les rapports qui m'apprennent combien vous êtes chéris, vous et votre digne fils. Je jouis encore plus de tout ce qui me confirme votre persévérance dans ce que nous disions à notre dernier adieu : " C'est que, pour de vrais amis de la liberté, les diverses situations de la vie ne sont que des moyens d'en remplir le principal but en servant la cause du genre humain (2) ».

Le 20 septembre 181 7, La Fayette fut porté par les Parisiens comme candidat à la Chambre des députés, mais il n^obtint que 2,672 suffrages sur 7,378 votants. En 1818, les départements de la Seine et de Seine-et- Marne songèrent à lui offrir un siège; mais, sur l'initiative du publiciste Charles Goyet (3), celui de la

(i) C(. Lady Morgan, la France; Paris, 1817, in-8, t. 11. p. 251 à 272. (2) Cf. dans les Mémoires, à lappendice du dernier volume, le morceau intitulé : Sur le général Bernadette.

(îy Charles Goyet publia de nombreuses brochures à cette occasion ;

[l8l8] OUVERTURE DE LA CHAMBRE 4I3

Sarthe les devança et nomma député La Fayette, le 26 octobre, par 569 voix sur 1,055. Le général prit place à gauche et devint un des chefs du parti libéral.

Cette élection fit une grande impression ; Louis XVIII s'en montra particulièrement affligé (i). Il semblait que la France, que l'Europe tout entière fussent ébranlées par la rentrée sur la scène politique de ce revenant de 178g (2). La séance d'ouverture de la Chambre eut lieu le 10 décembre 181 8. On s'était disputé les billets d'entrée, car chacun voulait voir La Fayette prêter le serment. M'"® de Rémusat écrivait, le 4 décembre, à son mari :

Il se portera un monde infini à cette ouverture pour voir prêter serment à M. de La Fayette. Nos Parisiens ont toujours un côté d'enfantillage; ce spectacle paraît piquant à tout le monde. Moi-même, j'irai comme les autres, si je puis me procurer un billet, et je prévois pourtant bien d'avance comme la chose se passera (jj.

La séance royale se passa sans incident, devant des tribunes bondées de spectateurs appartenant à la société parisienne. IM"^ de Rémusat en rendit compte, le 11 décembre, à son mari :

Hier, la séance royale s'est ouverte avec une grande magni-

elles figurent à la Bibliothèque nationale. Lb'* iij6, X145, 1146, 1147, 1148, 1155, 1156, 1159. 1162 et 1162.)

(i, M"^ de Rémusat écrivait, le 12 novembre 1818, à son mari : « Le roi a pris plus sérieusement la nomination de M. de La Fayette, qui Fa affligé. » ^Cf. Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la Restauration, publiée par Paul de Rémusat, t. V, p. 7J.1

(2) La duchesse de Broglie, fille de M™" de Staël, écrivait, le 19 septembre 1819, dans son Journal : « Je m'attendais, après avoir vu les élections dans les papiers, à trouver tout le monde agité... surtout quand je me rappelais que, l'année dernière, l'élection de M. de La Fayette avait ébranlé toute la France et presque l'Europe. Eh bien! tout est calme et presque endormi... Le roi a mieux pris son parti de l'élection de Grégoire que de celle de M. de La Fayette... » (Cf. Soui/enirs du feu duc de Broglie, t. II, p. 90.1

(j) Cf. Correspondance de M. de Rémusat, t. V, p. 145.

ficence. Le roi a été très bien reçu, mais l'enthousiasme n'était pas vif. On a remarqué que les Manuel, les La Fayette et autres de ce parti n'ont pas crié : Vive le roi ! de même que M. de Chateaubriand, qui se tenait dans le même silence ( i ,.

A la fin de décembre 1818, àun déjeuner chez le colonel Du Bignon, où se trouvaient les chefs de l'opposition libérale, DujDont de l'Eure, Bignon, Manuel, d'Argenson, etc., La Fayette rencontra l'ex-directeur La Revelliere- Lépeaux et il lui exprima publiquement sa gratitude pour la part^qu'il avait prise à sa délivrance et l'intérêt qu'il avait témoigné à sa femme et à ses enfants (2). Le prisonnier d'Olmïitz avait gardé une profonde reconnaissance à tous ceux qui l'avaient assisté dans son infortune.

Le 22 mars 181 9, La Fayette défendit la loi sur les élections. Les royalistes l'attaquèrent; un journal, 1'^ m/ ^t' /^ royauté, ayant débité sur lui des calomnies à l'occasion de son rôle pendant la Révolution, le procureur général Bellart poursuivit cette feuille. La Fayette écrivit à celui-ci, le 27 avril i8ig, pour s'opposer à cette poursuite, et déclara n'avoir jamais demandé à un écrivain de dire du bien de lui et n'avoir jamais inquiété personne pour en avoir écrit du mal. Le 4 juin 1819, La Fayette prit part à la discussion des budgets des ministères de la marine et de la guerre.

Les élections de 18 19 amenèrent à la Chambre un autre revenant de 1789. Grégoire, nommé, le 12 septembre,

(i) Cf. Correspondance de M. de Rcmiisat. t. V, p. 153.

(2) Le fait est rapporté dans les Mémoires de La RevelUcre-Upcaux, t. I'"', p. 427 et 428. On y lit : « Le trénéral arriva des derniers. En ni'apercevant, il traversa le salon avec empressement pour venir à moi et, en présence de tous les convives, il me remercia, avec lexpression de la plus sincère c;ratitude, de la part qu'en particulier j'avais eue à sa délivrance, dans le Directoire exécutif, auquel seul il la devait. Il me témoigna en même temps, dans les termes les plus vifs, combien il avait été sensible à l'intérêt que j'avais marqué à sa famille et aux égards que j'avais eus pour elle. »

[iBlç] ANNULATION DE l'ÉLECTION DE GRÉGOIRE 4I>

député de l'Isère. Ce fut un grand scandale parmi les royalistes, qui déclarèrent qu'il fallait annuler l'élection de ce régicide. On discutait sur ce point dans les salons. Le g octobre 1819, La Faj-ette et Benjamin Constant, se trouvant en soirée chez la duchesse de Broglie, déclarèrent que l'exclusion ferait réélire Grégoire dans vingt départements (i).

En effet, La Fayette protesta contre l'annulation de l'élection de Grégoire, prononcée le 6 décembre i8ig, et il témoigna sa sympathie pour son ancien collègue en lui faisant remettre sa carte et en allant le voir (2). IMalgré ses travaux parlementaires, il correspondait avec ses amis et notamment avec le général sir Robert Wilson, qui venait de rentrer en Angleterre (3). Le Moniteur du 3 janvier 1820 ayant imprimé que La Fayette avait été mis hors la loi en 1792 pour avoir voulu èmigrer à la tête de son armée, le général protesta (( contre cette injurieuse confusion du patriotisme proscrit avec l'émigration armée ». Le 10 février 1820. il réclama l'élaboration d'un projet de loi pour la réorganisation de la garde nationale, mais ce fut sans succès. Le 2 mars, il appuya les pétitions pour le maintien intégral de la Charte et de la loi sur les élections; le 8, il parla éloquemment en faveur de la liberté individuelle et conclut en ces termes :

(i) On lit dans le Journal de la duchesse de Broglie, à la date du

9 octobre 1819 : « Le soir. Benjamin Constant est venu me voir avec M. de La Fayette. La conversation s'est engagée sur Grégoire. On a parlé du projet de l'exclure de la Chambre. Benjamin Constant et M. de La Fayette se sont récriés; ils ont dit que cela le ferait réélire dans vingt départements. » (Cf. Souvenirs du feu duc de Broglie. t. II, p. 98.)

(2) Cf. dans les Mémoires lettre de La Fayette, en date de Paris,

10 décembre 1819.

(j) Cf. aux Pièces justificatives, n» XXXII, une lettre de La Fayette à sir Robert Wilson, datée de La Grange, 6 novembre 1819, et dont l'original est conservé au British Muséum. — Le général "Wilson avait, en décembre 181 5, coopéré à l'évasion du comte de Lavallette.

4l6 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE t'^^o]

La question a été nettement posée : d'un côté, la révolution faite avec tous ses avantages moraux, politiques et matériels; de l'autre, la contre-révolution à faire avec ses privilèges et ses périls. C'est à la Chambre, c'est à la France à choisir. Messieurs, il y a trente-trois ans qu'à l'assemblée des notables de 1787 j'ai, le premier, demandé l'abolition des lettres de cachet; je vote aujourd'hui contre leur rétablissement.

La Fayette avait retrouvé son activité d'antan; il prenait part aux discussions avec la vivacité d'un jeune homme. Le 23 mars 1820, il parlait sur la censure de la presse (i) ; le 27 mai, sur le projet de loi relatif aux élections. Il dénonça les complots contre-révolucionnaires et souleva les applaudissements de la gauche et les huées de la droite. La Fayette lançait du haut de la tribune ces justes considérations :

Nos contemporains sont las de révolutions, rassasiés de gloire; mais ils ne se laisseront pas ravir des droits et des intérêts chèrement acquis. Notre jeunesse, l'espoir de la patrie, mieux instruite que nous ne l'étions, éclairée de ses propres lumières et de notre expérience, ignore les factions, n'entend rien aux préjugés, n'est accessible qu'aux intentions pures et aux moyens généreux; mais elle veut la liberté avec une ardeur raisonnée et par là plus irrésistible. Que toutes ces générationssoientlaissées, sous la sauvegarde de la liberté constitutionnelle, à leurs souvenirs, à leur industrie, à leurs études. 11 est alors absurde de les craindre, impossible de les agiter; mais ne les obligez pas, en les menaçant de perdre tous les résultats utiles delà révolution, à ressaisir elle-même le faisceau sacré des principes d'éternelle vérité et de souve-

(i) Le duc de Broglie dit, dans ses Souvenirs (t. II, p. 157, : « Dans la discussion générale. M. de La Fayette monta trois fois à la tribune. Il avait écrit son discours principal de peur qu'il ne fût trouvé trop violent. L'effet n'en fut que plus mauvais; il y avait quelque chose de noble et d'imposant dans ses manières, un accent d'ancien régime qui contrastait étrangement avec les idées et les expressions révolutionnaires dont son langage était empreint. »

[l820] LETTRE AU PRESIDENT MONROË 4I7

raine justice, principes applicables à tous les gouvernements libres, et auprès desquels toutes les autres combinaisons personnelles et politiques ne peuvent être, pour un peuple de bon sens, que des considérations secondaires.

Le garde des sceaux de Serre, quoique malade, répondit à La Fa}'ette en des termes très vifs. Il l'accusa de seconder le parti révolutionnaire par des « éloges donnés aux couleurs de la rébellion », de déclarer qu'il se croyait délié du serment prêté à la Charte, et il fit une allusion aux journées des 5 et 6 octobre 1789 (i).

La Fayette assista, le 4 juillet 1820, au dîner de l'anniversaire de la déclaration de l'indépendance des Etats- Unis et porta le toast suivant : <.< La liberté américaine, et puisse être à jamais conservée dans sa pureté primitive la source qui doit fertiliser les deux hémisphères ! » Le 20 juillet 1820, il écrivit à James Monroë, président des Etats-Unis :

Les idées de liberté fermentent partout, et la France participe grandement à ce mouvement des esprits. La révolution et la contre-révolutionsont en présence. Cette nouvelle génération est éclairée et généreuse, supérieure aux impressions du jacobinisme et du bonapartisme. Elle soutiendra, j'en suis sûr, les droits d'une liberté pure. Quoique nous ayons posi-

(i) Hercule de Serre s'était écrié : » Quand la guerre civile éclate, le sang est sur la tête de ceux qui l'ont provoquée. Le préopinant le sait mieux qu'un autre. Il a plus d'une fois appris, la mort dans l'âme et la rougeur sur le front, que qui soulève les bandes furieuses est obligé de les suivre et presque de les conduire... » — M™»" de Rémusat écrivait de Lille, le 30 mai 1820, à son (ils : « Le discours de M. de La Fayette m'a paru tout à fait révolutionnaire, et je conçois qu'il ait excité le mouvement de M. de Serre. » Puis, le 2 juin, elle revenait sur le même sujet : << Le discours de M. de La Fayette m'avait souverainement déplu; mais la sévère réprobation du garde des sceaux me froissait l'âme; je comprenais quel rigoureux devoir il s'imposait et que, parce qu'il est malade et faible, il devait être plus concis et de là plus violent. Mais M. de La Fayette approche de la vieillesse, mais il a des vertus unies à beaucoup d'erreurs, et il y a eu bien des souffrances dans sa vie. » (Cf. Correspondance de M. de Rémusat, t. VI, p. 477, 48J et 484.

■^6 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [»?^2l]

tivement perdu du terrain cette année, nos débats ont servi à avancer l'esprit public, de façon que, si le gouvernement et les Chambres sont plus éloignés du but, la nation, je l'espère, en est plus rapprochée qu'il y a huit mois.

Les sentiments d'optimisme qui, dès sa jeunesse, lui avaient permis d'affronter les péripéties si complexes de deux révolutions, ne l'avaient pas abandonné. Le besoin de se dévouer à la cause des opprimés, sans souci de ses intérêts ou de sa sécurité personnelle, enflammait toujours son cœur. La révolution de Naples, tentée par le général Guillaume Pepe, conquit toutes ses sympathies, et, dans la séance du 12 février 1821, il ne craignit pas, pour la soutenir, d'ameuter contre lui toute la droite de la Chambre. Il ne quitta la tribune qu'en lançant à ses interrupteurs ce cri de sa conscience : « Ne détruisons pas l'indépendance napolitaine ! »

En 1821, La Fayette, convaincu de la nécessité de renverser le gouvernement des Bourbons, s'affilia à la Charbonnerie française, par l'entremise d'un de ses chefs, Bazard. Il déploya, dans les réunions secrètes, une activité juvénile et se montra prêt à braver tous les dangers (i). Un homme de lettres, Martial Sauquaire-Souligné, et le publiciste Goyet, qui avait été le promoteur de la candidature du général dans la Sarthe, ayant été traduits en cour d'assises sous la prévention d'un complot contre la sûreté de l'État, La Fayette fut cité comme témoin, à l'effet de reconnaître une correspondance de lui saisie chez les inculpés. Il se présenta devant la cour le 14 mars 1821, se fit honneur des sentiments exprimés dans ses lettres et scandalisa les magistrats par son ironie.

(i) La Fayette a raconté lui-même sa participation à la Charbonnerie dans un morceau intitulé Sociétés secrètes et inséré dans ses Mémoires.

jl82l] ÉLOGE DE LA RÉVOLUTION 4I9

Le 4 juin 182 1, la Chambre des députés discuta le budget des dépenses. La Fayette monta à la tribune et, dans un long- et éloquent discours, critiqua la politique gouvernementale. En vain les ro3'alistes couvraient sa voix, en vain le président le rappelait à la question ; le vieux libéral, calme au milieu de cette tempête, continuait sa vigoureuse satire, soutenu par les applaudissements de ses amis. L'Assemblée toute entière se sentait remuée quand La Fayette s'écriait :

Cependant l'Europe, appelée par nous à la liberté, il y a plus de trente mois, arrêtée depuis, il faut le dire hautement, par le spectacle de nos excès et par l'abus de nos victoires, a repris et conservera, malgré des malheurs récents, ce grand mouvement de civilisation à la tête duquel notre place française est marquée, et où tous les yeux des peuples déjà libres ou aspirant à le devenir ne devraient pas nous chercher en vain.

Il attestait que le titre le plus honorable de Napoléon était celui de soldat de la Révolution.

En effet. Messieurs, les attentats, les malheurs que nous exécrons, que nous déplorons tous, ne sont pas plus la Révolution que la Saint-Barthélémy n'était une religion, et que vous n'appellerez monarchiques les dix-huit mille assassinats judidiciaires du duc d'Albe. La Révolution, vous le savez bien, c'est la victoire du droit sur le privilège ; la Révolution, c'est l'émancipation et le développement des facultés humaines, c'est la restauration des peuples; et cela est si vrai, que les amis de la liberté ont toujours été et sont encore haïs parles adversaires de la Révolution, en proportion des efforts qu'ils ont faits pour empêcher qu'elle ne fût souillée par des crimes et défigurée par des excès.

La gauche acclama ces hères revendications d'un des promoteurs de la Révolution française. Elle l'applaudit

encore, quand il prit en main la cause de l'enseignement mutuel :

L'enseignement mutuel est, depuis l'invention de l'imprimerie, le plus grand pas qui ait été fait pour la propagation d'une instruction prompte, facile et populaire. C'est par cette, instruction générale que toutes les facultés, toutes les industries d'un pays seront développées et éclairées, les préjugés appréciés, les droits reconnus; que la liberté et l'égalité seront comprises et, par conséquent, mieux garanties des excès qui les font méconnaître.

Ce magistral discours, où La Fayette dénonçait avec tant d'autorité les progrès de la contre-révolution, le mettait sans conteste à la tète du parti libéral. La gauche en réclama l'impression, par la bouche de Benjamin Constant; mais, le ministre des affaires étrangères ayant déclaré que le discours était « des plus injurieux pour les puissances étrangères », la majorité repoussa la proposition. La Fayette fit imprimer ce manifeste, comme l'appelaient les royalistes, à quinze cents exemplaires, qui ne suffirent pas aux demandes (i). Dans les salons, on en commentait les termes ; la princesse d'Hénin, malgré sa vieille affection, blâmait son ami, mais Ro3'er- Collard l'approuvait. « L'aristocratie, écrivait La Fayette, le 12 juin 1821, est furieuse comme les femmes qui ont quelque raison de se mettre en colère contre le peintre. »

Le 4 juillet 1821, La Fayette assista au dîner américain et y reçut « plus de marques d'amitié que jamais ». Le 5, il plaisantait sur les politesses que lui avait décochées VObservateiir autrichien, dans un article attribué au publiciste officiel de la Sainte- Alliance, le baron de Gentz, et que les feuilles royalistes, telles que

(l) Cf. Bibliothèque nationale, Le"2.io.

[l82l] MORT DE NAPOLÉON 42I

la Q^iiotidiennc et le Drapeau blanc, s'étaient hâtées de propager, tandis que le Constitutionnel faisait reloge du général. Il approuvait un x écrit très plaisant » de Paul-Louis Courier w] et, le 6, l'ancien prisonnier d'Olmûtz appréciait en ces termes la mort du captif de Sainte-Hélène :

Les journaux vous apprendront la mort de Napoléon. Elle est encore, malgré la situation odieuse et cruelle où il était depuis sept années, un grand événement politique. Les Anglais perdent ainsi un moyen de menace et d'influence, les agents provocateurs une mine féconde d'accusation. Beaucoup de bonapartistes vont se rattacher au parti patriote.

La Fayette ne pouvait manquer d'encourager l'insurrection de la Grèce. Il s'indigna des atrocités des Turcs et blâma la conduite du gouvernement anglais à l'égard des opprimés (2). Il facilitait aux jeunes gens les moyens d'aller combattre pour leur indépendance nationale (3). Le chantre des patriotes, Béranger, était traduit en cours d'assises pour des chansons irrévérencieuses à l'égard du gouvernement : La Fayette alla, le 8 décembre 182 1, donner au poète une preuve publique de sympathie par sa présence et il eut le plaisir de le voir acquitter (4).

La Charbonnerie n'était pas restée inactive ; elle avait organisé un vaste complot et décidé de provoquer une révolution. Un programme, oîi figuraient le rétablissement de la loi municipale, l'armement général des gardes nationales et la nomination d'une Assemblée constituante, avait été élaboré, sans qu'on eût déterminé la

(i II s'agit vraisemblablement du Simple discours de Paul-Louis sur la souscription ouverte pour l'acquisition du château de Chambord.

[2 Cf. dans les Mcnioircs la lettre de La Fayette, en date du 12 novembre 1821.

(j) Cf. lettre de La Fayette, en date du 2? novembre 1821.

(4) Cf. lettre de La Fayette, en date du 10 décembre 1821.

forme du gouvernement appelé à réaliser ces réformes. is

La Fayette, un de ses rédacteurs principaux, n'avait }

voulu prendre d'engagement en faveur d'aucun parti spécial, « parce que, comme il l'a dit lui-même, étant un homme d'institutions et non de dynastie, et ne voulant pas plus du pouvoir que je n'en voulais il y a plus de' f

trente ans, je crois être bon à défendre les intérêts gêné- V

raux contre les usurpations ou les intrigues du pouvoir qui s'établirait ( i ) » . Il faisait cette déclaration de principes :

Républicain d'inclination et d'éducation, j'ai prouvé que, pourvu qu'une Constitution consacrât les bases de la liberté définies dans ma déclaration des droits du 1 1 juillet 1789, et lorsqu'elle exprimait la volonté générale réellement repré-sentée, je savais, non seulement m'y soumettre, mais m'y sacrifier. Je tiens trop aux premiers principes pour n'être pas très facile sur les combinaisons secondaires.

L'heure de l'action était arrivée : un gouvernement provisoire, composé de La Fayette, Voyer d'Argenson et Jacques Kœchlin. devait être proclamé à Bel fort et installé à Colmar. On attendait les chefs pour le soulèvement fixé à la nuit du 2g au 30 décembre 1821. La Fayette se rendit à La Grange, afin de dépister les soupçons, mais surtout pour passer, comme tous les ans, dans la retraite le 24 décembre, jour anniversaire de la mort de sa femme. Puis, dans la nuit, il se mit en route avec son fils. Il avait tellement le sentiment de la gravité des circonstances et des périls qui l'attendaient, qu'il ne permit à son fidèle serviteur Bastien de l'accompagner, qu'après l'avoir averti du danger. « Je sais ce que nous allons faire, répondit le domestique, mais que cela ne

fi! C(. dans les Mcinoircs la première noie sur les Socii!tcs secrètes:

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